‹ De l'impaludisme dans ses rapports avec les lésions traumatiquesChapitre 11 sur 14 · MARCHE DES PLAIES · texte numérisé non relu

MARCHE DES PLAIES

Nous avons vu jusqu’ici une série d’accidents suscités par l’intoxication palustre, chez les blessés ; la fièvre, l’hémorrhagie, la douleur, les convulsions tétaniques, peuvent être créées de toutes pièces par la maladie antérieure, dans des cas où elles ne se seraient pas développées si le terrain avait été indemne de toute atteinte miasmatique. Le paludisme peut aussi modifier la marche de certains accidents qui se seraient probablement développés en dehors de lui : c’est ainsi du moins que nous nous expliquons son influence sur un accident fréquent des grandes plaies, l’érysipèle. Il ne nous paraît pas admissible que le paludisme produise d’emblée l’érysipèle, c’est-à-dire une affection qu’on regarde généralement comme spécifique : qu’il se traduise par une inflammation simple, c’est chose admissible; mais qu’une entité morbide perde son individualité pour lui servir de manifestation, c’est ce que nous ne saurions admettre. Le rôle du paludisme nous paraît donc borné à une modification dans !ïâ marche de la fièvre qui accompagne la poussée érysipîlateuse : cette fièvre peut être augmentée d’inten-

site, et prendre le type intermittent; mais voilà tout, et sa nature reste la même. C’est du moins ce qui nous paraît ressortir des observations d’érysipèle intermittent publiées par Dériaud (obs. XVII, XVIII, XIX), où le paludisme gouverne simplement la complication traumatique.

Son influence nous paraît plus prépondérante. Quand elle se fait sentir sur la marche des plaies ; nous avons vu dans notre observation IV, relative à des accès de fièvres récidivés à l’occasion d’un abcès de l’aisselle, que la suppuration de cet abcès a été de mauvaise nature tant que les accès de fièvre ont duré et que la cicatrisation s’est fait longtemps attendre. Dans le dernier exemple de fièvre survenant après l’ouverture d’un abcès, cité par M. Verneuil, dans sa clinique, nous avons souligné ces mots qui rentrent dans le même cas : A la deuxième dose la fièvre cesse et üi plaie prend bon aspect. Enfin, voici une observation publiée par M. Didiot, qui montre bien l’influence de l’impaludisme sur une plaie par coup de feu,

ÛBîEHYATlON XVII,

( Mém . de méd. et de chir. milit. 1865. t. XI V. Relation de la campagne de Cochinchine , par Didiot, p. 252).

Carrau, soldat au 3e d’infanterie de marine, atleiul d’un coup de biscaïen qui a atieinl la cuisse droite au tiers inférieur, de dedans eu dehors, en avant de la diaphyse du fémur. Par une simple incision pratiquée à la région externe, on extrait facilement le projectile, et une exploration attentive n’ayant révélé l’existence d'aucune fracture, on ût des pansements simples à plat et des applications froides résolutives. Mais bientôt il se déclare un empâtement considérable de la cuisse au dessus du genou, qui motiva 1 emploi des émollients, des sangsues et des frictions avec la pommade mercurielle beltadonée. Des fusées purulentes s’étendent le long de la caisse, et de larges contre-ouvertures sont pratiquées pour favoriser l'issue d une abondante suppuration, qui entraîne avec elle plusieurs parcelles osseuses ou petites esquilles. Puis, peu à peu toutes ces plaies se ferment, et la plaie de sortie du projectile à la région externe se refuse seule à une cicatrisation régulière, sous 1 influence de 1 osléo-perioslile du fémur. Néanmoins,

malgré une légère ankylosé du genou, le malade a pu se promener avec des béquilles le cinquantième jour de sa blessure, et il attendait dans cet état d’amélioration progressive son évacuation en France, lorsque trois semaines après, 11 mai, il commença à être pris de plusieurs accès fébriles intercurrents. Des douleurs vives se firent sentir dans la plaie externe, la suppuration devint sauieuse et fétide, et les bords de la plaie s’ulcérèrent en prenant un aspect grisâtre. Pendant quelques jours la surface de la plaie conserva cette tendance à s’agrandir, et les bords restèrent tuméfiés et douloureux. Mais, sous l'influence d’un traitement tonique et antifébrile, et des pansements avec le suc de citron frais, la poudre de quinquina et enfin plusieurs cautérisations avec le perclilorure de fer, le phagédénisme de la plaie disparut progressivement, et la cicatrisation s'opéra complètement. L’état général s’améliora également.

Après avoir rapporté cette remarquable observation, M. Dldiot ajoute : « Il a été remarqué, d’ailleurs que pendant la saison pluvieuse toutes les plaies, les simples excoriations et les moindres solutions de continuité, en général, avaient une fâcheuse tendance à rester stationnaires, à s'irriter et môme à s’ulcérer, quand surtout elles se présentaient chez les hommes d’une constitution affaiblie ; c’est aussi pendant la saison des pluies que les fièvres 'paludéennes ont été les plus nombreuses et qu’elles ont atteint leur plus grande gravité (f ). »

Les médecins de la marine, qui, d’après le même auteur, out le plus fréquemment à combattre dans leurs ambulances des complications de môme nature, ont signalé dans plusieurs travaux la tendance qu’ont les plaies à se transformer en un ulcère sous l’influence de l’impaludisme. Aude (2) a montré que la cachexie palustre est la cause la plus puissante du phagédénisme si fréquent dans les pays chauds, et Guérin (3j dit expressément: « En Gochinchine, a la suite des fièvres de marais, de diarrhée et de dyssente-

(I) Didiot. Mém., de méd. etdechir.', milit., 1862, p. 233.

2) Aude. Essaisur le phagédénisme dans la zone tropicale, th. Paris 1866. ) uénn* Essai sur Ulcère de Cochinchinc, th., Paris 1868.

rie, en un mot, lorsqu’on a subi les effets généraux de l’impaludisme, ce qui est presque inévitable, on arrive rapidement à l’anémie et à la chloroanémie. Dans de semblables conditions générales on est tout disposé à contracter l’ulcère annamite, p. 27. » Dans les sept observations qu’il cite à l’appui de cette manière de voir, Guérin montre que l’impaludisme est l’antécédent obligé de l'ulcère, et il conclut, que ce dernier « étant très-souvent dù à l’impaludisme, on peut dire de lui, au point de vue du traitement, ce qui a été dit de certaines fièvres de marais, que c’est un ulcère à quinquina, p. 53. »

Cette opinion est aussi celle de Richaud et Bassignot qui admettent que cet ulcère n’est pas essentiellement cocbinchinois, mais un ulcère paludéen comme on peut en observer dans tous les autres pays chauds.

Il résulte de tous ces faits que le plus léger traumatisme peut, chez les cachectiques des pays à marécages, donner lieu à une ulcération et se compliquer de phagédénisme, C'est ce qui paraît confirmé, du reste, par une observation de Coulombe (1) relative à des accidents développés par la simple piqûre de la seringue de Pravaz chez un paludique atteint de fièvre pernicieuse : quatre jours après les deux bras sont douloureux et présentent de l’induration et une eschare de la grandeur d’une lentille au hras gauche (p. 14).

« Il n’est pas jusqu’à la pourriture d’hôpital qui ne puisse être provoquée par l’impaludisme : Marchai de Galvi (2) en rapporte un exemple frappant et ajoute : « Ainsi la pourriture d’hôpital peut se développer sous l’influence du miasme paludéen comme sous l’influence des produits volatils des sécrétions lorsque les hommes sont entassés. »

(1) Coulombe. Accidents locaux des injections hypodermiques, th. Paris

(2) Marchai deCalvi, th., de concours pour une chaire d’hyg'ène, Paris 1852, p. 146.

Ainsi, il n’est pas d’accident que l’intoxication palustre ne puisse produire dès qu’un traumatisme lui en a fourni le prétexte; il n’est pas de déguisement qu’il ne prenne dans les complications qui sont de son ressort, pas d’évolution qu’il ne sache troubler en jetant subitement dans la balance le redoutable appoint des manifestations qui lui sont propres.

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