XII
La jalousie est sœur de l'envie; elle est accompagnée des mêmes modifications; mais cette passion est plus précoce que l'envie : la Jalousie ce-
(1) Debreuze, ouvrage cité.
(56 ) pendant est quelquefois excusable , lorsqu'elle n’est point cruelle, et si elle n’est causée que par la crainte de perdre l’objet qu'on aime.
De toutes les sortes de jalousies, dit Moreri, celle que l'amour cause est la plus violente : la jalousie de mérite, de pouvoir, de richesses, est proprement une envie, violente à la vérité, mais elle ne porte point ceux qui la ressentent aux excès que la jalousie qui naît de l'amour
cause si souvent.
M. Delille, dans son poëme de l’Imagination, trace de l’état du jaloux un tableau si vrai et si sublime , que je ne puis mieux décrire cette passion rongeante qu'en rappelant ici ses vers harmonieux et brillans.
Voyez-le ce jouet, ce tyran de l'amour :
Le malheureux ! il craïnt et la nuit et le jour.
Le jour sert des regards l’audace téméraire,
Et la nuit pour voiler un odieux mystère.
Le concours des cités, leurs pompes et leur jeux, Tout nourrit, tout aigrit ses soupcons ombrageux. Dans les champs, l'air, les eaux, lesfleurs et le zéphire, La forêt, le bosquet, tout contre lui conspire.
« Tous deux ils ont suivi ces sentiers écartés ;
« La lune, il m'en souvient, retirait ses clartés :
(65) « Ces lieux étaient si beaux! ce bocage si sombre! » El part, 1l marche, il erre, il s'enfonce dans l'ombre ; Un feu noir et sinistre allume son regard, Et son ami n'est pas à l'abri du poignard.
Que dis-je? malheuyeux au sein du bonheur même, Il jouit en tremblant de la beauté qu'il aime ; | Il rêve à ses côtés de rivaux et d’amans, Etses plaisirs troublés le rendent aux tourmens : Et, si de son malheur l’assurance terrible Jette au fond de son âme une lumière horrible, Ab : qu'il est malheureux, puisqu'il n’espère plus | Comme il va regretter les maux qu'ila perdus! Quelques plaisirs du moins adoucissaient ses peines! La douleur aujourd'hui coule seule en ses veines. C'est peu de son malheur : hélas ! trop tôt détruit, Plus cruel que ses maux, son bonheur le poursuit ; Ces jours délicieux , ces nuits enchanteresses , Le nectar des baisers, le charme des caresses, Des plus doux souvenirs font un poison rongeur.
(Poeme de l’Imagin. ch. 2, p. 100.)
La tristesse que produit la jalousie est une des causes prédisposantes à l’anaphrodisie. La perte d’un objet chéri, le ressentiment d’une insulte qu'on ne peut venger, rendent inquiet, faible , tremblant ; toute la scène se porte au cerveau, et il ne reste plus rien pour le mécanisme du plaisir.
Bianchi à remarqué, dans une femme jalouse, des palpitations utérines se terminer par une explosion flatueuse de la vulve ; Zachutus Lusitanus a vu un homme qui, dans le congrès, au lieu de liqueur sémYaale, ne répandait que de l'air. Frédéric Hoffman rapporte l’histoire d’un homme qui, dans les mêmes conjonctures, lançait cette ligueur avec explosion d’air.
Le célèbre navigateur Munck mourut suffoqué par des flatuosités, peu de jours après avoir été frappé par le roi de Danemarck, auquel ce marin répondit trop vivement.
On doit juger, d’après tout ce qui a été dit plus haut, que la jalousie, cette passion généralement dominante et précoce, se combine de plusieurs autres affections. On y voit l’inquiétude, la crainte, la colère y déployer leur funeste influence. Un jaloux ne dort point, toujours il est inquiet, alarmé ; et en cet état, il n’est plus susceptible d’aucune application:
de là l’altération des fonctions animales. Il a le teint pâle, le regard sombre, sa vie n’est qu’un soupir dont son cœur est rongé. Les effets de cette passion sont principalement l’aberration . mentale, le trouble des fonctions digestives, et
(39) par conséquent l'abolition des devoirs vénériens, ou anaphrodisie.
Répétons avec un philosophe :
« Heureux! quand le calme des passions entretient en nous la paix de l’âme et le repos de l'esprit! »