II. DE LA DURÉE DE l’iNCUBATION
Nous abordons la question la plus litigieuse de notre sujet : la durée de l’incubation.
Il est vraiment surprenant qu’après le nombre immense de travaux qui ont été entrepris, soit sur la contagion en général, soit sur la contagion de certaines maladies en particulier, il règne encore autant d’incertitude sur la durée précise de l’incubation des maladies; cette incertitude tient évidemment beaucoup plus aux difficultés de toute nature dont la solution de cette question est entourée, qu’aux observateurs dont le désir d’élucider cette question perce en maints endroits de leurs écrits.
Les maladies contagieuses sont incontestablement
celles sur lesquelles on pouvait espérer trouver le plus de documents relativement à leur période d’incubation; mais la plupart de ces maladies, décimant les populations sous l’influence du génie épidémique, ont donné lieu à de nombreux travaux , ayant plutôt pour objet d’établir les rôles étiologiques de la contagion et de l’infection , que de préciser la durée de leur période d’incubation ; la plupart des discussions, qui se sont élevées au sein des académies et des corps savants, ont eu presque toujours pour effet d’élucider les questions relatives à la contagion et à la transmission des maladies , mais n’ont qu’à peine jeté quelque lumière sur la période d’incubation de celles-ci. Les grandes conférences sanitaires internationales se sont également beaucoup occupées de déterminer jusqu’où les maladies épidémiques, comme la peste , la fièvre jaune , le choléra, étaient contagieuses, et jusqu’où leur importation était possible des pays infectés dans ceux qui ne l’étaient pas. Ils avaient surtout en vue les lazarets et les quarantaines , de sorte que l’incubation les préoccupait au point de vue pratique beaucoup plus qu’à celui de la pathologie générale : de là le peu de documents positifs que peuvent fournir les rapports de ces conférences relativement à toutes les conditions susceptibles de modifier les maladies pendant leur période d’incubation.
Cette durée varie dans les différentes maladies et aussi dans les cas particuliers d’une même maladie; ainsi, par exemple, pour la rage, elle peut durer de quelques jours à plusieurs mois ; pour la scarlatine, d’un à deux jours jusqu’à vingt et un et plus (Dr Maton, Med. trans., vol. V) ; pour la vaccine, de deux à trois jours jusqu’à vingt et trente jours (Bousquet). Les observations du docteur Marsh ( Upon the origin and latent period of fever) abondent en observations qui
révèlent jusqu’où la «Jurée de l'incubation est variable dans une même maladie, et si l’on voulait des exemples plus nombreux que ceux que nous venons de rappeler, on trouverait matière à former des volumes dans les travaux relatifs aux maladies virulentes en particulier.
Mais , envisageant ici l’incubation des maladies en général, nous allons diriger notre attention sur la plupart des conditions qui sont susceptibles d’en faire varier la durée.
Ces conditions sont relatives :
A. A la cause spécifique : à sa nature , à son mode d' application sur V économie .
B. A l’individu ou support de la maladie : Sexe , âge, tempérament, aptitude , etc.
C. Aux conditions extérieures: Climat, saison, température, génie épidémique .
A. Cause spécifique.
Une des premières raisons qui déterminent la durée de l’incubation des maladies est la nature spéciale de chaque agent morbifique. Chaque germe morbide exige, selon sa spécificité, un certain temps pour produire son effet.
Les raisons, tout inconnues qu’elles soient pour nous, qui font que des œufs d’espèces animales distinctes exigent , pour atteindre l’éclosion, une incubation différente, et dont la durée est déterminée par
l’espèce elle-même1, ces même raisons, disons- nous, se
1 . Tout le monde sait que les œufs de canard exigent pour éclore une incubation de trente jours; les œufs de poule une dt vingt et un jours; les œufs de pigeon dix -sept à dix-huit jours seulement.
rencontrent au sujet des maladies et du temps nécessaire à leur incubation ; ce sont celles de la spécificité, qui ne sont pas plus accessibles à notre entendement que la nature intime des choses. Ainsi, s’efforcer de chercher le pourquoi de certains faits serait perdre inutilement son temps ; c’est le fait lui-même et toutes les conditions dans lesquelles il survient, qui peuvent occuper avec fruit l’observateur. Or, quelle qu’en soit la raison, les principes morbifiques produisent chacun des maladies spéciales, dont la durée d’incubation, pour chacune d’elles, est en partie déterminée par la nature même du principe.
Ainsi les virus varioleux, morveux, rabique, syphilitique, etc., etc., auront chacun leur manière propre d’agir sur l’économie, et la spécificité de leur action n’aura d’autre raison d’être que la spécificité même de leur nature.
Mais pourquoi un même virus , un même agent morbifique ne produit-t-il pas toujours son effet sur l’économie dans le même temps? C’est là un point de l’étude de la période d’incubation des maladies qui nous intéresse à un haut degré.
Voyons donc quelles sont les conditions qui peuvent influencer l’action des agents morbifiques.
Quelques virus arrivés à un certain nombre de générations s’affaiblissent et finissent même par perdre leurs qualités.
Le virus rabique serait dans ce cas, d’après les expériences sur la rage de M. Rey, publiées dans le Recueil de médecine vétérinaire (1 842, p. 541). « Ainsi pour le temps d’incubation, nous voyons une période croissante à mesure que la transmission s’éloigne du premier sujet mis en expérience , ce qui conduirait à admettre une diminution dans l’intensité des propri tés contagieuses. »
Voici le résumé des faits :
1° Un chien enragé mord un mouton le 14 juin 1841 ; 2° le mouton donne des signes de rage le 27, après , par conséquent, une incubation de treize jours ; 3° deux béliers sont inoculés le 28, avec du virus provenant du mouton enragé , F un d’eux devient enragé le 6 août, après trente-huit jours d’incubation.
Voici, à l’appui de cette proposition, encore d’autres faits rapportés par M. Rey ( loc . cit.) : un chien enragé mord un mouton le 21 décembre, le 4 janvier le mouton est enragé, après quinze jours d’incubation; le 5 on inocule la rage du mouton à un autre mouton, le 27 ce dernier est enragé , après vingt-deux jours d’incubation ; le 30 janvier, inoculation de la rage à deux moutons avec le virus à la troisième génération , la rage se déclare chez l’un, après vingt-trois jours d’incubation, et chez l’autre, après trente- six jours. De ce dernier mouton, qui offre un virus à la quatrième génération, on inocule un autre mouton chez lequel la rage ne se manifeste que le trente -huitième jour d’incubation.
Enfin, avec ce virus parvenu à la cinquième génération on inocule un bélier, qui n’est pris de la rage que le quarante-quatrième jour d’incubation. Avec du virus provenant de ce bélier, c’est-à-dire à la sixième génération , on inocule un mouton qui n’avait pas donné de signe de rage après une observation de plusieurs mois.
Ces faits, comme l’on voit , prouvent que la durée de l’incubation, pour certains virus, augmente en raison du nombre des générations. Mais cette loi n’est pas générale , et ne peut être admise pour tous les virus; car nous trouvons un exemple contraire dans le virus vaccin, qui ne paraît pas soumis à cette règle. Si le virus vaccin a perdu un peu de son efficacité préservatrice de la variole après le nombre immense de gé-
nérations par lesquelles il a passé , il n’en résulte pas pour cela que sa période d’incubation se soit notablement accrue; en consultant à cet égard JVL Bousquet, son opinion est que, si la durée de l’incubation de la vaccine présente aujourd’hui quelque différence, ce serait en ce qu’elle serait faiblement plus longue que lors de l’institution de la vaccine.
La durée de l’incubatipn peut être, par contre, légèrement abrégée par l’emploi d’un virus peu avancé au moment où il est recueilli pour pratiquer les inoculations.
Ainsi, M. Trousseau, en faisant inoculer en même temps des enfants du même âge et à peu près dans les mêmes conditions, les uns avec du vaccin du huitième jour, les autres avec du vaccin du cinquième jour, a observé et m’a fait observer dans son service que les boutons chez ces derniers avaient sur les premiers une avance d’environ vingt-quatre heures.
Un fait, sur lequel nous reviendrons plus loin à propos de l’influence du génie épidémique est celui de l’augmentation de la durée de l’incubation vers la fin des épidémies des maladies contagieuses; ne serait-il pas possible que la durée plus longue de l’incubation dans ces cas tînt aussi un peu à l’épuisement et à l’affaiblissement des germes morbifiques, transmis d’individus à d’autres par des contagions successives?
Ainsi ces cas remarquables de typhus, rapportés par M. Godelier, dans lesquels l’incubation a été de plus de cinquante jours, ceux rapportés par M. Garcin dans lesquels elle a été de vingt et trente jours, pourraient peut-être être en faveur de l’opinion que nous venons d’émettre que l’augmentation de la durée de l’incubation est dans un certain rapport avec l’affaiblissement du virus.
L’incubation des maladies contagieuses produites par
un même principe morbifique, peut encore présenter relativement à sa durée, une variation dépendante du mode par lequel le germe morbifique pénètre dans l’économie. Ainsi la variole , la rougeole, peuvent nous servir d’exemples pour développer notre proposition.
Ces deux maladies sont susceptibles de se transmettre d’individus à d’autres par deux modes différents de contagion : par l’inoculation du pus variolique des pustules, pour la première; par l’inoculation du sang des taches rubéoliques, pour la seconde ( Home , '1758; Speranza , 1 822 ; Michael de Katona , 1 842 ; Gazette médicale , 1843).
Elles peuvent aussi se transmettre par infection, l’air inspiré servant probablement de véhicule au principe morbifique, et pénétrant dans l’économie par l’appareil pulmonaire.
Or, la durée de l’incubation, d’après le relevé des observations mentionnées dans les traités de ces maladies, serait plus courte dans le cas de contagion par inoculation, que dans celui de contagion par infection pour une même maladie.
Pour la variole, elle serait de sept à huit jours après inoculation, et de dix à douze après infection.
D’après les expériences sur la rougeole, de Michaël de Katona, en 1842, l’inoculation du sang puisé dans les plaques rubéoliques, au moment de l’efflorescence, et l’inoculation de l’humeur lacrymale ont, sur cent expériences, produit quatre-vingt-treize fois la rougeole, et l’incubation a toujours été de sept jours.
Or, d’après le travail si remarquable du docteur Panum de Copenhague, sur les rougeoles observées par lui aux îles Feroë, il résulte que la durée de l’incubation de la maladie, transmise par infection, a toujours été plus considérable ; car il indique le treizième et le quatorzième jour comme étant ceux où l’éruption moi-
bilieuse s’est toujours développée. D’après le docteur Marsh1, la variole inoculée mettrait de quatre à dix-huit jours , et la variole non inoculée de six à vingt et un jours pour se manifester; sur les deux cent quarantequatre individus inoculés parle sang ou le pus de pestiférés, et rapportés par le docteur Grande, deux cent trente et un ont gagné immédiatement la maladie ; mais l’incubation de la peste pouvant être, pour ainsi dire, également nulle lorsque la contagion s’effectue par un autre mode que l’inoculation, la relation de ces faits ne prouve rien relativement à la proposition que nous avançons.
B. Conditions individuelles.
Passons actuellement à la recherche des conditions individuelles qui peuvent influencer la durée de l’incubation des maladies.
La plupart des auteurs qui nous ont transmis des relations plus ou moins détaillées des épidémies de peste, de fièvre jaune, de typhus, etc., et qui, en traitant de la nature contagieuse de ces maladies, disent quelques mots sur leur période d’incubation, s’accordent à regarder comme des conditions capables d’influencer la durée de l’incubation Y âge des individus, le sexe , le tempérament , Y idiosyncrasie, Y aptitude ; mais, parmi ces assertions générales, c’est vainement que l’on cherche à découvrir quelques notions précises sur la valeur de chacune de ces conditions.
Les conférences sanitaires internationales de 1851, qui avaient pour objet d’élucider toutes ces questions si litigieuses de contagion et d’incubation , ne nous apprennent rien de positif relativement à l’âge, au sexe,
J . In Dublin hospit. reports , 1827.
au tempérament des individus, et cependant, dans plusieurs passages des rapports et des discussions auxquels ces conférences donnèrent lieu, on trouve ces conditions individuelles citées comme apportant incontestablement une certaine influence sur la durée de l’incubation .
Ainsi M. Carbonaro , après avoir rapporté des faits intéressants de l’influence du climat et de la température, sur la durée de l’incubation de la peste, ajoute, en se fortifiant des assertions de Maurice de Toulon, qu’il n’ignore pas que l’âge, le sexe, le tempérament, les passions, l’état physiologique des individus, apportent aussi leur part d’influence sur la durée de l’incubation : mais ce qu’il serait intéressant de préciser, c’est jusqu’où et en quel sens ces conditions agissent sur l’incubation des maladies; or, c’est précisément ce qu’il est impossible de savoir d’après les discussions de la conférence sanitaire internationale.
M. Bô, qui dans les memes conférences a fait un long et intéressant discours relativement aux différences de durée de l’incubation de la peste, et qui rapporte les opinions variées d’un grand nombre d’auteurs sur cette question , mentionne aussi l’importance que peut avoir sur l’incubation le sexe, l’âge, le tempérament des individus affectés; mais il ne donne en définitive qu’une assertion générale, et ne formule aucun fait qui soit de nature à préciser la question.
11 était présumable que les influences individuelles du sexe, de l’âge, etc., se trouveraient éclaircies par les nombreux travaux qui ont été faits sur la vaccine, et entre autres par ceux de M. Bousquet. Or, d’après cet auteur, si expert en tout ce qui concerne la vaccination , les conditions dont nous venons de parler , n’exercent qu’une influence presque inappréciable sur la durée de l’incubation vaccinale.
Le sexe ne paraît avoir aucune influence sur la rapidité plus ou moins grande avec laquelle se développe la vaccine; l’âge, non plus que le tempérament, n’exerce qu’une influence très-douteuse sur la durée de l’incubation vaccinale , et s’il y avait de la part de l’âge une très-légère influence, d’après l’opinion de M. Bousquet, elle consisterait en ceci : que chez les enfants la durée de l’incubation vaccinale est un peu plus longue que chez les adultes; mais, il est évident que ce n’est qu’avec une extrême réserve que M. Bousquet émet cette opinion, et nous ne nous prononcerons certainement pas plus que lui sur une question aussi douteuse.
En est-il de même relativement à l’aptitude individuelle, à l’imminence morbide?
M. Lévy, dans son remarquable Traité d’ hygiène, s’exprime ainsi :
« La réaction organique est en raison composée de la constitution et des influences qu’elle reçoit, la nature de cette réaction se trouve donc, d’une part, dans les qualités et la quantité des influences ; d’autre part, dans les éléments delà constitution. Toutes les fois que la réaction devient irrégulière, on doit en chercher la raison dans l’homme ou dans les modificateurs, et plus souvent encore dans l’homme seulement. Ce sont là les deux foyers de l’étiologie des maladies; et, s’il faut leur assigner une importance relative, nous appellerons en première ligne l’attention du médecin sur le rôle que joue la spontanéité organique dans la production des troubles fonctionnels et des états morbides. Nous pensons , avec tant d’autres observateurs , que la cause initiale de la plupart des affections, non traumatiques, réside plus encore dans les conditions de l’organisation individuelle, que dans les influences du dehors; celles-ci n’acquièrent l’efficacité nécessaire pour la réali-
sation de l’état morbide, qu’autant qu’elles sont favorisées , quelquefois de très-ioin , par les prédispositions personnelles. »
Ce passage que nous avons voulu transcrire en entier, et qui témoigne des plus profondes méditations de l’auteur sur l’étiologie des maladies , nous a vivement poussé à rechercher dans l’imminence morbide une influence déterminée sur la durée de l’incubation. C’est avec un vif intérêt que nous avons recherché dans tous les paragraphes qui traitent de l’imminence morbide suivant les tempéraments, les âges, les sexes, etc., des documents propres à résoudre la question qui nous occupe.
Mais, il faut en convenir, toutes ces belles considérations de M. Lévy, sur l’imminence morbide, sont relatives au degré plus ou moins prononcé de l’aptitude à la maladie, et ne traitent nullement de leur influence sur la durée de l’incubation de la maladie proprement dite.
L’imminence morbide a certainement une énorme influence sur la contagion ou l’infection , mais si elle traduit, jusqu’à un certain point, cette même influence par la gravité ou la forme qu’affectera la maladie, en est-il de même relativement au temps nécessaire à son incubation? C’est cette question qu’il ne nous paraît pas possible de résoudre dans l’état atuel de nos connaissances cliniques. 11 paraît, au contraire, positif que les varioles et les rougeoles, qu’elles. soient bénignes ou quelles soient graves, exigent un même temps d’incubation, toutes conditions étant égales d’ailleurs.
Ainsi Sydenham a parfaitement noté, avec ce talent d’observation que l’on retrouve dans tous ses travaux, que l’éruption dans la variole discrète apparaissait le quatrième jour de la période d’invasion , et qu’elle se
montrait le troisième jour dans la variole confluente; mais il n’a pas note que le meme rapport s’observât relativement à la période d’incubation , du moins il garde le silence sur ce point de la question , celui qui nous intéresse le plus pour le moment.
C’est certainement dans la disposition individuelle que l’on doit soupçonner la raison de ces incubations si courtes, et d’autres fois si prolongées, pour une même maladie.
Mais nous est- il permis de pénétrer le pourquoi du phénomène, et ne devons-nous pas nous borner à le constater sans chercher sa cause intime ?
Avons-nous la moindre notion des conditions or^aniques de l’aptitude aux maladies? Savons-nous en vertu de quelle modification organique un individu qui a éprouvé une fois la variole perd en général l’aptitude à contracter cette maladie une seconde fois? Pourquoi dans d’autres circonstances, un même individu conserve la même aptitude à contracter la maladie , bien qu’il l’ait déjà subie, une ou plusieurs fois? N’avonsnous pas aujourd’hui de nombreux exemples de varioles et de rougeoles ayant atteint plusieurs fois le même individu; mais en vertu de quelles lois, de quelles modifications physiologiques?
il y a là un vaste champ ouvert aux hypothèses et aux discussions spéculatives , dans lesquelles nous ne devons pas nous laisser entraîner.
Ce qu’il nous importe d’établir, c’est que, sans que nous en puissions pénétrer la raison , les individus ont une aptitude diverse à être atteints par les maladies; et que la diversité de cette aptitude se traduit, non-seulement par la gravité plus ou moins grande de la maladie et par les formes qu elle affecte , mais encore par le temps, qu’elle exige pour son développement, ou en d’autres termes, pour la durée de son incubation. Les
(ails sont ici nombreux , et nous allons les faire ressortir de la médecine humaine et vétérinaire.
Les faits d’incubation très-rapide ou très-prolongée dont on ne peut trouver la cause que dans la disposition individuelle de ceux qui sont frappés par la maladie, sont très-nombreux dans la science.
L’opération de la vaccine pratiquée le même jour, à des enfants à peu près du même âge, dans une même localité, dans des conditions atmosphériques identiques, présente parfois une grande diversité relativement au temps que met la vaccine à se développer, et dans ces circonstances où tout parait identique, hors les conditions idiosyncrasiques, il faut bien attribuer à celles-ci la différence du résultat.
Que de fois des enfants ayant contracté dans un même lieu, à un même moment, à une même source une fièvre éruptive , on a vu F invasion de celle-ci apparaître à un intervalle de vingt-quatre à quarante-huit heures, chez les différents sujets. Selon la nature des tissus sur lesquels se font les inoculations, l’absorption du virus, d’après Hunter, serait plus ou moins rapide; mais dans toutes ces fièvres contagieuses contractées par infections miasmatiques, et dans des conditions semblables, comment ne pas rattacher à des conditions individuelles les différences qui s’observent dans les résultats ?
Dans la médecine vétérinaire nous retrouvons l’influence de ces mêmes idiosyncrasies ;
Lorsqu’on soumet un troupeau à la clavelisation , il peut s’écouler de quatre à six jours d’intervalle , entre l’invasion de la maladie chez les différents moutons qui composent le troupeau , bien que l’inoculation ait eu lieu le même jour, et dans les mêmes conditions; ainsi, parmi les résultats de clavelisation pratiquée sur les troupeaux, M. Beugnot, rapporte
{Recueil de med. vétér . , 1834) que sur un effectif de 881 bêtes ovines, inoculées en même temps, l’inoculation présenta une différence de quatre jours, relativement à la durée de l’incubation chez les divers animaux dont se composait ce troupeau.
Dans le Cours d'hygiène vétérinaire de M. Grognier (1 837) on trouve aussi, à propos de l’influence que les effluves marécageuses exercent sur la santé des animaux, que ces causes morbifiques agissent sur eux à la manière des miasmes et des virus, et exigent, pour produire la maladie, une période d’incubation dont la durée est variable.
Devrions-nous citer ici tous les cas de rage développés à des époques très -éloignées les unes des autres chez des animaux qui avaient été mordus le même jour par un même chien enragé ! Les archives de la science sont remplies de tous ces faits qui témoignent de l’irrégularité de l’incubation des maladies, sans qu’il soit possible le plus souvent de rattacher cette irrégularité à autre chose qu’à des aptitudes individuelles !
Les mauvaises conditions hygiéniques auxquelles sont soumis les divers individus qui contractent une même maladie , sont aussi notées par presque tous les auteurs, comme une puissante raison de faire varier la durée de l’incubation.
« L’affaiblissement de l’organisme par les excès, par les privations de tous genres , par les évacuations considérables, etc., est également susceptible de modifier les phénomènes de l’incubation » (Bouchut, thèse de concours de 1847.)
Les passions sont aussi regardées comme pouvant exercer une certaine action sur l’explosion subite de la maladie pendant sa période d’incubation ; un accès de colère a été noté parfois comme cause déterminante de
l’invasion de la rage chez des individus précédemment mordus par des chiens enragés, et qui, avant leur accès de colère, paraissaient jouir de toutes les prérogatives delà santé. Une émotion violente, la peur, peut aussi devenir cause déterminante de l’invasion de la maladie. Marsh rapporte le fait suivant1 : « Un enfant de douze ans fut mordu au nez par son chien; la blessure était légère et insignifiante ; quelques jours après le chien mourut enragé; la blessure de l’enfant s’était complètement cicatrisée et n’avait fait sur son esprit aucune impression; elle était donc complètement oubliée, quand , quelques semaines plus tard, cet enfant fut précipité par ses camarades dans un fossé plein d’eau; il rentra chez lui mouillé, ^grelottant, et disant éprouver un grand malaise; or, la nuit même, les symptômes de la rage se manifestèrent et la mort survint rapidement. »
A côté de ces exemples d’incubation subitement terminée par l’invasion de la maladie à l’occasion d’une circonstance accidentelle, on pourrait peut-être rappeler cette dernière anecdote de la vie de Louis XV qui, rencontrant le convoi d’une jeune fille , et s’informant de la cause de sa mort, apprend qu’elle a succombé à la petite vérole; il est soudainement frappé de terreur et se sent mal à l’aise; il rentre au palais se mettre au lit , et deux jours après l’éruption de la petite vérole qui devait l’enlever faisait explosion.
Que les maladies exercent les unes sur les autres une certaine influence, et qu’il y ait en pathologie des antagonismes, cela nous parait incontestable ; et sans citer ici les belles pages que Hunier nous a laissées à l’appui de cette opinion, dans son chapitre sur l'incompatibilité des actions morbides entre elles, nous n’avons
1 . Marsh, Upou the o ri gin and latent period offever. Dublin, 1827.
qu’à rapporter l’action de la vaccine sur la petite vérole.
Mais quelle peut être au juste l’influence des maladies sur l’incubation, d’autres maladies sévissant simultanément sur le même individu? C’est peut-être une question difficile à résoudre dans l’état actuel de la science. Beaucoup de faits se rencontrent qui attestent que pendant l’incubation d’une maladie l’individu qui la porte, peut être atteint d’une autre maladie intercidente qui modifie l’incubation delà première; la vaccine offre de nombreux exemples de faits de ce genre : « L’incubation est certainement prolongée, dit M. Bouchot1, chez quelques sujets, lorsqu’ils sont exposés à la contagion dans le cours d’une maladie aiguë ; ainsi , quand la variole et la rougeole régnent dans une salle d’hôpital, les enfants qui ont des affections aiguës ne sont en général atteints que longtemps après leur arrivée et lorsqu’ils sont déjà en convalescence; c’est presque uniquement chez les enfants qu’on voit se succéder ainsi une foule de maladies contagieuses. Le même fait s’observe cependant chez l’adulte, et j’ai vu la variole survenir dans la convalescence de plusieurs fièvres typhoïdes, alors qu’un varioleux avait, fort longtemps auparavant, séjourné dans les salles de l’hôpital. »
Nous pourrions citer plusieurs observations de coqueluche suspendues dans leur cours par l’invasion d’une maladie fébrile, pendant la convalescence de la quelle la coqueluche reprenait son cours avec tous ses caractères; mais il ne s’agit ici que d’incubation et non de maladies déjà développées ! On a cité aussi bien des faits de fièvres éruptives se modifiant l une par l’autre dans leur marche. On trouve des observations de variole qui ont pris naissance aussitôt après la dis-