LA PHILOSOPHIE DE LINCONSCIENT
cience immédiate de l'individu, dans laquelle il se reconnaisse lui-même, dans son essence, immédiatement, sans aucune forme, même celle du sujet et de l'objet, attendu quici le connaissant et le connu coïncident. »
La volonté est la seule chose qui soit réellement. C'est labsolu divin. Elle est une, indestructible, éternelle, en dehors de l'espace et du temps. Elle ne comporte ni individualisation, ni commencement, ni fin, ni origine, ni anéantissement.
La volonté, en s'objectivant, produit les diverses, les innombrables apparences des choses : « Dans la multiplicité des phénomènes qui remplissent le monde, où ils se juxtaposent ou se chassent réciproquement comme successions d'événements, c'est la volonté seule qui se manifeste : c'est elle dont tous ces phénomènes constituent la visibilité, Tobjectivité ; c'est elle qui demeure immuable au milieu de toutes les variations. Elle seule est la chose en soi ; et tout objet est manifestation, phénomène, pour parler le langage de Kant. » (1)
La volonté est primitivement et essentiellement inconsciente. Elle n'a pas besoin de motifs pour agir. Nous la voj'ons, en effet, chez les animaux, se montrer active sans aucune espèce de connaissance, sous l'impulsion de l'instinct aveugle. Chez l'homme même, la volonté est inconsciente dans toutes les fonctions organiques, la digestion, les sécrétions, la croissance, la reproduction et dans tous les processus vitaux. « Ce ne sont pas seulement les actions du corps, c'est le corps entier lui-même qui est. nous l'avons vu, l'expression phénoménale de la volonté, la volonté objectivée, la volonté devenue concrète : tout ce qui se passe en lui doit donc sortir de la volonté : ici toutefois, cette volonté n'est plus guidée par la conscience, elle n'est plus réglée par des motifs ; elle agit aveuglément... »
(1) '( Le monde comme volonté et comme représentation
La volonté se révèle comme inconsciente dans l'immense majorité de ses représentations : dans tout le monde inorganique, dans le monde végétal et dans presque tout le règne animal.
Ce que nous appelons la conscience n'a rien, en soi, d'essentiel. Elle ne tient pas à la volonté même. Elle n'en est qu'une réalisation temporaire, un produit éphémère et vain.
« La volonté, la volonté sans intelligence (en soi, elle n'est point autre), désir aveugle, irrésistible, telle que nous la voyons se montrer encore dans le monde brut, dans la nature végétale, et dans leurs lois, aussi bien que dans la partie végétative de notre propre corps, cette volonté, dis-je. grâce au monde représenté, qui vient s'offrir à elle et qui se développe pour la servir, arrive à savoir qu'elle veut, à savoir ce qu'est ce qu'elle veut ; c'est ce monde même, c'est la vie, telle justement qu'elle se réalise là. »
Mais cette conscience, si limitée, qu'acquiert ainsi la volonté est encore plus éphémère : elle ne dépasse pas les bornes temporaires de l'individualisation. C'est seulement pendant la durée de l'individualisation qu'elle a un rôle et ce rôle consiste simplement à substituer, à l'entraînement irréfléchi et infini, une activité réfléfchie «M bornée.
Il importe donc de distinguer expressément la volonté inconsciente de sa représentation consciente. Ce qu'il y a dans l'homme de vraiment supérieur, l'essence éternelle, le génie, l'inspiration, le pouvoir créateur, tout cela est impersonnel ; tout cela appartient à la volonté inconsciente.
Le domaine de la conscience, créé par l'objectivatiiui des attributs de la volonté, ne relève que du psychisme cérébial. La conscience est liée, "chez les animaux supérieurs et l'homme, à leur représentation organique : elle naît et disparaît avec elle.
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La mort entraîne son anéantissement. Par contre, ce qui est l'essence de l'Etre, la volonté, n'est pas atteinte : « Quand par la mort, nous perdons l'intellect, nous sommes simplement transportés par là dans notre état primitif dépourvu de connaissance, mais qui n'est pas absolument inconscient. C'est sans doute plutôt un état supérieur à cette forme là, où l'opposition du sujet et de l'objet disparaît...
« La mort s'annonce ouvertement comme la fm de l'individu ; mais en cet individu réside le germe d'un nouvel être. Donc, rien de ce qui meurt là ne meurt pour toujours ; mais rien de ce qui naît ne reçoit non plus une existence fondamentalement nouvelle. Ce qui meurt périt ; mais un germe subsiste, d'où sort une nouvelle vie, qui entre maintenant dans l'existence, sans savoir d'où elle vient et pourquoi elle est justement ce qu'elle est. Ceci est le mystère de la palingénésie.
« On peut en conséquence considérer chaque être humain de deux points de vue opposés : du premier, il est un individu commençant et finissant dans le temps, passant d'une manière fugitive... De l'autre, il est l'être originel indestructible qui s'objective en tout être existant. Sans doute, un tel être pourrait faire quelque chose de mieux que de se manifester dans un monde comme celuici ; car c'est le monde fini de la souffrance et de la mort. Ce qui est en lui et ce qui sort de lui doit finir et mourir. Mais ce qui ne sort pas de lui et ne veut pas sortir de lui le traverse avec la toute puissance d'un éclair qui frappe en haut et ne connaît ensuite ni temps ni mort. » (1)
Ainsi donc la conscience individuelle, de même que l'univers n'a pas d'existence propre et réelle. Elle est fonction temporaire de la volonté. Elle naît du vouloir vivre.
Or, le vouloir vivre est la conséquence d'une illusion néfaste de la volonté.
(1) ScHOPENHAXTER : (( La 'Religion ».
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2° Le Pessimisme de Schopenhauer
Le pessimisme de Schopenhauer, qui lui a inspiré des pages de la plus haute éloquence, découle avec une rigoureuse logique de ses prémisses.
Si l'individualisation et la conscience ne sont qu'illusions passagères, bientôt disparues, tous les efforts, les peines, les luttes et les souffrances n'aboutissent à rien. Les injustices subies le sont sans compensation. La vie n'a pas d'objet.
Les espérances religieuses sont absurdes, puisque, sans même parler des difficultés dogmatiques qu'elles soulèvent, elles sont toutes basées sur cette conception insensée qu'une chose ayant eu un commencement, Vâme individuelle, n aurait cependant pas de lin.
Il n'y a donc pas d'espoir, ni dans un monde futur, ni dans le monde présent.
Le vouloir vivre ne fait qu'engendrer Teffort sans but et la souffrance sans résultat : « Déjà, en considérant la nature brute, nous avons reconnu pour son essence intime l'effort, im effort continu, sans but, ni repos ; mais chez la uête et chez l'homme, la même vérité éclate bien plus évidemment. Or, tout vouloir a pour principe un besoin, un manque- donc une douleur : c'est par nature, nécessairement, qu'ils doivent devenir la proie de la douleur. Mais que la volonté vienne à manquer d'objet, qu'une prompte satisfaction vienne lui enlever tout motif de désirer, et les voilà tombés dans un vide épouvantable, dans l'ennui : leur nature, leur existence, leur pèse d'un poids intolérable. J.a vie oscille donc, comme une pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui : ce sont là les deux éléments dont elle est faite, en somme. De là ce fait bien significatif par son étrangeté même : les hommes, ayant placé toutes les douleurs, toutes les souffrances dans l'enfer, pour remplir le ciel n'ont plu? trouvé que l'ennui I
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(( Or, cet effort incessant, qui constitue le fond même de toutes les formes visibles revêtues par la volonté, arrive enfin, dans les sommets de l'échelle de ses manifestations objectives, à trouver son principe vrai et le plus général : là, en effet, la volonté se révèle à elle-même en un corps vivant, qui lui impose une loi de fer, celle de le nourrir ; et ce qui donne vigueur à cette loi, c'est que ce corps c'est tout simplement la volonté même de vivre, mais incarnée... Ajoutez un second besoin, que le premier traîne à sa suite, celui de perpétuer l'espèce. En même temps, de tous côtés, viennent l'assiéger des périls variés à l'infini, auxquels il néchappe qu'au prix d'une surveillance sans relâche...
« Pour la plupart, la vie n'est qu'un combat perpétuel pour l'existence même, avec la certitude d'être enfin vaincus... La vie elle-même est une mer pleine d'écueils et de gouffres : l'homme, à force de prudence et de soin, les évite et sait pourtant que, vint-il à bout, par son énergie et son art, de se glisser entre eux, il ne fait que s'avancer peu à peu vers le grand, le total, l'inévitable et irrémédiable naufrage ; qu'il a le cap sur le lieu de sa perte, sur la mort. »
Efforts, souffrances, mort, c'est là tout ce que la volonté acquiert de la connaissance et c'est pour cela qu'après « s'être affirmée » elle en arrive à « se nier ». C'est le fruit même de l'existence individuelle.
« Quelle différence, s'écrie Schopenhauer, entre notre commencemenf et notre fin. Celui-là caractérisé par les illusions du désir et les transports de la volupté ; celle-ci, par la destruction de tous nos organes et l'odeur cadavérique ! La route qui les sépare, quant au bien-être et à la joie de la vie, va toujours aussi en pente descendante : l'enfance aux rêves joyeux, la gaie jeunesse, la virilité laborieuse, la vieillesse caduque et souvent lamentable, les tortures de la dernière maladie et enfin le combat de la mort ! »
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Le pessimisme de Schopeiihauer n'est pas seulement la conséquence logique de ses prémisses philosophiques ; il repose aussi sur la claire vision de la vie.
Cette vision lui inspire une immense pitié : pitié pour les animaux qui, lorsqu'ils ne s'entredévorent pas euxmêmes, souffrent toutes les misères « dans un enfer dont les hommes sont les démons ! »
Pitié pour les hommes, que le vouloir vivre conduit à des peines et des douleurs non compensées par quelques joies clairsemées et basées d'ailleurs en grande partie sur l'illusion.
Comment de plus, l'homme jouirait-il de ces courtes joies, quand il a acquis la conscience de son identité essentielle avec un monde où le mal règne en souverain ? Comment ne pas souffrir de l'immense douleur universelle ?
Comment ne pas comprendre que le vouloir vivre est néfaste et qu'il faut arriver à l'anéantir par l'abdication du désir et le renoncement aux motifs illusoires dont se berce l'intelligence, pour trouver à la vie une raison suffisante.
C'est seulement en atteignant cette conception que l'on comprend la raison de la vie et de la souffrance :
Pour les animaux, la souffrance s'explique « par le fait que la volonté de vivre, ne trouvant absolument rien en dehors d'elle dans le monde des phénomènes et étant une volonté affamée, doit dévorer sa propre chair. » Pour l'homme, plus conscient : « la valeur de la vie consiste précisément à lui apprendre à ne pas vouloir d'elle. » L'existence n'est autre chose qu'une sorte d'aberration, dont la connaissance exacte du monde doit nous guérir.
3" La Systématisation de de Hartmantv
De Hartmann n'a fait que reprendre la thèse de Schopenhauer, en développant certaines données relatives aux sciences naturelles et h la psychologie.
LA PHILOSOPHIE DE LlNCONSCIENT 205
Pour de Hartmann, à côté et au-dessus des causes admises par la conception mécanique de la nature, existe un principe supérieur qu'il appelle l'inconscient.
L'inconscient est ce qu'il y a d'essentiel, de divin dans l'univers. En lui sont en puissance la volonté et la représentation.
Tout ce qui est réalisé Test ainsi par la volonté de l'inconscient.
— Dans Vévolution^ l'inconscient joue le rôle primordial : la sélection naturelle n'explique pas l'origine des formes nouvelles : elle n'est qu'un moyen ; que' l'un des procédés que l'inconscient utilise pour arriver à ses fins.
— Dans Vindividu, l'inconscient joue le rôle prédominant sur les phénomènes vitaux : il a en lui l'essence. de la vie ; il forme l'organisme et le maintient, répare ses dommages internes et externes, et guide avec finalité ses mouvements.
Il joue le rôle essentiel dans les phénomènes psychologiques :
Il est la source des instincts, de l'intuition, du sens artistique et du génie créateur.
Enfin l'inconscient est à la base de la phcnoménologiesupr anormale, qui est une simple manifestation de son pouvoir divin, indépendant des contingences relatives au temps, à l'espace, aux représentations psychologiques, dynamiques et matérielles.
Pour de Hartmann, comme pour Schopenhauer, il y a un abîme entre l'inconscient et le conscient.
Le premier est divin et le deuxième purement humain.
Le conscient, suffisamment développé, nous permet cependant de juger l'univers et la vie. Or ce jugement n'est pas favorable. La conscience, étant à la fois éphémère et improductive, ne saurait participer de l'infini divin.
Elle souffre de sa limitation sans compensation et sans espoir, de son impuissance, de toutes les contingences pénibles, d'autant plus pénibles pour elle qu'elle est plus
développée, de rexislence individuelle. Sa dernière ressource serait de tendre, par un effort suprême, à se supprimer elle-même ; mais peut-être même ce sacrifice serait il inutile, car l'inconscient créateur, indestructible, recommencerait sans doute une évolution, destinée à aboutir à la même réalisation consciente et aux mêmes désolantes conséquences de cette réalisation.
4° Critique de la distinction spécifioue
ENTRE conscient ET INCONSCIENT
Deux choses frappent avant tout dans les systèmes de Schopenhauer et de de Hartmann :
C'est, en premier lieu, la netteté du raisonnement et sa rigueur quasi scientifique, et c'est, en deuxième lieu. !a conclusion pessimiste qui semble en découler naturellement et forcément.
Cette conclusion s'impose, en effet, si l'on admet, comme ces deux philosophes, qu'il y a, entre l'inconscient et le conscient, un abime infranchissable, une différence essentielle.
Celte dillérence essentielle enlève ù l'univers et à la vie toute, lin idéale et toute signilication.
Or, alors que les autres postulats des philosophes allemands sont déduits avec une rigueur mathématique, la distinction essentielle entre Vinconscient et le conscient ne repose sur rien.
L'assimilation de la conscience à une simple u représentation » n'est pas logique.
Pourquoi la conscience serait-elle exclu^ivemont liée aux apparences temporaires qui constituent l'univers ?
Pourquoi tout ce qui est de son domaine ne serait-il pas enregistré, assimilé et conservé par l'essence éternelle de l'Etre ?
Quoi ? Le principe divin, Volonté ou Inconscient, nundl toutes la potentialités, hornds une seule, la phf< itupor-