‹ De l'incendie du divin amourChapitre 30 sur 56 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Des motifs qui nous engagent à la reconnaissance envers Dieu.

Ce serait bien le comble de la folie , ô mon âme, de ne pas aimer sans partage celui qui t'a prévenue d'un si généreux amour, celui qui te prodigue des faveurs si magnifiques et si précieuses, et qui promet encore à ceux qui l'aiment des biens supérieurs que l'œil n'a jamais vus, que l'oreille n'a jamais entendus ,

des biens que le cœur de l'homme n'a jamais goûtés.

Ces bienfaits doivent Rapprendre combien tu dois aimer celui qui t'a chéri si tendrement. Ce ne serait plus seulement une témérité, mais un crime, nonseulement de ne pas l'aimer , mais de ne pas embrasser de toute l'ardeur de tes affections l'amour d'un Dieu si grand, si sublime et si puissant. Ton époux est de tous les enfants des hommes le plus parfait et le plus beau. Aime-le donc , chéris ton bien-aimé, le roi des vertus , la grâce et la vérité même, le Seigneur de gloire et de majesté.

Le grand Roi a été épris de tes charmes et des dons qu'il s'est plu à répandre sur toi, et il veut bien incliner son cœur vers ton amour. Oui, il te chérit dans ses propres bienfaits ; car , ne l'oublie pas, tout le bien qui se trouve en toi est un don de Dieu. L'Apôtre l'a dit : « Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu? mais si vous avez tout reçu , pour-

quoi donc vous glorifier comme si tout venait de vous (1)? »

Nous glorifier de quelque chose comme de notre propriété , ce serait faire à Dieu un véritable larcin en nous appropriant l'honneur qui ne nous appartient pas, et en nous emparant présomptueusement d'une gloire qui ne nous est pas due.

Veillons donc à ce que jamais l'ingratitude ne s'introduise dans notre cœur.

Rappelons-nous sans cesse les péchés qui ont causé notre perte et la miséricorde qui nous a rachetés. Appliquonsnous de toutes nos forces à nous rendre agréables à ce Dieu qui a daigné nous créer de telle sorte que nous puissions lui plaire. Que ne nous connaissons-nous parfaitement nous-mêmes, c'est alors que dans l'admiration de notre propre beauté nous pourrions apprécier la bonté divine de notre Créateur.

L'œil qui voit tout ne se voit pas lui-

(4) Gorinth. 4.

même : ne soyons point ainsi ; contemplons quelquefois dans le miroir de notre intelligence la beauté de notre cœur, et ne faisons point outrage à notre propre dignité. Ce serait l'outrager que de lui préférer des jouissances méprisables, et de comparer des charmes mensongers à la merveilleuse beauté qui reluit en nous. Ce serait une injure ignominieuse pour noire dignité que de nous laisser entraîner à l'admiration et au désir des beautés frivoles et passagères. Le monde tout entier a été créé pour nous, mais c'est pour cela que nous ne devons pas l'aimer , car il n'est pas digne de nous. Et, en effet, qu'est-ce que le firmament avec tous les astres qui l'éclairent ?

Qu'est-ce que la terre avec toutes ses créatures , lorsqu'on les compare à l'homme ?

Toutes ces créatures étrangères semblent reconnaître ce qui manque à leur propre beauté ; mais pour nous , nous ne craignons ni les défaillances du tra-

vail, ni les pâleurs de la tristesse, ni les affaiblissements de l'âge, ni les horreurs de la mort; ce serait donc en nous le comble de la témérité d'aimer quelque chose en ce monde autrement que comme un service et une faveur de notre Époux, comme un gage d'amour et un bienfait du Seigneur. Et encore ce n'est point en lui que nous devons aimer ces choses, mais pour lui, et lui par-dessus tout.

Nous n'aurons plus que l'amour de la courtisane, si nous préférons le présent donné au cœur qui aime. Nous faisons outrage à notre bienfaiteur, si nous recevons ses dons sans lui offrir notre amour en échange. Aimons-nous en lui , et aimons-le pour nous. Aimons-le pour en jouir et reposer en lui toutes nos affections; plus nous l'aimerons ardemment, plus aussi il redoublera d'amour pour nous. 11 est saint, cet amour, il est pur et sans tache ; son souvenir est agréable au cœur de Dieu; tous les plaisirs du

monde ne sont rien devant lui, et la nature de notre être le rend en quelque sorte éternel. Pensons toujours qu'il est d'autant plus doux et plus suave que son essence l'élève au-dessus de l'humaine fragilité; il attire et charme infiniment plus que l'amour de l'homme, de l'ange, de l'or, de la santé et de tout ce qui captive le cœur ici-bas.

Et ne croyons pas être moins aimés parce que Dieu accorde aussi ses faveurs, la clarté du soleil et des astres , par exemple , à des êtres privés d'intelligence. Tout ce qu'il leur ordonne, c'est pour nous qu'il l'accorde, n'en doutons pas. C'est pour notre usage que toutes les créatures reçoivent de la bonté divine les attributs qui leur conviennent , et sans lesquels ils n'existeraient pas ou deviendraient inutiles. Son amour pour nous aurait-il été plus ardent si nous avions obtenu seuls tous ses bienfaits?

Serions-nous plus heureux s'il nous avait constitués les uniques héritiers du

monde, s'il nous avait destinés à tout posséder sans pouvoir jouir en même temps des charmes de la vie sociale? Si nous gémissons de nous trouver en la compagnie des hommes mauvais, sachons bien que la divine économie se sert encore de ce moyen pour nous conduire à la perfection.

La société des méchants est comme un stimulant qui presse les bons à devenir meilleurs et à s'attacher aux venus et aux autres dons célestes dont ces malheureux sont dépourvus. Et puis , lorsque les bons voient les méchants se précipiter à leur perte, ils apprennent par là à mieux apprécier la valeur de leur salut et les grâces divines qui sont leur partage exclusif, et leur reconnaissance envers Dieu n'en devient que plus empressée.

Puis donc, ô mon âme, que tout coopère à ton bien , les méchants pour t'exercer à la vertu et les bons pour faire ta consolation , pense que Dieu

t'aime autant que si tu étais seule l'objet de son affection , et que la sollicitude de son amour fait tourner à ton profit l'exemple des méchants , comme celui des bons eux-mêmes.

Ce n'est pas tout, lorsque la justice et la charité te font souhaiter de partager avec tes frères le bonheur qui t'attend dans les cieux , tes désirs te font entrer en possession de ces biens que tu demandes pour les autres; et, en vertu des communications de l'amour, le bonheur ajoute encore à ton bonheur. Ainsi l'amour est particulier en ce sens qu'il ne perd rien dans la distribution qui s'en fait , et il est commun en tous en ce sens qu'il se trouve tout entier en chacun.

Il l'aime donc d'un amour tout spécial, ô mon âme, celui qui n'aimant rien sans toi, aime tout le reste pour toi seule. Car, je le répète, tout répandu qu'il soit sur les différentes créatures, son amour est tout entier dans chacune. Il l'a voulu ainsi, afin que les aimant toutes uni-

quement, il en fût lui-même uniquement aimé. Ainsi cet amour est unique sans être particulier; il est seul sans être solitaire ; il est commun en tous et particulier en chacun. Il ne s'épuise point par l'usage, ne vieillit point avec le temps, et il ne diminue point par la communication qui s'en fait.

0 mon âme, recueille donc dans le trésor de ta pensée le souvenir des biens dont le Seigneur t'a comblée; veille incessamment à ne point trop présumer des biens à venir, et à ne jamais manquer à la reconnaissance que tu dois pour ceux qui t'ont été accordés.

De quelque côté que tu portes tes regards , tu rencontres partout un époux diligent et un bienfaiteur empressé.

Dans tes pensées, tes réflexions, tes paroles, tes conseils, tes actions; dans la prospérité comme dans l'adversité , au dedans comme au dehors, partout sa grâce t'accompagne, partout elle se présente comme une consolation dans tes

peines. C'est elle qui guérit les malades, ramène les esprits égarés par Terreur, corrige les pécheurs, console les affligés, relève ceux qui sont lombes, réjouit ceux qui sont tristes et secourt promptement les âmes défaillantes et craintives.

0 mon âme, élève donc ta pensée vers ton Dieu, aime-le et glorifie-le autant qu'il est en toi; efforce-toi de lui offrir un agréable sacrifice d'amour, de désirs ardents et de louanges, afin que déjà formée à la vie céleste, pure , enflammée et remplie d'allégresse, tu puisses, quand viendra le jour de ton repos, te réunir aux légions sacrées des immortels et répéter avec eux les mélodieux cantiques de l'amour en l'honneur de ce Roi éternel, à qui tout honneur appartient.

C'est là que dans la contemplation de ses grandeurs, les habitants de la céleste cité, ravis d'admiration, remplis de douceur, rassasiés de joie, au comble du bonheur, enchaînés par l'amour, absorbés par la divine splendeur et comme

enivrés par la charité, ne cessent d'exalter, d'adorer, de glorifier et de remercier ce Dieu qui vit dans les siècles des siècles. Dans l'extase de leur admiration et de leur joie, ils sont transportés hors d'eux-mêmes, et ils se perdent dans la jouissance et la vision intuitive de ce grand Dieu, l'amour de leur âme et le souverain de l'éternité.

Page 1