CHAPITRE VIII
nom ; mais comme ils ne pouvoient pas lever boutique, ce travail clandestin étoit borné, et les exposoit chaque jour à des saisies , à des confiscations. J’ai vu les ouvriers les plus habiles traîner de cette manière une vie obscure et languissante, et souvent périr de misère , tandis qu’ils se seroient distingués dans leur état, et auroient enrichi leur famille, si la profession avoit été libre.
Indépendamment des vices inhérens à l’institution , il y avoit encore un usage qui ne permettoit qu’à un très-petit nombre de compagnons de prétendre à la maîtrise. La corporation exigeoit une somme trop forte pour qu’elle pût n’être que le produit des économies d’un compagnon , et l’impossibilité de la fournir ne lui permettoit pas de se présenter pour y être admis.
Smith , qui a traité cette question avec sa sagacité ordinaire (1) , nous dit , que la plus sacrée et la plus inviolable des pr opriétés est celle de sa propre industrie , parce quelle est la source originaire de toutes les autres propriétés ; le patrimoine du pauvre est dans
(1) Richesse des Nations, édit, de G. Garnier, tom. I , liv. I, chap. io,p. 252.
320 DE l’industrie .FRANÇOISE.
la force et l’adresse de ses mains ; et , l’empêcher d’employer cette force et cette adresse de la manière qu’il juge le plus convenable , tant qu’il ne porte de dommage à personne , est une violation manifeste de cette propriété primitive. C’est une usurpation criante sur la liberté légitime , tant de V ouvrier que de ceux qui seroient disposés à lui donner du travail ; c est empêcher à la fois , l’un, de travailler cl ce qu’il juge à propos , et l’autre, d’employer qui bon lui semble. On peut bien , en toute sûreté , s’en fier à Icl prudence de celui qui occupe un ouvrier, pour juger si cet ouvrier mérite de V emploi puisqu’ il y va de son propre intérêt. Cette sollicitude qu’affecte le législateur, pour prévenir qu’on emploie des personnes incapables , est aussi absurde qu’oppressive.
Depuis vingt-cinq à trente ans , nous avons fait en France une épreuve de la liberté industrielle, dont les résultats sont tous à son avantage; avant cette époque, nous fabriquions assez mal et très- peu de draperie légère et fine, parce que la fabrication étoit bornée, par les règlemens , à un petit nombre d’étoffes .\les Anglois s’étoient emparés de toute la consommation pour ce