ROLE DES ÉTALONNIERS DANS L'AMÉLIORATION
La question d'amélioration de la production chevaline dans le Poitou est complexe et plus difficile que dans les
TÏE L'INDUSTRIE MULASSIEP.E.
autres pays d'élevage, parce que l'espèce chevaline n'est qu'un des termes de celte industrie rurale, qui a pour résultat final la production la plus avantageuse de la mule. Dans les contrées qui s'adonnent a l'élève du cheval, c'est le cheval qui est le but qu'on cherche à atteindre. Il s'agit alors d'apprécier quelle race le sol et le climat font supposer devoir y prospérer. On discute lous les moyens d'amélioration, cl l'opportunité des croisements entre toujours pour une part dans les préoccupations du producteur.
Le croisement des races, qui a élu plus en laveur qu'il ne l'est aujourd'hui, a jeté une bien grande confusion dans toutes nos espèces animales, et a même fait disparaître quelques-unes de nos races chevalines Est-ce bien véritablement au principe lui-même qu'il faut reprocher les insuccès qui ont été signalés? Ou n'est-il pas plus juste de regretter les fautes causées par l'ignorance de ceux qui ont été chargés d'en faire l'application?
Les haras, qui représentent plus particulièrement l'école de l'amélioration chevaline par les croisements, ont vécu trop en dehors des intérêts des éleveurs, et ont agi, il faut bien le dire, d'une façon trop despotique en imposant partout leur théorie, et en ne tenant aucun compte de la pratique de l'homme des champs, du sol et du climat. Ils ont voulu uniformiser, couler dans le même moule , améliorer avec deux ou trois types ce que la nature avait créé dissemblable. Ils ont méconnu certaines lois naturelles, qu'on ne heurte jamais impunément quand il s'agit de créer des œuvres durables en matière de production animale. Alors quelques hippologistes praticiens opposèrent à l'absolutisme du principe des croisements le radicalisme de l'amélioration des
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faces par elles-mêmes, et ils rejetèrent toute alliance laite en dehors de la famille ou de son ascendance.
Nous croyons, en principe , que la vérité n'appartient exclusivement ni à l'un ni à l'autre de ces deux systèmes, et qu'après avoir obtenu parla sélection toutes les qualités inhérentes à une race , si on veut lui en infuser d'autres qu'elle ne possède pas, il faut aller les prendre en dehors et dans des races similaires, d'où le croisement. Mais ce moyen suprême demande à être dirigé par des hommes habiles en science physiologique et géologique. Il faut qu'ils sachent de quels éléments se compose la race à perfectionner, de manière à ne la mettre en rapport qu'avec celle qui se trouvera être elle-même le produit de conditions hygiéniques semblables. Deux races formées par des éléments homogènes peuvent parfaitement se fusionner et s'améliorer même, si l'une d'elles a des caractères spéciaux qui manquent à l'autre et qu'elle lui transmettra par hérédité, à la condition que le produit sera maintenu dans les mêmes rapports de sol et d'hygiène que les ascendants. Toutefois, il est bon d'ajouter que le croisement est l'arme la plus dangereuse qui puisse être confiée à des mains inhabiles, car pour qu'il produise les bons résultats qu'on espère, il exige de la part de ceux qui s'y livrent des soins, des études, des observations que ne réclament pas les améliorations qu'on cherche à obtenir par sélection, c'est-à-dire à l'aide des meilleurs types choisis dans la race, qu'il suffit alors de bien connaître.
Ainsi, pour nous résumer, nous dirons que nous ne sommes partisan du croisement que quand la race a fourni par elle-même tout ce qu'elle peut donner de perfection-
nement, et, par conséquent, que l'alliance ne doit s'opérer qu'avec les premiers sujets de la race. De celte manière on agrandit indéfiniment les bornes de la perfectibilité, qui sans cela serait limitée aux qualités inhérentes à la race ellemême. Nous sommes si loin de trouver dans nos espèces domestiques les perfections qu'elles sont susceptibles de donner, qu'à moins de vouloir changer leur conformation en vue d'une destination nouvelle, il faut rejeter toute alliance étrangère.
Ces principes étant succinctement exposés, nous rentrons dans notre sujet où ils ont trouvé leur application, et du reste d'où nous les avons extraits.
La race Poitevine mulassière a subi des transformations et des dégénérescences dont nous avons fait connaître les causes. On ne trouve plus, il faut bien l'avouer, que très peu de chevaux mulassiers ayant la pureté de la race primitive, parce que la contrée où on allait les cherchera changé son industrie, et qu'au lieu de produire des chevaux en grand nombre, elle trouve plus lucratif d'élever, pendant un an ou dix-huit mois, dans ses marais, les poulains originaires de la Plaine, qui sont presque tous mélangés de sang breton.
Il sera toujours plus profitable à la race chevaline mulassière que les étalons soient choisis dans son sein. Le cheval Poitevin seul peut être utilement employé à l'amélioration de notre race mulassière ; mais, parmi ceux-là, il faut encore savoir choisir ceux qui réunissent aux qualités du gros cheval celles que doit posséder un étalon vraiment digne de ce nom, c'est-à-dire de la distinction et des allures ; non pas ces allures vites qui entraînent la légèreté
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des membres, ce qui ne saurait s'allier avec la construction massive du cheval mulassier, mais des allures régulières, harmoniques, qui attestent la liberté des mouvements due a une grande puissance musculaire.
Sans doute, il ne nous appartient pas de régler le choix des étalonniers ; ils sont obligés quelquefois de faire entrer en ligne de compte des considérations pécuniaires qui les empêcheraient d'écouter nos conseils, dictés par l'intérêt exclusif de la race que nous désirons voir améliorer. Mais, ce que nous devons leur dire, c'est que le chef d'un établissement qui est indifférent aux qualités de ses chevaux étalons, pourvu qu'ils soient d'un prix peu élevé, et qui réserve tous ses sacrifices pour les baudels, ne se rend pas suffisamment compte de la position économique de son industrie. En effet, que se passe-t-il dans la circonscription d'un haras? L'étalonnier possède, règle générale, un cheval pour qualre baudets. Il appelle à son établissement les juments des environs, qui sont d'abord olfertes au baudet, et ensuite au cheval quand elles n'ont pas été fécondées. — Je sais bien que ce sont les belles mules qui établissent la réputation des haras. — Mais le baudet n'a qu'une part dans les qualités du produit ; la mère y joue aussi son rôle très essentiel, c'est pour cela que l'étalonnier doit viser, plus qu'il ne l'a fait jusqu'à présent, à peupler sa clientèle de bonnes poulinières. S'il a un très bon cheval, il a grande chance de voir, dans un temps très court, toutes les juments meilleures; celles-ci, saillies par le baudet, feront des mules bien supérieures que si, étant moins bonnes, elles étaient accouplées avec un baudet de grande qualité.
Nous croyons donc que tout propriétaire de haras aurai!
avantage à distraire des prix excessifs qu'il place dans ses baudets la somme nécessaire à l'acquisition d'un étalon de premier choix, qui assurerait infailliblement la réputation de son établissement. Entretenir toujours de bons chevaux étalons dans le haras, c'est asseoir solidement les bases de sa prospérité, et celte prospérité sera plus durable si toutes les juments y concourent, que si elle ne repose que sur la supériorité des baudets.
Enfin, l'étalonnier ne doit pas aussi oublier cette considération, que les Sociétés d'Agriculture attachant le plus grand prix à l'amélioration chevaline mulassière distribuent tous les ans des primes aux meilleurs étalons.
Le département des Deux-Sèvres compte à lui seul cent cinquante chevaux étalons, répartis dans 93 haras privés. Chacun d'eux saillit en moyenne quarante juments, ce qui porte à 0,000 le nombre de celles enlevées au baudet et à l'aide desquelles on entretient le cheptel mulassier. Avec de pareils moyens de conservation de l'espèce, il n'est pas possible d'admettre que les étalonniers, comprenant leurs intérêts, laissent péricliter la race qui est la base principale de leur industrie et l'élément le plus sûr de sa prospérité.
Le cheval étalon se conservera d'autant mieux qu'il sera soumis aux travaux agricoles après la monte. Le repos absolu ne convient pas à des animaux surexcités pendant cinq mois par l'avoine et le métier auquel ils sont assujettis. Le travail de la ferme permettra de leur continuer, sans que cela soit onéreux, une partie de la ration d'avoine si utile à l'entretien de la force et de la vigueur qu'on réclamera d'eux au moment de la monte.
Nous l'avons dit dans le courant de ce travail, on doit
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uniélioror la race Poitevine avec des sujets pris, autant que possible, dans la race elle-même, quand ils oiïrironl les qualités qui constituent les bons étalons. Une l'ois celle opinion bien établie, nous ne pouvons taire, dans un travail que nous voulons rendre le plus complet possible, l'expérience qui depuis sept ans a été laite dans quelques contrées du Poitou ; expérience que nous avons suivie avec le plus grand soin, et qui, jusque-là, a donné de si brillants résultais qu'il y aurait injustice à les retrancher de cette élude.
Il y a bien des années, des maîtres de haras avaient été chercher dans le Perche cl dans la Bauce des étalons, soit parce qu'ils n'en trouvaient pas d'assez bons en Poitou, ou qu'ils étaient trop chers, ou bien qu'ils ne résistaient pas assez longtemps à la fatigue du métier ; presque tous se sont loués de ces importations. Malgré cela, le cheval Percheron, un pou trop grêle dans ses membres et. un peu léger dans son corps, esl loin d'avoir obtenu l'assentiment général.
Dans la Vendée, M. Bouin, vétérinaire, a signalé un cheval de gros Irait Percheron qui est devenu le père d'un grand nombre d'étalons mulassiers de premier mérite, qui ont relevé sur certains points la décadence de notre race.
Dans les Deux-Sèvres, nous avons nous-mêmes connu un étalon Percheron qui, pendant toute son existence, a remporté les premiers prix dans tous les concours où il s'est présenté.
En 1860, des étalonniers du Poitou, assistant au concours général et national hippique de Paris auquel notre espèce mulassière avait été conviée, firent connaissance
avec une race issue des pays marécageux des environs de Boulogne, qui était classée sous le nom de race Bourbourienue. Celle variété de la race Boulonnaise s'en distingue par sa tête mieux attachée, par son encolure plus longue, et par sa croupe moins avalée ; celte race ou sous-race de Bourbourg est sans contredit la plus belle parmi celles de gros trait. On trouve réunies chez ces chevaux du nord de la France les qualités que nous recherchons en Poitou : l'ampleur des formes, la distinction dans l'avant-main, la grosseur des os et des tendons. Cinq de ces étalons furent achetés par mes soins chez un fermier qui en avait quarante dans ses écuries ; quatre ont fait la monte dans la Plaine des Deux-Sèvres, un seul est allé en Vendée (1). Trois d'entre eux ont particulièrement fait l'admiration dans les concours où ils ont remporté les premiers prix. Les produits qu'ils ont donnés sont d'une rare beauté, et jamais on ne vit de plus belles pouliches que celles issues de ces étalons.
Après ce premier côté du problème résolu, il s'agissait de savoir si ces colossales pouliches avaient de l'affinité pour le baudet, et si elles produiraient des mules dignes d'elles. Car, on ne saurait trop le répéter, on fait en Poitou le cheval pour la mule. Nous avons suivi ces essais clans toutes leurs phases. Notre amour profond pour l'industrie inulassière et pour la vérité, l'esprit dégagé de toute idée préconçue, nous ont protégé contre cet engoûment qui parfois nous envahit lorsque nous entrevoyons le succès,
(1) Au moment où l'Etat a retiré les subventions qu'il accordait sous forme de primes annuelles, les importations ont cesse. Cependant il en est venu deux autres en 1867 et trois dans les années précédentes, ce qui porte à dix le nombre des étalons introduits en Poitou.
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et ne nous permet pas toujours de juger sainement les faits. Nous nous sommes renseigné sur tout ce qui s'est passé à la suite de ces accouplements qui peuvent être considérés par les uns comme des croisements, et par les attires comme une simple sélection opérée avec les meilleurs types d'une même race; eh bien ! l'expérience, qui sera toujours le meilleur juge en ces matières, a confirmé nos prévisions : de très belles mules sont nées des mulassières ayant cette origine, et de magnifiques poulains vont continuer l'œuvre commencée par leurs pères, si l'étalon— nier a le bon esprit de ne pas les laisser cninener par les marchands du Berry, qui ont déjà vu tout le parti qu'on pouvait tirer de ces superbes animaux.
Essayons donc, en terminant ce chapitre, de reconnaître si nous nous trouvons réellement en lace d'un croisement de deux races différentes dans l'alliance du cheval deBourbourg avec la jument Poitevine, ou si, au contraire, ce n'est qu'un accouplement de deux variétés d'une même race.
Les races sont le produit de la nature représentée par le sol , le climat et les végétaux. Celles-là seules ont des caractères assez solidement établis pour qu'ils puissent se transmettre par voie d'hérédité. La race Bourbourienne a été formée au sein des pays marécageux du nord-ouest de la France. Comme la nôtre, elle vil au milieu des prairies humides ; comme elle aussi elle émigré à trois ans dans les plaines, où elle va peupler les riches fermes de ces contrées auxquelles elle fournit une force puissante dans l'exécution des labours profonds de leur agriculture intensive ; mais, plus favorisée que la nôtre, elle reçoit dans la Plaine
12 à 15 litres d'avoine par jour et du foin à discrétion. On comprend ce qu'un pareil régime doit ajouter de force et de tonicité au riche organisme de ces animaux. Si, maintenant, on les accouple avec notre race chevaline , dont l'origine est la même, qui est le produit d'influences à peu près identiques, est-on scientifiquement autorisé à dire que c'est là un croisement? Même en admettant celte dernière hypothèse, n'a-t-il pas lieu dans les meilleures conditions pouvant assurer le succès , et ne se trouve-t-il pas conforme aux lois physiologiques qui doivent régler les appareillements? Et puis, encore, n'avons-nous pas vu dans les rapports historiques que nous avons établis, que les premières races chevalines qui avaient habité le Marais y avaient été introduites par des colonies Flamandes et Hollandaises ! Est-ce que déjà nous n'avons pas l'alliance du cheval Breton, dont personne ne se plaint, qui forme les cinq sixièmes de la race chevaline mulassière , et qui peut-être a facilité ce rapprochement?
Mais , nous le répétons , admirateur passionné de toutes les créations naturelles qui sont par dessus toutes des œuvres durables, nous ne nous prononçons qu'après avoir vu les produits de cette importation faire leurs preuves avec le baudet, et plusieurs fois vérifié que les descendants de cette alliance transmettent d'une manière irrévocable leurs qualités à leurs enfants : parce que, dans l'éducation des animaux, en dehors des principes généraux qui sont applicables partout, il y a des raisons locales, inhérentes au sol, qu'on ne peut connaître que par l'expérience, et qui favorisent ou qui renversent vos espérances selon que vous agissez dans le sens ou contre les lois de la nature.
MISSION DES ELEVEURS DANS L'AMELIORATION
En parlant des juments et des pouliches, nous avons exposé, dans toute leur vérité , les méthodes d'hygiène qui sont les plus généralement suivies.
L'éleveur veut faire des mules, et il ne néglige rien pour arriver à ce but. Il achète des pouliches à un prix trèsélevé, et croit avoir assez fait pour elles quand il les a mises à la ration dont la sobriété de ses mules se contente. 11 ne tient aucun compte de l'influence que peut avoir sur leur conservation et leur développement une nourriture saine et abondante. Le bon choix des femelles, les sacrifices qu'il s'impose pour se les procurer demeureront ineflicaces s'il ne multiplie pas ses prairies artificielles, s'il n'ajoute pas à ses ressources fourragères de l'hiver les racines ou plantes sarclées qui faciliteront la digestion des pailles et des balles dont la ration est trop exclusivement composée.
La poulinière ne saurait jamais être trop bien nourrie : l'été parce qu'elle est nourrice, l'hiver parce qu'elle est mère. Il faut, avant tout , que la raison de l'éleveur lui fasse comprendre que l'embonpoint de la poulinière ne charge point allumeurs le fruit qu'elle porte, qu'il ne donne point la gourme de lait ni le pissement de sang; et, au contraire, que les maladies du fœtus sont occasionnées par les privations de la mère, la nourriture malsaine, les alternatives de mieux et de pire dans l'alimentation. La santé, pour la mère, est aussi la santé pour son fils. Si elle a de la peine à vivre seule de sa ration, à plus forte raison doitelle souffrir quand le plus pur de son sang lui est soutiré
par l'être qu'elle porte. En examinant avec attention les poulinières dans les mois de janvier et février, quand elles ont quitté depuis trois mois les pacages, on est frappé de la pâleur de leurs muqueuses et des engorgements séreux qui arrondissent leurs membres. Sonl-ce là les caractères de la santé?
Non, assurément, ce sont les signes de la débilité, de la faiblesse qui causent les avortements ou les parturitions difficiles. Il n'est pas bien sûr que 100 juments fécondées, dans les conditions que nous avons fait connaîlre, puissent amener à bien 50 fruits. Est-ce là un lait normal, quand nous voyons le même nombre de vacbes donner 96 ou 98 veaux? Pourquoi celte différence que la nature seule ne créerait point? Il y a donc des causes fâcheuses qui agissent sur la jument et qui n'existent pas chez la vache.
Là où on se livre à la production de l'espèce bovine , la femelle n'est jamais contrariée dans ses actes naturels ; les chaleurs naissent chez elle sans être excitées par les provocations continuelles du mâle ; elle est toujours soumise à une hygiène qui , sans être très-bonne , est toujours la même. Elle ne subit pas ces contre-temps, ces secousses, ces alternatives de bonne ou de mauvaise alimentation que nous retrouvons dans l'hygiène des juments. Que l'éleveur s'inspire donc des enseignements qui ressorlent de celle comparaison et qu'il profite des leçons que lui donne la nature? S'il veut augmenter le produit de ses poulinières, tout en améliorant sa race chevaline, il faut qu'il entre résolument dans la voie des réformes et qu'il commence par nourrir convenablement les juments qu'il destine à la reproduction.
MISSION DES ELEVEURS DANS L'AMELIORATION
La ruineuse coutume de l'aire saillir les pouliches à l'âge de 2 ans est sans contredit ce qui contribue le plus à l'avilissement de notre race chevaline. On ne saurait combattre trop énergiquement cette routine entretenue chez le producteur par le décevant calcul de vouloir avancer d'une année les bénéfices qu'il attend de sa poulinière. S'il se rendait bien compte du résultat final que lui ménage dans l'avenir cet usage que condamne la nature , il verrait de combien il augmente ses rentes par une année d'attente.
La pouliche de 2 ans que l'on l'ait saillir, si elle est fécondée, devient maigre, ses aplombs se faussent, elle languit pendant un an, et, au bout de ce temps, elle a perdu en valeur intrinsèque le prix du fruit qu'elle a donné. Les organes générateurs, destinés parla nature à n'entrer en fonctions qu'à un âge plus avancé, souffrent de cette gestation anticipée, et au lieu de fournir tous les ans un poulain, elle reste vide souvent une année sur deux, ou bien elle est mauvaise nourrice, et dans ce cas on se décide à s'en défaire. C'est à ce moment que l'éleveur s'aperçoit combien tous les désordres produits dans cette jeune organisation sont difficiles à réparer. Il faut, ou les nourrir longtemps à l'écurie pour les vendre grasses , et encore on ne les rétablit jamais complètement dans leurs aplombs détruits dès l'âge de 2 ans, ou bien on les vend maigres, et le vendeur alors voit ce qu'il a gagné. S'il était possible de faire une statistique exacte de l'étal des pouliches qui sont fécondées à 2 ans, et de le comparer à celui des poulinières qui n'ont commencé qu'à 3 ou 4 ans, et d'établir le compte des produits des unes et des autres, on verrait écrite eu perles exorbitantes la condamnation de ce mauvais el dangereux
système, trop généralement appliqué par les producteurs. Je ne puis résister au désir de citer un exemple qui prouvera la vérité de la critique que nous venons d'exposer.
Un lermier, en entrant dans une des meilleures fermes du Poitou, achète, pour former son cheptel mulassier, dix pouliches de 2 ans, dans les mois de février et mars. 11 allait de suite les présenter à l'étalon, lorsque, sur mes instances réitérées, il se décida à attendre une année, bien convaincu par mon raisonnement que dans cet intervalle chacune de ses pouliches gagnerait 100 ou 150 francs de valeur, tandis qu'il n'était pas sûr, en agissant autrement, d'avoir au bout de dix-huit mois pour 1,500 francs de poulains à vendre. Les 10 juments ne furent donc livrées à la reproduction qu'à l'âge de 3 ans, et, par un heureux hasard qui aurait dû aider à convaincre les plus incrédules, elles étaient accompagnées l'année suivante de dix poulains ou mulets. Celte fécondité ne s'est pas démentie pendant les neuf années du bail, car le fermier a récolté 67 fruits. S'il avait suivi les errements ordinaires et en calculant sur la moyenne la plus élevée des produits, il n'en aurait pas eu 40.
Si nous nous reportions pour un instant à l'époque où l'administration des haras édictait les fameux arrêtés que nous avons cités au début de cette étude, nous dirions à la Société protectrice des animaux : Faites aussi vous un code conservateur de l'espèce chevaline où vous insérerez : 1° Nul ne pourra faire saillir ses pouliches avant qu'elles aient atteint l'âge de 3 ans ; 2° il est fait défense aux étalonniez d'admettre dans leurs établissements les juments qui n'auront pas perdu au moins quatre dents de lait !
MISSION DES ÉLEVEURS DANS L'AMÉLIORATION. 81
Mais, Dieu merci, le Icmps est à la liberté : c'est par l'instruction el la persuasion qu'il faut agir sur les masses qui ne sont pas encore assez éclairées pour comprendre même les intérêts qui les touchent de près. II faut forcer l'esprit du cultivateur à analyser les faits qui se passent sous ses yeux, à se rendre compte des opérations qu'il dirige, et qui, parfois, sous une apparence trompeuse de bénéfices immédiats, préparent un déficit considérable pour l'avenir, en même temps qu'elles portent de sérieuses atteintes à la conservation de la race mulassière.
11 est une autre observation qui regarde plus l'étalonnier que l'éleveur, et qui , néanmoins, les intéresse tous les deux : je veux parler de la multiplicité des saillies. Quand la jument s'est accouplée une première fois, elle revient tous les deux jours au haras, et cela pendant une quinzaine. Après ce temps , elle est représentée tous les huit jours, afin de bien s'assurer de la disparition complète des chaleurs. Dans ce cas, alors, la fécondation paraît assurée. Sans pouvoir aussi sûrement apprécier les inconvénients de ce système, on peut dire qu'il est tout au moins insolite, car la jument, quoique fécondée, conserve souvent, deux jours après, certains signes du rut. Une saillie intempestive peut quelquefois déranger le commencement de l'opération mystérieuse qui s'accomplit dans l'utérus. Ensuite, l'excitation inopportune et journalière de l'orgasme génital par l'approche du bout-en-train, en réveillant artificiellement les appétits génésiques , peut contrarier ou détruire la formation du germe fécondé. Il est plus rationnel et plus physiologique de laisser passer une huitaine de jours après deux saillies successivement opérées dans le moment où
les chaleurs sont bien accusées. Après cet intervalle, si le retour des chaleurs avait lieu, il serait au moins de bon aloi, tandis qu'en procédant par la méthode ordinaire, on ne fait souvent qu'entretenir un état factice peu favorable à la fécondation. C'est encore aux propriétaires de haras à imposer cette réforme, qui, tout en assurant la plus grande réussite des accouplements, épargnera beaucoup de fatigues à ses étalons, chevaux ou baudets.