PROPOSITION XXII
La crédulité des gens de la campagne les expose, beaucoup plus que les habitans de la ville, à une espèce d'anaphrodisie résultant des ‘impressions qu'exercent sur leur faible imagination de prétendus
e e e p » CP ? J É sorciers, qui, comptant sur leur imbécillité, les paralysent tout-à-fait, en les menaçant de leur nouer
l'aiguillette.
(1) Venette, Tableau de l'Amour conjugal.
On ne croit cependant plus, ainsi que les anciens (1), «que l'oiseau appelé prcvert, soit un souverain remède contre le sortilége de l’aiguillette nouée, si on le mense rôti, à jeun, et avec du sel béni ! Que, si l’on respire la fumée de.la dent brûlée d’un homme mort depuis peu, on sera pareillement délivré du charme... !
Que le même effet arrive si l’on introduit du vif-argent dans un chalumeau d’avoine ou de froment, et qu’on le mette sous le chevet du lit où couche celui qui est atteint de ce malélice.… Que, si l’homme et la femme sont affligés de ce charme, il faut, pour en être guéri, que l’homme rende ses urines à travers l’anneau nuptial que la femme doit tenir pendant l'émission !...... Que, pour nouer l’aiguillette, il faut avoir la. verge d’un loup nouvellement tué, et qu'étant proche de la porte de celui que l’on veut lier, il faut l’ appeler par sen propre nom, et qu'aussitôt qu'il a répondu, on lie ladite verge avec un lacet’ de fil blanc, et dès ce moment il demeure impuissant; qu’enfin de nombreuses expériences ont fait connaître que, pour remédier à cet inconvénient , et empêcher cette espèce d’enchan-
(1) Alberti parvi Luc Libellus de mirabilibus
näaluræ arcanis. te TX Ro
(585 )} tement, il faut porter un anneau dans lequel soit enchâssé l'œil droit d’une belette !...»
Nous avons reconnu l’absurdité de ces contes, en prouvant que l’anaphrodisie, quand il n’y à pas vice de conformation ou altération de forces par un état valétudinaire, n'étant le plus souvent qu'un effet de l'imagination , avait pour cause l’influence des passions débilitantes, telles que la crainte, la pudeur, etc. , l’excès de sensibilité. , etc.
« Rien de plus capricieux que nos organes (1). Jamais l’homme, dit M. Pariset, n’est moins maitre de soi que lorsqu'il veut trop l'être... Je veux discourir sur la chose du monde que je sais le mieux : mes auditeurs sont prêts, on m'attend ; je commence ; je balbutie, et je m'arrête faute de paroles et d'idées. Je manque à mes auditeurs, parce que je me manque à moi-même. J'ai senti que mon savoir s'évanouissait tout à coup.
«Tel homme que le danger presse, poursuit notre élégant écrivain, veut trop bien courir : il tend tous ses muscles, et demeure immobile (2).
(1) Mot Æiguillette du nouveau Dictionnaire des
Setences médicales.
(2) Jai éprouvé semblable effet à Saint-Domingue,
« Mille exemples prouvent qu’un homme, trop fortement épris, perd, par la vivacité de sa passion, la faculté d’en posséder l'objet; qu’après avoir épuisé presque toutes ses forces dans le feu de ses désirs et les illusions d’un bonheur anticipé, le trouble qui l’émeut à la seule vue du bonheur présent, achève d’en dissiper le reste, et n’en laisse plus pour la réalité; et qu’ainsi, contraire à lui-même, l'amour éperdu s'éteint à force de transports et s’anéantit par son propre exCés. »
Le nœud de l’aiguillette (1) n’est donc autre
où, pouvant me dérober à la poursuite des assassins qui égorgeaient à mes yeux de toutes parts, je restai immobile sans pouvoir fuir, et je me laissai prendre.
(1) « La saine philosophie, dit M. Salgues, frémit au souyenir que des juges superstitieux ont pu condamner au feu des malheureux accusés de sortilége, et d’'avoir osé nouer l’aiguillette de nouveaux mariés. »
« On brâla également; par ordre du parlement de Bordeaux, en 1718, un fameux noueur d'aiguillette , atteint et convaincu d’avoir lié, non-seulement un seigneur de fort bonne maison, et la dame son épouse, mais leurs valets, femmes de chambre et servantes, ce qui produisit une désolation complète. » (Des Erreurs
et Préjugés répandus dans la société, t. 1, p. 159.)
chose qu'une suspension momentanée des fonctions génitales, causée par une imagination alarmée ; et le seul remède contre cet état contrariant dépend le plus souvent du secours de la raison. Nous n’eussions pas traité un sujet qui parait, en apparence , sortir du cercle de l'empire de la médecine, si les suites de l’anaphrodisie, qu’on peut réprimer, n’eussent souvent causé le trouble d’un ménage, et altéré le bonheur qu'on peut y goûter. Ainsi, quoique les moyens moraux soient, le plus généralement, ceux à prélérer, il est bon d'y joindre les secours médicamenteux que les circonstances et Tidiosyncrasie des individus rendent indispensables. Voici comment s'explique, à cet égard, M. Pariset, au mot “igullette du nouveau Dicuonnatre des Sciences médicales.
« La médecine, dit-il , n’a donc rien fait d’indigne d’elle, en descendant dans les secrets du lit nuptial, et en cherchant les moyens d’en prévenir les amertumes et d’en redresser les torts involontaires. Mais, parmi ces moyens, quel choix fera-t-elle? Le paganisme avait les siens, qui ne sont plus de saison. Un père de l’Église prescrivait des prières , des jeùnes, des oraisons, des pénitences, et n’hésitait pas à donner les sacremens. La médecine osera-t-elle invoquer.
( 556 ) des secours aussi respectables, el conseiiler des profanations? où bien, imitant l'ignoble rusticité de nos ancêtres, voudra-t-elle proposer de faire ce que n’oserait nommer le cynisme de Rabelais, ét rivaliser de bassesse avec les plus misérables imposteurs. (Cardan, de Rerum variet. )? Les seuls conseils qu’elle puisse avouer, sont ceux que donne Montaigne, dans le chapitre 20 de son livre [*. Ce philosophe engage à temporiser comme Fabius , à composer avec lindocile liberté d’un organe dont la volonté se plaît à contester avec la nôtre, qui se révolte contre la violence , et résiste même à la flatterie et aux carésses. Il veut que, par des essais gradués et bien ménagés, on le tire insensiblement de son engourdissement et de sa paresse ; qu'on l'invite avec douceur au combat, et que l'attrait de la victoire, plus que des sollicitations indiscrètes, le rappelle à lui-même, et le rende à sa véritable destinée. Pourquoi gourmander trop vivement une inertie qui peut n'être qu'apparente ? Souvent c’est le sommeil du lion. Tels sont les sages conseils de Montaigne : conseils ‘qui du moins n’ont rien d’avilissant pour la raison, mais que l’art ne dédaignerait pas de foriifier d’ailleurs par d’innocentes supercheries ; genre de supplément que Montaigne lui-même
a mis en pratique, et que l’on peut pratiquer à son exemple, en y mettant la même réserve et la même délicatesse. Rien n'empêche, en effet, de combattre l'imagination par ses propres armes, puisque, comme la lance d'Achille, elle a l'heureux privilége de guérir elle-même les blessures qu’elle a faites. »
Tel homme énervé, sent, en voyant une femme nue, renaître ses désirs ; tel autre, pudique , et consumé d’un amour pur qui n’a pas besoin de stimulant, en serait frappé d’anaphrodisie. .
Cent jeunes beautés, plus belles sans parure, Pour voile à la pudeur donnent leur chevelure.
Tant le voile et Pobstacie ont un charme suprême, Par qui tout s’embellit, jusqu’à la beauté méme.
( Dazrzce, poëme de l'Imasination, chant IV.
Qui peut demeurer insensible à la touchante expression des regards d’une femme passionnée et consumée de désirs ? Ces yeux éteints, ravissans, et voilés par les pleurs, cette pâle langueur, cette voix douce , étouffée , ces deux seins moulés par les grâces, tout ce corps d’atbâtre enfin, qui peut servir de modèle, ne sont-ils pas faits
Towe I. 22
pour embrâser l'imagination, et disposer à la volupté (1)?
Peut-on résister à ces charmes puissans, à ces philtres magiques, et ne pas partager l'émotion et les sentimens de la beauté que décrit si élégamment M. Delille , dans le poëme cité?
Son port, son air, ses traits semblaient faits pour l’amour, Ses yeux tantôt lançaient les feux ardens du jour,
Et tantôt, se voilant d’une longue paupière,
Du doux astre des nuits imitaient la lumiere.
On sait que les caresses faites, sans excés, à une jolie femme maintiennent la santé, ou plutôt ne l’altérent pas, tandis que celles forcées, quoique très-réservées, que l'on regrette de prodiguer à une femme laide et indifférente, épuisent, parce que l'imagination , qui n'est pas agréablement flattée , n'y concourt en aucune manière , et que c’est elle qui règle l'appareil génital.
C’est donc un plus grand tort de caresser une femme laide qu'une belle; «car, dit Saint- Chrysostôme, en s'excitant contre les lois de la
Mo Li e-De:sa taille élégante.
Le jonc n’égale pas la souplesse ondoyante.
(Deuxxe, Poëme de l'Imagination, chant I 7}
( 359 ) nature , le crime est beaucoup plus grand de ce côté-là que de l’autre (1). »
Il peut y avoir anaphrodisie pour une femme laide, sans amabilité, privée de cet enjouement enchanteur et agaçant que la nature n’accorde qu'à ses favoris, et dont le pouvoir est si puissant Sur n0S CŒœurs. |
Un homme au tempérament lascif, à l’imagination ardente, aux démonstrations vives et passionnées, au caractère fougueux et brûlant, consumé d’amour devant une amante agaçante et parée de tous les attraits de la beauté, succombe à son excès d'amour. Et qui le rend momentanément impuissant ? L’ivresse assoupissante de la volupté : tandis qu'il est dispos, s’il s'adresse à une autre femme laide, ou qui lui est indifférente, parce que cette dernière devient le palliatif de ses feux trop ardens, de cet incendie de l'imagination , et qu’elle le conduit, sans émotion , en calmant même ses transports , au parvis du temple de Vénus, où il n’est introduit que par les forces physiques ; mais la jouissance n'est plus la même ; il goûte le plaisir tranquillement et sans ivresse, mais il n’expire pas de la suprême volupté.
(PP Nenettenit.1l; pl'or
« Bien différent des animaux, dit M. de L..… (p. 300, t. I‘), l’homme savoure son bonheur par tous les sens; les pulsations de son cœur donnent le signal du plaisir à toutes les parties de son corps ; ses baisers pleins de feu appellent la volupté ; il la voit dans ses yeux colorer de roses les lys de l'épouse qui palpite dans ses bras... il jouit avant la jouissancel.... Il se livre enfin à toute l’étendue de ses transports, lorsque l’amour, en fermant la paupière de celle qui les excite, annonce qu'il va leur ouvrir les sources du plaisir. Quelle situation peut être préférable à celle qui réunit tous les accessoires de la volupté? Je ne vois dans toutes celles qu’invente la débauche, qu'une jouissance brutale , fatigante, dont la stérilité est peut-être le moindre inconvénient. »
RANAAA EL AA LAV LV IV ELA UV LVL LAUT AVAL UUU EVE LUR BAULVUUE VAUT LUT A LATE)