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L EVOLLTION CRÉATRICE DE M. BERGSON

géant et se distinguant les unes des autres, en divergeant de plus en plus, comme les fusées d'un feu d'artifice.

Sur terre, les principales lignes d'évolution aboutissent à la création de la vie végétale, de la vie animale et instinctive, de la vie humaine et intellectuelle.

Ces formes de vie sont absolument distinctes. Il y a un abîme entre les végétaux, les animaux et l'homme.

(( L'erreur capitale, dit M. Bergson, celle qui, se transmettant depuis Aristote, a vicié la plupart des philosophies de la nature, est de voir dans la vie végétative, dans la vie instinctive et dans la vie raisonnable trois degrés successifs d'une même tendance qui se développe, alors que ce sont trois directions divergentes d'une activité qui s'est scindée en grandissant. La différence entre elles n'est pas une différence de degré, mais de nature. »

(( Instinct et intelligence, dit-il aussi, représentent les deux solutions divergentes, également élégantes d'un seul et même problème... entre les animaux et l'homme, il n'y a plus une différence de degré, mais de nature. »

Pour parer à l'objection de la présence d'intelligence chez l'animal et d'instinct chez l'homme, M. Bergson dit :

« Intelligence et instinct, ayant commencé par s'interpénétrer, conservent quelque chose de leur origine commune. Ni l'un ni l'autre ne se rencontrent jamais à l'état pur... Il n'y a pas d'intelligence où l'on ne découvre des traces d'instinct ; pas d'instinct surtout qui ne soit entouré d'une frange d'intelligence. »

Mais ce qui caractérise essentiellement l'animal, c'est l'instinct ; ce qui caractérise essentiellement l'homme, c'est l'intelligence.

Quel est le rôle de l'homme dans la création ? Ce rôle est tout à fait à part.

Il représente ce qu'il y a d'essentiel dans l'évolution actuellement réalisée ; la vie végétale et animale n'étant que des produits d'un tâtonnement pour arriver à la vie humaine : « tout se passe, dit M. Bergson, comme si un

être indé<.is et flou, qu'on pourra appeler, comme on voudia, homme ou surhomme, avait cherché à se réaliser et n'y était parvenu qu'en abandonnant en roule une partie de lui-même. Ces déchets sont représentés par le reste de l'animalité et même par le monde végétal. »

Seul l'homme a pu acquérir la conscience :

(( Avec riiomme, la conscience brise la chaîne (des nécessités matérielles) ; chez l'homme, et chez l'homme seulement, elle se libère.

« Toute l'histoire de la vie, jusque là, avait été celle d'un effort de la conscience pour soulever la matière, et d'un écrasement plus ou moins complet de la conscience par la matière qui retombait sur elle... Il s'agissait de créer, avec la matière, qui est la nécessité même, un instrument de liberté, de fabriquer une mécanique qui triomphât du mécanisme, et d'employer le déterminisme de la nature à passer à travers les mailles du fdet qu'il avait tendu. Mais, partout ailleurs que chez l'homme la conscience s'est laissée prendre au fdet dont elle voulait traverser les mailles.

« Elle est restée captive des mécanismes qu'elle avait montés... Au bout du large tremplin sur lequel la vie avait pris son élan ; tous les autres sont descendus trouvant la corde tendue trop haute ; l'homme seul a sauté l'obstacle. »

La conscience humaine, ainsi formée et libre, est-elle indestructible ou est-elle mortelle ?

A cette grave question, qui domine toutes les philosophies et toutes les religions, M. Bergson répond simplement :

(( L'humanité entière, dans l'espace et dans le temps, est une immense armée qui galope à côté de chacun de nous. en avant et en arrière de nous, dans une charge entraînante capable de bousculer toutes les résistances et de franchir bien des obstacles, même peut-être la mort. »

Tels sont, résumés, les principaux enseignements île M.

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Bergson. Il nous reste à parler de la méthode sur laquelle sont basés ces enseignements.

Cette méthode de M. Bergson consiste à faire appel, pour résoudre les problèmes philosophiques, non à l'intelligence, mais à l'intuition.

A l'intelligence appartiendrait la solution des problèmes concernant les rapports de l'être avec l'univers, la connaissance du matériel et de l'inorganique et cela seulement. C'est là le domaine propre de la science.

Quant au monde de la vie et de l'âme, il ne relève pas de la réflexion ni de la connaissance scientifique mais de l'intuition.

Qu'est-ce donc que l'intuition, telle qu'il faut la comprendre, suivant M. Bergson ?

L'intuition n'est pas autre chose que Vinstinct conscieni de lui-wênie, capable de réfléchir sur son objet et de l'élargir indéfiniment.

(( Si la conscience qui sommeille en l'instinct se réveillait, s'il s'intériorisait en connaissance au lieu de s'extérioriser en action ; si nous savions l'interroger et s'il pouvait répondre, il nous livrerait les secrets les plus intimes de la vie, car il ne fait que continuer le travail par lequel la vie organise la matière. »

-Malheureusement, par suite de l'évolution de l'animalité à l'homme, l'intuition est vague et discontinue : u c'est une lampe presque éteinte, qui ne se ranime que de loin en loin, pour quelques instants à peine... Sur notre personnalité, sur la place que nous occupons dans la nature, sur notre origine et notre destinée, elle projette une lumiôj'e vacillante et faible, mais qui n'en perce pas .noms l'obscurité de la nuit où nous laisse l'intelligence. >>

L'intuition, cependant, ne doit ni ne peut faire abstraction complète de l'intelligence : il est inévitable de tenir compte, dans une certaine mesure, de l'enseignement des faits et du contrôle rationnel.

Mais « la lâche propre du philosophe serait de résorber

D"" GnsTAVj.; Gki.ky. f'-i

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liiilelligonce dans l'inslinct ou plulôl de réintégrer l'insliiK'[ dans l'intelligence )>. Ainsi comprise « la philosophie s'appuie sur la science, l'enveloppe et la suppose ; puis elle implique une épreuve de vérification proprement dite. » (1)

On a objecté que cette conception de l'intuition et de ses •rapports avec l'intelligence était paradoxale, le raisonnement qui l'appuyait tournant dans un cercle vicieux : d'une part, a-l-on dit aux Bergsoniens, vous prétendez que l'intuition va au-delà de l'intelligence, dans un domaine qui lui est propre et d'autre part vous réservez à l'intelligence un droit de contrôle dans ce domaine qui n'est pas le sien !

C'est, répondent les Bergsoniens, que l'intelligence évoquée par nous n'est pas « l'intelligence discursive et critique, laissée à ses propres forces... enfermée da.is un cercle infranchissable ». Il s'agit de tout autre cho^e : « que l'intelligence accepte le risque de faire le saut dans le fluide phosphorescent qui la baigne et à qui elle n"est pas tout à fait étrangère, puisqu'elle s'en est détachée et qu'en lui résident les puissances complémentaires de l'entendement, elle s'y adaptera bientôt et ainsi ne .e ^«ra momentanément perdue que pour se retrouver plus grande, plus forte, plus riche. » (1)

Pour rompre <i le cercle infranchissable » l'intelligence doit faire abstraction de ses méthodes habituelles de raisonnement et s'abandonner à la puissance magique de l'intuition. Rénovée, vivifiée, exaltée, transformée par l'intuilion, l'intelligence deviendra une super-intelligence capable de juger même les produits de l'intuition.

2° Critique de la PiiiLOSOPmE bergsomennl

La philosophie bergsonienne offre à la critique une mé- Ihode et des enseignemenls.

(1) Le Roy : Ihld.

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Examinons d'abord la méthode :

D'après M. Bergson, les grands problèmes philosophiques sur la vie, la nature de l'être et de l'univers, Dieu et la destinée, sont extra-scientifiques et leur solution dépend uniquement de l'intuition.

L'intuition, telle qu'il la comprend, est à la fois inspiration instinctive et introspection. Elle admet le contrôle de l'intelligence, mais d'une intelligence super-intelligente, pour ainsi dire, d'une intelligence exaltée et vivifiée ellemême par l'intuition.

Cette méthode permettrait et permettrait seule d'aller au delà des faits connus et des notions scientifiques.

La première question qui se pose est de se demander :

1° Si l'intuition bergsonienne « est chose nouvelle » et inaugure une méthode inédite.

2° Si cette méthode doit être spécialisée à la philosophie comme la philosophie serait spécialisée à elle.

Or, ces deux propositions ne sont nullement démontrées.

Il est certain que tous les hommes de génie, tous les inventeurs, tous les grands esprits qui ont ajouté quelque chose de nouveau à l'activité humaine, étaient, avant tout, des intuitifs.

D'autre part, l'intuition ne saurait être spécialisée à la philosophie. Elle est de tous les domaines, philosophique, artistique, industriel, scientifique. La science comporte autant d'intuition que de raisonnement. Les grandes découvertes scientifiques ont été dans l'entendement d'hommes de génie avant d'être adaptées aux faits ou démontrées vraies. Il y a autant d'intuition dans le génie d'un Newton ou d'un Pasteur que dans celui d'un grand métaphysicien.

Ce qui distingue la inéthode des philosophes de la méthode des savants — et cela seulement — c'est que les savants se tiennent, autant que possible, dans la limite des faits, ont comme critérium l'adaptation aux faits ou les

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déduclioiis rationnelles ; tandis que les philosophes, lout en cherchant à mettre leur intuition en accord avec les •faits, s'élèvent parfois, dans des hypothèses hardies, au delà des faits.

C'est prcciséjucui ce que lail M. Bergson el pas aulre chose.

Je sais bien qu'on a voulu voir dans « Tinluition bergsonicnne » quelque chose d'inédit... J'avoue humblement n'avoir pas compris et trouver absolument fastidieuses les discussions engagées à ce sujet entre partisans et adversaires de M. Bergson.

Il est bon d'ailleurs de faire ressortir que cette prétendue méthode nouvelle qui consiste à opposer l'intuition à la raison et à placer dans la première la seule source des vérités philosophiques avait déjà été revendiquée expressément et avait été déjà critiquée jadis, exactement comme elle l'est aujourd'hui :

« On cherche à passer en contrebande des sophismes palpables au lieu de preuves ; on en appelle à l'intuition... On abhorre le terrain de la réilexion, c'est-à-dire de la connaissance raisonnée, de la délibération judicieuse et de l'exposition de bonne foi ; en un mot l'usage propre et normal de la raison ; on proclame un mépris souverain pour la philosophie rélléchie, en désignant par là toute suite de pensées bien enchaînées et bien logiques dans leurs déductions telles qu'elles caractérisent les travaux des philosophes antérieurs.

« Ensuite, quand la dose d'impudence est suffisante el, de plus, encouragée par l'ignorance de l'époque, on s'exprimera à ce sujet à peu près en ces termes : « Il n'est pas difficile de comprendre que cette « manière >• qui consiste à énoncer une proposition, à donner les raisons (jui l'appuient et à réfuter de même par des raisons In thèse contraire, n'est pas la forme sous laquelle puisse se présenter la vérité. La vérité est le mouvement d'ellemême par elle-même. »

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Oui a écrit celte virulente apostrophe ?

Sans doute, pensera-t-on, un détracteur de i\I. Bergson critiquant la philosophie de la durée... Pas du tout : c'est Schopenhauer parlant de Hegel (1).

A vrai dire, la question de la nouveauté et de l'originalité de « l'intuition bergsonienne » est tout à fait secondaire.

Admettons, un instant, cette nouveauté et contentonsnous d'apprécier la méthode par ses enseignements. Notre jugement dépendra des résultats obtenus.

S'il est démontré que les enseignements de M . Bergson n'ont de valeur dans la limite où ils peuvent être contrôlés par les laits ; que lorsqu'ils vont trop au-delà des faits, ils sont ou insuHisants ou erronés, il sera prouvé, par cette démonstration, que « l'intuition bergsonienne » n'a aucune valeur spéciale.

Il ne sera plus permis, dès lors, d'opposer la méthode intuitive à la méthode scientifique. Il sera établi, une fois de plus, qu'il n'y a, pour arriver à la vérité qu'une seule et même méthode, celle qui fait concorder l'intuition avec la logique et l'examen des faits ; celle qui n'admet pas d'autres inductions que les inductions rationnelles, la méthode positive.

Or, les enseignements de M. Bergson peuvent être divisés en trois catégories :

A) Les enseignements qui sont en concordance avec les faits et rentrent, par conséquent dans le cadre de la méthode scientifique.

B) Les enseignements qui ne sont pas déduits des laits.

C) Les enseignements qui sont en opposition avec des faits bien établis, et sont par conséquent erronés.

Examinons successivement ces trois catégories d'enseignement?.

(1) Schopenhauer <; parerga et paralipomena d.

3° Enseignements en concordance avec les faits

ou DÉDUITS DES FAITS

Ce sonl les enseignements relatifs à l'évolution, en tant que doctrine générale, à ses preuves, à son principe de causalité essentielle.

La réalité du transformisme, l'impossibilité de l'expliquer par les facteurs classiques, sélection et adaptation, sont mises en lumière par M. Bergson avec une logique impeccable et une force de conviction irrésistible.

Aux raisons que j'ai exposées dans la première partie de ce travail, raisons d'ordre synthétique, qu'on retrouve, pour la plupart, plus ou moins développées, çà et là, dans divers chapitres de « l'Evolution créatrice » M. Bergson ajoute des raisons d'ordre analytique et spécial.

Il trouve de nouvelles preuves de l'impuissance des facteurs classiques dans l'examen de quelques détails d'anatomie comparée, tels que l'œil de certains mollusques comparé à l'œil des vertébrés.

Ce travail analytique de M. Bergson est très consciencieux et le raisonnement déduit des faits considérés est précis et rigoureux. S'il n'est pas de nature à convaincre les naturalistes (car la discussion peut s'éterniser sur ce sujet sans arriver à des conclusions irréfutables), cela est de peu d'importance, puisque l'examen synthétique de l'évolution prouve, d'une manière indéniable, que les facteurs classiques ne sont que des facteurs secondaires et qu'il existe un facteur essentiel encore inconnu.

La nécessité de ce facteur essentiel, consistant dans une sorte de poussée intérieure créatrice, dans « l'élan vital » est mise en évidence par l'examen de tous les faits.

Ces enseignements de M. Bergson sont, je le répète, des inductions strictement rationnelles et ne sorlent pas du domaine de la méthode scientilique.

Tels qu'ils sont, et en faisant abstraction dos autres

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enseignements, ils sui'fisent à assurer, à la philosophie bergsonienne, un rang à part dans les hautes manifestations de la pensée contemporaine.

La notion de Télan vital était en germe dans certains systèmes naturahstes, tels que celui de Noegeli et dans la philosophie panthéistique ancienne ou moderne ; mais le mérite propre du système bergsonien est de l'avoir adaptée rigoureusement aux faits et de l'avoir présentée avec une puissance vraiment géniale.

4° Enseignements oui ne sont pas déduits des faits

Ce sont les enseignements sur Dieu, sur l'inexistence du néant, sur la nature de l'esprit et de la matière, sur les rapports de la conscience et de l'organisme, sur l'indépendance de la conscience vis-à-vis de la matière, sur la liberté humaine, sur les espérances de survie.

Tous ces enseignements sont donnés sans être basés sur les faits, même sur les faits qui seraient susceptibles, comme nous le verrons plus loin, de les confirmer partiellement. Ils sont d'ordre purement intuitif.

Est-il besoin de démontrer leur impuissance ?

Il faut d'autres arguments que le recours à l'intuition pour ruiner les conceptions physiologiques classiques relatives à la dépendance de la conscience au cerveau. Tant que subsistera, dans la science, la notion expérimentale du parallélisme psycho -physiologique, tous les plus beaux raisonnements d'ordre spiritualiste ou toutes les plus hautes espérances idéalistes, exprimées en dehors d'un acte de foi, resteront absolument sans valeur.

C'est en vain que M. Bergson s'efforce d'appuyer ses enseignements intuitifs sur des comparaisons. Il a beau comparer l'évolution à un feu d'artifice ; Dieu au centre de jaillissement de ce feu d'artifice ; l'intelligence à la force ascendante des fusées et la matière aux débris retombants

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des fusées éteintes ; il a beau imaginer mille comparaisons pour faire comprendre comment, en dépit du parallélisme psycho-physiologique apparent, la conscience n'est pas liée à son organe... toutes ces comparaisons, plus ingénieuses les unes que les autres, peuvent donner à l'esprit une satisfaction superficielle et passagère : elles ne prouvent rien.

Non seulement elles ne prouvent rien ; mais encore elles sont dangereuses, par l'illusion de preuve qu'elles donnent, à un examen non approfondi et par les erreurs où elles peuvent entraîner.

La principale erreur de la philosophie bergsonieiine, erreur que nous ferons ressortir tout à l'heure, la conception anthropocentrique, vient probablement de la comparaison initiale de révolution à un feu d'artilicc à lusées divergentes.

5° Contradictions et imprécisions.

En dehors de ces comparaisons, illusoires ou dangereuses, la philosophie de M. Bergson offre un caractère spécial, lait de contradictions évidentes et d'imprécision quasi systématique.

Les contradictions sont tout à fait frappantes :

M. Bergson fait de l'intuition une sorte d'instinct déchu, un résidu de l'évolution animale. Mais en même temps, il en fait la base de la méthode philosophique ; de sorte que l'homme, l'Etre privilégié de la création, d'après son système, ne peut savoir la vérité qu'en ayant recours à la faculté qui. toujours d'après son système, caractérise l'évolution animale ! Puis, pour pallier l'insuffisance de celte notion première de l'intuition, il arrive à en faire une faculté supra humaine ; mais (]ui. cependant, n'est toujours que de l'instinct !

Il repousse le contrôle de l'intelligence en matière de philosophie, et il se voit contraint d'avoir recours, pour h^

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