PRÉFACE VII
Morale et même une Religion. Ce n'est pas l'ébranler que dé constater qu'elle repose sur des notions qu'elle ne peut définir et sur des hypothèses qu'elle ne peut prouver. Or c'est précisément là le domaine de la Critique : son office est de rendre compte des concepts et des principes fondamentaux de la Science, et de rendre raison du succès de leur application à la connaissance de la nature. En résumé, si c'est à la Science d'expliquer l'Univers, c'est à la Philosophie d'expliquer la Science; et si la Philosophie ne réussissait pas à justifier la Science, ce ne serait pas la « banqueroute » de la Science, mais bien celle de la Philosophie.
Ainsi la Philosophie et la Science sont absolument distinctes : elles ont chacune leur domaine et leur rôle propre; et si elles ont été parfois tentées d'empiéter l'une sur l'autre et de se supplanter, elles ne peuvent et ne pourront jamais se remplacer. Mais il ne s'en suit pas qu'elles soient indépendantes Tune de l'autre, et qu'elles puissent impunément se séparer. Tout au contraire, la Philosophie ne peut se passer de la Science, car elle y trouve sa matière indispensable et son aliment naturel. C'est ce que son histoire entière pourrait démontrer : tous les philosophes, depuis Aristote jusques à Kant, ont pris pour objet de leurs spéculations la Science telle qu'elle existait de leur temps, et lui ont emprunté les matériaux de leurs systèmes. Mais jamais le commerce de la Science et de la Philosophie ne fut plus intime et plus fécond que dans cet admirable xviie siècle, où tous les penseurs étaient versés dans les Sciences et nourris de Mathématiques, et où les plus grands métaphysiciens furent l'inventeur de l'Analyse et celui du Calcul infinitésimal, c'est-à-dire les fondateurs de la Science moderne. Leur exemple suffirait à prouver que la Science ne perd rien à s'inspirer de la Métaphysique, et qu'en retour la Philosophie trouve