GRESSET
L'amour malheureux, selon Tourtel (1),remplit d'amertume etderegrets , et dohnenaissance À des affections nerveuses cruelles, telles que la mélancolie, l'hystérie, la catalepsie, la nymphomanie. » On peut ajouter l’anaphrodisie , névrose de l'appareil générateur.
«L'amour (2), dit le célèbre Huet, évêque, n’est pas une passion de l'âme seulement, comme la haine, l’envie, mais c'est aussi une maladie du corps, comme la fièvre. Elle est dans le sang et dans les esprits qui s’allument, s’agitent extraordinairement, et on pourrait la traiter méthodiquement par les régles de la médecine pour la guérir. Je crois que l’on en pourrait venir à bout par de grandes sueurs , et de copieusaignées qui, emportant avec l'humeur les esprits enflammés, purgeraient le sang, calmeraient son émotion , et le rétabliraient dans son état naturel. Ce n’est pas une simple conjecture , ajoute le prélat, c'est une opinion fondée sur l'expérience. »
« Un grand prince, atteint d'un amour violent pour une demoiselle de mérite, fut contraint de partir pour l’armée. Tant que son absence
(1)Hygiène, 2e volume, p. 364.
(2) Encyclopediana.
dura, sa passion s’entretint par le souvenir, et par un commerce de lettres fort fréquent jusqu’à la fin de la campagne, qu'une maladie dangereuse le réduisit à l'extrémité. Il reprit sa santé, mais sans reprendre son amour, que de grandes évacuations avaient emporté à son insu ; car, se persuadant d’être toujours amoureux, et ne l’étant plus que de mémoire, il se trouva froid et sans passion auprès de celle qu’il croyait aimer.»
Cet exemple d’anaphrodisie est dû principalement à la débilité produite par les évacuations excessives que ce prince avait essuyées.
Lucrèce (1), dit M. Esmenard, peint avec une chaleur contagieuse la fureur et l'ivresse d’un âge impatient de jouissances, et le délire tumultueux de ses jeunes sens. M. Delille commence par observer combien, dans nos sociétés brillantes et corrompues, les lois, les mœurs et les arts ajoutent à l'énergie de l’amour; il s'attache à montrer combien l’amour-propre, la vanité, : ambition, la crainte, la jalousie, lui donnent d'activité, de charmes et de tourmens. Car l’âme des femmes françaises, selon Valmont-Bomare, semble n'avoir été faite que pour sentir; elles
(1) Notes du chant second du poëmede /magination.
prétendent n'avoir été formées que pour le doux emploi d'aimer et d’être aimées. Aussi faut-il éloigner de la danse , et surtout de la valse, la jeune épouse dont on veut seul posséder le cœur. Ce n’est pas de la valse comme danse nationale que j'entends décrier l'usage, elle est innocente dans ses motifs et, je crois, dans ses résultats ; je veux parler de cette danse introduite en France par la coquetterie et la luxure, de cette danse voluptueuse où l'innocence à tant de risques à courir.
Connaissez tous ces pas , tous ces enlacemens, Ces gestes naturels qui sont des sentimens ; Cet abandon facile , et fait pour la tendresse, Qui rapproche l'amant du sein de sa maitresse. Ce dédale amoureux, ce mobile cerceau,
Où Les bras réunis se croisent en berceau (1), Et ce piége si doux où l’amante enchainée
À permettre un larçin est toujours condamnée.
Voilà pour le moral; quant au physique : « La valse, selon le docteur Villeneuve, est certainement dangereuse aux personnes d’une constitution très-irritable, et surtout aux femmes d’un tempérament nerveux. Le tournoiement plus ou
moins rapide qui constitue ce genre de danse,
(1) Poëme de la Déclamation.
produit des spasmes , des nausées, des syncopes et autres accidens nerveux. Îl est bien vrai de dire que le plaisir des sens est une fleur dont le parfum s’évapore , et dont l'éclat s'éteint sous la main qui la cueille. »
« La jeunesse (1) n’a véritablement qu'une passion, à laquelle se rapportent constamment, et dans presque tous les individus, ses autres affections. Elle est le résultat nécessaire de l’action du principe de la vie, entièrement dirigée alors vers une seule fin. Cette action dévorante a physiquement son foyer dans la région de la sensibilités c’est de là qu’elle s'élève et porte le trouble à la tête, qui, ainsi, n’en est que secondairement agitée. Elle peut bien égarer pour quelque temps ce qu'elle y trouve de raison ; mais elle n’y déprave rien... Du moment où le cœur se calme, et dans le sens le plus physique, le désordre de la tête cesse, et il n’en reste, au lieu de vices, que d’heureux souvenirs. »
Ah! l’amour, « l'amour (2), la plus violente des passions , agite à la fois toutes les puissances physiques et morales. L'âme et le corps y réa-
(1) Perreau, de Homme physiqueetmoral, p.211. (2) Perreau, F'tude de l'Homme moralet physique, page 354.
gissent sans cesse l’un contre l'autre, dans un tel tumulte, que la raison ne peut guère trouver un seul instant de calme pourse faire entendre. »
« Cette passion réunit en elle seule presque toutes les autres. On reconnaît dans ses accès les tourmens de la jalousie, les emportemens de la colère, les fureurs de la vengeance, et Îles sombres projets du désespoir. Il n'est pas une vive affection de l’âme qu’elle ne manque d’associer.… Aussi les filtres furent-ils inventés pour guérir les amans malheureux, ou adoucir leurs peines (1). »
« Les effets de l'amour, dans l’organisation, sont d'en troubler presque immédiatement tou-
(1) « Lisez Ovide, Virgile , Tibulle , Properce , ils parlent tous de philtres qu'on se procurait chez les magiciennes de leurs temps, pour se faire aimer. Mais Ovide n’en parle que pour s’en moquer. Si les magiciennes, dit-il, avaient le secret d’enflammer les cœurs, et d'enchaîner les amans, Circé eût-elle laissé partir Ulysse, et Médée son infidèle Jason ? » Salgues, t. Il, p. 158, des Erreurs et Préjugés répandus dans la société.)
Le meilleur talisman auprès des belles, est de savoir leur plaire, et les charmer par une extrême complai-
sance, une soumission sans bornes, et beaucoup d'ama-
tes les facultés, en y excitant, par secousses, un mouvement impétueux et ardent qui a tous les caractères de la fièvre. L’appétit se perd, le sommeil fuit; lorsque, rappelé par l’excessive fatigue de cette continuelle agitation , il paraît revenir pour quelques instans, des rêves brûlans le tourmentent, et ne lui permettent pas de rien réparer. Ce désordre dans les fonctions naturelles se fait bientôt sentir dans les fonctions vitales : la poitrine s’affecte, la tête s’'échauffe de plus en plus , le délire survient par intervalles, et finit quelquefois par se fixer dans un état absolu de la folie. La maigreur, la prostration des forces, ne tardent pas d'annoncer un profond épuisement, impossible à réparer; toutes les humeurs s’altèrent et se dépravent ; enfin la consomption, si un accès de fureur ne l’a prévenue, termine cet état de souffrance. »
Puisque l'amour exerce une action manifeste sur la circulation et la respiration, on voit, par ces détails , que l’anaphrodisie est la suite inévitable d’une passion exaltée.
L'amitié est un sentiment plus durable que l'amour. Il n’est ni le produit du tumulte des
( 368 ) sens, ni celui des rêves de l'imagination ; c'est un amour de bienveillance réciproque , basé sur des rapports d'estime et de sympathie (1).
« Les anciens, dit Moreri, considéraient l’amitié comme une déesse. On la représentait sous la figure d’une jeune femme simplement vêtue d’une robe blanche, dont le côté gauche était
(x) Je lis avec intérêt, dans un ouvrage intitulé : Du Hasard, ou fragmens sans suite d'un ouvrage sans fin, le parallèle suivant entre l'amour et l'amitié :
« L'amour est comme ces déserts brûlans de Afrique, où les mirages viennent montrer tour-à-tour des palais, des forêts, ou des fleuves, là où il ny a qu'un sable mouvant..…. là tout est illusion. »
« L'amitié ressemble à ces petits champs que l'on cultive avec succès, parce qu'ils s'enrichissent de tous les soins qu'on leur donne, et qui centuplent le grain de blé qu'on y sème... ici tout est produit. »
« L'amour est comme la fleur, il n’a qu'une saison ; l'amitié est comme la tige, elle résiste aux hivers. L'amour est comme le plaisir, dont il faut jouir de suite ; l'amitié, comme le bonheur, qu’il faut préparer de loin. L'amour repose sur l'égoisme et sur l'illusion ; l'amitié n'existe que par le désintéressement et la vérité. En amour, celui qui oblige est celui qui donne; en amitié,
c'est celui qui reçoit.»
(569 ) découvert, et où elle montrait de la main droite son cœur, avec ces mots en lettres d’or : Loin et près. Sa tête, qui paraissait toute nue, ctait entourée d’une couronne de fleurs de grenades, d’où l’on voyait sortir quatre de ses fruits, avec ces paroles : liver et Eïé. Le bas de la robe était entouré de ces deux autres mots : La Fe et la Mort. La déesse, ainsi représentée, embrassait de la main gauche un ormeau sec entouré d’un cep de vigne.
La jeunesse de la déesse annonce qu'elle ne doit jamais vieillir, et toujours être la même dans ses doux empressemens. Son vêtement simple exprime sa franchise ingénue. Son côté gauche est découvert, parce que son cœur doit être toujours ouvert à ses amis. La devise loën et prés se fait assez comprendre; sa tête est nue, pour faire connaître qu’elle doit révéler sans réserve toutes ses pensées à ses amis. La couleur des grenades annonce l’ardeur et l’immortalité d'une tendresse mutuelle. La devise Hiver et Eté rappelle qu'on la trouve toujours, soit dans la prospérité, soit dans l’adversité. Enfin, les deux mots gravés au bas de sa robe, et l’ormeau entrelacé d’un pampre de vigne , annoncent que l'amitié est toujours la même, pendant la vie et apres la mort.
Tour HE 2/4
Quoique l'amitié soit plus paisible dans ses affections que l’amour, elle ne produit pas moins quelquefois des ravages dans l’économie; et quoiqu’elle soit susceptible (1) d'élever le courage, d’exciter sans SeCOUSSe l'énergie vitale, et de favoriser les sécrétions, on rapporte cependant qu’au siége de La Chapelle, un Espagnol mourut en tenant embrassé le corps de son ami; et qu'Aorace ne survécut que neuf jours à la perte de Mécene.
En ne considérant ici l'amitié que sous le rapport de l’anaphrodisie qu'elle peut produire, nous citerons l'exemple de plusieurs vrais amis séduits par les grâces enchanteresses des épouces de leurs amis, ettombés sans défense dans leurs filets, abjurer soudain leur méprise criminelle, être atteints d’un heureux remords, et tout à coup frappés d'une complète anaphrodisie, que l’une d'elles ne put jamais pardonner. C’est le cas de dire : « Quel empire n'aurait pas la beauté sur les hommes, si elle se trouvait toujours unie à la vertu ! »
ç TL.
L'Espérance et le Désir. Ges atteintes d’un
bonheur que l’on envie compliquent la combi-
(1) Debreuze, page 33.