ANTINOMIES DYNAMIQUES
Troisième antinomie
Thèse : Il y a dans la nature une causalité par liberté. Antithèse : Tout arrive dans le monde suivant des lois naturelles.
Quatrième antinomie
Thèse : Le monde suppose, soit comme partie, soit comme cause, un être absolument nécessaire.
Antithèse : Il n'existe aucun être absolument nécessaire, ni dans le monde, ni hors du monde (comme sa cause).
Or les thèses s'appuient toutes sur ce principe, que l'infini réalisé est impossible et contradictoire; si ce principe est faux, toutes les thèses tombent, et avec elles les prétendues contradictions de la raison.
11. Pour montrer que les antinomies reposent effectivement sur l'idée d'une série, suivant qu'on la regarde comme terminée (d'où la
1. Critique de la Raison pure , Dialectique transcendentale, Livre II, Ch. 11: Antinomie de ta Raison pure, 2* section. — Nous emploierons dans nos citations la pagination de la 2" édition originale (1787), d'après l'édition stéréotype de Benno Erdmann (Hambourg et Leipzig, Leopold Voss). Nous renverrons en même temps aux diverses sections de V Antinomie de la Raison pure.
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thèse) ou comme interminable (d'où l'antithèse), il convient de rappeler comment Kant définit les quatre concepts cosmologiques qui donnent lieu respectivement aux quatre antinomies1. Ce sont « des idées transcendantales, en tant qu'elles portent sur l'absolue totalité dans la synthèse du phénomène ». Ces idées transcendentales naissent des concepts de l'entendement, parce que la raison délivre ceux-ci des restrictions inséparables d'une expérience possible, et cherche à les étendre au delà de toute expérience. Cela vient de ce que la raison réclame, pour chaque conditionné donné, l'absolue totalité de ses conditions, en vertu de ce principe : « Si le conditionné est donné, la somme entière de ses conditions est aussi donnée, et par suite aussi l'absolument inconditionné (p. 436) ». La raison exige donc que la synthèse empirique des conditions du phénomène soit complète, c'est-à-dire prolongée jusqu'à l'inconditionné. Or l'inconditionné ne peut jamais être atteint en fait par l'expérience , mais seulement en idée par la raison. Les idées transcendentales ne sont donc que des catégories étendues jusqu'à l'inconditionné *.
On peut atteindre l'inconditionné de deux manières. Ou bien, en remontant de condition en condition à partir du phénomène donné, on rencontre une condition qui n'en suppose elle-même aucune autre : alors l'inconditionné est le dernier terme de la série régressive des conditions. Ou bien l'on ne rencontre jamais de condition qui ne soit conditionnée à son tour, et alors la régression des conditions est infinie; chaque terme de la série est conditionné par un autre et lui est subordonné, mais la série elle-même n'est subordonnée à aucun de ses termes : la série tout entière est donc inconditionnée, c'est-à-dire que l'inconditionné consiste dans la totalité absolue des conditions du phénomène. Dans l'un et l'autre cas, l'inconditionné que la raison poursuit dans la synthèse régressive de la série des conditions est toujours contenu dans la totalité absolue de la série3. De toute façon, la série des conditions doit être donnée
i. 1" section : Système des idées cosmologiques.
2. Voici, du reste, la table des quatre idées cosmologiques qui correspondent aux quatre catégories fondamentales (Quantité, Qualité, Relation, Modalité) :
1° Synthèse de l'ensemble donné de tous les phénomènes;
2° Division d'un tout donné dans l'intuition;
3° Production d'un phénomène en général;
4A Dépendance de l'existence du variable dans l'intuition; — ces quatre idées impliquant la totalité absolue des conditions du phénomène donné (p. 443).
3. 11 faut faire exception pour la quatrième antinomie, où Kant semble admettre
tout entière avec le conditionné, soit qu'elle contienne un premier terme, un commencement absolu, soit que tous ses termes soient conditionnés et que la série seule, prise dans sa totalité, soit inconditionnée. En effet, la suite des conditions est régressive, et chaque terme donné exige que le terme précédent soit donné; tandis que la suite des conditionnés est progressive, de sorte que d'un terme au suivant le passage est possible, mais non nécessaire. Aussi, quand on donne un terme quelconque d'une série de phénomènes dont les précédents conditionnent les suivants, les termes antécédents doivent être tous donnés\ les conséquents sont seulement donnables. La synthèse des conditions d'un phénomène quelconque est donc régressive, et non progressive; et par conséquent elle doit être achevée pour que le phénomène puisse être donné (p. 438).
12. Si Ton applique ces deux hypothèses contraires successivement aux quatre idées cosmologiques, on obtient les quatre antinomies. Les thèses procèdent de la première hypothèse, à savoir que la série des conditions est finie, et a un premier terme inconditionné; les antithèses procèdent de la seconde hypothèse, à savoir que la série des conditions est infinie, et est tout entière inconditionnée1.
Les explications contenues dans la 5° section montrent d'ailleurs clairement que l'opposition des thèses et des antithèses est bien fondée sur celle du fini et de Yinfini. En effet, dans cette « exposition sceptique des questions cosmologiques », chacune des quatre idées transcendentales apparaît tour à tour comme trop grande et trop petite pour le concept de l'entendement correspondant, « lequel consiste dans une régression successive », ou encore dans « une régression empirique nécessaire (p. 514-515) ». Or la série des conditions empiriques du phénomène ne peut être finie, car les règles de l'entendement obligent à la prolonger sans cesse, et ne permetla possibilité de l'existence transcendante de l'être nécessaire, alors que ses principes l'obligeraient à le considérer dans tous les cas comme immanent au monde.
i. Toujours à l'exception de la quatrième antinomie, où, par une singulière inconséquence, Kakt a réuni dans la thèse les deux hypothèses contraires; car il en conclut ainsi la démonstration : • Le monde contient donc quelque chose d'absolument nécessaire (que ce soit la série universelle elle-même ou une partie (ficelle) •. Pour conserver la symétrie, il aurait du formuler cette antinomie comme suit :
Thèse : Il y a dans le monde un être absolument nécessaire qui en fait partie et qui en est la cause.
Antithèse : Le monde tout entier est un être absolument nécessaire.
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lent pas de la terminer à un terme quelconque; elle ne peut être infinie, car la totalité de la série, supposée complète et achevée, dépasse toute expérience possible, et par suite les limites de l'entendemenL II faut donc la concevoir comme indéfinie : et c'est justement parce qu'elle est indéfinie qu'elle paraît tantôt plus grande que l'idée cosmologique, quand on regarde celle-ci comme finie, et tantôt plus petite que cette idée, quand on la regarde comme infinie. Mais il n'y a là aucune contradiction, attendu que ce n'est pas la même idée cosmologique que Ton considère dans la thèse et dans l'antithèse, puisque Ton suppose tour à tour Unie et infinie la totalité absolue des conditions du phénomène donné.
Il convient d'ajouter que ce n'est pas non plus au marne concept de l'entendement qu'on la compare, attendu que la régression successive, étant indéfinie, est à proprement parler indéterminée1, et ne peut pas servir de terme de comparaison. On ne peut comparer au point de vue de la grandeur que des choses fixes, et non des choses mobiles et variables, comme est une série indéfinie. Aussi Kakt équivoque avec une habileté sophistique sur le concept de l'entendement, car il est bien obligé de le fixer pour le comparera l'idée cosmologique, et il profite de son indétermination pour lui attribuer chaque fois une valeur différente. Quand il le déclare plus petit que l'idée cosmologique (infinie), il conçoit la série des conditions comme toujours finie, et par suite comme incomplète; quand il le déclare plus grand que l'idée cosmologique (finie), il conçoit la série des conditions comme prolongée à l'infini, et par suite comme achevée. Dans un cas, il invoque le caractère empirique et successif de la régression, en vertu duquel elle est toujours limitée; dans l'autre, il s'appuie sur la nécessité rationnelle de la prolonger indéfiniment, qui la rend absolument illimitée. L' « apparence dialectique » vient donc de ce qu'il considère tour à tour la série comme donnée successivement dans l'expérience, et comme donnée tout entière dans sa loi de formation. Il faudrait pourtant choisir entre ces deux conceptions, et se décidera attribuer à la synthèse régressive des conditions du phénomène, soit un caractère empirique, soit une valeur nécessaire *. C'est grâce à cette confusion que Kant a pu soutenir à
i. Kant le reconnaît lui-même, car il emploie souvent les mots indéterminé cl indéterminable comme synonymes d'indéfini; et c'est en ce sens qu'il oppose l'indéfini ù la fois au lini et à l'infini, qui sont déterminés (9* section, 1, Solution de la première antinomie; p. ï>47, note).
2. La contradiction apparaît nettement dans la locution même de • régression
la fois les thèses et les antithèses, et en donner des démonstrations également spécieuses '.
13. Il faut bien remarquer, du reste, que chacune des thèses est démontrée par l'absurde, c'est-à-dire par la réfutation de l'antithèse, ce qui montre qu'elles ne reposent sur aucun argument positif, sur aucune raison intrinsèque, mais uniquement sur la prétendue impossibilité d'une série infinie actuelle, ou d'une synthèse infinie achevée *. Pour prouver que tel est bien le nerf de toutes les thèses, et par suite des antinomies elles-mêmes, il nous suffira d'examiner la démonstration de la première thèse. Ce que nous dirons de celle-là vaudra pour toutes les autres, de l'aveu de Kart lui-même3; du
empirique nécessaire » : si elle est empirique, elle n'est pas nécessaire ; si elle est nécessaire, elle n'est pas empirique.
4. On peut ajouter que la solution des antinomies est fondée, comme leur démonstration, sur l'idée fallacieuse et ambiguë d'indéfini. En effet, on sait comment Katt résout la première antinomie : si le monde existait en soi et par soi, il serait fini ou infini; pas de milieu (p. 534). Mais s'il n'est que l'ensemble des phénomènes connus par expérience, il n'est ni fini ni infini : il est indéfini, parce qu'il n'est alors donné que dans la synthèse empirique de la série des phénomènes, et n'existe que par elle (p. 533) : or cette âérie est indéfinie. Kart en conclut que le monde ne constitue pas un tout par lui-même et n'a pas de grandeur absolue (p. 549). (Sur ce dernier point, auquel Kant parait attacher une grande importance, il est permis de faire des réserves en faveur de l'antithèse. 11 est certain que, si le monde était fini dans l'espace et dans le temps, il aurait une grandeur absolue : il aurait duré tant de siècles, d'années et de jours, il mesurerait tant de kilomètres et de mètres, hypothèse manifestement ridicule et absurde. Mais si le monde était infini, il n'aurait pas de grandeur absolue, car, comme l'auteur lui-même le dit fort bien {Remarques sur la première thèse, p. 460), affirmer l'infinité d'un quantum, ce n'est pas déterminer sa grandeur absolue, mais seulement son rapport à une grandeur finie quelconque, choisie pour unité. A ce point de vue, la première antithèse a plus de valeur que la thèse contraire : car elle est parfaitement compatible avec la relativité et l'idéalité de l'espace et du temps. Ainsi, d'une part, l'idéalisme transcendental n'obligeait pas Kant à nier l'infinité du monde; et d'autre part, il n'est pas nécessaire pour échapper aux contradictions apparentes de la raison [S^et 7* secl., p. 53i].) Kant résout de même les autres antinomies, en disant que la série des conditions du phénomène donné n'est ni finie ni infinie, mais bien indéfinie, attendu qu'elle n'est pas donnée • en soi •, mais seulement dans la régression empirique (7* sec t., p. 533).
2. Bien que les démonstrations de la deuxième et de la quatrième thèses ne fassent pas expressément appel à l'idée d'infini, elles l'impliquent cependant, comme le prouve le commentaire qu'en donne Kant dans la 5* section. En effet, il formule ainsi la deuxième antithèse : « Toute matière se compose de parties en nombre infini (p. 515) »; et il dit de la quatrième thèse : « Si vous admettez un être absolument nécessaire, vous le placez en un temps infiniment éloigné de tout instant donné (p. 516). - C'est donc bien toujours la réalisation d'une infinité de conditions qui constitue, selon Kast, la pierre d'achoppement des antithèses.
3. « Ce qu'on vient de dire ici de la première idée cosmologique, à savoir de l'absolue totalité de la grandeur dans le phénomène, vaut aussi de toutes les autres. » (1* section, p. 533.)
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reste, c'est celle où l'infini mathématique est le plus directement impliqué.
Pour démontrer que le monde a dû commencer dans le temps, Kant s'appuie sur ce fait que la série des conditions du phénomène présent (c'est-à-dire des phénomènes passés) est nécessairement successive. Or, « l'infinité d'une série consiste justement en ce quelle ne peut jamais être achevée par une synthèse successive1 (p. 454) ». 11 en conclut, avec quelque vraisemblance, qu'une série inûnie écoulée (ou réalisée) est impossible, et par conséquent que le monde a eu un commencement.
Ainsi tout le nœud de la difficulté consiste dans ce fait, que la régression empirique dans la série des conditions d'un conditionné donné est successive, et ne peut donc jamais être achevée; et cela est si vrai, que, pour prouver que le monde a une étendue finie, Kant a été obligé de rendre successive même la synthèse des parties (essentiellement simultanées pourtant) de l'espace, et cela d'une manière pénible et détournée (p. 439, 460) : « Pour penser le monde qui remplit tous les espaces comme un tout, il faudrait regarder la synthèse successive des parties d'un monde infini comme achevée, c'est-à-dire un temps infini comme écoulé dans rénumération de toutes les choses coexistantes, ce qui est impossible (p. 456) ». On voit par quel artifice Kant a dû transformer l'ensemble des choses coexistantes en une série successive , afin qu'un temps infini fût nécessaire pour l'épuiser, et qu'elle ne pût jamais être donnée dans sa totalité.
14. On aperçoit maintenant le défaut de l'argumentation de Kant : il consiste à considérer la synthèse d'une série infinie comme empirique, et par suite comme nécessairement successive (7e sect., p. 528- 529). Or nous avons suffisamment montré que Ton peut effectuer la synthèse, non pas empirique, mais rationnelle, d'une série infinie donnée, qu'une telle synthèse n'est pas nécessairement successive, et que l'on peut penser dans sa totalité une suite infinie de termes, grâce à la loi de formation qui les engendre et les résume tous". En somme, le principe de tous les paralogismes sur lesquels reposent les thèses des antinomies réside dans une conception fausse de la grandeur, que Kant lui-même formule ainsi : « Nous ne pouvons penser la grandeur d'un quantum qui n'est pas donné en dedans de