‹ De l'industrie françoiseChapitre 8 sur 138 · DISCOURS PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRELIMINAIRE

JuA nature avoît borné les besoins de rhorame : mais cette faculté créatrice , dont il a été doté par Fintelligence suprême 5 le porte sans cesse à découvrir et à perfectionner : c'est à cette faculté que nouis devons les progrès successifs de Tagriçulture 5 du commerce, de l'industrie et de la civilisation.

Si la terre ne fournissoit partout que des productions de même espèce , la population seroit répartie sur le globe en raison dessubsistances 5 le commerce n'existeroit point , parce qu'il n'y auroit pas d'échanges : mais la nature a varié ses produits selon la qualité du sol et la différence des climats , et le commerce qui les déplace les rend communs à tous les peuples.

L'industrie qui s'exerce sur les produc-

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lions de la terre , leur imprime une nouvelle valeur, les approprie à tous les usages , leur donne des qualités qu elles u avoient pas , elle fait naître de nouveaux besoins en étendant leur emploi , et crée une population manufacturière dont elle assure la subsistance.

Nous ignorons les époques de ces découvertes importantes qui , en multipliant les produits, en variant les apprêts et remplaçant les* vêtemens de peaux d'animaux par des tissus, ont réuni les hommes en société , et les ont liés par le besoin etrintérêt. Lliistoire, avide de nous transmettre les noms des premiers dévastateurs de l'espèce humaine , reste muette sur la plupart de ses premiers bienfai teurs ; ils nous seroient tous inconnus, si la reconnoissance n'avoit consacré la mémoire d'un petit nombre en leur élevant des autels.

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Uhîstoire dés temps moins anciens , décrit avec le même soin lès scènes de destruction qui ont ensanglanté la terrej mais elle se tait sur ces conquêtes paisibles de Tesprit humain qui Tout enrichie et consolée*

Ce n est que sous le règne de Charlemagne que Tindustrie commença à se inôntrèr en France. Les temps antérieurs ûé présentent que quelques foibles tràCes de son état et de ses progrès.

Cest donc aux lumières de Chtarlemagne et aux encouragemens que lut accorda ce grand prince , que Finduslrie françoise doit ses preiniers développe^ ftieus : // aima y cultiva et protégea les lettres et lés arts ; car la véritable grari'déurnè va jamais sans cela , a dit le président Hén aulx. • ' Gharlemagne entretint deis relations amicales avec le roi de Perse pour la sûreté du commerce françois ^ il accueillit

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les Italiens qui portoient leur iodustrie dans ses états ; il contint les Danois qui Qxerçoient la piraterie la plus horrible sur Tocëan germanique : les fabriques qui^ jusque4à , n'avoient eidsté que 4ans les cloîtres 9 se répandirent dans 1^ campagnes.

Mais ces lueurs dvespérance se dissi*^ p^[mi| à sa mort : la divisicm de ses vastes états ^ les dissensions civiles , la foiblessi^ de ses Buccessiaurs ^ TirruptiQn des Npr^ maods y rabs9UC€i de la force qui protège QU réprime , anéantirent le peu d'in-^ diusfcrie qui avoit commencé à germer sous If règne puissant et protecteur de Gharlemagne. Deux siècles d'agitation et de ténèbres achevèrent de détruire tout ce que ce grand homme avoit laissé de lumières et d'institutions sociales.

Les croisades 9 funestes à la France sous plusieurs rapports , eurent des ré^ soltats heureux pour Tindustrie et les

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progrès de la civilissuticm : Tahsaicé des seigneurs alinéa le joug de la féodalité :

oa ouvrit de nouveaux chemins au çom«œerce ^ on fit copuoitre des productions dont on ignoroit l'existence ; on importa des machines et des procédés utiles. Et c'est à cette époque qu'on vit se former des manufactures de toile ^ a Laval ^ à Lille et à Cambrai ^ des fabriques de draps à Amiens y à Reims , à Arras y k Beauvais, et qu'on enrichit la Franœ de la distillation des vins^ de l'art de fsJiriquer les parfums , etc.

Dans le treizième siècle , l'usage de la boussole apprit au navigateur à se diriger $ur 1^9 mers , et lia les nations par de$ communications {dus sûres et plus fajciiles^

Biais c'est vers le milieu du quin«zièmç siècle que se présente l'époque la plus mémorable des prc^rès de l'esprit humain : il étoit réservé à Guttemberg d« trouver le moyen de transmettre en

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héritage aux siècles à venir la pensée et les découvertes des siècles écoulés, et d'unir , par une chaîne indissoluble , les hommes et les temps. Désormais les guerres civiles , les tempêtes politiques , les erreurs des gouvememens peuvent bien comprimer la pensée , ralentir la marche de l'industrie , modérer l'essor au géaie ; mais le feti sacré ne peut plus s'éteindre , et le dépôt des connoissances «st impérissable.

Peu de temps après, on découvrit le Nouveau -Monde 5 et on ne tarda pas à se convaincre que les produits que présentoit FEurope. étoient insuffisans pour attirer à elle tout ce que ces immenses et riches coBtrées offroient d'utile ou d'agréable : on éprouva la nécessité d'interdire aux colons la culture et la fabrication de ce que la métropole pouvoit leur foui^ nir, pour se réserver des échanges.

^ Les découvertes successives qui furent faites par les navigateurs du seizième

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siècle , ajoutèrent enccwe à la masse des richesses que nous présentôit le Nouveau* Monde : la supériorité dès productions de l'Amëriqùe en rendoit l'usage général parmi notis; plusieurs décès productions; qui jusque-là nous avoient été inconnues^ créoient peu à peu de nouveaux besoins qu'il falloit satisfaire , et en moins d'un siècle 5 l'Europe fut dépendante du Nouveau-Monde pour la plupart des objets de sa consommation.

Dans cette position, il falloit multiplier les moyens d'échangie , et on ne vit de ressources que dans le développement de l'industrie j de sotte qu'à la fin du seizième siècle plusieurs nations devinrent manufacturières ; et l'essor que prirent les arts , permit enfin d'échanger les productions du Nouveau-Monde, que réclamoient nos besoins, contre les produits de l'industrie européenne.

La position des lieux avoit d'abord déterminé la place des cités comnier^

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eantes; Tëtat des lumières et la nMurê du sol fixèrent celle de Fitidustrie^ Mais comme les peuples commerçàns ou ma-nufacturiers parvim^nt bientôt à un très4iaut degrë de prospérité , les autres cherehèrent à les imiter pour partager ces richesses ; et ^ en peu de temps , l'in*^ dustrie et le commerce formèirent les deux élémens principaux de la prospérité de presque toutes les nations.

A cette époque les nations voisines ayoient devancé notre patrie dans les progrès de Findustrie et les développe* tnens du commerce : la Hollande fournissoit des draps et des toiles à toute l'Europe ; l'Espagne avoit des manufactures de draperie et de soierie très-renommées , dont elle envoyôit les produits à Venise et dans le Levant ; aucune puissimce ne rivalisoit avec l'Italie pour les soieries ; la marine portugaise , vénitienne et hoUandoise , couvroit de ses pavillons rOcéan , là Méditerranée et la mer

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Noire ^ le commerce de ces nations avoit des comptoirs partout où lears vaisseaux avoient pénétré^ tandis que les pirates dëvastoient encore les côtes de France.

Tel étoit rétat de Findustrie et du commerce à la fin du seizième siècle : à cet|e époque , ils prirent une nouyelle direction Ters rAmërique , qui ofTrcdt un débouche immense à leurs produits , et présentoit des retours très-avantageux : les nations les plus avancées en industrie furent appelées à recueillir les premiers fruits de Gè commerce , et la France resta encore tributaire des étrangers pour la plupart de ses besoins.

Épuisée par les guerres d'Italie et les fureurs de la ligue , la France commei^ çoit à peine à respirer sous le règne paternel de Henri IV. Ce grand prince , secondé par le plus vertueux des ministres , s'attacba d'abord à étouffer les derniers germes des dissensions civiles^ il rétablit Tordre et Féccmomie dœis les

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finances^ il enrichit le Midi de la fabriqué des ëtcrffes de soie 4 et comme il savoit que l'agriculture est la source d* toute prospérité durable , il la protégea et leur couragea par tous les moyens qui étoient ^en son pouvoir.

Le siècle de Louis XIV, illustré par .tous les genres de gloire , fut aussi celui ,des progrès de l'industrie çt du commerce :

,ce grand monarque, convaincu que la prospérité dune grande nation repose presque entièrement sur le commerce , lagriculture et. l'industrie , s'associa Col- ,bert pour exécuter ses desseins j on vit , en peu d'années , ce que peut un grand roi secondé par un grand ministre.

On attira dans le royaume les savans les plus célèbres, et les manufacturiers les plus habiles ; Van-Robaîs, pour la draperie fine ; Hindret , pour la bonneterie j Huyghens , pour les mathématiques 5 Winslow 5 pour l'anatomie; Cassini, pour rastronomiejRoëmer, pour la physique.

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On rappela dans nos ports le commerce étranger que des vexations de tout genre en avoient exilé ; on ouvrit des relations avec des pay? qui jusque-là nous avoient été presque inconnus ; on créa des conjpagnies pour faire pénétrer notre pavillon chez les nations les plus éloignées.

Les primes et les encouragemens furent prodigués à l'industrie et au commerce ; les franchises des ports furent étendues et organisées 5 et , vers la fin du dix-septième siècle 5 la France partageoit le commerce du monde et rivalisoit d'industrie avec les nations les plus florissantes.

Les nombreux élèves , formés dans les ateliers d'Hindret et de Van -Robais , se répandoient dans le royaume 5 les artistes les plus célèbres de l'Europe sipportoient 5 de toutes parts , leur industrie , parce qu'ils trouvoient protection et encouragement : en moins de vingt années , la France égala l'Espagne et la Hollande pour la belle draperie j le Brabant, poui-

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les dentelles ; Htiilie , pour les soieries ; Venise , pour les glaces ; FAûgleterne , poor la bonneterie; rAllemagne, pourrie fer-blanc et les armes blanches; la Hol<^ lande , pour les toiles.

A la mort de Colbeit Timpalsiôil donnée à l'industrie ne tarda pas à se ra^ lentir : la rëyocatioA de l'ëdit de Nantes fit ëmigrer nos meilleors artistes; les malheurs de la guerre , l'embarras des finances forcèrent le gouvernement à se créer de nouvelles ressources qui portèrent sur l'industrie. Les successeurs du grand ministre se persuadèrent que la prospérité des manufactures ne pouvoitétre n:iaintenue que par l'observation desréglemens^ fabrication , et ils se bornèrent à en assurer l'exécution : ils ne virent point que ces règlemens avoient été d'abord nécessaires pour établir, généraliser et consolider de bonnes méthodes de fabrication ; mais qu'en* forçant l'artiste à ne pas s'écarter de la route tracée /on rendoit tout

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l^erfectionnement impossible ,, et qu'on arrétoit l'art dans les limites qu'on venoit de lui prescrire^

Satis doute les Tèglemens de Colbeit <^nsâCroieiit la pratique des meilleurs procëdës qui fussent alors connus ^ mais ce grand homme les avoit donnes comme des instructions 9 et il ne prétendit jamais en faire des règles invariables. Dans sa fattieuse instruction de 1669, il prescrit iXûL inspecteurs dé faire plus d'attention à la qualité des étoffes qu'au nombre des ^h de la chaîne : ainsi , par une fausse interprétation de la pensée de cet habile ministre , on a arrêté , interdit tout per- %^tioânenient pendant un siècle ; et tandis i^e notre industrie se traînoit en esclave sur le chemin de la routine , celle de l'étranger étudioit le goût changeant du consommateur 9 se conformoit aux caprices de la mode^ varioit ses produits,

les besoins et les usages de

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chaque pays, et nous fermoit peu à peu tous les débouchés.

Du moment que l'industrie Françoise a été débarrassée de ses entraves réglementaires, elle a fait les progrès qu^on de voit attendre du génie de nos artistes et de l'état de nos connoissances : non - seulement elle est parvenue à rivaliser avec les nations les plus florissantes y par l'étonnante variété de ses produits , mais encore elle a créé plusieurs arts d'une haute importance.

Les deux sciences qui éclairent les principales' opérations de l'industrie, la chimie et la mécanique , ont porté leur flambeau dans les ateliers j et en trè&peu d'années on a vu fabriquer tous les genres de quincaillerie ; imiter les nombreux tissus de coton et de laine qui pa»joissoient former l'apanage exclusif de l'Inde ou de l'Angleterre ^ composer tous les acides 5 extraire la soude du sel marin j

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blanchir les tissus de lin, de coton et dé chanvre par des procédés plus économiques et plus prompts j former l'alun , les couperoses , le sel ammoniac par la combinaison directe de leurs principes constituans ; créer de nouveaux appareils pour la distillation des vins ; appliquer le bleu de Prusse sur la soie ; remplacer la cochenille par la garance , l'indigo de l'anil , par celui du pastel , le sucre de canne ^ par celui de betterave ; retirer le vinaigre du bois , et approprier cet acide à tous ses usages ordinaires.

La France s'est placée de nos jours sur la première ligne des nations manufacturières, et elle ne connoît pas de rivale pour les arts chimiques. Le consommateur qui 5 jadis , repoussoit avec dédain presque ;toùs les produits de nos . fabriques , s'en pare aujourd'hui avec orgueil 5 et l'Europe les recherche avec empressement.

• Ainsi l'industrie a parcouru successi-

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vement presque toute l'Europe ; le pro<* grès des lumières a fait pénétrer ses pro^ cédés chez tous les peuples ; les gouverna mens se sont hâtés de les faire mettre en pratique; chacun d'eux a eu l'ambition de s'approprier tous les genres de fabri-^ cation; et sans consulter ni la position des lieux, ni la nature du sol, ni le carao* tère et les habitudes de l'habitant, 'm I« différence des climats , on a voulu tout fabriquer, tout produire, et l'on s'est écarté de la véritable destination que I0 régulateur suprême avoit marquée à ckar que nation.

On n'a pas tardé à se convaincre qu'il ne suffit pas toujours de vouloir pour surmonter les obstacles naturels qui s'op* posent au développement de l'industrie ; on a éprouvé, presque partout, que d^ manufactures naissantes ne pouvoiont fas lutter contre des établissemens ci-^ ^ mentes par le temps , alimentés par d»

OKHubreux capitaux, accrédités par des

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succès souteaus , exploités par un graud concours d'artistes instruits et exerces , et Ton a été forcé de recourir aux prohibitions pour écarter la concurrence de$ produits étrangers.

Si cette lutte entre les nations étoit trqp prolongée 9 si cette tendance à se replier, à se q^ncentrei: y à s'isoler y pouyoitsemaiiJh tenir 9 les relations commerciales , qui n^ consistent que dans l'échange des produits respectifs 9 cesseroient^ le commerce ne 3eroit plus qu'un déplacement de mai> abandises sur la portion de territoire qu'occupe une nation^ et l'industrie au-^ i^it pour homes les seuls besoins de la consommation locale.

Ce système d'isolement , qui memfi% d'envahir toute l'Europe y est égalçma^t contraire au progrès des arts et à ]|4 ; marché de la ciyilisatiim^ il rompt tQO^ les liens qui , unissant les nations enti^ elles, en faisoient nue grande famille '

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dont chaque membre concouroit au bien général.

Dans cette position extraordinaire où se placent les nations de l'Europe , cellelà est encore heureuse qui habite une terre fertile sous ime température très^ variée , et dont \a^ population est à la fois' nombreuse , active , courageuse , éclairée.

Son existence est assurée par l'étonnante' variété des productions de son sol; l'in-' dustrie nécessaire à ses besoins trouve dans son sein presque tout ce qui peut alimenter ses travaux; une population dé trente millions d'individus suffit à une très-grande consommation de produits agricoles et industriels ; l'échange deS' denrées du midi contre celles du nord, établit une circulation avantageuse;* et,' de toutes les nations, c'est encore celle qui 5 réduite à ses propres ressources , éprouverait le moins de privations.

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