LOGE
cours. La vente de ce produitest,en effet,entre les mains de deux syndicats, l’un allemand, l’autre américain. Le premier réglait en Europe les cours du brôme et des bromures.
Magnésie : c’est surtout à l’état de sulfate retiré de ses eaux magnésiennes, que l'Allemagne nous exportait cette base, mais nous avons suffisamment de magnésie en France à l’état de dolomie et les usines s'en occupant peuvent très bien suffire aux besoins de notre consommation et à l’exportation. Elles n’ont qu’à s'organiser et vouloir.
En fait, pour la fabrication des médicaments minéraux, nous ne sommes dépendants et par conséquent inférieurs vis-à-vis de l’Allemagne que pour la potasse et le brôme (!).
Nous produisons en suffisance l’iode, la soude ; nous importions le chlore avant la guerre, nous avons vu que sept usines s'étant installées depuis pour cette fabrication, nous en aurions de trop à la paix.
Notre situation pour la chimie minérale se balance donc plutôt en notre faveur.
Produits organiques : Les matières premières nécessaires à l’industrie des produits pharmaceutiques organiques sont de deux sortes :
19 Celles retirées du sol : brôme, nitrates, soufre: iode, <
Les nitrates avant la guerre venaient du Chili ; depuis, on en a monté la fabrication artificielle de tous côtés ; l'Allemagne a peut-être pris un peu d’avance, mais nous devons la battre sur ce terrain grâce aux chutes d’eau nombreuses que nous possédons.
Le soufre vient d'Italie et les pyrites d'Espagne, donc, plus près de nous que de l'Allemagne. Nous avons entendu dire que les Allemands avaient trouvé le moyen de retirer l'acide sulfurique du plâtre, mais
nous ne possédons à ce sujet aucune donnée précise.
2° Les produits ouvrés de la série organique : benzène, toluène, naphtalène, phénol, aniline, acide acétique, alcool.
Les premiers recueillis dans la distillation du gou-
(1) Pour la potasse, eette dépendance disparaitra avec le traité de Versailles.
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dron de houille, étaient produits par les pays métallurgiques en raison directe des fours à coke qu'ils possédaient ; la France ne s’est développée dans cette voie que depuis la mise en exploitation assez récente du bassin de Briey. Les gros pays producteurs étaient
TAllemagne, l'Angleterre, les Etats-Unis.
Presque la moitié de nos importations provenait d'Allemagne (384.000 quintaux sur 863.000 en 1913).
Dans ces chiffres figurent surtout le benzène qui est consommé par l’automobile. Le toluène n’entrait que pour une petite quantité, nous n’en avions pas l’emploi, car tous les dérivés benzoïques nous venaient
d'Allemagne.
Si nous regardons nos importations en dérivés des produits de la distillation de la houille (aniline, naphtol, naphtylamine, anthraquinone, nitrobenzol toluidine, résorcine, acide phtalique) nous voyons que les 9/10€ nous sont fournis par l’Allemagne. Il est bon d'ajouter que ces produits étaient destinés en majeure partie, à la transformation, dans les filiales françaises, en matières colorantes et en produits pharmaceutiques.
Depuis la guerre les produits de distillation du goudron sont fournis par l’Angleterre, les Etats-Unis et un peu par l'Espagne ; les dérivés par la Suisse en grande partie, l’Angleterre et les Etats-Unis.
Pour ces derniers, notre exportation suit de très près notre importation. Notre industrie chimique, poussée par les besoins de la guerre, s’est considérablement développée et nous voyons en première place pour les phénols synthétiques la Société Chimique des Usines du Rhône et les Etablissements Poulenc.
__ Après la guerre, quand nous serons rentrés en possession de la région de Briey, quand l’exploitation des mines de fer de la Normandie fonctionnera régulierement, nous aurons des fours à coke en quantité suffisante pour fournir à l’industrie chimique les goudrons riches en carbures qui lui sont nécessaires.
C'est pour l’utilisation de ces carbures et leur transformation en produits intermédiaires, que s'est créée la Compagnie Nationale des Matières Colorantes ; fondée avec le concours des firmes les plus puissantes de France, en possession d’un capital important son
succès, ne saurait faire de doute. Nous pouvons donc considérer la réalisation de son programme comme une chose certaine et voir en elle une source sûre des matières premières organiques que nous faisions venir d’Allemagne.
Acide acétique : en France comme en Allemagne, l'acide acétique était produit pour une petite partie par l’industrie de la carbonisation du bois et pour le reste par le traitement de l’acétate de chaux importé des Etats-Unis et du Canada.
L’'importation beaucoup plus forte de l'Allemagne lui permettait d'obtenir un prix de revient meilleur.
Pour satisfaire les besoins toujours plus grands de l'aviation en acétates de cellulose, d’éthyle et de méthyle, en présence des difficultés de frêt, les usines françaises de carbonisation existantes se sont développées et de nouvelles se sont créées. >
L'avantage allemand n’était donc pas très important dans le passé, il sera plutôt moindre dansil'avenir,
Alcool : cette matière première fabriquée chez nous avec les betteraves ou le grain, a toujours été plus chère qu’en Allemagne.
En outre, les règlements auxquels son utilisation a été soumise de tout temps en ont restreint l’emploi.
La loi du 8 décembre 1814 exonérait d'impôt les alcools industriels. Par suite des fraudes qui en résultèrent, une décision ministérielle du 18 octobre 1833, frappa des mêmes droits les alcools industriels et les alcools de bouche.
Une ordonnance du 25 juin 1844 rétablit le principe de la loi de 1814, mais avec dénaturation des alcools par l'addition de certaines huiles essentielles (goudron de bois, de houille, huile de schiste, de naphte, de térébenthine (1).
En 1871, le surèlèvement du droit de consommation de 75 à 125 francs surexcite la fraude.
Une loi du 2 août 1872 et le réglement d’administration publique du 29 janvier 1881 réservent exclusivement aux industriels le droit de dénaturer leurs
CARE Rapport sur l'Exposition de 1889, classe des Produits chimiques, page 21.
alcools en payant un droit de 37 fr. 50 par hectolitre d'alcool. Le comité consultatif des Arts et Manufactures détermine le dénaturant pour chaque branche d'industrie.
Le dénaturant de la régie est le méthylène (esprit de bois) dans la proportion d’un neuvième : son odeur et sa saveur étant un obstacle à certaines préparations l’administration a admis d’autres procédés ; ceux-ci consistent en principe à mélanger devant un employé des contributions indirectes l'alcool avec les matières qui serviront à préparer le composé. Pour la fabrication de l’éther, on mélange l’alcool et l’acide sulfurique pour celle du chloroforme, l’alcool au chlorure de chaux.
Il n’y a que depuis 1900 qu’on ne met plus de vert malachite dans l'alcool dénaturé.
Chaque industriel doit tenir un compte très exact de la consommation qu'il fait dans ses fabrications. Il lui est tenu compte d’une quantité déterminée nécessaire pour chaque produit et s’il y a des « manquants » il paie le droit plein pour ceux-ci.
Quand l’industrie qui emploie l’alcool est assez importante, la régie en surveille l'emploi en installant dans l’usine même un poste de régie ou en envoyant un employé contrôler la dénaturation à chaque opération ; les frais sont à la charge de l’industriel, « exercé ».
Les produits étrangers paient des droits de douane correspondant aux droits subis en France par la quan- tité d’alcool nécessaire à leur fabrication.
Toutes ces questions sont réglées en détail par le Comité consultatif des Arts et Manufactures.
La pharmacie française est aussi protégée par la prohibition des médicaments composés et l’on comprend sous cette dénomination les extraits médicamenteux. Les autorisations ne sont accordées que si le produit est inscrit dans un formulaire officiel étranger et sur un avis de l'Ecole Supérieure de Pharmacie de Paris chargée d’évaluer les droits protecteurs.
Cette question de l'alcool industriel est plus que jamais à l’ordre du jour et l'Office des Produits chimiques et pharmaceutiques a constitué une Commission des dissolvants pour étudier le régime de l’alcool et les modifications à y apporter,
Le rapporteur M. Eugène Charabot a fait un travail très documenté dans lequel nous avons pris les renseignements qui suivent (1).
Les droits de consommation sont passés successivement de 220 francs à 400, puis à 600 francs l'hectolitre.
Les produits médicamenteux, même pour usage externe, sont soumis aux droits de consommation. Ils bénéficient des droits d'entrée et d’octroi et sont affranchis des formalités de circulation, dans la limite de. 10 litres en volume.
La fabrication des extraits pharmaceutiques donne lieu à une perte pour laquelle la commission demande l'exonération de la taxe ; ce serait logique, puisque l'alcool employé a disparu.
MM. Boulanger et Ragoucy ont donné une liste des pertes subies dans la préparation de certains extraits fluides intéressante à consulter (?).
On y remarque que pour certains extraits dont la matière première est bon marché, comme la bourdaine, la perte d’alcoo! est de 230 francs par 100 francs de marchandise employée.
Tandis qu’en France le prix de l’alcool varie ordinairement de 40 à 60 francs l’hecto, il est de 30 francs en Allemagne: Chez nos ennemis le cours est réglementé par une organisation nationale, la « Centrale », qui fixe les prix d'achat et de vente en gros et en détail, les bénéfices aux distilleries de flegmes et aux rectificateurs.
Chez eux l'alcool industriel bénéficie du remboursement des droits de douane étrangers, touche des primes aux dépens de l’alcool de bouche, et son emploi se fait dans des usines cadenassées.
La fabrication des alcaloïdes et de beaucoup de produits chimiques purs nécessite l'intervention de l'alcool pour la purification et la cristalisation. Il est donc insdipensable que nous ayions en France un traitement analogue à celui.en vigueur en Allemagne, pour nous permettre de lutter.
(1) Eugène CHARABOT. Rapport sur le Régime de l'Alcool, publié par l'Office des Produits Chimiques et Pharmaceutiques. Ë
(2) Eugène CaaraBor. Rapport sur le régime de l’Alcool, page 21.
RTE!
Il restera la différence de prix de revient, mais il peut de ce côté être apporté des améliorations dans la culture et le rendement qui l’abaisseront et la fixité des cours pourrait être obtenue par une organisation analogue à la Centrale allemande ou par un monopole d'Etat.
Comme conclusions, la commission demande au Ministre des Finances : de taxer l'alcool dénaturé mis en circulation, de dégrever l’alcool transformé ou perdu au cours des fabrications, de supporter les frais de dénaturant et de surveillance des établissements admis à employer des alcools exempts de droits de consommation, ceux-ci seraient récupérés sur les ‘alcools de bouche; d'accorder aux produits médicamenteux un dégrèvement partiel équivalent à l’avantage de l’exonération des droits d’octroi et d’entrée dont ils bénéficient actuellement ; l’augmentation des droits de consommation devant amener la circulation en franchise sur tout le territoire français.
Nous espérons, vu l'importance de la question
our la vitalité de l’industrie chimique pharmaceutique,
que les pouvoirs publics accéderont aux désirs exprimés
ci-dessus et que cette grosse question de l’alcool ne sera plus un obstacle.
Filiales allemandes : nous avons vu quelles étaient celles-ci dans la monographie des maisons allemandes, Montereau, le Tremblay, Flers.
Leur but était le finissage des produits payant des droits de douane assez élevés tandis que les matières en période de transformation ne payaient que 15 francs aux cent kilos.
Ils réalisaient ainsi une grosse économie, produisaient à meilleur compte que nous et empêchaient toute concurrence de se créer.
Un nouveau venu trouvait immédiatement une coalition contre lui et tous les moyens étaient bons pour le couler. Le plus employé était une baisse des cours au dessous du prix de revient. Sile concurrent était peu fortuné, la lutte n’était pas longue ; s’il était puissant et qu’il faille trop perdre pour soutenir la concurrence, on cherchait à traiter avec lui et à l’englober dans une convention.
Législation des brevets : nous avons vu précédemment l'opinion d’Auger sur la question. L’impossibilité de breveter les médicaments en France, détourne les chercheurs. En Allemagne, les brevets constituent une industrie très florissante et une source de revenus par l'exploitation des licences à l'étranger.
Le Patentamt, institution de l’empire, créé pour l'examen préalable. des inventions nouvelles, susceptibles d’une utilisation industrielle et la délivrance des brevets, occupe 1.200 ingénieurs, juristes et employés et procède à l'examen de 35.000 brevets par an (!). |
Bayer et Merck sont protégés l’un et l’autre par des milliers de brevets pris en Allemagne et à l'étranger.
Sur ce point l'Allemand est donc nettement favorisé.
La question est très discutée dans nos journaux professionnels. On la trouvera développée dans le bulletin des sciences Pharmacologiques et dans le Bulletin Général de Thérapeutique, en même temps que celle des marques (?).
.La Société de Chimie Industrielle, dans sa séance du 27 mai 1918, a exprimé aussi le vœu que les produits pharmaceutiques soient brèvetables. Lie
(1) Victor CamBox. L'Allemagne au Travail, page 155.
(2) Voir dans le Bulletin des Sciences Pharmacologigues : N°s 10. 11 et 12 octobre, novembre et décembre 1914. Paul GarNaL : La Phar
macie et la Thérapeutique française ne doivent pas être an service du commerce et de l’industrie chimique allemande.
N°s 5 et6, mai et juin 1915. E. Founneau. Sur l’industrie des produits pharmaceutiques et sur les moyens d’en assurer le développement en France,
: N°s 7-8, juillet et août 1916. Dr Trrrexeau : Sur la question des marques et des brevets pharmaceutiques
Consulter Bulletin général de Thérapeutique :
Nes de juillet, octobre et décembre 1945, Janvier et février 1916. Dr TIFFENEAU.: Etude sur les moyens propres à assurer en France le développement de l'industrie des médicaments chimiques.
N° de mai 1916, page 840. Présentation par M. le Dr Barper, d’une communication à la Société de Thérapeutique par Paul Garnaz : Sur les moyens propres à assurer le développement en France de l’industrie des médicaments chimiques.
L'auteur en tient des exemplaires gratuits à la disposition des personnes que la question intéresse.
Concours des Pharmaciens Français.
Marques de Fabrique.
La collaboration de nos confrères en servant de prête-noms, permettait aux usines allemandes de lancer en France des spécialités qu’elles n’avaient pas le droit de vendre en Allemagne, la loi allemande ne permettant la mise en vente que des médicaments adoptés S la pharmacopée allemande et portés au tarif officiel.
Les industriels allemands trouvaient ainsi le moyen de faire chez nous un commerce fructueux qui leur était refusé chez eux.
La dénomination de fantaisie employée constitue une marque sous laquelle on fait connaître le médicament, ce qui l’empêche de tomber dans le domaine public. On tourne ainsi la loi française qui veut protéger la santé publique en évitant qu’un médicament utile ne puisse devenir un monopole, et on fait payer au malade un produit beaucoup plus cher. On crée ensuite des spécialités avec un pharmacien français répondant devant la loi.
C’est ainsi que nous avons eu les spécialités Merck, Bayer, Heyden, etc.
Il y a là une situation un peu choquante et il serait nécessaire qu’une loi réglât la question très nettement pour en éviter le retour (voir les articles de Garnal dans les bulletins cités p. 290). Nous regrettons cet état de fait avec l’auteur mais nous ne le suivrons pas dans les mesures professionnelles et répressives qu'il réclame. Nous restons d'accord avec lui pour la révision de la loi sur les brevets, les marques de fabrique et la publication intégrale de la formule chimique accompagnant les dénominations de fantaisie.
Spécialisation des usines. — Entente entre fabricants. Importation des firmes.
La production pouvant être illimitée en principe
surtout en chimie organique, par rapport à la consommation mondiale, les fabricants allemands se partagent
les grosses fabrications, se spécialisent, arrivent ainsi à fabriquer dans les meilleures conditions possibles. En raison de leur puissance financière, les firmes al- . jemandes avaient conquis tout le marché et ne recujaient devant aucun sacrifice pour écraser un concurrent à moins qu'il ne fut de taille à lutter.
Si l'on compare respectivement les capitaux, l'importance des usines et le personnel des maisons allemandes avec les maisons françaises avant guerre, on est frappé de l’éparpillement chez nous comparé à la concentration allemande. La guerre aura heureusement modifié cette situation, nous le verrons dans le chapitre « Après Guerre ».
Puisse la leçon des événements profiter à nos industriels, leur faire abandonner les routines du passé et leur démontrer que le groupement de leurs efforts est indispensable pour lutter et reprendre une place honorable sur le marché, sinon l'ennemi reprendra. vite sa prépondérance.
Publicité Médicale.
Celle-ci était faite d’une façon très adroite par Merck avec sa publication périodique Les Annales de Merck, traduite en quatre langues et envoyée dans tous les pays.
Méister Lucius, Bayer, pour chaque produit nouveau envoyaient une littérature remplie d’attestations de doktors allemands et suisses.
Toute demande d’échantillon était gracieusement satisfaite par retour du courrier.
Des représentants passaient ensuite et verbalement finissaient par convaincre le médecin, déjà informé par la littérature reçue, de l'efficacité du dernier produit trouvé et de ses avantages sur les précédents. Le praticien n’ayant pas la contre partie en France, se laissait aller à essayer, puis à prescrire régulièrement les drogues allemandes se figurant qu’on n’en fabriquait pas dans les usines françaises.
Pour créer un débouché à la Novocaïne, Meister Lucius fit une propagande incessante près des dentistes leur envoyant des ampoules pour essayer à différentes
reprises, sollicitant les observations faites dans la pratique, offrant des conditions très avantageuses, le tout agrémenté d’une copieuse littérature, Son insistance et sa persévérance finirent par être récompensées et la vente en était très développée en 1914.
Indifférence des Pouvoirs Publics. — Apathie des Fabricants Français.
En France, on fait trop de politique et pas assez d’affaires, les pouvoirs publics en sont amenés à se désintéresser ou presque, de la prospérité de notre commerce. Il est pourtant facile à un ministre du Commerce d’être fixé sur la situation industrielle du pays. Il lui est facile de savoir si nous sommes en avance ou en arrière dans telle ou telle branche. I lui est non moins facile d’en connaître les raisons. I lui est plus difficile d'indiquer le remède, mais il peut et il doit provoquer les initiatives individuelles, les stimuler par tous les moyens en son pouvoir et ils sont nombreux.
Nous n’établirons pas la comparaison avec ce que faisaient nos voisins.
Il en résulta que les industriels français, par routine, manque de soutien, manque de connaissances techniques et scientifiques, absence de laboratoires ultra perfectionnés, pénurie de chimistes de recherches, manque de confiance en eux-mêmes, n’eurent ni la foi, ni l'enthousiasme au début des remèdes synthétiques ; ils voulurent attendre, voir venir, et pendant ce temps les Allemands prenaient de l’avance et introduisaient leurs créations sur le marché.
Quand ïls se virent distancés, nos fabricants n’osèrent plus se mettre sur les rangs, le succès était douteux et puis les Allemands leur faisaient de bonnes conditions commerciales. Recevant en vrac, nos fournisseurs livraient sous leur cachet ; on pensait que le produit était fabriqué à la maison quand il avait passé juste au laboratoire d’essais pour identification et contrôle, mais l'amour propre de la firme était sauf.
Nous ne voulons ici faire aucune personnalité, toutes les maisons en étaient là, et il suffira de voir le
tableau statistique des importations françaises de 1913, pages 154 et 155.
Cette situation dura jusqu’à la formation de la Société Chimique des Usines du Rhône et la construction par les Etablissements Poulenc de leur usine de Vitry.
La guerre a trouvé les Usines du Rhône fabriquant l’'antipyrine, l’aspirine, le pyramidon et les Etablissements Poulenc sur le point de les faire.
« Sauf le Sulfonal et ses dérivés immédiats et peut-être la Phénacétine, je ne vois guère de médicaments connus qui fussent achetés exclusivement à l'Allemagne et qu’on ne fut pas arrivé à fabriquer chez nous au fur et à mesure que le besoin s’en faisait sentir. Si l’industrie des produits pharmaceutiques met en œuvre des substances relativement peu nombreuses et qu’on trouve à la base de toutes les fabrications, nous étions tributaires des Allemands pour la plupart d’entre elles, cependant nous savions les faire et la guerre a moins surpris les fabricants de produits pharmaceutiques que l’on ne pourrait le croire » (1).
Personnel chimiste.
Notre industrie manque de personnel technique. Quelques rares pharmaciens, des chimistes sortant de l’Institut de Chimie ou de l'Ecole municipale de Physique et Chimie, mais en petit nombre, deux ou trois anciens élèves du Polytechnicum de Zurich et c’est tout.
Avec ces techniciens, des manœuvres dirigés par d'anciens contremaîtres possédant quelques tours de main, continuent de procéder par routine. « La prépondérance du contremaître est toujours florissante en France, tandis qu’en Allemagne l'influence néfaste des surveillants ignorants et des vieux praticiens est entièrement écartée » (2).
Pourquoi cette pénurie?
£ Q Foureau. Bulletin des Sciences Pharmacologiques, mai-juin 1945, sur Jindustrie des Produits pharmaceutiques et sur les moyens d'en assurer le développement en France. |
(2) Dr Caro. Revue générale de Chimie pure ‘appliquée, 1903, page 10 = ee Chimique du Haut-Rhin, » 5 bg a ie
Parce que nos programmes d'enseignement sont mal conçus. L'importance du sujet nous oblige à l’examiner dans le chapitre suivant.
En Allemagne, au contraire, les universités, les instituts, les écoles secondaires, les écoles professionnelles enseignent la chimie technique et pratique et créent chaque année des milliers de chimistes à tous les degrés.
Une spécialisation s’opère parmi eux ; les uns s’adonnent aux recherches pures de laboratoire et choisissent les matières colorantes comme champ, les autres les produits pharmaceutiques ou les parfums. Il se crée un courant d’émulation, il se publie nombre de revues où les inventeurs se font connaître ; les industriels ont une pépinière, où choisir, ce qui manque en France.
Les avantages matériels et la considération sont plus grands d’une façon générale en Allemagne que chez nous. Les laboratoires sont mieux installés, mieux outillés, beaucoup plus importants, les travaux plus sériés. Comparez le personnel technique des Merck, Bayer, avec celui de nos deux plus fortes usines, avant la guerre.
En Allemagne, un certain nombre de pharmaciens ne pouvant s'installer par suite du monopole de la pharmacie, dont nous ne sommes pas partisans, travaillent dans les laboratoires.
En France la majeure partie des jeunes pharmaciens repoussant l’idée d’entrer, en qualité de collaborateurs dans une maison d'industrie pharmaceutique, préfèrent exercer leur profession, espérant y trouver avec moins de peine, plus de profit (1).
Le grand nombre de chimistes, leurs spécialisation, permet aux usines d’avoir à côté de leurs laboratoires de recherches, des laboratoires de physiologie où les essais sont faits aussitôt qu’un nouveau corps est trouvé. Le chimiste à des indications physiologiques immédiatement et il peut modifier le sens de ses recherches sans perdre de temps.
Nous ne connaissons en France que les laboratoires Lumière qui réalisent l'installation idéale ; à côté du
(1) Rapport de FAVREL et GIRARDET.
laboratoire de recherches de chimie, sont installés ceux de physiologie et pharmacodynamie, de physique, d’histologie, de sérothérapie, des écuries et des chenils pour avoir les animaux d’essai sous la main et une clinique médicale munie de tous les appareils les plus récents en photographie, électrothérapie, héliothérapie et radiologie (1). Nous admirons l'effort fait par MM. A. et L. Lumière et Chevrottier pour cette création et nous serions heureux de voir suivi le chemin qu'ils ont tracé. C’est le modèle d’organisation que devra posséder la maison qui voudra porter avec chances de succès, les couleurs françaises dans le tournoi pharmaceutique qui se jouera dans le monde le lendemain de la paix entre l'Allemagne et nous.
Organisation scientifique des usines.
Il suffit d’avoir lu la description de Cambon sur les Laboratoires de Leverkusen pour se rendre compte que nous n’avons rien de comparable en France comme importance. D'où la multitude de produits nouveaux lancés sur le marché avec force bibliographie depuis une vingtaine d'années par les Allemands.
Qu’avons-nous produit en dehors de la stovaïne ?
Quelle est la maison française ayant une bibliothèque de 20.000 volumes, recevant les publications chimiques du monde entier, les faisant traduire et
tenant une bibliothèque à jour?
Nos chimistes, nous sommes honteux de le dire, se servent de la bibliographie allemande, qu'ils trouvent toute faite dans leurs publications.
Nous n'insistons pas à ce sujet, nous sommes en trop mauvaise posture.
Collaboration des professeurs.
Nous voyons en Allemagne Behring s'occuper de la Tuberculine, s’y intéresser pécuniairement et autoriser Merck à l’exploiter sous son nom, pour donner de suite de la notoriété au produit.
(1) Voir la brochure « Les Laboratoires Lumières de Physiologie et Pharma-
Re », éditée par la Société des Brevets Lumière, 9. cours de la Libeité, à Lyon.
Erlich n'hésite pas non plus à exploiter avec Meister Lucius la découverte résultant de ses travaux sur les combinaisons aniliques de l’arsenic, le Salvarsan, dans le traitement de la maladie du sommeil et de la syphilis.
En quoi ces savants déméritent-ils parce qu'ils ürent profit de leurs travaux ?
À chacun selon son mérite doit être une règle suivante aussi bien en France qu’en Allemagne, il est juste que chacun fecueille le fruit de ses travaux.
Non seulement ils retirent personnellement de leurs découvertes une rémunération légitime, mais leur autorité scientifique est ainsi mise au service du pays pour la prospérité de son commerce, de son industrie et par là de la fortune publique. Il est nécessaire que chacun serve sa patrie avec tous les moyens dont il dispose.
Nous estimons qu’en restant au laboratoire et dans la science spéculative pure, ils remplissaient incomplètement leur rôle ; ils devaient poursuivre la leçon théorique de l’amphithéâtre aux travaux pratiques et la compléter à l’usine où la chimie théorique devenait appliquée.
Ils auraient rendu plus de services à la France, car ils auraient entraîné de nombreux élèves avec eux ; ils leur auraient donné le goût de l’industrie, ils auraient stimulé leurs recherches, car l'esprit français est curieux et ingénieux ; ils auraient ainsi créé un état major de pharmaciens chimistes. Notre industrie des médicaments synthétiques n’aurait pas été à la remorque de l'Allemagne, et elle ne se serait pas trouvée complètement désorientée à la déclaration de guerre.
Nous . espérons qu’un esprit nouveau plus pratique, plus réaliste, remplacera l’ancien et qu'il sera permis à nos maîtres de se donner tout entiers non plus seulement à la science qui honore, mais aussi à l’industrie qui fait vivre. Les industriels auront plus que jamais besoin de leur collaboration pour le relèvement de notre industrie.
Intérêt et participation du chimiste.
Dans nombre d’articles professionnels nous voyons les doléances des chimistes « Nos industriels ne veulent pas faire le sacrifice de chimistes de valeur et l’entretien de laboratoires perfectionnés sans avoir le but d'en retirer un bénéfice palpable immédiat DE à
J. de Courbault, dans l'Industrie Chimique de décembre 1916, No 35, sous le titre « Industriels et Chimistes » page 523, demande que les chimistes soient intéressés d’une façon effective aux bénéfices, qu'il reçoivent un pourcentage dans la diminution d’un prix de revient, l’augmentation du rendement ou toute nouveauté mise au point.
Dans le n° 41 de la même revue, juin 1917, nous voyons un appel de l’Union générale des Chimistes de France, dont l’un des buts est le relèvement de la situation morale et matérielle des chimistes.
Tous ces échos reflètent une situation qui ne satisfait pas les professionnels.
L'intérêt personnel étant le plus puissant levier et Boucicaut l’a bien démontré en organisant la guelte qui a fait le succès du Bon Marché, nous ne comprenons pas que nos industriels ne s’en servent pas toujours comme stimulant.
Evidemment, le chimiste à traitement fixe dans une usine, remplira sa journée en accomplissant sa tâche, mais son esprit se sera pas aiguillé vers la recherche s'il n’y voit aucun avantage ; il exécutera simplement le travail commandé. C’est une mauvaise méthode que nous espérons voir disparaître.
Nous voudrions voir dans toutes les affaires, tous les ouvriers et employés intéressés en raison de leur fonction et de leur apport à la marche de la maison, c’est un témoignage d'intérêt de la part de la direction, un relèvement moral de l'individu et un stimulant de la dignité personnelle ; il n’est plus l’accessoire de la machine, voire la machine humaine, mais un associé.
Nous regrettons aussi de ne pas trouver chez nos
(1) Charles Cornu. Mercure de juillet 1916, page 11: « Réforme de l'Enseignement de la Chimie ».
fabricants de produits chimiques, d'œuvres philanthropiques aussi importantes qu'en Allemagne. Cela tient sans doute à l'importance moindre des budgets, du moins nous aimons à le croire, et nous applaudirons au projet des Usines du Rhône relatif à la création de maïisons ouvrières. Ce sera une part de récupération des œuvres philanthropiques sur les bénéfices apportés par la guerre.