LÉVOLLTION CRÉATRICE DE M. BERGSON
d'un mouvement initial ». Cette création réalise au fur et à mesure, non seulement les formes de la vie, mais les idées qui permettent à l'intelligence de la comprendre et les termes qui servent à l'exprimer. <( Son avenir déborde son présent et ne pourrait s'y dessiner en une idée. »
M. Le Roy (1) a résumé, aussi clairement que possible, la pensée de M. Bergson, sur le processus créateur et sa conception de l'esprit et de la matière issus de ce processus : « Danc cette conception de l'être, la conscience est partout, comme la réalité originelle et fondamentale, toujours présente à mille et mille degrés de tension ou de sommeil et sous des rythmes infiniment divers.
< Lélan vital consiste en une « exigence de création » : la vie, à son plus humble st.?,de, constitue déjà une activité spirituelle ; et son effort lance un courant de réalisation ascendant:', qui à ::o:i tour détermine le contre-courant de la matière. Ainsi tout le réel se résume en un double mouvement de montée et de descente. Le premier seul, qui traduit un travail intérieur de maturation créatrice, dure éternellement ; le second, en droit, pourrait être presque instantané, tel celui d'un ressort qui se détend : mais l'un impose à l'autre son rythme. Esprit et matière apparaissent de ce point de vue non pas comme deux choses qui s'opposeraient, termes statiques d'une antithèse immobile, mais plutôt comme deux sens inverses de mouvement : et, à certains égards, il faut donc moins parler de matière ou d'esprit que de spiritualisation ou de matérialisalion, celle-ci résultant d'ailleurs automatiquement d'une simple interruption de celle-là >( conscience ou supra-conscience est la fusée dont les débris éteints retombent en matière. »
<( Quelle image de l'évolution universelle nous est alors suggérée ? Non pas une cascade déductive, ni un système de pulsations stationnaires. mais un jet qui s'épanouit en
Q) Le Rot: Une philosoph-ir noi(velle.
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gerbe et qu'arrêtent partiellement ou du moins gênent et retardent les gouttelettes retombantes. Le jet lui-même, la réalité qui se fait, c'est l'activité vitale, dont l'activité spirituelle représente la forme la plus haute ; et les gouttelettes qui redescendent, c'est le geste créateur qui retombe, c'est la réalité qui se défait, c'est la matière et c'est l'inertie... »
En définitive, selon M. Bergson, « la matière est définie par une espèce de descente, cette descente par l'interruption d'une montée, cette montée elle-même par une croissance, et un principe de création est ainsi au fond des choses » (1).
Mais alors se pose la formidable question du commencement. Comment l'univers a-t-il pu sortir de rien ? Comment ce qui est" peut-il provenir de ce qui n'est pas : du néant ?
Pour M. Bergson, la question ne doit même pas se poser : « l'idée de néant, au sens où nous la prenons quand nous l'opposons à celle d'existence, est une pseudo-idée. » En réalité, « le néant est impensable, puisque, penser le rien est nécessairement penser quelque chose : « la représentation du vide est toujours une représentation pleine, qui se résoud à l'analyse en deux éléments positifs : l'idée distincte, ou confuse, d'une substitution, et le sentiment, éprouvé ou imaginé, d'un désir ou d'un regret. »
Donc « l'idée du néant absolu, entendu au sens d'une abolition de fout, est une idée destructive d'elle-même, une pseudo-idée, un simple mot. »
« Quand je dis : il n'y a rien, ce n'est pas que je perçoive un (( rien » je ne perçois jamais que de l'être ; mais je n'ai pas perçu ce que je cherchais, ce que j'attendais, et j'exprime ma déception dans le langage de mon désir. »
En somme, c'est. par une simple illusion de laisonne-
(1) Le I^oy : Ihld.
l'évolution créatrice de m. BERGSON 175
ment que l'on oppose l'idée de rien à celle de tout. C'est « opposer du plein à du plein » et» la question de savoir pourquoi quelque chose existe est par conséquent une question dépourvue de^ sens, un pseudo-problème soulevé autour d'une pseudo-idée. »
Le processus créateur ne peut donc pas ne pas exister et il n'y a aucun mystère dans la constatation de l'existence de la matière, de la. vie, de la conscience. Ce sont fonctions de la » durée ».
Le seul mystère réside dan-s la question des rapports réciproques, dans l'Evolulion créatrice, de la matière, de la vie et de la conscience.
M. Bergson rejette les théories matérialistes. Pour lui, la conscience n'est pas le produit du fonctionnement du cerveau : <■( Cerveau et conscience se correspondent, parce qu'ils mesurent également, l'un par la complexité de sa structure et l'autre par l'intensité de son réveil, la quantité de choix dont l'être vivant dispose. Mais cette correspondance n'a rien d'une équivalence ni d'un parallélisme. Précisément parce qu'un état cérébral exprime simplement ce qu'il y a d'action naissante dans l'état psychologique correspondant. Vêlai psychologique déhorde inliniment Vétai cérébral. »
<( M. Bergson, dit M. G. Gillouin (1) a])oniîe en comparaisons ingénieuses et frappantes pour signifier cette solidarité sui generis de la conscience et de l'organisme.
« Parce qu'un certain écrou, dit-il, est nécessaire à une certaine machine ; parce que la machine fonctionne quand on laisse l'écrou et s'arrête quand on l'enlève, on ne prétendra pas que l'écrou soit l'équivalent de la machine. Or, la relation de la conscience au cerveau paraît bien être celle de l'écrou à la machine. La conscience d'un être vivanf, dit-il encore, est solidaire de son cerveau dans le
(1) G. Gillouin : La philosophie de M. H. Bergson. Bernard Grasset; éditeur.
sens où un couteau pointu est solidaire de sa pointe : le cerveau est la pointe acérée par où la conscience pénètre dans le tissu compact des événements, mais il n'est pas plus co-extensif à la conscience que la pointe ne Test au couteau. »
Donc ce qu'il y a en nous de conscience n'est pas lié à l'organisme et jouit de liberté. Mais ce mot de liberté doit être pris dans un sens très large. Ce qui est libre, c'est moins l'être « individualisé )) pour ainsi dire, que i'èlre intérieur, l'être complet.
« Nous sommes libres, dit M. Bergson (1) quand nos actes émanent de notre personnalité entière. La liberté est donc fonction de notre pouvoir d'introspection ;>.
(( La liberté c^i chose qui se fait en nous sans cesse : nous somjiias libérables plutôt que libres ; et la liberté enfin est chose de durée, non d'espace et de nombre, non d'improvisation ni de décret : est libre l'acte longtemps préparé, l'acte lourd de toute notre histoire, qui *ombe comme un fruit mûr de notre vie antérieure. » (2).
« Que sommes-nous (3) en effet, qu'est-ce que notre caractère, sinon la condensation de l'histoire que nous avons vécue depuis notre naissance, avant notre naissance même, puisque nous apportons avec nous des dispositions prénatales ? Sans doute nous ne pensons qu'avec une petite partie de notre passé ; mais c'est avec notre passé tout entier, y compris notre courbure d'âme originelle, (jue nous désirons, voulons, agissons. »
Ces notions générales admises, pénétrons plus avant dans le mécanisme de l'Evolution créatrice. Cette évolution ne se fait pas sur une seule ligne. Du centre originel jaillissent des lignes, au début confondues et s'interpénélrant, puis au fur et à mesure de l'évolution, se déga-
(1) Essai sur les données immédiates de la conscience.
(2) Lb Rot : Ihld.
(3) L'Evolution créatrice.