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L'EVOLUTION CREATRICE DE M. BERGSON

J'ai déjà eu, maintes fois, à citer M. Bergson.

Il est temps d'entreprendre un examen méthodique de son œuvre et de rechercher si elle nous apporte la solution du problème évolutionniste.

Bien que je ne veuille envisager ici, des idées de M. Bergson, que celles qui concernent l'évolution, je serai obligé de m'arrêter parlois sur sa philosophie en général. Sa théorie de « l'Evolution créatrice » est en effet son œuvre maîtresse ; mais il serait impossible de la comprendre considérée isolément, en dehors de ses autres travaux.

Je vais donc tenter d'exposer fidèlement, dans ses grandes lignes, la synthèse de M. Bergson, et de la discuter librement, sans le parti pris de ses détracteurs sj'stématiques ou de ses admirateurs béats.

1° Exposé de la puiiosopmE bergson ieNx\e sur l'évolution

M. Bergson admet le transformisme. Il considère ses preuves comme suffisantes et indiscutables. Mais, ajoutet-il, alors même qu'elles ne le seraient pas, on ne saurait écarter la. conception de l'évolution. Il s'efforce de démontrer celle nécessité dans une page qui est certainement l'une des plus fortes, des plus profondes et des plus remarquables qu'il ait écrites :

« Admettons pourtant que le transformisme soit convaincu d'erreur. Supposons qu'on arrive à établir, par inférence ou par expérience, que les espèces sont nées par

un processus discontinu, dont nous n'avons aujourd'hui aucune idée. La doctrine serait-elle atteinte dans ce qu'elle a de plus intéressant et, pour nous, de plus important ? La classification subsisterait sans doute dans ses grandes lignes. Les données actuelles de l'embryologie subsisteraient également. La correspondance subsisterait entre l'embryogénie comparée et l'anatomie comparée.

« Dès lors, la biologie pourrait et devrait continuer à établir entre les formes vivantes les mêmes relations que suppose aujourd'hui le transformisme, la même parenté. 11 s'agirait, il est vrai, d'une parenté idéale et non d'une filiation matérielle. Mais, comme les données actuelles de la paléontologie subsisteraient aussi, force serait bien d'admettre encore que c'est successivement, et non pas simultanément, que sont apparues les formes entre lesquelles une parenté idéale se révèle. Or, la théorie évolulionniste, dans ce qu'elle a d'important aux yeux du philosophe, n'en demande pas davantage. Elle consiste surtout à consJater des relations de parenté idéale et à soutenir que, la où il y a ce rapport de filiation pour ainsi dire logique .entre des formes, il y a aussi un rapport de succession chronologique entre les espèces où ces formes se matérialisent. Cette double thèse subsisterait en tout état de cause. Et dès lors, il faudrait bien encore supposer une évolution quelque part, — soit dans une pensée créatrice où les idées des diverses espèces se seraient engendrées les unes les autres exactement comme le transformisme veut que les espèces elles-mêmes se soient engendrées sur la terre, — soit dans un plan d'organisation vitale immanent à la nature, qui s'expliciterait peu à pe\i, ou les rapports de filiation logique et chronologique entre les formes pures, seraient précisément ceux que le transformisme nous présente comme des rapports de filiation réelle entre des individus vivants, — soit enfin dans quoique cause inconnue de la vie, qui développerait ses effets comme s/ les uns engendraient les autres. On aurait donc

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simplement transposé l'évolution. On l'aurait fait passer du visible dans l'invisible. Presque tout ce que le transformisme nous dit aujourd'hui se conserverait, quitte à s'interpréter d'une autre manière.

« Ne vaut-il pas mieux, dès lors, s'en tenir à la lettre du transformisme, tel que le professe la presque unanimité des savants ?... C'est pourquoi nous estimons que le langage du transformisme s'impose maintenant à toute philosophie, comme l'affirmation dogmatique du transformisme s'impose à la science. »

L'évolution étant définitivement établie et ayant la valeur d'un fait certain, il est indispensable de chercher à comprendre comment elle se réalise.

Pour M. Bergson, elle n'est due à aucun des facteurs classiques invoqués par les naturalistes ; ces facteurs sont secondaires :

'< Que la condition nécessaire de l'évolution soit l'adaptation au milieu, nous ne le contestons aucunement... mais autre chose est reconnaître que les circonstances extérieures sont des forces avec lesquelles l'évolution doit compter; autre chose soutenir qu'elles sont les causes directrices de révolution... La vérité est que l'adaptation explique les sinuosités du mouvement évolutif, mais non pas les directions générales du mouvement, encore moini^ le mouvement lui-même. La route qui mène à la ville est bien obligée de monter les cotes et de descendre le- pentes, elle s'adapte aux accidents du terrain, mais les accidents du terrain ne sont pas cause de la route et ne lui ont pas imprimé sa direction. »

Quel est donc le facteur essentiel ?

Ce facteur essentiel, c'est une sorte de poussée intérieure, un « élan vital » originel et indéfini.

Cet élan vital appartient à un principe immanent qui est vie, intelligence, matière, mais qui déborde la vie, l'intelligence et la matière dans le passé, le présent et

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l'avenir, qui les contient, les présuppose et les précrée, pour ainsi dire, au fur et à mesure de leur réalisation.

Ce principe immanent, cependant, n'a rien de tout fait par lui-même ; il se crée progressivement en même temps qu'il crée l'univers évoluant. Il constitue ce que M. Bergson appelle « la Durée ». La « Durée » n'est pas très commode à comprendre. Un disciple éminent de M. Bergson la décrit ainsi :

(( C'est, nous dit-il, une évolution mélodique de moments dont chacun contient la résonnance des précédents et annonce celui qui va suivre ; c'est un enrichissement qui ne s'arrête jamais et une perpétuelle apparition de nouveautés. C'est un devenir indivisible, qualitatif, organique, étranger à l'espace, réfractaire au nombre... Imaginez une symphonie qui aurait sentiment d'elle-même et qui serait créatrice de soi : voilà comment il convient de concevoir la durée. » (1)

C'est la durée avec son élan vital qui est la cause essentielle de l'évolution, et non l'adaptation darwinienne ou lamarckienne.

Comment concevoir l'évolution dans la « Durée » ? Tout se passe comme s"il y avait un centre d'où les mondes jailliraient comme les fusées divergentes d'un immense bouquet.

Mais ce centre n'est pas une chose concrète ; c'est » une continuité de jaillissement. »

Ce centre, c'est Dieu ; mais » Dieu, ainsi défini, n'a rien de tout fait : il est vie incessante, action, liberté. L^ créalion, ainsi conçue, n'est pas un mystère. Nous l'expérimentons en nous dès que nous agissons librement. »

Donc, il n'y a pas de finalité préétablie ; pas de plan déterminé d'avance pour l'évolution ; il n'y a que des réalisations qui se commandent et s'enchaînent réciproquement ; (( une création qui se poursuit sans fin en vertu

(T) Lk Pot : Une philostonliir nnin-dli'- Alran, éditoiir

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