ARTICLE DEUXIÈME
Prophylaxie pendant l'enfance.
Immédiatement après sa naissance , l'enfant doit être garanti , à l'aide de précautions convenables , contre les impressions extérieures qui , agissant d'abord sur la peau , peuvent ensuite déranger l'ensemble de la constitution, et se concentrer particulièrement sur le système nerveux, déjà si naturellement disposé à la surexcitation.
Pendant les premiers jours de la vie , des mouvemens convulsifs peuvent être déterminés par la présence du méconium; aussi quand son évacuation ne se fait pas naturellement, soit parce que Ici liant ne suce pas le premier lait de la mère, soit parce qu'il lui est insuffisant, il faut la provo-
quer par des purgatifs légère , des suppositoire: huileux, etc., et ne pas attendre pour en venir à ces moyens, que les effets de celte cause irritante se soient manifestés. Cette conduite est généralement applicable à tous les cas, mais à plus forte raison doit-elle être suivie comme rationnellement préventive, lorsqu'on a lieu de penser que l'enfant se trouve héréditairement disposé à la surexcitation nerveuse. Dans cette dernière circonstance , et surtout lorsqu'elle était confirmée par l'existence de maladies convulsives chez d'autres enfans de la même famille, Willis ne s'en tenait pas aux laxatifs; il prescrivait des antispasmodiques, des frictions excitantes , et insistait particulièrement sur le cautère à la nuque , qu'il appliquait vers le troisième ou le quatrième jour après la naissance. Il recommandait aussi une application de sangsues au cou , lorsque la face était rouge et qu'il y a\ait des signes de congestion. C'est à laide de ces moyens que ce médecin parvint à préserver plusieurs enfans de convulsions qui avaient déjà enlevé deux ou trois de leurs frères peu de jours après qu'ils étaient venus au monde (1).
Les femmes chez lesquelles la sensibilité et la susceptibilité nerveuses sont très-prononcées, et qui ne savent pas modérer leurs émotions, agiront
(l) Loco cit. , cap. ♦, pag. 36<
( 259 ) prudemment en ne nourrissant pas elles-mêmes leurs enfans. Lorsque, par cette raison ou par toute autre , le nouveau-né doit être privé de l'allaitement maternel , le choix de la nourrice demande une attention particulière. Ainsi , dans le cas précité, Ton se trouverait mal de confier le nourrisson à une femme qui présenterait des dispositions analogues à celles de la mère ; tandis que le lait dune nourrice dont le caractère est doux et tranquille , lui conviendra pour modifier avantageusement l'activité prédominante de son système nerveux. Toutes choses égales , ces conditions se trouvent plus généralement chez les femmes qui vivent loin du tumulte des villes.
La nourrice s'abstiendra avec un soin particulier de donner le sein immédiatement après une vive frayeur, une joie subite et immodérée , un accès de colère ; puisque ces circonstances deviennent ordinairement causes déterminantes d'éclampsie , même chez les enfans qui n'y sont pas héréditairement prédisposés. Mieux vaut alors, s'il n'est pas possible de faire téter une autre femme, avoir recours à une nourriture artificielle jusqu'à ce que le calme soit rétabli. Si la nourrice est en proie à des peines morales dont la cause ne peut être détruite, il est prudent de ne pas lai laisser continuer l'allaitement , et de soustraire le nouveau-né à ces conditions, qui sont pour lui des causes d'au-
( 260 ) tant plus excitantes, qu'elles sont plus constantes et plus vivement ressenties.
Pendant les six premiers mois , la nourriture de reniant doit être presque exclusivement composée de lait; c'est l'aliment qui, par ses propriétés nutritives et par l'élaboration qu'il a déjà subie, s'accommode le mieux aux besoins de l'organisation et à l'extrême irritabilité de l'estomac. Ce n'est guère qu'après cette époque qu'on peut permettre l'usage de la soupe grasse; celui de la viande ne convient qu'après la première année. Le vin pur , le chocolat , les excitans de toute sorte doivent être sévèrement bannis du régime alimentaire de l'enfant. Il faut éviter d'ingérer en trop grande quantité les substances même les plus légères; car on ne perdra pas de vue que dans le très-jeune âge la nature est entièrement occupée de l'accroissement de l'individu, que par conséquent la puissance vitale se trouve concentrée sur les voies digesth es , et qu'un excès de stimulation des nerfs qui les ,\ ivifient, en se propageant au reste du système, devient aisément cause déterminante de mouvemens spasmodiques ou convulsifs.
La menstruation pendant l'allaitement doit-elle être considérée comme une des causes déterminantes de l'éclampsie chez les enfans à la manu Voici ce que l'obsen ation nous a appris à cet et
Indépendamment dos conditions prédisposantes
( 261 ) relatives à L'hérédité dans lesquelles se trouvaient les enfans dont nous avons rapporté les observations (voir XIII.% XIV.e et XV. e fait), la menstruation de leurs mères, qui les allaitaient, avait pu être signalée comme ayant pris une part dans la manifestation de l'affection convulsive. Nous avons également recueilli plus de vingt cas de cette affection, dans lesquels cette cause déterminante avait pu être constatée. S agissait-il d'une simple coïncidence, ou bien dune relation réelle de cause à effet? En considérant que les nourrissons sujets de ces observations étaient tous , à l'exception de trois , allaités par leurs mères, que celles-ci étaient jeunes , nouvellement mariées , primipares , douées dune constitution nerveuse ou sanguine, et que de quelques-unes d'entre elles nous avons obtenu pour renseignement qu'elles se livraient à de fréquens rapprochemens conjugaux, circonstance qui est au moins présumable pour les autres, nous serions assez porté à adopter la dernière manière de voir, qui trouve d'ailleurs des élémens de confirmation dans les considérations suivantes :
L'abondance du flux mensuel chez les personnes nerveuses , irritables , est un fait généralement admis. On sait également qu'aux approches de chaque époque périodique , pendant sa durée et même quelques jours après sa cessation , les femmes sont généralement plus excitables , et que
( 262 ) cette particularité se remarque surtout chez celles dont l'appareil nerveux est doué d'une activité prédominante: D'après Les importantes recherches récemment publiées par M. Raciborski, cette surexcitabilité générale qui précède et accompagne chaque époque cataméniale , est le résultat d'un travail particulier dont les ovaires sont le siège , et qui a pour but le détachement d'un ovule parvenu à sa maturité; la menstruation est la conséquence nécessaire de l'hyperhémie qui accompagne ce travail. Les nourrices ne sauraient échapper complètement aux conditions dans lesquelles se trouvent les femmes en dehors de l'allaitement , et si la surexcitabilité nerveuse qui retentit sur l'ensemble de leur organisme à chaque période mensuelle se trouve trop prononcée par le seul l'ait de leur constitution native ou acquise , si elle se trouve entretenue ou accrue même par de nouvelles causes excitantes , et notamment par celles qui résultent des rapprochemens sexuels , on conçoit aisément qu'elle se transmette aux nourrissons , et que l'éclampsie se déclare. Au reste, il ne se passe ici que ce que Ton observe si fréquemment à la suite de certaines impressions morales éprouvées par les nourrices. Nous sommes donc l'onde à penser, d'après les idées de M. Raciborski lui-même, et contrairement à L'opinion émise par cet habile observateur, clans un travail sur le Lait des nour*
( 26S ) rices menstruèes (1), communiqué à l'Académie de Médecine de Paris avant la publication de son important ouvrage (2), que c'est dans une influence purement dynamique que réside, dans des cas semblables, la cause déterminante de leclampsie chez les en fans à la mamelle.
Les effets nuisibles de la menstruation des nourrices semblent avoir été connus des médecins de l'antiquité , dont les écrits renferment souvent de nombreuses vérités pratiques, successivement modifiées et adaptées aux théories régnantes, mais dont les bases fondamentales ont été rarement détruites par l'observation ultérieure. Alexandre de Tralles insiste particulièrement sur 1 epilepsie des enfans, dans le chapitre qu'il a consacré à cette maladie ; et s'il conseille de n'employer aucune médication contre elle , il trace du moins des préceptes hygiéniques dont la plupart auraient encore aujourd'hui une importance réelle. Entre autre choses, il. recommande aux nourrices , pour atténuer
(I) La dernière conclusion de ce travail est ainsi conçue: « En » faisant même la part des influences dynamiques de la mère >. à l'enfant, on s'est généralement exagéré les incouvéniens de » l'allaitement par les nourrices menstruèes , et il ne faudrait » dans aucune circonstance refuser une nourrice par cela seul » qu'elle continuerait à avoir ses règles». (Voir Encyclographie med. , Juin 1843, pag. 276).
(Z) De la Puberté et de l'Age critique chez la femme , etc.
leur lait trop épais, de faire usage de certains végétaux, et il veut qu'ils soient mangés Irais : Na?n sicca > dit-il, dm magis sint acria , plus uteri rasa aperhmt et nimis sanguinis menstruorum vaeuationei incitant qnonihil est delerius.... Quare etiam , ajoutet-il un peu plus loin, Venus nutricis piteris laclentibus est nocentissima , quippè lac indè tenue et fœtidi odoris fiert necesse est » (1). Van-Swieten paraît tenir un certain compte de cette cause morbide , puisqu'il prétend que le trouble éprouvé par les nourrices au moment où leurs règles apparaissent , et par suite la crainte quelles ont d'être renvoyées , sont , bien plutôt que les règles elles-mêmes, les causes des convulsions (2) ; mais il est évident que cette interprétation ne saurait être fondée lorsque les enfans sont nourris par leurs propies mères. Roses pense que les convulsions sont dues dans ces cas à la douleur, aux coliques ou à une exaltation de la sensibilité qui accompagnent l'écoulement des menstrues (3).
En admettant la circonstance étiologique à laquelle nous avons jugé nécessaire de consacrer les développemens qui précèdent (4), les préceptes pro-
(1) Al.Tralliani medici, lib. I2,cap. 15, de Morb. comitiali.
(2) Loco çit.jtom. 4, pag. 597. — Morbi infantum,
(3) Traite des Maladies des enfans. pag. 56.
(i) Dans nos deux premiers manuscrits adressés à I' académie (concours de 1839 cl <lc Itfil ), l'influence de l,i menstruation
( 265 ) phylactiques qui en découlent sont faciles à établir. La nourrice devra s'abstenir des rapprochemens sexuels, ou du moins ne s y livrer qu'avec réserve, afin de ne pas entretenir en elle une excitation
chez les nourrices avait été rapprochée de l'influence héréditaire, et même confondue avec elle. C'était là une erreur qui devait être rectifiée; car, comme nous croyons l'avoir suffisamment établi, l'hérédité n'est que la cause éloignée ou prédisposante de la surexcitation nerveuse, tandis que la circonstance étiologique dont il s'agit, est réellement une cause déterminante. Dans le manuscrit tel qu'il fut adressé au concours de 1843 , et qui est celui que nous livrons à la publicité, nous avions supprimé les détails relatifs à la menstruation pendant l'allaitement, et nous nous étions contenté de mentionner succinctement cette influence pathogénique pour en déduire quelques préceptes prophylactiques. Les faits observés restaient pourtant ; les idées nouvelles » émises sur le mécanisme de la fécondation dans l'espèce humaine, semblaient même leur donner plus de valeur ; aussi les matériaux que nous possédions, accompagnés de rapprochemens physiologiques et de quelques recherches , firent-ils le sujet de considérations que nous avons lues récemment à l'Académie des Sciences de notre ville (séance du l7 Avril I8H).
Dans ces considérations, dont les développemens qui précèdent ont été extraits, nous n'avons pas voulu établir que la menstruation pendant l'allaitement était invariablement et toujours une cause déterminante d'éclampsie; une semblable assertion serait formellement démentie par les faits. Noire intention a été seulement d'appeler l'attention sur une des causes de cette affection, signalée depuis bien des siècles, trop souvent et à tort ignorée , perdue de vue ou niée par les médecins de notre époque, et qui dans certaines conditions nous a paru avoir une influence pathogénique non douteuse.
exagérée qui tôt ou tard ne pourra manquer d'aller retentir sur le nourrisson. Si, malgré cette précaution, le lîux menstruel apparaît, il sera convenable de suspendre l'allaitement pendant sa durée, et s'il se reproduit régulièrement, il sera parfois indiqué de changer de nourrice ou de sevrer l'enfant le plus tôt possible. Il demeure bien entendu que ces recommandations sont surtout importantes lorsque les femmes sont douées d'une constitution nerveuse très-prononcée , comme aussi lorsqu'on a lieu de penser que les enfans se trouvent déjà héréditairement prédisposés à la surexcitation.
L'irritation occasionée par la présence des vers dans le canal digestif étant une des causes les plus ordinaires de reclampsie sympathique, il serait bien à désirer que l'on put entreprendre la médication nécessaire à leur expulsion avant la manifestation de la maladie ; mais la plupart des signes considérés par les auteurs comme pathognomoniques , échappent souvent à l'observation, et dans un bon nombre de cas l'on n'est certain de l'existence des vers qu'alors qu'il en a été rendu avec les selles. Cependant, lorsque l'on peut réunir quelques-uns de ces signes généralement connus , et qu'il serait hors de propos de rappeler ici, lorsque surtout le sommeil est agité et interrompu par des réveils en sursaut, il est prudent de mettre en usage les an- Ihelmintiques , dont l'administration, si elle n'es!
pas réellement utile comme moyen préventif, ne saurait présenter des inconvéniens sérieux.
Quant à la surexcitation qui est la conséquence des douleurs de la dentition , elle ne peut guère être prévenue que par les révulsifs légers, qui, appliqués sur les extrémités inférieures, ont pour effet de détourner la stimulation , tendant à se porter vers le cerveau, et par les collutoires émolliens et caïmans , qui s'adressent directement à la cause. L'incision des gencives est plutôt un moyen curatif qu'un moyen prophylactique; car il est rare que l'on se décide à l'employer avant que les convulsions se soient déclarées. Toutefois, si elles s'annonçaient déjà par quelques prodromes , il serait peut-être convenable d'y avoir recours sans attendre la manifestation des accidens.
La crainte et la frayeur sont les affections que les enfans éprouvent le plus aisément; elles leur seront d'autant plus nuisibles , que l'ensemble de leur système nerveux sera plus disposé à en ressentir les effets ; l'on ne saurait donc assez s'attacher , surtout dans ce dernier cas , à éloigner toutes les circonstances qui peuvent les faire naître. Les petits enfans seront toujours réprimandés avec douceur ; on ne se complaira pas à les épouvanter en leur présentant des objets hideux , en leur racontant des histoires de sorciers et de revenans, ou de toute autre manière, comme on le lait si souvent
( 2G8 ) sous prétexte de les amuser; on les rassurera par tous les moyens possibles pour diminuer l'impression que doi\ eut nécessairement faire sur eux les bruits violens et instantanés , tels que celui des armes à feu , du tonnerre , etc. Une conduite opposée ne pourrait qu'être préjudiciable pour le moment présent , et en augmentant la susceptibilité des jeunes enfans elle leur préparerait pour l'avenir une infinité de maux.
A mesure que l'enfant grandit et que ses forces se développent , il doit être l'objet de nouveaux soins qu'il serait trop long d'énumérer en détail. Il suffira de dire qiùls doivent avoir pour but de diminuer l'excitabilité des voies digeslives dont le système nerveux est essentiellement prédominant, et qu'ils consistent principalement dans l'exercice en plein air, les distractions et les jeux de toute sorte , les lotions et les bains à diverses températures, suivant la saison , moyens qui sont le plus capables de répartir uniformément les forces, et surtout de les concentrer sur les systèmes musculaire et cutané; enfin, dans an régime alimentaire duquel seront proscrites toutes les substances excitantes.
Lorsque, vers l'âge de cinq à sept ans, l'on commence à donner aux enfans les notions élémentaires des connaissances qui sont la base d'une éducation libérale, il faut ne jamais perdre de vue qu'à cette
période de l'existence les fonctions nutritives et l'accroissement physique absorbent tout le travail de la nature , et que l'intelligence se trouve dans un état presque rudimentaire dont elle ne sort que graduellement. Il suit de là qu'en exigeant une contention d'esprit trop fréquente ou trop soutenue, on fait du cerveau un centre d'activité ; on le fait trop vivre, suivant l'expression de Van-Helmont, dans un temps où il devrait rester presque entièrement passif, pour acquérir l'énergie quil doit avoir plus tard. Cette direction, imprimée à leducation intellectuelle, n'est pas seulement toujours vicieuse; elle est encore le plus souvent dangereuse, surtout chez ces enfans qui, nés de parens dont la sensibilité est vive , l'imagination ardente , présentent à leur tour une conception précoce , facile et étendue. Avec de semblables dispositions , favorisées par les exigences d'une vanité et d'un amour propre condamnables , les jeunes sujets brilleront d'un éclat surprenant , ils passeront pour des prodiges, ils captiveront de toutes parts l'admiration; mais ils n'auront acquis cette célébrité factice que par des efforts dont la nature ne les avait pas rendus capables, et qui seront pour l'avenir ui:e source intarissable de maux, s'ils ne sont pas pour le présent la cause de maladies graves ; car ce n'est pas sans raison que quelques auteurs ont considéré le développement précoce des facultés
cérébrales comme un état on quelque sorte maladif; ce n'est pas sans raison non plus, que les gens du monde et même le vulgaire expriment à cet égard des craintes que de funestes événemens viennent trop souvent motiver. Qui ne connaît ce dicton populaire, dont la forme peut varier suivant les pays , mais dont le fond est toujours le môme , et qui a été reproduit par un célèbre poète moderne , dans une de ses plus remarquables productions?
Quand ils ont tant d'esprit, les enfans vivent peu.
(Cas. Delavigne , les Enfans d'Edouard. )
Ainsi donc, sans se conformer strictement aux préceptes tracés par fauteur de X Emile, c'est-àdire, sans laisser l'intelligence dans une complète inaction pendant le jeune âge, il est de la plus haute importance de ne pas l'exercer outre-mesure. Les leçons que l'on donne aux enfans ne doivent pas être trop prolongées ; il en est de même des momens qu'ils consacrent à l'étude ; il vaut mieux les reproduire plus fréquemment dans la journée , en les faisant alterner avec les distractions et les exercices corporels.
C'est une méthode généralement vicieuse, celle qui consiste à exiger que dans un temps donné l'enfant confie à sa mémoire des choses qu'il ne comprend pas le plus souvent, el qu'il ne parvient à retenir qu'à l'aide d'une contention exagérée. On
( 271 ) se trouvera beaucoup mieux de ces entretiens familiers entrepris sous la forme d'une récréation , et dans lesquels on s'attachera à analyser, à décomposer les idées complexes , pour mettre en saillie la série d'idées simples que chacune d'elles renferme. Il importera surtout de parler aux sens, dont le secours est si nécessaire à cet âge , comme le prouvent les goûts si naturels des enfans, qui délaissent un livre froidement didactique, et accueillent avec empressement celui qui est orné de gravures. En procédant de cette manière , on évitera cet encombrement d'impressions et de notions fausses qu'il est si difficile de détruire dans la suite; on facilitera le travail que nécessite la connaissance des idées générales et de leurs élérnens; en un mot , sans surexciter les facultés cérébrales du jeune élève , on les préparera , on les perfectionnera lentement et par degrés, de manière à ce qu'elles puissent suffire aux exercices plus compliqués et plus soutenus auxquels elles seront successivement soumises dans la suite.
Nous avons journellement l'occasion de constater l'efficacité de ces préceptes chez des enfans dont le développement intellectuel a été précoce et remarquable , et qui ont été cités comme doués d'une surexcitabilité nerveuse héréditaire. { Voir IV.e, V.e et VI.e fait.) Ce qu'ils apprennent ils le savent bien, parce qu'ils rapprennent sans efforts , et que leurs
pareils, qui dirigent eux-mêmes leur éducation, sont attentifs à ne pas exiger trop, et s'attachent même à ne pas exiger tout ce que pourrait produire leur intelligence par un tra\ ail plus assidu.
L'éducation de la seconde enfance doit être dirigée d après les principes déjà indiques; c'est-àdire que , tout en exerçant davantage l'organe cérébral, il faut éviter qu'il acquière une prédominance vicieuse, et ne perdre jamais de vue que le temps n'est pas encore venu de faire briller l'homme intellectuel aux dépens de l'homme physique.
C'est le plus ordinairement pendant cette période de la vie qui sépare l'enfance de l'adolescence, que commence à se développer le penchant à l'onanisme ; c'est donc alors , et mieux encore longtemps avant, que les parons et les précepteurs doivent porter toute leur attention à prévenir ce vice funeste, source féconde de tant de maux, qui, bien que caractérisés plus tard par la faiblesse et l'épuisement , n'en ont pas moins eu pour origine les excitations réitérées qui ont réagi sur l'ensemble du système nerveux, en raison de son aptitude plus ou moins marquée à en ressentir les effets , et qui ont fini par lui enlever son activité et son énergie.
L'observation de la plupart des préceptes qui ont été tracés jusqu'ici, convient également pour empêcher l'habitude de la masturbation; nous ajoute-
ions cependant qu'indépendamment de la direction imprimée à l'éducation morale, il faudra surtout compter sur l'exercice musculaire porté jusqu'à la fatigue , après letruel les enfans placés sur des couches qui ne seront ni trop molles ni trop chaudes , s'endormiront presque aussitôt. Il faudra aussi les faire lever immédiatement après leur réveil , car cet état de nonchalance qui lui succède contribue singulièrement à porter l'attention sur les organes génitaux. On s'opposera, autant que cela sera possible , à ce que les enfans fréquentent des camarades plus âgés qu'eux; c'est en effet souvent de celte manière qu'ils sont initiés aux pernicieuses pratiques de l'onanisme. On évitera avec un soin particulier les conversations , les descriptions, ou toute autre circonstance capable d'enflammer l'imagination et de faire naître prématurément des idées relatives au rapprochement des sexes. Enfin , quand on n'a pu être assez heureux pour prévenir l'habitude de la masturbation , il importe de redoubler de précautions et de soins pour la réprimer et la détruire. Les moyens précédemment indiqués et une infinité d'autres conseillés par les auteurs, trouveront ici leur application ; toutefois, l'aveu de cette honteuse manœuvre étant l'effort le plus pénible pour la volonté , il faudra s'attacher à l'arracher par tous les moyens possibles, et cet obstacle une fois vaincu , on est sûr d'avoir
fait un grand pas vers un amendement durable. Nous ne pouvons entrer ici dans les développemens que comporterait cette proposition générale ; mais nous ne terminerons pas sans indiquer au moins que pour obtenir les résultats qu'un semblable moyen met à même d'espérer , l'intervention prudente et éclairée d'un ministre de notre religion offrira toujours des ressources dont l'efficacité ne saurait être douteuse. Il est à peine besoin d'ajouter que cette précaution répressive convient également et mieux encore peut-être dans les deux périodes de l'existence qui suivront celle dont nous nous occupons maintenant.
MTICE TROISIÈME.
Prophylaxie pendant l'adolescence.
Nous avons déjà esquissé les modifications remarquables qui se manifestent dans l'existence morale , avec les changemens physiques qui signalent le développement de la puberté; mais nous sommes obligé de les reproduire ici en partie, car c'est sur elles que repose toute la prophj laxie de la surexcitation nerveuse pendant l'adolescence.
En raison du perfectionnement qu'il a acquis, le cerveau est plus apte à recevoir les impressions, à les comparer cuire elles et à en déduire des conséquences. L'adolescent, désireux dacqué-
( 275 ) rir de nouvelles notions, se met de plus en plus en rapport avec ses semblables et avec la nature entière. Entraîné par l'exaltation de son imagination, qui lui présente sans cesse des objets séduisons ; confiant et sans expérience , vif et pétulant , il enfante des projets vastes et généreux , il s'élance avec ardeur dans la région des chimères, il agit sans réflexion, et se trouve souvent rebuté par les obstacles les plus légers sur lesquels il n'avait même pas compté. Des désirs vagues, un trouble indicible, l'agitent continuellement et lui font rechercher la société des personnes de l'autre sexe , avec un empressement auquel il ne saurait résister , quoiqu'il sache à peine s'en rendre raison. Bientôt il fixe, ou mieux, il pense avoir fixé son choix; il aime avec violence, avec passion, et, ne jugeant que par les sentimens qu'il éprouve, il se flatte toujours d'en faire naître de semblables , et croit sincèrement à la certitude de sa félicité idéale.
Que ces sentimens et les désirs qu'ils suscitent restent renfermés dans de justes bornes , ils seront souvent la source du bonheur; qu'ils soient, au contraire, excessifs, contrariés par des obstacles, bientôt arriveront les désenchantemens, les illusions déçues ; et le jeune homme , sans être désabusé d'un amour dont la seule idée embellissait son existence, ne connaîtra plus de cette passion que ees tournions affreux , qui le conduiront insensible-
( 276 ) ment à la plus profonde mélancolie , à la manie , au désespoir, au suicide; car, que l'on ne s'y trompe pas , il est souvent bien limité , surtout chez les sujets héréditairement prédisposés, l'espace qui sépare ces égaremens de la raison, de celle douce rêverie de l'amc, qui porte l'adolescent à s'isoler, pour mieux occuper sa pensée du sentiment exclusif qu'il éprouve.
Ce que nous venons de dire du jeune homme , s'applique également à la jeune fille pubère, avec cette différence pourtant, qu'exempte par sa position de ces idées de gloire, de ces projets fantastiques qui agitent si souvent le premier, elle présente seulement pendant l'adolescence cette série de phénomènes moraux qui sont le résultat du développement des organes générateurs , et que , moins expansive dans la manifestation de ses sensations , elle les concentre plus ordinairement, par suite de cette timidité et de cette pudeur si naturelles à son sexe.
Si nous ajoutons maintenant à ce rapide aperçu , que chez le jeune homme les jouissances solitaires vers lesquelles il se trouve à la fois entraîné par l'activité de ses organes sexuels et par les écarts de son imagination, les trop fortes contentions d'esprit, l'intempérance, la débauche, etc., peuvent devenir causes déterminantes de l'épilepsie ou de convulsions épileptiformes ; que chez la
( 277 ) jeune fille , la première de ces causes peut avoir le même résultat, et, de plus, déterminer l'invasion de l'hystérie, qui déjà a une si grande tendance à se produire sous l'influence de la moindre cause excitante ; nous aurons le tableau des affections qu'il s'agit de prévenir dans l'adolescence , et nous comprendrons en môme temps que c'est dans l'hygiène et dans une éducation physique et morale bien dirigée qu'il faut aller puiser les moyens qui doivent composer leur traitement prophylactique. Dès la plus haute antiquité, les médecins ont compris l'importance d'une vie active et laborieuse pour prévenir les maladies de l'adolescence. Plutarque rapporte que les enfans dont les parens avaient été épilcpliques ou mélancoliques, étaient soumis à des exercices fatigans, en même temps qu'on éloignait de leur régime les mets épicés et de haut goût, et que c'est de cette manière que les médecins de son temps parvenaient souvent à étouffer le germe de ces maladies. Le même historien cite un exemple bien remarquable de l'efficacité de cette méthode, dans la vie de Jules- César, qui, doué d'une constitution faible et délicate, trouva dans les exercices des camps et les fatigues de la guerre, dans l'usage habituel d'une nourriture légère et dans la continence, les moyens de consolider sa santé et de se préserver des lipothymies, des terreurs nocturnes auxquelles il était
sujet, et même de l'épilepsie, dont il avait éprouve deux attaques, au rapport de Suétonne.
On insistera donc, surtout chez les adolcscens évidemment prédisposés à la surexcitation nerveuse, sur tous les exercices capables de donner de L'activité au système musculaire, tels que ceux de la danse, de l'escrime, de l'équitation , de la natation , etc. Les facultés intellectuelles seront exercées modérément; on éloignera d'eux avec le plus grand soin toutes les occasions qui pourraient diriger les idées vers le but auquel elles tendent si naturellement. Les substances excitantes et notamment les boissons alcooliques seront sévèrement exclues de leur régime ; enfin , en se rappelant ce qu'Horace a dit avec tant de vérité du jeune homme, cereus in vil tu m fîecti , on s'efforcera par tous les moyens possibles de le soustraire à la compagnie qu'il fréquente, si l'on s'aperçoit qu'elle peut lui devenir pernicieuse. Cette conduite ne diminuera pas seulement la prédisposition maladive; elle fera que les sentimens affectifs qui surgissent au moment de la puberté, seront moins impétueux, plus facilement répressibles, et sous ce rapport encore elle constituera une précaution prophylactique bien puissante.
Lorsque cependant on ne s'y sera pas pris assez a temps pour obtenir les résultats dont nous -\enons de parler, ou que la (bagne de L'imagination aura
( 279 ) déjoué tous les efforts ; lorsque déjà le jeune homme éprouve les premières atteintes d'une passion désordonnée ; il sera encore possible d'en prévenir les suites à l'aide des moyens moraux que peuvent fournir les écrits, non-seulement des médecins, mais des philosophes et des poètes qui ont fait du cœur humain l'objet de leurs méditations. Et d'abord, c'est dès le principe qu'il faudra mettre en avant les ressources de cette médecine préventive, d'après ce précepte bien connu d'Ovide :
Dùm licet, et modici tangunt prœcordia motus ,
Si piget in primo limine siste pedem.
Opprime, diirn nova sint subiti mala semina morbi,
Principiis obsta, etc.
(De Remed. amor. , lïb. \.)
On cherchera à distraire l'adolescent par la fréquentation d'amis enjoués, par les spectacles qui excitent l'hilarité , par des conversations étrangères à l'objet de son amour. On trouvera toujours quelque nouveau prétexte pour l'arracher à la solitude, qu'il recherche avec tant de soin, et qui lui est si pernicieuse. Les distractions et l'exercice de la chasse lui seront principalement utiles, pour faire diversion aux pensées qui l'occupent exclusivement. Enfin, on redoutera surtout pour lui
l'oisiveté, suivant cet autre précepte du poète «pie nous venons de citer :
Otia si tollas , periere Cupidinis arcus Contemptœque jacent et sine luce faces.
Tarn Venus otia amat. Finem qui quœris atnoris , Cedit anior rébus : res âge tutus eris. (Ibid.)
Si, malgré tous les moyens, l'on s'aperçoit que l'amour fait journellement de nouveaux progrès , si la possession de l'objet aimé ou l'espoir de celte possession ne peut le satisfaire ou le maintenir dans de justes bornes, c'est alors le cas de frapper de grands coups pour arrêter les progrès d'une passion qui menace de devenir funeste. Il faudra saisir toutes les occasions qui pourront faire remarquer à l'adolescent les défauts de celle qu'il adore; on les lui présentera sous toutes les formes, en faisant chanter celle qui n'a pas de voix , danser celle qui manque de grâce, etc., ainsi que le recommande Ovide. On exagérera même de toutes les manières ces défauts et ces imperfections, en leur opposant les avantages et les qualités d'une autre personne. Ce serait peu cependant , si l'on ne parvenait par cette conduite qu'à inspirer le désir de l'oubli; car, suivant celte pensée de Labrmère, » vouloir oublier un objet, c'est penser à lui; pour » l'oublier il faut penser à d'autres objets »• Ainsi.
( 281 ) l'on s'attachera à faire naître une passion d'une autre nature, celle de la chasse, des voyages, etc.; mais une inclination nouvelle produira toujours, sans contredit, le résultat le plus certain et le plus satisfaisant.
Alterius vires subtrahit aller amor.
(Ibid., lib.l.)
Enfin, l'éloignement, le temps et les progrès de la raison feront souvent ce que n'auront pu faire les précautions indiquées.
C'est d'après les mêmes règles que devront être dirigés les sentimens affectifs des jeunes filles. On s'attachera à gagner leur confiance, et à leur inspirer, par une éducation bien entendue, ces principes de morale et de vertu qui sont toujours des élémens de bonheur. Chez celles qui ont déjà éprouvé des accidens qui dénotent l'extrême irritabilité du système nerveux, on insistera sur la gymnastique et sur tous les exercices propres à donner de la force à la constitution. On évitera avec soin les mauvaises compagnies, les lectures dangereuses, et généralement toutes les circonstances qui peuvent exalter l'imagination, exciter les passions, remplir la tête de chimères. Jamais l'on ne saurait employer trop de prudence, lorsqu'il s'agit de produire la jeune fille dans des réunions mondaines; car, pour nous servir d'une compa-
raison empruntée à une production littéraire de l'époque , dont le titre nous échappe , elles sont souvent pour elle ce que sont pour l'innocent agneau les ronces et les broussailles au milieu desquelles il s'est engagé, et dont il ne se débarrassera qu'après y avoir laissé quelque parcelle de sa toison. Quant aux moyens préventifs qui pourraient être réclamés par rétablissement difficile de la première menstruation , ils ne diffèrent pas de ceux qui composent le traitement curatif de l'hystérie occasionée par cette cause : il serait dès-lors superflu de les mentionner ici.