CHAPITRE VIII
Témoignage de reconnaissance et d'amonr envers Jésus-Christ.
0 mon Sauveur, attachez-moi à votre Passion par les liens indissolubles de votre charité ; donnez-la-moi pour épouse.
Je la préfère à toutes les consolations et à toutes les délices ; et cependant je l'ai
répudiée pour me livrera d'autres; mais voici que je reviens en lui redemandant son amour. 0 mon Dieu , n'usez pas à mon égard des rigueurs de votre justice, mais bien plutôt de l'étendue de vos miséricordes ! Rendez-moi donc cette épouse chérie , car je l'aime , je la chéris et je la souhaite dans toute l'ardeur de mes désirs. Elle seule pourra suffire à mon bonheur , et mon cœur ne voudra plus rien quand il la possédera. C'est en elle que se trouvent ma vie , ma consolation et mes délices; elle est ma loi et ma sagesse ; c'est elle seule qui peut me diriger danstoutes les circonstances de ma vie... Sans elle, je m'égare et m'éloigne du port du salut.
Odoux et compatissant Jésus! je ne vous demande qu'une chose en cette vie: la grâce d'être crucifié avec vous sur la croix. Non, mon Sauveur, je ne veux plus vivre si je ne dois mourir avec vous. Hâtez-vous donc de m'ôter la vie , ou bien gravez votre mort dans mon cœur. Hélas!
si je ne dois pas embrasser mon Sauveur sur la croix et me reposer dans ses plaies, pourquoi ai-je reçu la vie?
0 mon Sauveur, je la veux cette bienheureuse Passion , je la demande et je la désire de toute la ferveur de mon âme. Je renonceà tout pour elle, et je me renonce moi-même, car votre sang m'enivre, et vos douleurs donnent la mort à mon cœur.
Seigneur, c'est pour moi que vous avez tout créé : le ciel, la terre, le soleil, la lune, les étoiles , le feu , Tair, l'eau, les oiseaux, les poissons, les bêtes sauvages et les reptiles ; les arbres , les fleurs, les fruits et la verdure ; For , l'argent , les pierres précieuses et les couleurs avec leurs diverses nuances. Mais qui vous a demandé des bienfaits si multipliés? personne ; vous nous les avez accordés de vous-même et dans votre pure libéralité. Et maintenant que je me livre à des afflictions continuelles pour avoir part au calice de votre Passion ignominieuse,
pourquoi donc m'est-il si difficile d'en obtenir quelques gouttes ?
0 mon Seigneur, vous savez que toutes les créatures n'ont plus d'attraits pour moi; je vous les abandonne, et je ne vous demande en retour que vous plaies sacrées. Mon âme désire ce trésor plus que le ciel lui-même. Pour moi, la splendeur de ces plaies est plus vive que celle du flambeau de la foi ; elles donnent à mon intelligence plus de lumière que le soleil, à mon cœur plus d'ardeur que le feu , à ma parole plus de fécondité que l'air, à mon esprit plus de flexibilité que l'eau , et à mes affections plus de stabilité que la terre. Pour moi encore, elles ont plus d'utilité que les oiseaux des airs et les poissons de la mer, plus de saveur que les fruits, plus de charmes queles arbres, les plantes et les fleurs , et plus de prix enfin que l'or, l'argent et les pierres précieuses. Que dis-je? tout n'est absolument rien pour moi en comparaison de votre bienheureuse Passion.
0 mon Dieu ! c'est elle, c'est elle seule qu'il me faut; je vous en conjure , donnez-la-moi pour mon épouse. Je ne demande pas la beauté du ciel , ni les richesses du monde ; l'ignominie de votre Passion et vos angoisses combleront tous mes désirs. Oh ! encore une fois, Seigneur, hâtez-vous de me l'accorder , car je ne veux plus et je ne pourrai différer plus longtemps. Qu'elle accepte mes vœux , puisque c'est à elle seule qu'ils s'adressent, et notre mutuel amour sera consommé. Que vos plaies pénètrent jusqu'au plus profond de mon cœur, et rien ne manquera plus à notre alliance.
Mais qui suis-je, Seigneur, pour oser vous demander comme épouse celle que vous n'accordez qu'à vos amis les plus intimes? Ah! malgré mon néant et l'excès de mes misères, j'attends tout cependant de votre infinie miséricorde, et si je n'ai pas la pureté ni la sainteté de voire Mère immaculée pour unir ma douleur à ses douleurs, j'ai du moins la perversité
du larron pour être crucifié avec vous et près de vous. Oui, Seigneur, je préfère monter avec vous sur la croix dans cette vie plutôt que de me trouver avec Pierre, Jacques et Jean sur la montagne de la Transfiguration. J'aime mieux ici-bas vous voir intérieurement déchiré de coups et couvert d'opprobres que transfiguré sur le Thabor; et si je ne suis pas comme le voile d'honneur qui se déchira au moment de votre mort, je serai comme l'un de ces sépulcres infects qui s'entr'ouvrirent alors.
Qu'attendez-vous de moi, Seigneur?
Si les pierres se sont fendues à l'heure de votre mort, je suis plus dur que la pierre; si la terre s'est ébranlée, mon cœur est plus insensible que la terre.
Quelle est l'iniquité que je n'aie pas commise et qui ne réclame pas en moi les salutaires effets de votre mort ?
Si je ne suis pas l'un de ces astres que la compassion puisse obscurcir comme le soleil, je suis l'un de ces malheureux
retenus dans les enfers, que vous pouvez visiter pendant les trois jours de votre mort. 0 mon Dieu! que mes crimes ne vous éloignent pas de moi; ne vous retirez pas que vous m'ayez accordé la noble épouseaprès laquelle mon cœur soupire, votre mort ignominieuse. C'est la plus belle de toutes les créatures, la plus précieuse de toutes les grâces. C'est elle qui a fixé le choix de Dieu, et c'est par elle que sa souveraine miséricorde s'est répandue sur nous. C'est en elle que repose la divine prudence; par elle la sagesse a frappé l'orgueil, et la puissance suprême a arraché les âmes de l'enfer pour les conduire au ciel. Par elle, la clémence infinie a réconcilié l'homme avec Dieu.
Les confesseurs lui ont emprunté la couleur violette pour représenter l'innocence et l'humilité , et les martyrs ont pris son rouge écarlate pour figurer l'excellence de la charité. Les Anges admirent sa couleur de pourpre, et Todeur de ses parfums fait sortir les morts de leurs tombeaux.
La douceur de son attouchement suffit pour rendre la santé aux malades, et son goût délicieux fortifie et consomme dans la perfection.
0 fils et filles de Jérusalem , voici l'épouse que mon cœur a choisie; mon amie est l'objet de mes désirs. C'est elle qui triomphe de Satan , mon ennemi ; elle me soutient au milieu des iniquités du monde et crucifie ma chair. ADieu ne plaise donc que je me glorifie jamais en autre chose que dans la croix de Notre- Seigneur Jésus-Christ (1) !
Seigneur , ce m'est une grande gloire que vous ayez daigné créer pour moi le ciel , les astres et l'univers tout entier , mais il m'est infiniment plus glorieux encore que vous vous soyez réduit pour moi jusqu'à prendre la forme d'un esclave. Ce m'est une grande gloire que vous veuillez bien me nourrir et me soutenir de vos bienfaits, mais vous avez eu faim
1}Gal, 6.
et soif pour moi, vous vous êtes assis sur le bord de la fontaine épuisé de fatigue , enfin, vous avez enduré pour moi mille autres souffrances , et voilà ce qui m'est incomparablement plus glorieux. C'est un grand honneur pour moi que vous m'ayez placé au premier rang parmi les créatures, mais il m'est bien plus honorable encore que vous vous soyez abaissé pour moi jusqu'à vous soumettre, vous le souverain de toutes les créatures, à une humble Vierge et à un pauvre artisan. C'est une faveur bien insigne pour moi d'être comblé d'honneurs dans le ciel après avoir été votre ami sur la terre; mais que vous vous laissiez accabler d'outrages et d'infamie pour votre coupable ennemi , voilà ce qui fait le comble de ma gloire. Enfin, c'est un grand honneur pour moi d'être éternellement enrichi des trésors de votre royaume, si j'accomplis la justice ici-bas ; mais il m'est encore infiniment plus glorieux que, par amour pour moi, vous vous laissiez atla-
cher sur le bois de la croix , dans la plus exlrëme indigence.
Vous étiez dévoré par la soif, et Ton vous a abreuvé de vinaigre et de fiel ; on vous a entièrement dépouillé de vos vêtements, vous n'avez pas une pierre où reposer votre tête; que dis-je ? c'est une couronne d'épines qu'on vous a donnée pour chevet, Et puis, accablé de douleur et d'inexprimables angoisses, vous avez été condamné à une mort honteuse sur la montagne du Calvaire ; vous avez été crucifié entre deux larrons, et Ton vous a confondu avec les impies. Voilà ce que vous avez enduré pour moi le plus infâme de vos contempteurs. Ah î maintenant du moins , à Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose que dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ !
Comment donc pourrais-je me glorifier autrement que dans le suprême honneur de Dieu , dans cette immense charité qu'il m'a témoignée sur la croix d'une manière si touchante? Si, comme dit le
Prophète, la mort des Saints qui meurent et qui souffrent pour le Christ est si précieuses devant Dieu , combien plus la mort de notre Sauveur lui-même ne doitelle pas être plus précieuse devant nous? Mais, hélas! pourquoi faut-il que nous entendions encore Jésus-Christ s'écrier:
« Mes amis se sont éloignés de moi; ils m'ont délaissé comme un objet d'horreur (1). »