PREUVES TIRÉES DE LA PHYSIOLOGIE
L'organisme, en se développant plus ou moins, se complique et, en se compliquant, il se perfectionne : les instruments physiologiques dont il est pourvu se spécialisent, les facultés diverses se localisent, et la division du travail augmente d'autant plus que l'animal réalise un type physiologique plus élévé.
Cette loi de la vision du travail physiologique, formulée dès 1826 par H. Milne-Edwards, ne trouve nulle part d'application plus intéressante que dans la question de l'indépendance des hémisphères cérébraux (1).
Un fait dominant, énoncé par Hippocrate, se retrouve dans tous es traités de physiologie, c’est le suivant : Chez les vertébrés supérieurs, chaque moitié de l’encéphale est en relation fonctionnelle avec l’une des moïitiés du corps. Ainsi, chez l’homme, l’hémisphère droit du cerveau préside à la production des mouvements volontaires exécutés par les muscles locomoteurs ou préhenseurs du côté gauche, et de même que l'hémisphère gauche préside à la production des mouvements volontaires du côté droit du corps, la destruction même partielle de l’un de ces lobes cérébraux est immédtatement suivie de la paralysie des membres qui sont en relation fonctionnelle avec lui (2).
Mais, avant ce fait, un autre d'ordre purement physiologique devait frapper notre attention. Cest celui de la prédo-
(4) Milne Edwards. Leçons sur la physiol. et l’anat. comparées. HN Sn 28e (2) Milne Edwards. Loco cit. T. XIII, p. 218.
minance constante d'un côté sur l’autre, du côté droit sur le côté gauche.
En effet, dans les peuplades sauvages comme chez les nations civilisées, l’homme agit ordinairement en droitier, c'està-dire exécute à l’aide de la main droite les œuvres de force et. surtout d'adresse, De là l'expression de dextérité (1).
La statistique a démontré qu’il n’y a pas plus d’un gaucher sur quarante individus. Dans une série de 182 hommes inter rogés par Malgaigne (2), au bureau central, il s’est trouvé 163 droitiers, 15 gauchers et 4 ambidextres. Sur 383 femmes; il n’y avait pas une seule gauchère ni ambidextre.
Et même, si l’on en croit MM. Marro et Lombroso, l’ambidextérité, loin d’être un signe de développement régulier,serait un signe contraire. En effet, ces auteurs ont constaté que les criminels et les fous sont beaucoup plus souvent ambidextres que les sujets normaux (3).
Cela revient à dire, comme le fait remarquer M. le professeur Ball, que l'immense majorité des hommes est gauchère du cerveau. Il s'ensuit que physiologiquement chez les droitiers, c'est-à-dire dans toutes les races humaines en général, le lobe cérébral gauche est supérieur en dynamisme au lobe cérébral droit.
Dans quelques cas, comme le fait remarquer M. le professeur Ball, les deux mains travaillent ensemble et se prêtent un mutuel appui, mais alors c'est toujours la main droite qui a le rôle le plus noble (4) et la main gauche qui accepte le rôle sacrifié. On sait, par exemple, que les morceaux de musique composés pour le piano attribuent toujours les effets les plus importants, ceux qui exigent autant de force que de souplesse à la main droite, tandis que la main gauche sert surtout à l'accompagnement.
(1) De Fleury: Du dynamisme comparé des deux hémisphères cérébraux, Paris, 1873, p. 2 et suiv.
(2) Maigaigne. Traité d'anat. chir.; 2e édit.; ©. 1; p. 8:
(3) Marroet Lombroso. Les ambidextres parmi les fous et les criminels. Giornale della reäle Accademia di Torino, avril-juillet, 1883.
(4) Ball. Le Dualisme cérébral, Revue scientifique, 1884, n° 2, p. 36.
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“Toutes les nations ne jouent pas du piano, mais tous les hommes font la guerre. Or, chez les anciens.et chez les gens qui ont conservé leur manière primitive de combattre, c’est toujours la main droite qui tient l'épée ou qui brandit la lance, tandis que la main gauche est chargée du bouclier. La tactique assez compliquée des anciens s’appuyait sur cette donnée fondamentale, et même dans la tactique des modernes c’est la main droite qui joue le rôle le plus important dans le maniement du fusil.
Il est à peine nécessaire de rappeler que pour la couture, l'écriture, les arts, c’est encore la main droite qui s'empare du rôle prépondérant.
Sans doute, il existe des gauchers, mais ce ne sont que des droitiers retournés. En effet, le point important que je cherche à mettre en lumière, ce n’est point la prédominance de l’hémisphère gauche sur l'hémisphère droit, c’est la supériorité de l’une des deux moitiés de l’organe. En général, l’homme choisit le cerveau gauche, dans quelques cas exceptionnels il donne la préférence au côté droit; mais, ce qu’il faut constater avant tout, c’est que l’homme n’est point naturellement ambidextre comme les animaux. Il est essentiellement unilatéral.
Et, comme un des côtés travaille plus énergiquement que l’autre, le fonctionnement organique, suivi de réparation, favorise l’évolution des organes de ce même côté. Aussi n'est-il pas étonnant de leur voir acquérir un développement plus considérable.
C'est ce qui a fait dire à M. le professeur Sappey (1): « Chez certains individus, on voit toute une moitié du corps prédominer sur la moitié opposée, et presque constamment, alors, la moitié droite est celle qui présente cette prédominance. Chez le plus grand nombre, les membres du côté droit l’emportent sous le rapport du volume sur ceux du côté gauche. »
Pour ce qui est des muscles, le fait est évident. Le biceps droit est généralement plus développé que celui du côte gau-
(1) Sappey. Traité d'anat. descriptive, T. I, p. 16.
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che. Les expériencesdynamométriques de MM. Burq et Dupan montrent que la main droite chez les droitiers est plus forte que la gauche. La différence oscille entre 1/4 et 1/3 de la force de la pression de la main droite. Cette inégalité est tout aussi prononcée chez les hommes voués à des professions intellectuelles que chez les ouvriers.
Notre excellent etéminent maître, M. le professeur Alphonse- Milne-Edwards (1) a constaté que les os du bras droit sont un peu plus riches en sels calcaires que ceux du bras gauche chez les animaux qui se servent à peu près également de leur côté droit et de leur côté gauche, les os symétriques ont à peu près la même composition.
Cependant, le D' Gaétan Delaunay (2), auquel on doit tant d'observations intéressantes et de constatations ingénieuses, nous dit que : La majorité des oiseaux est droitière (grue, cigogne, 1bis, poule, canard, etc.). Ils juchent en général sur la patte droite. Les mammifères sont droïtiers, lions, tigres, léopards, chiens, chats, singes. Il en est de même du bœut et du cheval qui partent de la patte droite. Le D'°G. Delaunay a même remarqué que dans les espèces animales le mâle est en général plus droitier que la femelle. Le même observateur, pendant l’hiver 1870-71, attaché à diverses ambulances établies à Tours, a remarqué que chez les soldats atteints de congélation. des pieds, chez tous sans exception, le pied gauche était plus lésé que le droit. Ces observations le portèrent à penser que le pied droit était plus chaud que le gauche. M. Brown-Séquard, à qui il a communiqué les faits constatés, l’assura que le côté droit était en effet plus chaud que le gauche.
M. Delaunay a porté plus loin ses recherches comparatives sur les deux côtés : « Si on compare, dit-il, les côtés droit et gauche des diverses parties dont la superposition forme la
(1) Alph. Milne-Edwards. Etudes physiol. et chimiques sur les os. hèse de Paris, 1860, p. 73 et suiv.
(2) G. Delaunay. Biologie comparée du côté droit et du côté gauche. Thèse de Paris, 1874, p. 74.
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taille, on voit que les dimensions de ces parties en hauteur Sont plus grandes à droite qu'à gauche. Les miernibres inféfieur et supérieur droits sont plus longs que les gauthes. Tous les tailleurs savénit qué là jambe droite est en géneral plus loñgtie que la gätché. La main, les doigts sôtit plus longs à droité qu'à gauche. L'épatle droité ést plus haute que là gauche (1) ».
Il étend la prédomitianicé du côté droit à tous les systèmes, “fotaffinéht au système artériel qui est plus développé. Eñ éffet, il recoit une plus grande quantité de sang, le pouls est blus fort de cé côté; de plus, les échanges nutritifs sont plus interises à droite qu'à gauche. Il rappelle qué Cläude-Berñnard a trouvé 1 gramme 04 de sucre dans le sang dé l'artère cruralé droite et 1 gramme 03 dans celui dé l'artère crurale gauche, et que M. Yvon à trouvé plus ‘d’urée dans le sang veineux du coté droit que dans celui du coté gauche.
De plus, dans une sérié de communications intéressantes faites à la Société de Biologie, le mêmé auleur a démontré que la prédominance d'un lobe cérébral avait la plus grande influence sur là direction de nos mouvements.
C'est ainsi que la téndanté à porter le corps du coté droit et à se diriger du même coté tiendrait au développernent plus grand de l’hémisphère gauche; que la tendancé à tourner plu: tôt d’un côté que de l’autre, dans la danse par exemple, serait déterminée par la prédominance de l'hémisphère d’un côté ou de l’autré ; que l’acté de croisement des merbrés l’un sur l'autre serait aussi Sous là dépendante dé l'hémisphère le mieux doué (2).
Cette action dé l'hémisphèré lé mieux doué se tétrouvérait donc chez l’homme dans les moindres actes de la vie de relation et se férait sentir non Seulement pour le meribre supérieur, mais aussi pour le membre inférieur du côté favorisé.
(1) Gaétan Delaunay. Etudes de biologie comparée, 1878. T. I, p. 46.
(2) G. Delaunay. De la tendance des individus à se diriger à gauche où à droite. Gaz. des hôp., mars 1879, p. 254.— De là rotation, ibid., octobre 1883, p. 970.— Du croisemént des ietbrés, ibid., avril 1884, p- 352. É
D'ailleurs, les mänchots qui appreñnént À rémplacér leurs mains par leurs pieds, comme le peintre Ducornét, qui jouissait d’uné certaine réputation, sont génétälement droitiers du pied.
Un auteur änglais, William Ogle {1}, réconnut que là tendance à se servir de leur main droite existait aussi Chez les singés. IL rechercha les causes de cet usage et crut pouvoir les attribuer à une plus grande lourdeur ét uñ poids spécifiqué plus grand de l’hémisphère gauche, uné plüs grande richésse en circonvolutions dans le lobe frontal gauche, la priorité du développement fœtal de l'hémisphère gauche ; enfin, sa plus grande irrigation sanguine.
D'autres observateurs sont allés plus loin encore que les précédents. Ils ont démontré la supériorité non Seulement des inembres, mais de tous les organes situés à droite du corps.
« La moitié droite du Corps nous dit Tony Moilin (?), moitié du moins symétrique, est plus grosse que la gauche. C’est à droite que se trouve le poumon le plus volumineux, célui qui compte le plus de lobes et de bronches. La tête du pancréas se trouve à droite. »
Dans le même ordre d'idées, M. Galippe (3) déclarait récemment à la Société de Biologie que la densité dés dents du côté droit était un pêu plus considérable que celle des dents du côté gauche; ainsi, alors que la densité des dents du côté droit serait 2,11, celle des dents du côté gauche serait Seulemént égale à 2,09.
La préémminence du côté droit et par suite de l'hémisphère gauche étant établie, la causé de cette supériorité d'un hémisphère restait à déterminer.
Villiam Oglé (4) en 1872, à la Société royale des chirurgiens
(1) William Ogle. Dextral préemin.Philosophical Transact. Vol: XLV, p. 279.
(2) Tonÿ Moilin. Loc. cit.
(3) Galippe. Récheréhes sur là constitution physique et thimique des dents. Gaz. des hôp., mai 1884, n° 53.
(4) William Ogle. Dextral preérin. Loc. cit.
de Londres, n’hésita pas à déclarer que la cause. du plus grand développement de l'hémisphère gauche tenait à ce qu’il reçoit une plus grande quantité de sang. En effet, ayant mesuré la lumière des artères carotides qui portait le sang au cerveau, il avait trouvé les carotides primitive et interne plus larges à gauche qu’à droite chez 12 droitiers sur 17; sur trois gauchers, deux ne présentèrent aucune différence, chez le troisième la carotide droite commune et interne était deux fois plus grosse à droite qu’à gauche. |
Or, M. A. de Fleury (1), en 1866, au Congrès médical de Bordeaux, dans un mémoire sur la localisation de la parole, avait déjà émis l’idée que la différence de puissance fonctionnelle entre les deux lobes antérieurs du cerveau doit dépendre d’une cause trophique étrangère à la pulpe nerveuse ellemême; qu’il convient dès lors de la rechercher dans les différences de disposition et de calibre des vaisseaux sanguins Sus-aortiques pour chaque moitié du cerveau.
Ce n’est cependant qu’en 1874 qu'il publia les recherches qui prouvent l'inégalité dynamique (2) des deux piles nerveuses du cerveau humain. Ayant mesuré avec soin le calibre des deux carotides primitives, il trouva que la carotide primitive gauche qui naît directement de la crosse de l'aorte avait un axe plus considérable de 38 millièmes |de centimètre carré que la carotide primitive droite qui naît du tronc brachio-céphalique.
D'où il semble incontestablement résulter que pour un temps donné chez l’homme, la carotide primitive gauche envoie vers le cerveau un peu plus de sang artériel que la carotide primitive droite.
Il prit également les tracés sphygmographiques simultanés des deux carotides sur 28 sujets dans des conditions différentes d'âge, de sexe, de profession.
L'étude de ces tracés lui apprit que :
(1) De Fleury. Des tentatives de localisation de la parole, à gauche du cerveau, Bordeaux, 1866.
(2) De Fleury. Dynamisme comparé, etc., p, 19 et suiv.
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1° Toutes choses égales d’ailleurs, il existe peu de diftérence entre la tension artérielle de chaque côté; cependant cette tension est continuellement inégale.
2° Cette inégalité se résume: d’une part dans moins de verticalité et de rectitude de la ligne ascensionnelle à droite qu'à gauche et plus d'accentuation du plateau à droite où se dessine une courbe saccadée, ascendante, et légèrement convexe, tandis qu'à gauche, le plateau plus court donne immédiatement naissance à la ligne de descente. D’autre part, la ligne de descente est plus oblique, s'écarte plus de la verticale à gauche qu’à droite; les deux crochets saccadés qui marquent la descente artérielle et le retour des parois élastiques sur elles-mêmes, au début de la descente, sont plus anguleux et plus accusés à droite qu’à gauche.
Ainsi l'expérience physiologique coïncidait pleinement avec les données anatomiques.
En 1874, le D' Debourges (1) émettait une opinion conforme à celle de M. de Fleury, et pensait que le développement plus précoce du lobe antérieur gauche, signalé par Gratiolet, est dû a ce que l'apport du sang à gauche est dans un temps donné, à cause de la rectitude de la carotide, plus considérable qu’à droite.
Mais toutes les données acquises par l'observation physiclogique ne jetaient qu'une faible lumière sur le fonctionnement des lobes cérébraux. L'expérimentation pouvait seule apporter quelques résultats positifs.
C’est ce que comprit bien Flourens (2). À l’aide d’expériences d'une précision remarquable, ce grand physiologiste élucida un grand nombre de points. Une bonne partie des conclusions auxquelles il est arrivé sont restées acquises à la science.
(1) Debourges. Du développement des lobes antérieurs du cerveau dans ses rapports avec la disposition de la crosse de l'aorte. Bulletin de la Soc. d’anthropol., 1874, p. 613.
(2) Flourens. Recherches expérimentales sur le système nerveux, 1824, p. 256,
H démontra notamment qu'un seul lobe suffit à la conservation de toutes les perceptions et de toutes les facultés intellectuelles et établit d’une manière indiscutable la loi des suppléances. « Pourvu, dit-il, que la perte de substance éprouvée ne dépasse pas certaines limites, ces lobes recouyrent au bout d'un certain temps l'exercice de leurs fonctions. »
C’est ainsi qu'il constata que chez les pigeons, l’ablation de l’un des lobes cérébraux détermine aussitôt du côté opposé du corps un affaiblissement plus ou moins marqué, que cependant les forces ne tardent pas à reprendre leur équilibre, et enfin, qu'avec le temps, la disproportion entre les deux côtés disparaît. Mais n'ayant aperçu aucune différence dans les effets produits par des ablations partielles, pratiquées sur diverses parties du cerveau, Flourens considéra cet organe comme ayant partout les mêmes propriétés vitales, chaque hémisphère ne constituant à ses yeux qu'un seul foyer d'activité nerveuse.
Longet (1) dit aussi qu’on peut enlever un lobe cérébral tout entier chez un reptile ou un oiseau, et c’est à peine si on peut constater des troubles dans un des côtés du corps.
Cest ce que Muller (2) exprimait dans les termes suivants, termes dont la netteté ne laisse aucune équivoque sur la pensée de l’auteur :
« Les expériences sur les animaux prouvent que les lésions, même subites, qui portent sur un seul des hémisphères, n’entraînent pas sur le champ une stupeur complète, et que celle-ci ne se manifeste qu'après l’ablation des deux hémisphères ; ce qui semble annoncer que ces deux portions s'entr'aident réciproquement et peuvent même se suppléer l'une par l'autre dans l’exercice des fonctions de l’animal. »
En effet, ces expériences ne devaient pas tarder à devenir classiques :
(1) Longet. Loc. cit., p. 654.
(2) Müller, Phys. du système nerveux, 1840. T, 4°r, p. 384.
M. le professeur Vulpian (1) les compléta et dans ses remarquables leçons sur le système nerveux, il démontra en quelques mots « que l'influence du cerveau proprement dit sur les mouvements volontaires est d'autant plus grande en apparence que les animaux opérés appartiennent à une classe plus élevée ».
« Voici un chien, dit-il, sur lequel on a détruit-en partie un hémisphère cérébral : il a une paralysie très incomplète des membres du côté opposé, et l’animal et très affaibli. Voici, au contraire, un pigeon sur lequel un hémisphère est entièrement enlevé : il semble être presque dans son état normal, L'influence de l'opération serait de moins en moins appréciable au fur et à mesure qu’on passerait des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux batraciens et de ceux-ci aux poissons. »
Et, M. le professeur Vulpian prévisait encore mieux les résultats acquis en disant :
« Je mets encore cette fois sous vos yeux un pigeon auquel on a enlevé tout un lobe cérébral depuis quelques jours. Cet animal semblerait, tant ses facultés cérébrales paraissent intactes, n'avoir subi aucune opération. Vous voyez combien ses allures sont normales. Le léger degré de faiblesse que l’on avait constaté les premiers jours dans le côté opposé du lobe enlevé s'est dissipé. L'animal mange et hoït lui-même, et je ne puis réellement découvrir s’il y a quelque différence entre ce pigeon et un pigeon non opéré, sous le rapport des phénomènes d’innervation cérébrale ». | |
MM. Laborde et Leven (2) ont déclaré à la Société de biologie, qu’ils avaient pu enlever un hémisphère chez un cochon d'Inde et trois mois après les fonctions ne paraissaient pas très notablement troublées.
Toutes les expériences citées jusqu'ici avaient été pratiquées
(1) Vulpian. Leçons sur la physiologie du système nerveux, 1866, p. 671. ;
(2) Laborde et Leven. Ablation d’un hémisphère. Bull. de la Soe. de biol., 1870, p. 1.
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sur des oiseaux ou sur de petits mammifères. M. Colin (1) leur donna une sanction qui leur manquait en les renouvelant sur de gros animaux.
« Si on se borne, dit-il, à la destruction partielle d’un seul hémisphère, on peut parvenir à conserver l’animal debout pendant un certain temps, et juger alors des modifications apportées dans la locomotion. Un âne, auquel j'avais enlevé la. couche superficielle du lobe droit, se tient debout pendant près d’une heure; il penchaït un peu à gauche, les membres de ce côté fléchissaient sous le poids du corps et se mouvaient en masse avec difficulté. Abandonné à lui-même, ilrestait immobile. Dès qu’on venait à l’exciter par des piqüres et par des coups sur les oreilles, il se mettait en marche et marchait très vite.
» Les animaux de l'espèce bovine supportent mieux que le cheval et que l’âne ia mutilation des hémisphères. Une génisse que j'avais privée d’un de ses lobes cérébraux se tint debout pendant plus d'une demi-heure et marcha si vite, qu'il était difficile de reconnaître l’affaiblissement du côté opposé à la lésion ». :
La question de la suppléance d’un hémisphère par l’autre était de celles qui doivent nécessairement donner lieu à de nombreuses interprétations.
M. Parant, en 1875, a résumé toutes les opinions émises jusqu'alors à ce sujet. Nous nous bornerons à donner quelques-unes des conclusions de cet intéressant ouvrage :
« D'une façon ou d’une autre, dit-il, la suppléance se fait; mais dans quelles conditions? Par quel mécanisme? Quelles parties peuvent se suppléer les unes les autres? Enfin, la SUpPpléance est-elle parfaite ?
» Nous ne sommes pas en état d'examiner ces différents points. Nous ne voulons retenir qu'une chose : quelles que soient ses conditions d'existence, la possibilité des sup-
(4) Colin. Traité de physiologie comparée des animaux, 1871. (2) V. Parant. De la possibilité des suppléances cérébrales. Th, de Paris, 1875,4p. 42°
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pléances de parties de l'encéphale l'une par l’autre est certaine ? »
C'était parler très sagement. Il n’est pas toujours facile de trouver le pourquoi d’un fait dont cependant l’existence n’est pas douteuse.
En 1879, MM. Luciani et Tamburini ont constaté que les effets des mutilations unilatérales se compensent plus promptement que ces régions bi-latérales. Pour eux cette compensation se faisait par les centres du côté non opéré (1).
Depuis, de nouvelles expériences sont venues confirmer les conclusions énoncées par M. Parant.
Un élève de M. le professeur Vulpian, M. Philippeaux (2), se livrant à l’étude de la cicatrisation des plaies du cerveau, arrivait à la démonstration des résultats suivants :
le Les plaies cérébrales se cicatrisent, mais le cerveau ne reprend pas sa fonction.
2° Un hémisphère cérébral ou un renflement encéphalique pair, coupé transversalement, perd immédiatement sa fonction, mais cette fonctiou est promptement rétablie par la suppléance fonctionnelle.
Cette suppléance est en effet considérée comme certaine,
Carville et Duret, qui se sont livrés sur cette question à la discussion la plus sérieuse, ont reconnu que Flourens et Vulpian ont établi d'une manière indubitable la loi de suppléance des diverses régions de l'écorce grise, les unes pour les autres. « Il nous faudra, disent-ils, désormais compter avec cette loi; nous pensons que rien, dans les expériences récentes, n’en autorise la suppression (3). »
(4) Luciani et Tamburini. Recherche sperimentali sulle funzioni del cervello. (Riv. speriment. di frenet. et di med, legale), 1879, Fasc. I et IT.
(2) Philippeaux. Cicatrisation des plaies du cerveau et suppléance de l'hémisphère lésé par l'hémisphère sain. Bull. de la Soc. de biol., 1881, p. 256.
(3) Carville et Duret. Sur les fonctions des hémisphères cérébraux. Arch, de physiol., 1875, p. 356.
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Mais selon ces auteurs, les recherches contemporaines sur le fonctionnement du cerveau, imposent l’adjonction de plusieurs autres lois, notamment celle de Z x oz de la localisation fonctionnelle ou héréditaire, loi diamétralement contraire à l’opinion de Flourens sur l’unité fonctionnelle du cerveau.
L'autorité de Flourens, dont les recherches eurent dans la première moitié du siècle un si grand retentissement, imposa à presque tous les physiologistes de son époque ses idées sur l'unité fonctionnelle du cerveau.
Flourens (1) avait conclu d'une façon absolue de ses observations que le cerveau proprement dit était un organe unique, une individualité physiologique, que chacune de ses propriétés résidait dans toutes ses parties constitutives et qu'il nesaurait y ayoir des sièges divers, ni pour les diverses facultés mentales, ni pour les divers sensations,
Aussi, il fallait une certaine audace pour soutenir l’hypothèse contraire qui consiste à voir dans l’encéphale un appareil complexe, composé d’instruments psychiques distincts, et d'organes ayant une fonction différente,
L'hypothèse n’était cependant pas nouvelle.
Il y a trois siècles, Willis (2) crivaii que chaque circonvolution a un rôle particulier et que luniformité des opérations intellectuelles ou la diversité de ces actes esten rapport avec la rareté ou la multiplicité de ses plis.
En 1784, Prochaska (3), arguant de la diversité des constitutions du cerveau et du cervelet, disait que probablement ces parties ont des usages différents et que les diverses facultés mentales s’exercent à l’aide de portions spéciales de ces organes.
{1) Flourens. Recherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux chez les animaux vertèbres, 1824,
(2) Willis, Cerebri anatome. Chap. X, S$ 3, opera medica et physica, p. 294, 1670.
(8) Prochaska, De functionnibus systematis nervosi. Chap. V, $ 3. (Adnotationes academicæ, fase. III, 1
Malgré ces illustres prédécesseurs, Gall, dans sa célèbre tentative de localisation cérébrale, fut mal accueilli par les physiologistes.
Les conclusions du mémoire déposé par Spurzheim (1) et par Jui à l’Institut de France, le 14 mars 1818, furent vivement combattues.
L’illustre Cuvier fit sur ce travail un rapport essentiellement défavorable (2).
I est permis de supposer qu’un certain nombre d’esprits, aussi bien en France qu’à l'étranger avaient contre la doctrine des localisations des idées préconçues.
A Vienne, avant même que Gall eût publié un seul ouvrage, l’empereur d'Autriche lui interdisait de continuer ses leçons sous le prétexte peu libéral que : « cette doctrine de tête n’était bonne qu’à tourner les têtes et à introduire par: tout le matérialisme {3). »
La théorie de Gall était trop en contradiction avec les idées admises pour ne pas causer une certaine émotion.
Plus tard, Flourens (4), soutenu par Gratiolet, reprit le combat : tout d'abord, il voulut établir la différence qui séparait les deux doctrines rivales, et il le fit en ces termes :
« Toute la philosophie de Gall consiste à substituer la œmultiphicité à l'unité ; à un cerveau général et un, il substitue plusieurs petits cerveaux; à une intelligence générale et une, il substitue plusieurs intelligences individuelles. »
En effet, Gall avait dit :
« Chaque intelligence individuelle a son organe propre, »
(1) Gall et Spurzheim, Recherches sur le système nerveux en général et sur celui du cerveau en particulier, Mémoire présenté à l'Institut de France, le 16 mars 1808.
(2) Cuvier, Rapport sur un mémoire de MM. Gall et Spurzheim, relatif à l'anatomie du cerveau, Académie des sciences, séances du 25 avril et du 2 mai 1808.
(81 Hénocque. Artiele Gall, Dict. encyclop. des Sc, méd.
(4) Flourens. Examen de phrénologie. Paris, 1842, in-12, — De la phrénologie et des études vraies sur le cerveau. Paris, 1863, in-12.
Et comme corollaire à cette proposition, il avait ajouté que les facultés intellectuelles étaient absolument indépendantes les unes des autres (1).
La méthode cranioscopique constituait l'erreur de son système; il eut le tort de la préconiser avec trop d'ardeur, car il était certain que, sans aucune donnée anatomique ou physiologique sérieuse, cette méthode ne pouvait permettre de déterminer aucune localisation cérébrale précise.
Un de ses élèves les plus éminents, Spurzheim (2), quiavait conclu de ses recherches personnelles que le cerveau n’est pas une unité close, mais un assemblage d'appareils, posait la question sur un terrain beaucoup plus scientifique quand il disait :
« Les parties cérébrales, quelque sémblables où dissemblables que puissent être leurs apparences physiques!sont les mêmes, si les mêmes fonctions apparaissent avec leur développement. Elles sont différentessi leur développement n'est pas simultané. De cette manière, on peut se convaincre que les lobes antérieurs et les lobes postérieurs du cerveau proprement dit et même des parties individuelles des lobes forment des apparéils particuliers. »
Malgré les efforts de Broussais (3) et ceux de Bouillaud qui ne manquaient jamais de rendre en chaque occasion hommage au génie de Gall, la doctrine des localisations avait été vaincue.
Elle semblait jamais ne devoir se relever du discrédit dans . lequel elle était tombée lorsque Broca étudiant, avec sa sagacité habituelle, les cerveaux des individus qui avaient présenté pendant leur vie le symptôme de l’aphémie, c’est-à-dire
(1) Gall, Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier, avec des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l’homme par la configuration de leur tête, 4 vol,, Paris, 1808 à 1809. TIV/ 321:
(2) Spurzheim. Encéphalotomie ou du cerveau sous ses rapports anatomiques. Thèse de Paris, 1821.
(3) Broussais. Cours de phénologie, 1836.