ARTICLE III
Luxations.
La position et les attitudes exercent, comme chacun le sait, une influence incontestable sur la production des déplacements articulaires accidentels. Sans doute cette influence n'est pas indispensable pour que ces lésions surviennent, et l'on voit, par exemple, des luxations s'opérer à l'occasion de chocs violents , de secousses, de tractions ou de mouvements de torsion imprimés aux membres , par suite desquels les liens articulaires sont rompus et les surfaces violemment écartées l'une de l'autre, sans que la position y soit pour rien. Mais dans un nombre de circonstancesencore plus considérable, dans la plupart des luxations de la hanche et de l'épaule , par exemple, des violences extérieures, qui seules n'auraient pas suffi, peut-être, pour disjoindre les os, y parviennent lorsqu'elles trouvent pour auxiliaire une attitude telle que les surfaces et les leviers osseux se rencontrent sous des angles de plus en plus aigus et de moins en moins favorables à la stabilité de l'articulation.
Il est d'autres cas plus rares où la luxation est en quelque sorte préparée par le relâchement des ligaments survenu sous l'influence de distensions mécaniques, longtemps prolongées ou souvent renouvelées, comme cela se voit sur les pauvres enfants que les bateleurs condamnent, dans des vues de spéculation
coupables ,ù prendre et à garder des altitudes fausses, des positions forcées.
Une fois qu'une luxation s'est produite, une sorte d'équilibre s'établit entre les parties qui eulourent l'articulation blessée, et le membre se place de luimême dans une attitude caractéristique que le malade conserve d'instinct et ne peut ordinairement modifier sans douleur. Ici la position éclaire le diagnostic. Elle y sert encore d'une autre façon dans certaines circonstances où on la* consulte comme un bon signe commémoratif. S'il est en effet constant que telle position déterminée d'un membre est plus favorable à la luxation qu'à la fracture , toutes les fois qu'on aura pu s'assurer que le blessé a pris cette attitude à l'instant de l'accident, ce sera déjà une raison pour soupçonner fortement, sinon pour affirmer, l'existence de la luxation spéciale à laquelle correspond l'attitude en question.
C'est particulièrement dans le traitement des luxations que les chirurgiens ont eu l'occasion d'observer et d'utiliser l'influence de la position. Nous ne rappellerons pas les discussions qui se sont élevées relativement à l'attitude à donner au membre sur lequel on se dispose à opérer les tractions qui forment le premier temps de la réduction. De telles digressions excéderaient les limites que nous nous sommes tracées. Quelques vues générales sur cette partie du sujet conviendraient mieux: or, nous les trouvons exposées dans le Compendium de chirurgie, avec des développements qui nous dispensent d'y rien ajouter.
« La réduction des luxations exige encore plus de lu-
mières et d'adresse que de force ; il importe donc qu'au lieu d'augmenter sans mesure la puissance des moyens de traction le chirurgien s'applique à diminuer les résistances et tâche de les réduire à leur plus simple expression. Les difficultés qui proviennent de la distension des brides ligamenteuses et aponévrotiques restées intactes, et de l'engrènement ou accrochement de certaines saillies osseuses mises accidentellement en rapport peuvent être singulièrement atténuées par la position que l'on fait prentlreau membre au moment de sa réduction , ainsi que par la direction suivant laquelle on fait exécuter l'extension; mais il serait difficile de formuler à cet égard quelque règle générale, parce que les préceptes varient en raison de la disposition différente des parties affectées.
» C'est la résistance opposée à la réduction par les masses charnues qui a plus particulièrement et de tout temps attiré l'attention des praticiens, et c'est à amoindrir cet obstacle qu'ils se sont surtout appliqués ; dans presque tous les travaux qui ont pour objet les luxations, ce point de vue domine, et de là dérivent la plupart des indications et des règles générales du traitement.
» A la suite des luxations, il y a toujours, comme on sait, un certain nombre de muscles qui se trouvent allongés et distendus, et il est évident que, si l'on ne trouve pas moyen de faire cesser ou de diminuer cet état de choses, les effets des tractions seront ressentis d'abord et plus vivement par ces muscles que par tous les autres; ce qui , d'une part, causera de vives douleurs, et, d'une aulro part, nuira à la réduction et ex-
posera à des déchirures. Un des premiers soins du chirurgien doit doncêtre de placer le membre dans une position qui produise le raccourcissement et par conséquent le relâchement de cette série de muscles. La condition la plus désirable serait, sans nul doute, que toutes les fibres contractiles répandues autour de l'articulation luxée fussent dans un état égal de tension ou plutôt de relâchement, dans une sorte d'équilibre, en un mot, afin qu'aucune ne fît obstacle à l'extension et par suite à rallongement du membre. Comme on ne peut pas toujours obtenir ce résultat, on lâche du moins d'en approcher en faisant prendre au membre la position qui relâche le plus les parties tendues. C'est dans ce but que J.-L. Petit et Percival Pott recommandaient de mettre dans la position demi-fléchie les membres luxés sur lesquels on se propose de pratiquer l'extension, conseil sage en général, et auquel on doit se conformer toutes les fois que la chose est possible, avec d'autant plus de raison que M. le professeur Gerdy a indiqué un nouvel avantage qui se rattache à celte pratique. Les expériences de notre collègue prouvent en effet que les tractions peuvent être portées plus loin sur un membre fléchi que sur le môme membre étendu, parce que, dans la première de ces positions, l'état de tension des différentes parties constituantes du membre étant à peu près le môme pour toutes, les effets de la traction se font sentir d'une manière plus égale, non seulement sur les ligaments et les muscles, mais aussi sur les téguments , les vaisseaux, les cordons nerveux, etc. »
Une pratique utile et qui réussit quelquefois très
bien à l'aire cesser ou du moins à affaiblir les contractions musculaires, si incommodes dans la réduction des luxations , consiste à placer le patient de telle sor te qu'il manque de point d'appui et ne puisse s'arcbouler, en le faisant coucher, par exemple, ou en lui tenant les jambes étendues.
Il arrive encore dans certains cas qu'on tire parti de la position pour faciliter la coaptation en faisant ramener, avant l'interruption des tentatives, le membre à une position précisément opposée à celle qu'il occupait par suite de la luxation.
Enfin , lorsque la réduction a été obtenue , la prudence commande de maintenir le membre immobile pendant un certain temps et dans une position déterminée. La position qui convient le mieux est en général celle qui s'éloigne le plus possible de l'attitude dans laquelle la luxation avait placé le membre. On empêchera ainsi l'extrémité articulaire de se porter du côté où les ligaments sont rompus; on opérera le relâchement et le rapprochement de ceux-ci, et par conséquent en même temps qu'on préviendra tout déplacement ultérieur, on favorisera la cicatrisation des déchirures intérieures et la réparation des désordres profonds occasionnés par la luxation.