IG
distinction que l’on doil établir entre les phénomènes pathologiques propres à l’action directe des virus sur les tissus vivants , et les phénomènes pathologiques qui sont relatifs à la maladie générale, provoquée par ces memes virus.
Le chancre , lésion éminemment pathologique et spécifique , peut exister longtemps avant de s’accompagner d’aucun caractère d’infection générale ; le chancre peut se développer, parcourir ses périodes, être la source de nombreuses inoculations virulentes, puis se cicatriser et disparaître, sans avoir donné lieu à la maladie générale, à la syphilis constitutionnelle, à la diathèse, comme le dit M. Ricord.
Un premier fait nous paraît donc bien démontré : les phénomènes pathologiques, qui se passent sur les tissus au point où la cause spécifique virulente a été appliquée , sont complètement indépendants des phénomènes morbides généraux , par lesquels se manifestera plus tard la maladie générale ; et l’on doit entendre dans ce cas, par période d’incubation, tout le temps écoulé depuis l’inoculation du virus jusqu’aux symptômes d’invasion de la maladie. Est-ce à dire que les phénomènes locaux sont à ce point indépendants de l’infection générale , qu’ils ne pourront en recevoir des modifications? non sans doute, et bien au contraire, l’on observe que l’infection générale dans la syphilis se traduit tout d’abord par l’induration de l’ulcère primitif.
Mais une objection pourrait nous être faite ici , prévenons-la tout de suite :
Lorsqu’un individu s’expose à un coït infectieux , et que la muqueuse des organes génitaux s’est ainsi trouvée en contact avec du virus, il s’écoule un certain temps aussi avant que l’accident primitif, résultat de l’action virulente, se montre par des phénomènes sen-
sibles, et beaucoup d’auteurs accordent à la blennorrhagie, au chancre primitif, etc., une période d’incubation.
Cette question mérite toute notre attention. Les faits établissent incontestablement que la blennorrhagie et le chancre ne se montrent souvent que quatre ou cinq jours après le coït infectieux ; et beaucoup d’observations démontrent aussi que quelquefois il a pu s’écouler jusqu’à dix, quinze et vingt jours avant que les. malades s’aperçussent de leur accident.
Deux raisons peuvent rendre compte de ces faits;
1° L’incubation véritable;
2° La conservation sur les tissus d’un virus inactif.
1° 11 peut y avoir une incubation locale, comme il y a line incubation pour la maladie générale; et si des virus, comme celui de la pustule maligne, par exemple, produisent presque immédiatement des signes de leur introduction dans les tissus, il en est d’autres, comme le virus varioleux, le vaccin , le cowpox, le virus syphilitique qui mettent un certain temps à rendre leur présence appréciable. Nous ne pouvons avoir d’idées précises que celles qui nous sont fournies par l’observation des faits; mais, si l’on veut soutenir que, lors meme que nous ne découvrons aucun changement appréciable dans le point qui va devenir le siège d’un chancre, il s’y fait néanmoins déjà un travail pathologique, dont l’impuissance de nos sens nous masque seule l’évidence, on nous trouvera tout prêt à accepter cette opinion, qu’il serait au moins oiseux de combattre.
M. Ricord est un de ceux qui se sont le plus fréquemment inscrits en faux, relativement à l’incubation du chancre et de la blennorrhagie.
<( L’incubation des affections virulentes et de la syphilis en particulier1, est généralement admise et
i. Hunter, note de Ricord, p. 62.
regardée meme comme une condition propre à ces affections; mais l’expérimentation ne permet pas d’admettre l’incubation des accidents primitifs de la vérole. Il n’y a pas, ainsi qu’on l’a professé, un temps qui s’écoule entre l’application de la cause et ses premiers effets. Du moment que le virus est déposé dans les tissus et dans les conditions nécessaires à la contagion , l’action commence et arrive à la production des phénomènes par une évolution plus ou moins rapide. En un mot, ainsi qu’on peut s’en assurer par l’inoculation artificielle du chancre, il n’y a pas plus d’incubation après l’insertion du pus virulent sous l’épiderme qu’à la suite d’une épine plantée dans les chairs, et le chancre se forme dans le premier cas par une action graduelle, comme l’abcès se produit dans le second , après le temps voulu pour la suppuration. îl n’y a pas de bron chite, de pneumonie , de phlegmon, etc., qui arrive au terme de la suppuration tout de suite après l’action des causes qui ont présidé au développement de ces maladies.
« La blennorrhagie pouvant reconnaître des causes autres que le coït , il faut se méfier de la valeur des observations dans lesquelles la maladie s’est montrée fort tard après les rapports suspects , et qu’on a citées de préférence comme preuve d’incubation. »
Dans certaines affections purulentes , l’incubation est extrêmement courte ; ainsi Mac Grégor, à propos de l’ophthalmie égyptiaque , rapporte en détail les observations de trois infirmiers qui, après s’être exposés à la contagion furent alteints de la maladie , le premier après cinq heures, le second aprçs huit, et le dernier après douze. D’après les inoculations de cette maladie pratiquées par Kirkhoff et Hüspsli , celle-ci était toujours déclarée après vingt-quatre heures.
La brièveté de l’incubation dans tous ces cas permet
de supposer que le principe virulent ne reste pas longtemps inactif.
M. Bousquet admet aussi que le virus vaccin entre en activité dès son insertion sous l’épiderme.
Cependant comme il peut s’écouler quelquefois un temps fort long avant que le virus manifeste son action même localement, nous devons chercher les raisons de cette sorte d’incubation réelle ou apparente dans l’hypothèse suivante :
2° Conservation sur les tissus d’un virus inactif.
Le cas d’incubation locale prolongée ne peut-il pas tenir à la possibilité de la conservation du virus sous l’ épiderme pendant un temps de repos et d’inaction réels? Peut-il se faire que des principes morbifiques ou des virus restent pendant un temps plus ou moins long en rapport avec les tissus, sans perdre de leurs qualités, et sans rencontrer les conditions nécessaires à leur mise en activité ; cette explication ne pourrait-elle pas rendre raison de ces incubations locales si prolongées et en définitive seulement apparentes?
Nous connaissons beaucoup moins les conditions nécessaires à l’incubation des germes morbifiques, que nous ne connaissons celles de la germination des graines et de l’incubation des œufs. Pour ces dernières, la science est très-avancée, et l’on sait quelles sont les conditions de chaleur, d’humidité et d’évaporation qui dominent les phénomènes de leur incubation.
Mais, pour l’incubation des virus, presque tout est encore à découvrir et à préciser. M. Bousquet, tout en admettant que le virus vaccin agit dès le moment de son inoculation, sait aussi, et mieux que personne, qu’il peut s’écouler quelquefois un temps très-long avant de découvrir l’apparence du plus petit travail local, et il est porté à rattacher ces faits à un sommeil du virus, qui reste dans l’économie avec ses propriétés,
dans une inaction absolue, comme il resterait entre deux plaques de verre.
On lit dans l’ouvrage de M. Bousquet 1 : y Nous pourrions citer nombre d’exemples où le bouton n’a commencé à poindre que le septième, le huitième, le dixième, le quinzième, le vingtième, le trentième jour, et l’on a parlé même de vaccines encore plus tardives. Après avoir inutilement attendu l’éruption, on croirait que le vaccin est perdu sans retour; on se trompe , il n’est qu’endormi; et en effet, tantôt il se réveille de lui-même an moment où l’on n’y comptait plus; tantôt, et le plus souvent, il semble attendre une nouvelle impulsion pour sortir de son apathie et se mettre en mouvement. On pratique une seconde vaccination, et la première se développe en même temps que la dernière, avec un nombre de boutons égal à celui des piqûres des deux opérations, et comme s’ils étaient de la même date. M. Sulpicy, médecin à Choisy-le-Roi, vaccine par trois piqûres à chaque bras un enfant de neuf rqois ; vingt jours se passent sans la moindre apparence d’éruption; il répète la vaccination, et huit jours après on aperçoit neuf boutons parfaitement distincts, dont le tiers appartenait évidemment à la première vaccination. >j
A l’appui de notre supposition de l’inaction du virus dans l’économie jusqu'à ce qu’une cause déterminante d’activité survienne, nous pourrions rappeler les idées de Hunter, qui pense qu’une maladie peut agir comme cause excitante d une autre maladie.
11 pourrait arriver ainsi que, sous l’influence d’une maladie aiguë, se réveillassent pour les virus des conditions d’activité qui n’existaient préalablement pas à un degré suffisant dans l’économie.
] . Traité de la vacc p. 176 (1 848).
Mais ceüe influencé des maladies les unes sur les autres, relativement à leur développement se rapporte beaucoup plus à l’incubation de l’état général qu’au sommeil du virus au lieu de son insertion. Nous aurons donc seulement plus loin à nous occuper de cet ordre d’influences.
Ce qu’il nous importait de bien préciser ici, c’est qu’il ne faut pas confondre les deux sortes d’incubation que nous venons d’indiquer , car elles ont toutes deux cours dans la science à des degrés d’autorité , il est vrai, assez différents; mais enfin elles sont admises, et nous devions les reconnaître.
Nous conclurons donc que, relativement à la période d’incubation des maladies virulentes , il y a :
1° Une période qui comprend tout le temps écoulé depuis l’application du principe spécifique jusqu’à l’in vasion de la maladie générale ;
2° Une période d’incubation seulement relative au temps que met le virus à rendre ses effets locaux sensibles au siège de l’inoculation.
Actuellement, nous arrêterons-nous à discuter la valeur des assertions de quelques auteurs qui pensent que, pendant la période d’incubation de la maladie générale, les malades ont quelquefois manifesté quelques troubles fonctionnels sensibles?
Rien ne prouve que ces diverses sensations de malaises, que ces troubles dyspeptiques quelquefois offerts par les malades avant l’explosion d’une maladie contagieuse , doivent être rapportés à l’incubation de la maladie.
Nous savons , et Hunter insiste longuement sur ce point, que l’existence d’une maladie chez un individu n’exclut pas la manifestation d’une autre maladie : de ce qu’une personne sera dans la période d’incubation d’une affection, elle n’en sera donc pas moins suscep-
tible de ressentir différents malaises, ou même les symptômes complets d’une autre affection, sans cjue ces troubles, concomitants à la période d’incubation , puissent être considérés comme étant des résultats de cette incubation.
Quelques cas exceptionnels et mal déterminés ne détruisent pas les règles générales; or, la règle très-générale et aussi absolue que ce qu’il y a d’absolu en médecine, est que, pendant la période d’incubation des maladies, celles-ci sont latentes et ne se manifestent par aucun symptôme.
Nous adoptons l’opinion générale sur ce point, et nous nous abstiendrons de nous livrer à toutes les hypothèses métaphysiques et spéculatives auxquelles l’idée d’un travail latent de l’organisme, pendant cette période, pourrait donner lieu.
Melius est sistere gradum quant progredi per teneur as .