Depuis que j'ai pu dire cela, l'enthousiasme de ces
Du reste , on chercherait en vain dans leurs productions cet art invisible et profond du poëte agissant inaperçu dans l'âme de son personnage, et nous découvrant à propos tous les ressorts cachés d'une nature à demi sauvage, étrangère à la connaissance d'elle-même et subordonnée à la barbarie de son temps. C'est ainsi que toute imitation sortie de leurs mains n'est plus qu'un corps sans âme, une matérialité sèche et sans fruit.
Mais revenons à la question principale, et voyons, en peu de mots, si messieurs les romantiques sont recevables dans la prétention qu'ils ont manifestée de nous gratifier d'un nouveau genre à l'exclusion de ceux que nous pouvions cultiver longtemps avant eux. Pour arri-
messieurs pour le moyen âge est bien tombé; ils n'ont plus la religion ; mais il en sont toujours à l'adoration de la forme.
ver à la solution de cette importante question , nous avons eu besoin d'en peser les ternies avec exactitude et précision, de la présenter sous toutes ses faces, et de peser aussi les titres et les origines de ces messieurs , ce qui nous a mené plus loin que nous ne pensions.
Suivant eux, et de par M. Victor Hugo qui s'est fait le porte-voix du système, il n'y aurait au fond de toutes les espèces dramatiques énumérées ci-dessus et empruntées soit à l'histoire, soit à l'imagination ou h l'observation, que le drame proprement dit , conçu dans des conditions telles que l'élément tragique et l'élément comique, ou plutôt le sublime et le grotesque, y seraient nécessairement confondus, car, à les entendre , la vérité ne saurait exister que dans les termes de cet accouplement forcé. Il ne leur suffit pas que le mélange desdits éléments soit permis, que le genre qui en résulte ait été pratiqué longtemps avant eux, et qu'il leur soit tout à fait loisible de s'y exercer. L'important pour eux , c'est qu'il n'y en ait pas d'autre , attendu qu'ils ont absolument besoin de paraître avoir inventé quelque chose, à la suite de Shakespeare,
et d'élever, à leur profit, sur les ruines du passé, tout un nouveau monde littéraire.
Admirons un moment l'habileté de ce procédé. Shakespeare était un grand génie ; mais, sans parler des imperfections dépendant de sa propre nature, il écrivait dans un temps quasi barbare, il était trivial, incohérent, décousu, négligé, débraillé jusqu'au cynisme, et dédaigneux de toute espèce de frein. Rien de plus commode à imiter que de semblables défauts, moins le génie qui, du moins, servait à les couvrir et qui les a si bien rachetés. C'était donc une bonne fortune pour la médiocrité de pouvoir étaler effrontément ses misères, et de nous les donner pour du génie. C'était, du même coup, discréditer nos gloires dramatiques les plus pures et Racine en particulier. Corneille était moins gênant, non pas qu'il fût inférieur en génie, mais par la raison que ses œuvres pouvaient sembler moins parfaites. Il avait d'ailleurs un autre titre de recommandation près de ces messieurs, celui d'avoir cultivé le genre mixte appelé, |de son temps, trayi-comèdie. On se mit, dès lors à réhabiliter outre mesure Nicomède et
Don Sanche , et peu s'en fallut que , pour les besoins de la cause, on n'élevât ces pièces audessus de Polyeucte et de Cinna.
Quant à Molière, qui n'avait fait malheureusement que des comédies, et dont la gloire avait, pour ces messieurs, le grave inconvénient d'être incontestable, l'embarras pouvait sembler grand de son côté, car il échappait d'une manière trop évidente à la fusion des deux genres; mais la nouvelle école est accommodante : elle aima mieux, sans que personne y fit attention, se départir envers lui des rigueurs du système, et, par une habile évolution , l'invoquer même à l'appui de certaines libertés qu'elle préconisait , grâce au laisser-aller de ce grand poëte qui s'embarrassait fort peu des règles , et qui , sans les ignorer pourtant, les traitait en esclaves de son génie. Molière avait des titres plus explicites encore à l'indulgence toute particulière de nos réformateurs. Il avait osé se moquer un peu des rhéteurs à la suite d'Aristote, et même aussi des grammairiens de son temps. Il y avait là une apparence de complicité que la nouvelle école ne pouvait manquer d'exploiter à son profit. Ce qu'on voulait en effet, par dessus tout,
c'était de l'eau trouble, ou autrement, de la littérature facile ' ; et dans cet ordre d'idées, ce qu'il y avait de plus pressant, c'était de pouvoir impunément déprécier, rabaisser tous les hommes qui approchaient le plus de la perfection dans tous les genres, à commencer par Racine.
C'est ainsi que Molière, qui n'avait fait pourtant que des comédies , fut enrôlé , comme un soldat boiteux, dans les bagages d'une armée dont le mot d'ordre était la fusion des genres, ou plutôt la confusion des langues.
Arrêtons-nous cependant sur l'étrange contradiction que ce malentendu devait amener clans les termes , ce qui se produit en effet sous nos yeux. Ne voyons -nous pas aujourd'hui la nouvelle école infliger dérisoirement à sa rivale la qualification d! 'école du bon sens? Il est bien permis, d'après cela, de penser qu'elle ne voit pas de plus grosse injure à lui adresser. Nous en prenons acte, et nous demandons maintenant si, de tous les hommes dont la France s'honore, il en est un qui personnifie le bon sens à un plus haut degré que Molière? 11 n'en est aucun, sans