IV
L'Inquiétude (1) se compose de l'espérance et de la crainte ; mais ce dernier sentiment domine , et l’on peut dire que l'inquiétude est à la douleur ce que l'espérance est au plaisir, c’est-
à dire le chemin qui y conduit, et sur lequel on ressent, avant d'arriver, les effets agréables ou
désagréables de ces affections; ainsi près d’un parterre dont l'éclat n’a pas encore frappé la vue, l’odorat peut distinguer les émanations pénibles ou délicieuses des soucis ou des roses.
Du bonheur la douce habitude, Mortels, serait pour vous un présent dangereux : Si les dieux ne mêlaient vos jours d'inquiétude,
Peut-être oublieriez-vous que vous les tenez d'eux.
(Pastorale de Daphnis et Chloë.)
Cependant l’inquiétude rend l’homme misantrhope et défiant, cette passion débilitante lui fait perdre le sommeil, ou si, par suite des fati-
(1) Debreuze, page 45.
gues de son imagination il parvient à le goûter, il n'est jamais calme et réparateur, et des songes pénibles poursuivent l’homme inquiet jusque dans son sommeil. Accablé par l'inquiétude, le remords et la douleur, qu'il doit être fatigant le sommeil d’un criminel condamné à périr le lendemain! L’inquiétude trouble les fonctions de la vie, ce qui a fait dire à Hippocrate : Cura in visceribus veluti spina est, et 1lla pungit.
On prétend , et l’on a observé que les insensés vivaient long-temps, ce que M. Haller attribue à ce qu'ils sont exempts de ces vives inquiétudes qu'il regarde comme le plus mortel de tous les poisons. On a vu des personnes ayant un assez bon sens, mais exemptes d’ambition, pousser loin leur carrière. Des hommes sans prétention, libres des soins qu'entraîne le désir de briller par les talens, ou de parvenir aux dignités, ordinairement sans regrets sur le passé, peu inquiets pour l’avenir, n'éprouvent point ces tourmens de l'esprit qui minent le corps. Ils joignent à cette tranquillité d'âme, qui est une des plus belles prérogatives de l’enfance, celle d’être encore long-temps jeunes par le physique, sur lequel on sait que le moral a une influence marquée.
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Si l'inquiétude vient troubler la volupté qu'on goûte au milieu des ébats amoureux, il en résulte, particulièrement pour l’homme, l’état humiliant d’anaphrodisie; et les jouissances pures et vraies qu'il se promettait de ressentir, sont remplacées, chez l’amant, par la honte, et chez la femme par l’indignation et le courroux, parce qu’elle se méprend souvent sur la véritable cause de la retraite forcée. En général, plus l’amant éprouve de désirs, et plus il est timide. On se rappelle ces paroles de Zémire et Azor :
Du moment qu'on aime On devient si doux, Que je suis moi-même
Plus tremblant que vous.
Un amant embrasé de son ardeur cesse ordinairement d’être impuissant dès qu’il a donné et reçu des marques non équivoques de tendresse.
Dans les temps orageux de sa jeunesse, un amant fidèle au rendez-vous, et pressé entre les bras d’une maîtresse dont l’entrevue mystérieuse devient coupable, est tout-à-coup intimidé ; au milieu de ces nuits consacrées à l'amour, par le
craquement inattendu des meubles , par le bruit importun des girouettes, par la poursuite acharnée de souris se donnant la chasse sur Les plafonds , ou le souffle impétueux de l’aquilon , qu'il rapporte, en ce cas, à des pas intéressés, à linquiète surveillance d’un jaloux au guet, et prêt à le surprendre. Certes, dans une pareille occurrence, les fonctions sont troublées , et l’appareil génital, tombant en défaut, déclare Z'anaphrodisie par inquiétude (1).
La Crainte, en système d'amour, naît d’un obstacle feint ou réel qui contrarie nos désirs.
(1) Un jeune homme, après de longs désirs, serrant amoureusement dans ses bras l’objet de son ardeur , en l'absence d’un vieux mari jaloux qui, comme le tuteur du Tableau parlant, arrivait toujours sans être attendu, m'a déclaré avoir éprouvé une sueur et un tremblement convulsif au bruit criard de girouettes , qu'il attribuait au cri des gonds de la porte cochère ; parce que l’inquiétude et la crainte causent, le plus ordinairement, le spasme des capillaires, et refoule vers l'intérieur la
circulation et l'énergie vitale.
(11) Dans la crainte, l'énergie vitale se concentre dans l’épigastre , les facultés cérébrales sont nulles, et l’appareil génital se trouve paralysé par l’aberration du système sensitif, frappé de constriction spasmodique.
Tum pavor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat. (Crc. T'usc. quest. , lib. 4, ce. 8.)
« La crainte, dit le docteur Esquirol, abat les forces musculaires, et détermine souvent la paralysie des organes excréteurs. La frayeur concentre les forces de Ia circonférence au centre, et rappelle le sang vers les gros vaisseaux. Le trouble dans les fonctions de la génération altère les facultés intellectuelles. »
Le sang ne coule qu’un instant après l’ouverture de la veine, chez les individus frappés de cette crainte pusillanime et involontaire qui leur fait redouter la saignée. L’imagination enfante des obstacles insurmontables ; bientôt l’horripilation , le tremblement du corps et des membres, le froid des extrémités, une circulation ralentie, annoncent , précèdent et déclarent l’anaphrodisie. On éprouve quelquefois cet état, lorsqu’après une longue absence, on retrouve une amante qu'on craint de reconnaitre infidèle.
Les parties naturelles, soit par crainte, soit par pudeur, n’obéissent pas toujours à notre volonté, et souvent une honteuse retraite a: lieu quand le cœur est le plus embrasé. Est-on disposé et prêt à se roidir : le courage manque, la crainte saisit, la haine s'empare de notre cœur, et la pudeur s'oppose à des libertés effrontées (1).
La crainte, dit M. Delille, arrache l’encensoir à la reconnaissance, comme la timidité arrache l'offrande à l’amour. L’humeur atrabilaire et mélancolique, la crainte, le plaisir, font sur des âmes sensibles des impressions si vives et si poignantes, qu'elles conduisent souvent à l’anaphrodisie, qui, dans ce cas, n’est qu’une impuissance momentanée.
Quelquefois aussi la crainte fait que les caresses amoureuses ne répondent point à la passion qui nous enflamme. Il est à ma connaissance que le nommé F...., soldat du régiment de la vieille marine, taille de cinq pieds onze pouces, cheveux et sourcils noirs, épais et crépus, d’une conformation d’Hercule, se maria secrètement à une jeune fille qu’il aimait éperdument, et
(1) Vent., article Congrès, tom. I, p. 240:
dont on Jui avait refusé la main. Soit que les remords se soient emparés de lui, dans la crainte où ses idées religieuses le jetaient, d'attirer sur son ménage la malédiction de son beau-père, soit que son imagination ardente eût enfanté d’autres chimères, F.... resta sous le joug de l’anaphrodisie jusqu’à ce qu’il eût obtenu le consentement des parens de son épouse.