C. MARCHE, DURÉE, TERMINAISONS
1° Marche. — Dans beaucoup de cas, la pyoèmie une fois déclarée ne présente aucun arrêt dans sa marche, et se complique chaque jour de nouveaux et plus graves symptômes. Quelquefois, après un début peu caractérisé, le mal se dessine et se précipite vers une terminaison fatale. On voit plus rarement la pyoèmie se développer avec lenteur ou persister plusieurs jours ou même plusieurs semaines sans paraître faire beaucoup de progrès. Nous avons désigné sous le nom d’attaques les cas où la maladie, suspendue dès son apparition, consistait ensymptômes plus ou moins prononcés, mais très-courts; alors les désordres fonctionnels allaient en diminuant ou disparaissaient plus ou moins brusquement. On observe des périodes d’augment, d’état et de décroissance; ou de véritables accès intermittents, constituant a nos yeux des pyoèmies répétées et successives. Toutes ces différences dépendent de la quantité du pus porté dans la circulation d’une manière continue ou a des intervalles divers, et
DIAGNOSE
sous ce rapport il peut exister des pyoèmies foudroyantes, tuant par asphyxie, comme nous en avons montré des exemples dans nos expériences ; des pyoèmies aiguës, chroniques , d’accès.
Les symptômes se lient a des conditions anatomo-pathologiques assez variables. Souvent , et c’est le fait le plus ordinaire, les lésions vont en se développant sans cesse, sous l’influence de nouveaux apports de globules purulents. Chez d’autres blessés , la pénétration du pus a cessé, mais l’impulsion donnée aux lésions organiques ne saurait être arrêtée, tandis que dans le cas où les altérations sont moins avancées , la résolution s’en empare et la santé peut se rétablir.
2° Durée. — La durée moyenne des pyoèmies terminées par la mort, fut de quatre a huit jours , d’après nos observations. En compulsant d’autres séries de faits, en 1832 (thèse de concours), j’avais assigné un temps un peu plus long a la durée de l’affection , et j’avais fixé le moment de la mort entre le huitième et le douzième jour.
Les conditions de localité peuvent expliquer ces légères divergences , et dans les pays, comme à Strasbourg, où la purulence est assez prononcée, on ne saurait dénier toute action à une pareille influence. Nous avons rencontré des pyoèmies mortelles d’une durée plus longue, mais elles étaient moins fréquentes. Si la guérison a lieu, on la voit arriver très-vite ou très-lentement. Dans le premier cas, les lésions organiques ne sont pas encore profondes, et la résolution s’en opère avec rapidité; dans le second, des suppurations viscérales se sont formées, et la disparition en est infiniment plus difficile.
3° Terminaisons. — Presque tous les praticiens regardent encore la pyoèmie comme une affection constam-
meni mortelle, et les exemples de guérison leur paraissent douteux, contestables, ou d'une extrême rareté. Nous avons déjà rapporté l’opinion de M. Bérari) (voy. p. 414). M. Velpeau n’est pas moins explicite. «Aussitôt, «dit-il, qu'un malade nouvellement opéré ou qui est at- « teint d une plaie ou d’un foyer quelconque de suppura- « tion est pris de violents frissons, d’altération des traits «du visage, de fièvre continue, lors même qu’il n’y a « pas de douleur dans une partie quelconque du corps, on « doit redouter les plus graves accidents et une mort pres- « que inévitable1. »
M. Fleury est du même avis. «M. Sabatier (écrit cet «auteur), qui a réuni dans sa thèse d’agrégation diffé- « rentes observations éparses dans les archives de la « science, et qui avait intérêt a leur accorder une certaine «valeur, a déclaré que rien ne démontrait encore que la « pyoèmie pût se terminer par la guérison. J’avoue que «je suis très-disposé à me ranger de cette opinion2.»
Ces citations sont l’écho des idées actuelles sur l'incurabilité pyoèmique.
Depuis longtemps nous professons une doctrine toute contraire, dont nous avons multiplié les preuves dans nos leçons cliniques et diverses publications3.
Les nombreux exemples de guérison rapportés dans cet ouvrage nous paraissent à l’abri de toute objection, et justifiés par nos expériences directes et par la théorie même de l’infection purulente.
Était-il légitimement possible d’admettre la léthalité de
1 Leçons cliniques , t. III, p. 79. Paris 1841.
2 Loc. cit , p. 8G. 1844.
3 Voy. Willemin, compte-rendu de nos cliniques, 1842-1843. Annales de chirurgie française et étrangère.
DIAGNOSE
la présence de quelques globules purulents dans le sang? Nos injections de pus sur les animaux en ont montré le peu de danger, et les faits cliniques sont venus confirmer ces expériences. Le pus introduit en petite quantité dans la circulation n’entraîne pas la mort. Dira-t-on que ce n’est pas alors une infection purulente? Mais dans ce cas comment préciser le moment où cette affection est ou n’est pas? L’on tomberait dans d’inextricables difficultés. Telle quantité de pus supportée par un blessé, ne le sera pas par un autre. L’on serait obligé d’apprécier l’étendue des désordres organiques, et ici les mêmes impossibilités se représenteraient, car le mouvement morbide une fois excité chez l’un se continuera sans interruption et entraînera une issue funeste, et sera suspendu chez un autre malade d’une vitalité plus puissante. D’ailleurs les altérations produites ne sauraient être partagées en états distincts. C’est une inflammation purulente dont les degrés de manifestation sont très -variés. A côté d’abcès déjà formés, vous trouvez l’infiltration purulente, l’hépatisation rouge , la congestion et l’ecchymose 5 à laquelle de ces lésions simultanées rapporter la pyoèmie? Les frissons, l’abattement des forces, la fréquence respiratoire, l’émaciation subite, la teinte plombée et ictérique ont souvent lieu brusquement et avant la production des abcès métastatiques. La question ainsi posée, serait évidemment insoluble.
Une seule doctrine est rationnelle, appuyée sur les faits, conforme aux expériences, chaque jour justifiée par les résultats cliniques et les enseignements anatomo-pathologiques: c’est celle où l’on admet l’existence de l’infection purulente du moment où du pus porté dans la circulation donne naissance a la série des symptômes
que nous avons exposés. De cette manière on est amené à reconnaître des pyoèmies très-légères et très-curables ; d’autres, plus graves, mais encore susceptibles de guérison; enfin, des cas tellement dangereux par le siège, le nombre et l’étendue des désordres produits, qu’une terminaison funeste est à peu près inévitable.
Qu’on lise nos observations dans l’ordre où nous les avons présentées, et les preuves de cette doctrine se manifesteront à tous les yeux. On suivra jour par jour, heure par heure, les périodes d’aggravation et ensuite de décroissement de la maladie, et l’on verra la santé se rétablir dans des cas véritablement désespérés.
MM. Vidal, Blandin, Velpeau, Nélaton, etc., ont fait connaître quelques cures heureuses. Disons, pour rassurer les praticiens, que tels doivent être les résultats ordinaires des traitements bien dirigés. La pyoèmie est infiniment plus fréquente qu’on ne l’admet, et se termine habituellement d’une manière heureuse. L’incurabilité est l’exception , et loin de proclamer l'impuissance de l’art, nous croyons possible d’en reculer les bornes et d’en étendre encore les ressources.