ARTICLE CINQUIÈME
Surexcitation m ralgique.
Dans les notions physiologiques sommairement exposées au commencement de ce travail , il a été
2.° Dans les cas de folie héréditaire , la maladie de la mère se transmet-elle à un plus grand nombre d'enfans que celle du père?
3.° La folie se transmet-elle plus souvent de la mère aux filles et du père aux garçons?
Toutes ces propositions ont été résolues par l'affirmative. M. Baillarger a constaté que sur 453 aliénés, 27 I tenaient celte maladie de la mère, 182 seulement la tenaient du père, ce qui fait une différence d'un tiers; que la folie de la mère avait été transmise à plusieurs enfans dans plus du quart des cas, tandis que celle du père lavait été à peine dans un sixième ; enfin , que la folie transmise par la mère portait principalement sur les filles , tandis que celle qui venait du père atteignait surtout les garçons.
M. Baillarger a tiré de son travail les conclusions suivantes :
1.° La folie de la mère, sous le rapport de l'hérédité, est plus grave que celle du père, non-seulement parce qu'elle est plus fréquemment héréditaire, mais encore parce qu'elle se transmet à un plus grand nombre d'enfans;
2.° La transmission de la folie de la mère est plus à craindre pour les filles que pour les garçons ; celle du père , au contraire , plus à craindre pour les garçons que pour les filles ;
3.° La transmission de la folie de la mère n'est guère plus à craindre pour les garçons que celle du père; elle est, au contraire, deux fois plus à redouter pour les filles.
Un fait bien remarquable, consigné dans la thèse déjà citée plusieurs fois de M. Piorry , vient si évidemment confirmer les
( 193 ) établi que les cordons nerveux possèdent une vie indépendante de leurs centres. Ce fait, mis hors de doute par l'expérimentation , suffit pour admettre à priori , que l'aptitude à la surexcitation peut se concentrer sur une division quelconque de l'appareil nerveux, et se manifester par une douleur dont les caractères particuliers constituent des affections maladives distinctes de toute autre, et connues sous la dénomination générique de névralgies. L'observation journalière démontre que les cau-
résnltats constatés par M, Baillarger et ceux que nos études nous ont fournis à nous-ruême sur l'origine de l'hérédité de la surexcitation nerveuse considérée d'une manière générale ( voir Résumé et Conclusions), que, par ce double motif, nous cédons au désir de le reproduire ici.
De deux frères et une sœur de la même famille, l'un se livra à l'ivresse et périt dans une rue; l'autre, dans un état de santé prospère , mais entouré de chagrins domestiques, refusa obstinément tonte nourriture , et périt un mois et demi après, dans un état de complète anémie. La sœur était remplie de manies, et l'on trouva, lors de sa succession , une foule de petits paquets de choses inutiles dans ses armoires. Le fils de cette sœur périt épileplique et aliéné; sa fille perdit la raison dans une couche: depuis, elle est devenue hypocondriaque au suprême degré, et manqua se faire mourir de faim. Le fils aîné de cette dame, qui lui ressemblait, est mort à l'âge de huit ans d'une fièvre cérébrale; un autre enfant avait succombé auparavant à la même affection, et un troisième enfant ne voulut pas prendre le sein et périt. II n'y a qu'une fille qui ressemble entièrement à son père , du côté du moral , qui ait échappé à cette funeste influence de l'hérédité maternelle.
( 194 ) scs des névralgies doivent être rapportées à trois catégories, selon quelles agissent sur les centres, sur les épanouissemens ou sur les cordons ner\ eux. Ces dernières sont le plus ordinairement des causes physiques ou mécaniques, dont l'action, portée directement sur les cordons ou sur les filets nerveux, a pour effet d'augmenter leur sensibilité dans une portion plus ou moins étendue de leur trajet , et de développer ainsi des ne\ ralgies. Les influences de cette nature peuvent indifféremment produire ce résultat chez tous les individus ; mais il n'en est pas de même pour celles qui vont de primeabord retentir sur l'encéphale ou sur les extrémités nerveuses, puisque le plus souvent un accroissement inné ou acquis de la faculté de sentir, est la seule condition de leur action. Est-il possible de concevoir autrement les effets produits par les travaux intellectuels, les affections morales , les \ariations atmosphériques, etc.? et ne voit-on pas dans ces diverses circonstances les névralgies éclater de préférence chez les sujets doués dune constitution nerveuse, tandis que d'autres en sont complètement exempts, bien qu'ils aient été soumis aux mêmes influences? Au reste, la fréquence des douleurs névralgiques chez les individus sujets aux affections précédemment étudiées , et notamment chez les hystériques et tes hypocondriaques', vient à l'appui de cette interprétation étiologîque.
Nos recherches dans les écrits des anciens ne nous ont fourni que le fait suivant à l'appui de l'hérédité des névralgies. Une fille de treize ans, non encore réglée, fut affectée dune violente hémicrânie compliquée de spasmes et de mouvemens convulsifs variés , et qiù se termina plus tard par im abcès dans l'oreille gauche. La mère était très-sujette à la céphalalgie et aux douleurs arthritiques (1). Les documens que Ton trouve dans les ouvrages modernes sont peu nombreux, et par conséquent peu satisfaisans. M. le docteur Valleix ne cite dans son Traité des Névralgies , récemment publié , que quelques cas isolés pour lesquels l'hérédité a pu être regardée comme cause prédisposante : il est bon de remarquer toutefois que, d'après un relevé emprunté à cet auteur, les névralgies seraient incomparablement plus fréquentes chez les sujets doués d'un tempérament nerveux.
M. Piorry considère la migraine comme pouvant être le résultat d'une disposition héréditaire, et il cite le cas d'un praticien des hôpitaux de Paris, dans la famille duquel , de père en fils , existent des migraines en rapport avec une souffrance nerveuse de l'estomac (2).
Avant de passer à l'exposition des faits particu-
(I) Frcd. Hoffmann , loco cil. , cap. 2 , obs. 8 , pag. 25. (2) Thèse citée, pag. 116.
liers propres à démontrer que les névralgies peuvent être héréditaires comme toutes les affections nerveuses, nous devons faire mention de l'opinion émise par M. le docteur Jolly à l'occasion des névralgies gaslro-iuteslinalcs, dont il a si méthodiquement tracé les caractères. « Il n'est pas douteux , y> dit cet auteur, qu'il ne faille rapporter à une » conformité particulière du système nerveux de » l'estomac, les gastralgies qui se transmettent par » voie d'hérédité dans certaines familles, ainsi que » j'en ai rencontré un assez grand nombre d'exem- » pics dans ma pratique » (1).
XXXIV: Fait. — M. A. L*** (voir II.e fait) a éprouvé depuis onze jusqu'à vingt ans, et à des époques très-rapprochées , des douleurs atroces dans l'œil gauche : elles survenaient tout-à-coup , sans rougeur, sans inflammation et sans altération de la vue; elles disparaissaient insensiblement après avoir résisté à une foule do moyens. Tous les médecins consultés ont considéré cette souffrance comme névralgique.
La disposition à cette affection persiste encore, puisque dans l'espace de six ans nous lavons observée trois fois, une fois continue et deux fois intermittente. Mais elle ne se reproduit pas aussi
(I) Dict, de Méd, et de Chir. , prat. , tom. 9, pag. 51.
( »* ) fréquemment qu'à l'âge indiqué; elle n:a pas eu un siège aussi limité , et a présenté plus nettement les caractères de la névralgie sus-orbitaire.
XXXV* Fait. — M.me *** (voir III.e fait) est sujette à la migraine ; elle a éprouvé il y a quelques années une névralgie fixée au sein gauche. Nous lui avons donné des soins à deux reprises différentes, pour une névralgie temporale.
XXXVIe Fait. — M.me *** (voir VII.e fait) a éprouvé fréquemment des douleurs névralgiques. Dans l'espace de cinq ans, nous lavons vue affectée d'une névralgie faciale intermittente, et une autre fois d'une otalgie à type rémillent quotidien, Ces affections ne cédèrent qu'aux antipériodiques combinés avec les antispasmodiques.
XXXVII.6 Fait. — Nous avons eu plusieurs fois occasion de donner des soins à une petite demoiselle , aujourd'hui âgée de onze ans , et qui était affectée d'une fièvre intermittente tierce ou quarte. Chaque paroxysme débutait par des douleurs violentes qui avaient leur siège dans les mollets et les genoux : ces douleurs, presque intolérables pendant le stade de froid, persistaient avec moins d'intensité pendant le stade de chaleur, avec cette particularité , que la peau des parties qui en étaient
( 198 ) le siège présentait au toucher une température bien inférieure à celle du reste du corps.
La mère de cet enfant nous a offert des phénomènes absolument identiques pendant la durée dune fièvre bilieuse qui , continue d'abord et accompagnée d'un délire sympathique assez inquiétant , affecta après quelques jours une marche paroxystique régulière. Cette dame est, comme sa mère , douée d une constitution nerveuse sanguine.
Pour compléter ce fait, nous ajouterons que jusqu'à ce qu'une éducation bien dirigée a pu modifier heureusement son caractère, la jeune personne dont il est question a été sujette à des vivacités et des emportemens suscités par la plus légère contrariété , et qui étaient suivis quelquefois de menaces de suffocation. Son aïeul paternel était irascible à l'excès , et son aïeule du même côté est la mère de la personne qui va faire le sujet de l'observation suivante.
XXXVIIIe Fait. — M.me *** , âgée de trentequatre ans, très-sensible et impressionnable, sujette aux souffrances désignées dans le monde sous le nom de maux de nerfs , a éprouvé plusieurs névralgies, et entre autres un tic douloureux de la faee, dont elle fut affectée à fàge de \ ingt-trois ans, et qui, après avoir persisté [tendant près de trois mois avec quelques interx ailes de rémission , ne
( 199 ) cëda déiinitivemcnt qu'à l'usage long-temps continué des pilules de Méglin.
La mère de M.me ***, clouée d'une exquise sensibilité morale, ayant dans ses manières une vivacité remarquable, est très-sujette aux palpitations, à la migraine et à la gastralgie. Ces affections , et surtout la dernière , sont assez fréquemment produites par la contrainte qu'imposent certains usages sociaux : la vacuité de l'estomac , occasionée par un retard dans les heures des repas; une visite trop prolongée, une conversation ennuyeuse, etc.
XXXIX* Fait. — M.lle T***, âgée de dix-neuf ans , a été sujette dès son très-jeune âge à des douleurs névralgiques erratiques qui sillonnaient tantôt les jambes , tantôt les bras, et qui saccompagnaient d'un abaissement notable de la température dans les parties qui en devenaient le siège. Aujourd'hui cette névralgie se fixe de préférence sur le nerf intercostal de l'un et de l'autre côté, et sa tendance à se reproduire semble avoir été diminuée sous l'influence des eaux thernales de Luckon ; ce qui semblerait indiquer qu'elle est de nature rhumatismale.
Cette jeune personne , qui a aussi éprouvé quelques hémicrânies , est la sœur de celle dont l'histoire a été rapportée au paragraphe consacré à la danse de Saint-Guy. C'est évidemment de sa mère
qu'elle tient cette disposition aux douleurs névralgiques. ( Voir XVI.C fait. )
XL.e Fait. — M.Uc S*** , âgée de dix-neuf ans , d'une petite stature , dune constitution délicate , d'un caractère mobile et impressionnable , est trèssensible à la douleur physique. Elle a été nourrie par sa mère , et a eu quelques légères attaques de vers. En 1833 , elle fut affectée d'une scarlatine bénigne , pendant la durée de laquelle nous pûmes observer une agitation continuelle , du délire, et même quelques mouvemens convulsifs , quoique la fièvre et la céphalalgie fussent modérées.
Cette demoiselle est sujette à une gastralgie qui se reproduit souvent sans cause appréciable , et qui se calme assez ordinairement par l'ingestion des alimens ou par l'usage de quelques légers antispasmodiques. Celte affection s'est montrée bien plus violente et plus tenace dans le mois de Mars 1840. Les douleurs gastralgiques qui se déclarèrent dans les intervalles d'une lièvre intermittente tierce , arrachaient des cris à la jeune malade. 11 n'y avait pas lieu de les attribuer au sulfate de quinine , puisqu'elles avaient existé même avec plus dïntensile avant son administration. Au reste, elles ne tardèrent pas à s'amoindrir et à disparaître sous lmlluence lWuuï médieation appropriée,
M ne £*** is) |a gjje ul)i(jlH> {\\\nv dame chez
( 201 ) laquelle la prédominance héréditaire du système nerveux ne peut être mise en doute, et dont l'observation a été déjà rapportée. (Voir XXI. e fait.)
XLI.e Fait. — M.lle M*** , âgée de vingt-deux ans , d'un tempérament lymphatique nerveux , née d'une mère très-sujette à la migraine, et à laquelle nous avons donné plusieurs fois nos soins pour une névralgie temporo-maxillaire , éprouve ellemême assez fréquemment des céphalalgies et des crampes d'estomac. Dans le mois d'Avril 1840, M.lle M*** était convalescente d'une fièvre intermittente dont elle était affectée depuis trois mois, lorsqu'elle commença à ressentir des douleurs vives et déchirantes dans l'estomac. Ces douleurs se manifestaient principalement dans la matinée , et avant le premier repas, diminuaient par la pression, et étaient accompagnées d'anhélation, ainsi que dune sorte de frémissement incommode à la région épigastrique. Cette affection, qui avait tous les caractères de la gastralgie , ne s'est dissipée qu'après vingt jours d'un traitement dont les bains prolongés, les antispasmodiques et les caïmans formèrent la base.
XLH.e Fait. — M. B*** , qui nous a déjà fourni une observation de surexcitation névropathique générale ( voir IX.e fait ) , est en outre sujet à la migraine, et a éprouvé en 1830 une ophlhalmodynie ,
dont un affaiblissement de la \ uo a ete la conséquence. Dans les premiers mois de Tannée 1840, il a été affecté d'une névralgie fémorale manifestée en dehors de toute influence extérieure , et qui , après avoir résisté pendant long-temps à plusieurs moyens curatifs, céda aux préparations de morphine administrées par la méthode endermique.
On peut se convaincre que la prédisposition à la surexcitation nerveuse qui existe chez M. B***, est bien le résultat de L'hérédité 9 en consultant de nouveau l'observation dont il a été précédemment le sujet. (Voir pag. 91. )
XLHLe Fait. — M.me X*** ; indépendamment des phénomènes de surexcitation spasmodique qui ont été signalés chez elle (voir XII. e fait ) ? est trèssujette aux névralgies de la tête et de la lace. Cette affection douloureuse , qui est le plus souvent intermittente , se fixe quelquefois aux reins ou sur les intestins, et alors elle prend plus particulièrement le type continu. Sa reproduction dans un endroit ou dans un autre est si fréquente, que c'est à peine si elle laisse quelques mois de calme parfait. L amélioration que cette clame éprouva pour les désordres dont le cœur a\ail été le siège, ne se lit nullement remarquer pour son affection néwalgiqi'.c , car, peu de temps après que celle amélioration fui constatée, M.""' X*** fut affectée pendant plu-
sieurs jours d'une surdité presque complète à la suite d'une otalgie pour laquelle, il est vrai, on avait instillé, par méprise, une trop grande quantité de laudanum dans l'oreille droite.
XLÎV.e Fait. — Nous avons eu plusieurs fois occasion de donner nos soins ou nos conseils à une sœur aînée de M.me X***, pour des névralgies de la face ou des intestins. Ces affections sont loin cependant de présenter la fréquence et la persistance qui ont été signalées dans le cas précédent.
XLV.e Fait. — M.me Z*** , sœur plus jeune de M.me X***, présentant comme elle et comme sa sœur aînée les attributs de la constitution nerveuse , avec cette particularité , qu'elle est plus expansive et qu'elle a plus de vivacité dans le caractère, fit une fausse couche à la suite d'une impression morale instantanée éprouvée au commencement d'une première grossesse. Environ un an après un premier accouchement heureusement terminé , cette jeune dame commença à ressentir dans les lombes des douleurs presque habituelles, que plusieurs praticiens distingués considérèrent comme névralgiques. Ces douleurs devinrent de plus en plus violentes , et dans les premiers mois de 1840, époque à laquelle la malade fut confiée à nos soins, leur nature névralgkrue ne pouvait
offrir le moindre doute; en effet, elles se reproduisaient chaque jour d'une manière assez régulièrement périodique, et étaient le plus souvent précédées de frissons. D autres phénomènes maladifs, qui ne peuvent être signalés ici d'après la division que nous avons adoptée , s étant manifestés à la suite de ces souffrances , nous renvoyons à la section suivante le complément de cette observation.
Les dames dont il vient d être question dans les trois faits précédons, ont évidemment reçu de leur mère la prédisposition à la surexcitation nerveuse; on pourra s'en convaincre en consultant de nouveau les détails qui ont terminé le fait précédemment fourni par M.me X***. (Voir pag. 108.)