‹ De l'influence de l'hérédité sur la production de la surexcitation nerveuse, sur les maladies qui en résultent et des moyens de les guérirChapitre 15 sur 25 · ARTICLE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE QUATRIÈME

Surexcitation cérébrale ou intellectuelle.

Les troubles de l'intelligence que nous allons étudier dans cet article, sont souvent le résultat d'une surexcitation directe ; mais ils résultent aussi souvent, peut-être, d'une surexcitation qui a eu ailleurs son siège primitif, et qui s'est propagée à l'organe cérébral par voie d'irradiation sympathique. Nous pourrions par conséquent reproduite la remarque préliminaire faite à l'occasion de la surexcitation convulsive ; mais il nous suffira d'avoir mentionné ce fait , dont la vérité ressortira

( 173 ) d'ailleurs des considérations que vont successivement nous fournir l'hypocondrie et l'aliénation mentale.

§ I. — Hypocondrie.

Depuis que la méthode rigoureuse de l'analyse a dirigé les élucubrations médicales , cette affection s'est trouvée dégagée du chaos dans lequel l'avaient plongée les théories humorales des anciens. Il reste néanmoins encore deux opinions dominantes dans la science : l'une, soutenue par Louyer-Villermay et Broussais , place le siège de l'hypocondrie dans les viscères abdominaux , en l'attribuant , soit à une irritation particulière du système nerveux qui les vivifie, soit à l'inflammation chronique de ces mêmes viscères ; l'autre, professée par Georget , MM. Falret, Leuret, et Dubois (d'Amiens), consiste à regarder le cerveau comme primitivement affecté dans cette maladie.

Selon le dernier de ces écrivains, dont les recherches nous sont plus particulièrement connues , l'hypocondrie dépend d'une prédominance de certaines idées, d'une anomalie de l'intelligence, en d'autres termes; elle présente par conséquent une grande analogie a\ec l'aliénation mentale, dont elle diffère pourtant, parce qu'elle ne conduit pas à la démence. Sa marche doit être partagée en trois périodes bien distinctes.

Dans la première, il n'existe qu'une susceptibilité nerveuse générale, par suite de laquelle les malades s'exagérant toutes leurs sensations, sont conduits à s'occuper constamment de la recherche de leurs maux, et finissent par concentrer leur attention, tantôt et le plus souvent sur les organes digestifs, tantôt sur les organes respiratoires et circulatoires, dans d'autres cas, enfin, sur le cerveau lui-même. Que cette lésion purement intellectuelle soit toujours primitive, instantanée (et, sous ce rapport , nous ne pouvons entièrement partager le sentiment de M. Dubois d'Amiens); qu'elle soit, au contraire , une conséquence de souffrances légères, mais réelles, comme nous sommes convaincu que cela a lieu dans maintes circonstances, toujours est-il qu'il y a plutôt excès que défaut de perfectionnement dans les idées du malade , et que son erreur dominante ne peut tenir à d'autre élément qu'à une excitation exagérée de la sensibilité cérébrale.

Dans la seconde période de l'hypocondrie , les organes sont névrosés, leurs fonctions s'altèrent plus manifestement, et cela par le fait seul de l'attention qui s'est exclusivement concentrée sur eux. C'est alors qu'on observe les symptômes bizarres et multipliés dont nous n'entreprendrons pas de faire rémunération.

Dans la troisième période enfin, les \ iscères qui

( ™ ) n'avaient été jusqu'alors qu'affectés de névroses, s'altèrent dans leur structure , et l'on voit se manifester les désordres fonctionnels qui dévoilent l'existence de phlegmasies ou d'autres altérations chroniques, et le plus souvent incurables dans un ou plusieurs organes de l'économie.

Tel est l'enchaînement que suivent les phénomènes qui caractérisent l'hypocondrie : il nous démontre évidemment que c'est la distinction de la première période qui manque aux descriptions de Louyer-Villermay et Broussais. Cette période une fois admise , et elle l'est généralement aujourd'hui , il n'est pas difficile de concilier des opinions qui paraissent divergentes au premier abord; il n'est même pas tout-à-fait impossible de reconnaître l'hypocondrie des anciens écrivains dans les peintures plus méthodiques tracées par les modernes.

Dans ce rapide aperçu, nous avons pu remarquer que ce n'est pas sans raison que l'hypocondrie doit être placée parmi les affections maladives qui dépendent de la surexcitation nerveuse ; l'énumération des causes de cette névrose viendrait encore confirmer cette manière de voir; mais il nous suffira de dire que les circonstances qui préparent ou déterminent son développement, sont absolument analogues à celles qui ont été signalées pour les maladies qui ont fait jusqu'ici l'objet

( 176 ) de notre examen , et que dès-lors elles nous permettent lie déduire les mêmes conséquences relativement au mode d'influence que peut exercer l'hérédité sur la manifestation de l'hypocondrie.

Il est bien vrai que parmi les hypocondriaques on trouve des individus doués des lempéramens les plus différons : M. Dubois ( d'Amiens ) trouve dans cette circonstance une différence sous le rapport de la prédisposition étiologique , entre l'hypocondrie et l'hystérie , qui doit être plus fréquemment héréditaire, puisqu'elle n'est, comme nous l'avons dit déjà, que l'exagération de la constitution nerveuse et sanguine ; mais il ne nie pas pour cela que la prédisposition à la première de ces affections ne puisse se transmettre par voie d'hérédité. On trouve, au reste, dans les écrits des anciens et des modernes, des opinions et des laits bien propres à ne laisser le moindre doute à cet égard.

Frédéric Hoffmann admet que de toutes les causes de l'hypocondrie , l'hérédité est celle qui demande la plus grande attention. Nous citerons textuellement et en entier le passage qui consacre cette opinion, dans la crainte (\\n\ atténuer la valeur en le traduisant ou en le scindant. « InU'f eas (causas), précipita debetur animadversio hœmlitariœ disposition/' , quœcmsistit m eâpartkvm neruosarum maamnè intestinorum , per nativitatem pwpar

( 177 ) fjatà constitutione debiliore , quâ Ma ad suscipiendos motus irregulares existunt facillima.... hœc proclivitas parentum vitio ad liberos protracta , pmmum plennnque sicuti plurimorum morborum , ita prœserftm passionum hypochondriacarum , prœbet fundamentum. Sic parentes hypochondriaci taies générant liberos; a.tque mater quœ gestationis tempore hystericis tnotibus cruciata fuit, aut gravioribus animi pathematibus induisit; parit infantes qui, œtate provectiores ex levissimâ causa, in flatulentas ac hypochondriacas delabuntur passiones » (1). Voici quelques faits cités par l'auteur à l'appui de son opinion.

Un personnage très-illustre , âgé de quarantedeux ans, d'un tempérament sanguin, d'un caractère gai et sensible , passa les premières années de sa vie au milieu des distractions procurées par de fréquens voyages, et jouit d'une santé parfaite. Mais, plus tard, il fut affecté d'hypocondrie, dont il ne fut jamais complètement délivré, et qui était caractérisée par des flatuosités, des spasmes, une douleur violente au côté gauche du cou, une stupeur paralytique (stupore paralytodeo), des troubles dans la vue, des renvois incommodes, etc. Sa mère avait éprouvé les mêmes dérangemens, qui avaient beaucoup nui à sa santé (2).

(1) Loco cit., cap. 6, pag. 68.

(2) Ibid., obs.'7, pag. 77.

Une dame de quarante-huit ans, d'un tempérament sanguin, d'une constitution robuste, née d'une mère hypocondriaque, était sujette à un flux hémorrhoïdal dont la diminution et la suppression occasionées par des malheurs et des chagrins , furent d'abord suivies de douleurs arthritiques, et plus tard d'une hypocondrie qui sévit par des symptômes atroces, etc. (1).

Un jeune homme de vingt-sept ans, d'un tempérament sanguin mélancolique, né de parens mélancoliques et d'un père manifestement maniaque, fut affecté dans sa jeunesse d'une variole qui se compliqua de convulsions. Après s'être adonné à la masturbation, il éprouva, à l'âge de vingtquatre ans, les premières atteintes d'une mélancolie hypocondriaque, qui se faisait remarquer par des spasmes et des resserremens de l'arrièrebouche, etc. (2).

Louycr-Villermay rapporte également deux observations qui sont propres à démontrer l'influence que l'hérédité exerce sur la production de l'hypocondrie (3). Nous rappellerons enfin le passage de Raulin déjà cité (voir pag. 07 ), ainsi que l'histoire de ce savant hypocondriaque dont nous

(1) Loco cit., obs. Il, pag. 80.

(2) lbid., obs. 12.

(5) Ouvrage cité, tom. I, pag. 226 ; tom. 2, pag. 165.

( 179 ) avons déjà fait mention ( voir pag. 133), et dans laquelle les circonstances relatives à l'influence héréditaire sont des plus manifestes.

A ces élémens de démonstration nous pouvons joindre deux faits particuliers qui nous paraissent également concluans.

XXII.'Fai^—M. ***, ancien officier d'infanterie, âgé de cinquante-deux ans, a été sujet dans sa jeunesse, ainsi que nous lavons dit déjà (voir pag. 113), à des coliques nerveuses vives et fréquentes; de bonne heure aussi, il a présenté dans son caractère des dispositions mélancoliques, qui se sont changées en une véritable hypocondrie à la suite dune blessure grave qu'il reçut à la jambe Toutes les fois que la cicatrice de cette blessure devient douloureuse par l'influence de la température humide ou par toute autre cause, il se manifeste chez M. *** un état nerveux difficile à décrire, qui simule successivement plusieurs maladies, enraie les fonctions les plus importantes, et à la production duquel l'imagination du malade a la plus grande part, ainsi qu'a pu s'en convaincre maintes fois M. le docteur G***, praticien vieilli dans l'expérience, et à l'obligeance duquel nous devons la plupart des renseignemens relatifs à ce fait.

Ayant quitté sa ville natale pour habiter un cheflieu de département, M. **+, d'après Je conseil de

( 180 ) son médecin, dut se distraire par des occupations qui apportèrent du calme dans son esprit, mais qui ne le mirent pas complètement à l'abri de ses crises nerveuses. Ce fut pendant la durée d'une de ces crises que M. le docteur G*** fut mande auprès du malade, dont il avait conservé toute la confiance. Il arriva au moment où, dans une consultation à laquelle assistaient des praticiens recommandables , on venait de porter le pronostic le plus fâcheux. M. G*** ne put partager l'avis de ses confrères, et, comptant sur ce que l'expérience lui avait appris dans d'autres circonstances semblables, il voulut rester seul avec M. ***, pendant l'intervalle qui devait séparer une nouvelle consultation fixée au lendemain. Durant cette entrevue, les épanchemens de l'amitié, des larmes abondantes modifièrent d'abord l'état de M. ***. Dans sa conversation, qui se prolongea fort avant dans la nuit le médecin sut tellement dominer limagination'du malade, que bientôt celui-ci ne conservait plus que le souvenir de ses souffrances. Enfin , le lendemain, ML *** F* monter en voiture et même se promener à pied pondant une partie de la matinée. M. G***, en le quittant la veille, lui avait manifesté le désir qu'il l'accompagnât dans une visite qu'il avait à faire à un établissement duuhte publique,, et loi avait donné l'assurance formelle que son état le lui permettrait

( 181 ) Devenu depuis près de trois ans le médecin ordinaire de M. *** , nous avons de fréquentes occasions de nous convaincre que, sous plusieurs rapports , son état maladif doit être rattaché à l'hypocondrie. Ce n'est plus toutefois , comme par le passé , la blessure de la jambe qui devient le point de départ de la surexcitation cérébrale, mais bien, le plus souvent , un état spasmodique de l'estomac et des intestins , qui entraîne à sa suite l'inappétence , la dyspepsie , des souffrances inexprimables ; inspire au malade des préoccupations constantes , fait naître et entretient l'idée dominante que les viscères digestifs, complètement sains d'ailleurs et exerçant régulièrement leurs fonctions dans 1 intervalle des crises, vont devenir, s'ils ne le sont déjà , le siège d'une altération profonde dont un principe goutteux supposé ne peut manquer de décider le développement. Il est bien vrai que les grandes souffrances de M. *** ne se manifestent guère qu'aux approches de la saison froide, et qu'elles sont parfois précédées ou suivies de douleurs vagues dans les membres; il est vrai aussi qu'une consultation d'un célèbre professeur de Montpellier, et quelques autres circonstances , nont pas peu contribué à accréditer dans l'esprit du malade l'idée de ce vice goutteux, dont l'existence n'est rien moins que démontrée. Lorsque le spasme se déplut v et vient se fixer à la tète, c'est alors une

apoplexie, un ramollissement de la pulpe cérébrale que le malade redoute. Lorsque ce même élément morbide affecte particulièrement les fosses

nasales, il se manifeste assez ordinairement un coryza, avec rougeur et tuméfaction du nez, et dans cette circonstance c'est un affreux cancer dont M. *** entrevoit le développement. Enfin , lorsqu'une éruption quelconque se manifeste sur la peau , elle est acceptée , avec juste «raison peutêtre , comme un phénomène critique , comme le résultat d'un effort éliminateur ; et cependant une desquammation légère est quelquefois envisagée comme le prélude d'une dartre rongeante. Nous ajouterons à ces détails abrégés , que M. *** a longtemps recherché avec avidité la lecture des ouvrages de médecine.

Le père et la mère de M. *** n'ont jamais eu des maladies nerveuses , mais ils ont présenté à un degré très-marque l'idiosyncrasie qui y prédispose. Un de ses frères est hypocondriaque: sa sœur est restée long-temps dans un état voisin de l'aliénation mentale, et est morte hémiplégique. Ajoutons enfin à ces documens, bien propres à faire ressortir l'influence de l'hérédité sur la production de sa maladie, que M. *** a perdu deux enfans et un petit-fils qui ont succombé à des affections convulsives.

Si, comme nous linons indiqué ailleurs, l«'s

( 183 ) exemples de surexcitation nerveuse se rencontrent rarement chez les habitons des campagnes , ceux que Ton peut observer dans de semblables conditions doivent nécessairement être plus démonstratifs, et c'est pour cette raison que nous mentionnerons ici le suivant.

XXIIIe Fait. — Pendant les années 1836 et 1837 , nous avons été plusieurs fois appelé auprès d'un cultivateur riche, mais sans instruction, d'un caractère vif et pétulant, ayant dans ses manières une bizarrerie remarquable. Il se plaignait de douleurs vagues dont il rapportait le plus sou- \ent le siège au bas-ventre, dans lequel, à son dire, il éprouvait les sensations les plus étranges. Tout indiquait cependant qu'il n'existait de dérangement que dans l'imagination de cet individu, qui, long-temps avant l'époque dont nous parlons, avait d'ailleurs été considéré comme hypocondriaque par un médecin plein de savoir et d'expérience.

Après avoir épuisé les conseils de plusieurs praticiens, ce malade se décida à se rendre à la fête d'un certain saint qui eut jadis dans nos contrées une célébrité analogue à celle de la sainte Nymphna dont parle Esquirol dans sa Notice sur le sillage de Gheel. Il assista, non aux grandes pratiques d'exorcisme, qui sont tombées en désuétude, mais aux cérémonies religieuses célébrées

annuellement pour la guérison des épileptiques

des idiots, des maniaques, etc., et rentra dans ses foyers à peu près guéri. Nous l'avons revu souvent depuis lors , et il nous a assuré que ses boyaux n'étaient plus brûlés, qu'il ne ressentait de son échauffement que des atteintes légères et rares qui lui permettront d'attendre la saison des eaux thermales, où il a le projet de se rendre depuis trois ans , dans l'espoir d'une guérison complète.

Les renseignemens que nous avons pu nous procurer sur les parens de cet hypocondriaque, sont complètement négatifs sous le rapport de l'hérédité, et il y a tout lieu de présumer qu'un accroissement de bien-être et ses conséquences ont été les seules causes d'une affection déjà fort ancienne. Mais une circonstance bien remarquable, c'est que les dispositions signalées chez cet individu existent également chez son fils unique. Nous lui avons donné des soins dans plusieurs maladies peu graves , et à la facilité avec laquelle le subdélirium s'emparait de lui en l'absence de toute lésion cérébrale, à ses craintes exagérées, qu'il exprimait en termes plus convenables que son père, parce qu'il a reçu une certaine instruction , il était aisé de reconnaître une disposition prononcée à la surexcitation nerveuse et une tendance manifeste à l'hypocondrie.

( **5 ) § II. — Aliénation mentale.

La folie , envisagée d'une manière générale, présente des variétés et des nuances si nombreuses, que, dans l'impossibilité de les passer en revue, nous nous bornerons, en résumant quelques circonstances de son histoire, à démontrer qu'elle est manifestement liée à la surexcitation nerveuse, et que, par suite, l'hérédité peut exercer et exerce réellement un influence sur sa production.

Si nous jetons un coup d'ceil sur l'ensemble des causes qui peuvent priver l'homme de sa raison, nous voyons d'abord qu'elles sont physiques ou morales, et que ces dernières sont incomparablement plus fréquentes. Nous voyons, en second lieu, que, si ces deux ordres de causes se réunissent souvent pour produire le même résultat, ce n'est pas constamment le cerveau qui en reçoit les premières atteintes, et quelles vont retentir, dans bien des cas, sur les divers organes qui, en raison du grand nombre de nerfs qu'ils reçoivent , peuvent être considérés comme des centres et des foyers de sensibilité d'où la stimulation s'irradie vers l'encéphale. Enfin, il nous est facile de nous convaincre que, dans bien des circonstances , l'action des causes efficientes a été si légère, qu'il est bien permis de penser qu'elle aurait été nulle sans une dispo-

( i86 ) sition organique préexistante qui suffît souvent à

clic seule pour déranger l'intelligence.

Quoique, dans certains cas, les désordres qui constituent l'aliénation mentale tiennent à la perception faible cl incomplète des impressions, et, pai

suite, à l'impossibilité dans laquelle se trouvent les aliénés , de fixer leur attention , de saisir les rapports des objets; il suffit d'être témoin d'un accès de folie ou de lire avec attention une observation qui en relate exactement les phénomènes , pour être assuré que bien plus fréquemment la perversion des facultés intellectuelles est une conséquence de l'exaltation de la sensibilité , de la surexcitation directe ou sympathique de l'organe cérébral. N'en trouvons-nous pas d'ailleurs une preuve suffisante dans cette versatilité d'affections, cette mobilité d'idées , cette exhubéranec de pensées qui donnent lieu à un délire fugace, et se reproduisant sans cesse; dans cette énergie de l'attention exclusivement arrêtée sur un seul objet , dans ces passions impétueuses qui ne cèdent devant aucun obstacle , dans cette agitation et celte insomnie presque habituelles, dans ces céphalalgies si fréquentes et souvent si atroces , dans celte exaltation de la puissance vitale et cet accroissement des forces musculaires, toutes circonstances qui se rencontrent isolées ou réunies dans les diverses formes de l'aliénation mentale? S il était nécessaire de produire

( 18V ) d'autres preuves à l'appui de cette assertion, nous poumons aisément les accumuler en empruntant quelques passages de ces descriptions si frappantes, si philosophiques, des divers genres de folies admis par Esquirol. Nous en trouverions dans la monomanie, puisqu'elle est caractérisée par un délire roulant sur un seul objet ou sur un petit nombre d'objets , avec excitation et prédominance d'une passion gaie et expansive ; nous en trouverions dans la manie, dont le délire s'étend sur toutes sortes d'objets et s'accompagne d'excitation ; nous en trouverions aussi dans la démence, puisqu'elle n'est le plus souvent que le terme auquel viennent aboutir les autres genres d aliénation, et dont, pour cette raison, l'examen ne devra être fait que dans la section su. vante. Mais nous nous arrêterons particulièrement à la lypémanie ou mélancolie , qui semblerait au premier abord ne pas devoir saccompagner des phénomènes de la surexcitation; car elle a pour caractère un délire partiel avec prédominance dune passion triste et dépressive. «Tantôt, dit le profond écrivain dont la science » déplorera long-temps la perte, les lypémaniaques )> sont d'une susceptibilité très-irritable et d'une » mobilité extrême. Tout fait sur eux une impres- » sion très-vive ; la plus légère cause produit les » plus douloureux effets.... Le froid, le chaud, la » pluie , le vent , les font frissonner de douleur et

» d'effroi ; le bruit les saisit et les fait frémir ; le » silence les fait tressaillir et les épouvante.... Tout » est forcé, tout est exagéré dans leur manière de » sentir, de penser et d'agir.... Tantôt la sensibilité » concentrée sur un seul objet semble avoir aban- )> donné tous les organes ; le corps est impassible » à toute impression, tandis que l'esprit ne s'exerce » plus que sur un sujet unique qui absorbe toute » l'attention et suspend l'exercice de toutes îes fonc- » tions intellectuelles. L'immobilité du corps, la )) fixité des traits de la face, le silence obstiné, » trahissent la contention douloureuse de l'intelli- » gence et des affections, etc. » (1).

En voilà bien assez pour faire reconnaître les nombreux points de contact qui existent sous le rapport de la nature et de la causalité surtout , entre les affections précédemment étudiées et l'aliénation mentale; et cette analogie nous permet d'apprécier dans le même sens la part d'influence que peut exercer l'hérédité sur la production de celte dernière ; elle consiste évidemment dans la transmission de cette modalité organique qui rend 1 ensemble du système nerveux plus accessible aux impressions physiques et morales. D'où il suit que la surexcitabilité nerveuse peut seule favoriser le développement de la folie , ainsi que le démontrent

(l) Esquirol, des M, il. ment. , tom I . pag. M3-4I4»

d'ailleurs plusieurs observations rapportées par Esquirol. Une autre circonstance bien propre encore à confirmer cette vérité , c'est que Ton voit quelquefois la folie se déclarer chez les enfans avant que leurs parens n'en aient été atteints euxmêmes. M. Foville cite le cas d'un jeune homme dont le frère était aliéné, et qui le devint lui-même à la suite du libertinage et de traitemens mercuriels mal dirigés. Le père et la mère de ces deux individus étaient âgés de soixante à soixante-cinq ans ; ils n'avaient jusque-là présenté aucun signe d'aliénation ; mais dans le cours de la même année, la mère fut affectée d'une profonde mélancolie, et succomba bientôt à une attaque d'apoplexie; le père devint maniaque, et trouva le moyen de se suicider. Après avoir fait remarquer qu'avant la manifestation de la folie chez la mère et chez le père , on ne pouvait pas supçonner de cause héréditaire à celle des enfans, M. Foville ajoute : «Il est vrai- » semblable pourtant que la même prédisposition )> existait chez les parens et les enfans ; elle fut de » bonne heure favorisée chez ceux-ci par des cau- » ses excitantes qui avaient respecté leurs parens » jusqu'à une époque avancée de leur carrière» (1). Au reste , les individus prédisposés à l'aliénation mentale ne se présentent-ils pas, dans la majorité

(I) Dict. de Méd. et de Chir., prat., art. Aliénation mentale.

«1rs cas, avec les attributs de la constitution nerveuse exagérée , avec des manières toutes particulières qui mettent souvent, même les gens du monde , à même de prévoir l'invasion future de la maladie? Nous pourrions en citer quelques exemples ; et ils nous seraient fournis par des personnes qui ont uniquement reçu de leurs parens leur idiosyncrasie nerveuse, tout aussi bien que par d'autres qui ont eu des aliénés dans leur famille.

Il faut en convenir cependant , la prédisposition héréditaire existe à un degré bien plus marqué chez les sujets issus de parens qui ont été atteints d'aliénation mentale. C'est là une vérité si incontestablement acquise à la science , qu'il serait superflu de chercher à la confirmer par les nombreuses observations et par les relevés statistiques consignés dans les écrits spéciaux sur la matière. Nous ne terminerons pas toutefois cet article sans présenter un résumé de quelques faits particuliers.

En recueillant nos souvenirs , et en nous aidant de quelques renseignemens, nous avons pu signaler dix-neuf cas d'aliénation mentale sur une population de trois mille âmes, et dans une période de vingt ans. Nous n'en mentionnerons ici que dix, parce que nous les avons plus ou moins long-temps observés nous-même, ou que les renseignemens qui leur sont relatifs présentent plus d'exactitude.

XXIV.<-XXXIILe Fait. — Ces dix cas d'aliénation ont pour sujets six hommes et quatre femmes, dont deux n'étaient pas mariés. Six étaient affectés de manie avec des paroxysmes de fureur plus ou moins rapprochés (cinq hommes, une femme); deux étaient mélancoliques (un homme, une femme); deux autres enfin (femmes), étaient affectés de monomanie qui présentait chez l'un deux (demoiselle âgée) la prédominance du délire religieux et erotique, dont les accès alternaient et se confondaient même assez souvent.

Quatre de ces individus étaient nés d'un père ou dune mère aliénée; tous avaient des ascendans aliénés, plus souvent du côté paternel que du côté maternel, un seul excepté (jeune homme maniaque guéri ). Ils sont morts dans un état de démence ou d'aliénation , et quatre d'entre eux se sont suicidés (deux femmes, deux hommes; trois maniaques, un mélancolique); trois en se précipitant d'un lieu élevé; le quatrième (fille mélancolique), en se jetant dans une rivière (1).

(1) Nous croyons convenable de compléter les détails dans lesquels nons sommes entré, en reproduisant une note contenant de précieux documens sur la folie héréditaire, et communiquée, il y a quelques mois, à l'Académie de Médecine par iVl. Baillargcr. Ce médecin a cherché à résoudre, à l'aide delà statistique, les questions suivantes :

1.° La folie de la mère, toutes choses égales d'ailleurs, est-elle plus fréquemment héréditaire que celle du père?

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