B. — SELON LES MILIEUX
L'état mental des tuberculeux varie selon les milieux, puisque la culture et les, conditions de vie y sont différentes ; mais aussi selon les sexes, parce qu'ils gouvernent des tempéraments spéciaux.
a) À lhéprital. — L'homme du peuple, d’abord confiant, devient sceptique sur la guérison de sa maladie, en voyant mourir autour de lui ceux qui sont atteints du même mal. Son égoïsme croît dans des proportions effrayantes. IL se croit frustré des soins qu'on donne aux autres. Aussi en arrive-t-il à souhaiter la mort de ses compagnons de misère. La femme du peuple présente des alternatives de prostrations mélancoliques et de grandes joies, greffées de sentimentalisme par accès.
b) Au sanatoriumn. — L'oisiveté forcée incline aux rêveries et développe l’affectivité parallèlement à une exaltation de l'égoisme et à une diminution considérable de la volonté. Aussi, chez ces malades assiste-t-on à de nombreuses idylles et même à de véritables excès génitaux. Féré, dans son /nstinct sexuel, a voulu démontrer que l’euphorie des tuberculeux se manifeste sous forme d’excitation sexuelle.
Béraud (1) écrit : « Le tuberculeux se fait remarquer par son excitation génésique très spéciale. Dans tous les sanatoria, mêrne dans ceux où les sexes sont rigoureusement séparés, le flirt ne tarde pas à se glisser. Nulle part les intrigues amoureuses ne sont plus violentes et plus romanesques. Personne ne
(4) Béraud, La psychologie des tuberculeux, thèse de lyon, 1901.
sait vivre des romans d'amour plus compliqués et plus passionnés que ceux des jeunes poitrinaires. Tourmenté par une excitation qui est peut-être un des traits les plus constants de son caractère, capable de prouesses génitales en pleine hémoptysie, il compromet et dépense ses forces dans des excès continuels. »
Landret (1) conclut que si « l'excitation génitale est souvent le résultat des conditions de vie et du milieu dans lequel se trouve le tuberculeux (état psychique spécial : oisiveté, ennui, isolement, suralimentation, rêverie, décubitus dorsal, lecture, mélange des sexes dans les sanatoria, loutes conditions qui exagèrent les désirs), le processus luberculeux n'en peut pas moins créer à lui seul une excitation intense portant à la fois sur les désirs et sur la puissance génitale ».
Ne semble-t il pas que ce soit pour ces infortunés que Balzac ait écrit de l'amour dans la Physiologie du mariage: « C'est une nécessité malheureuse qui tiént le milieu entre les besoins du corps et les besoins de l'âme. » 7
La littérature s’est emparée du thème. Dans Les embrasés, de Michel Corday, quelle est la devise de ces malheureux ? Aller au-devant de la vie, goûter à toutes les sensations d'une existence normale avant que la mort ne vienne. Pensent-ils qu’en soulageant le corps ils soulageront l’âme ? Ou bien, plutôt, ne font-ils pas leur la parole de Pascal : « Abétisez vous », appliquant ainsi inconsciemment à la volupté le précepte de Pascal touchant la foi.
Or, la publication du roman de Michel Corday donna au docteur Cabanés l'occasion d'une enquête auprès des professeurs et des médecins des sanaloria et de spécialistes réputés. Il leur posa cetle question : La tuberculose développe-t-elle les facultés affectives, soit sentimentales, soit génésiques, de ceux qui en sont atteints? Le professeur Grancher, le docteur Debove, le docteur Letulle, le docteur Landouzy, le docteur Daremberg, le docteur Bernheim, le docteur Pitres et bien
(4) Landret, Excitation génitale chez les tuberculeux, thèse de Lyon, 1904.
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d’autres répondirent. Les avis furent très partagés, les conclusions de l'enquête furent les suivantes, ainsi que le note Chevrolet.
Les facultés affectives, soit sentimentales, soit génésiques, sont manifestement modifiées dans l'évolution de la tuberculose. Mais il existe deux catégories bien distinctes de malades. IL y a les taberculeux amoureux: les éréthiques, et ceux qui ne le sont pas. Les premiers, qui constituent une minorité, sont surexcités par la maladie dans leurs tendances naturelles pour autant que leurs forces physiques le leur permettent. Les autres, qui constituent la majorité, sont déprimés au point de vue génésique, la tuberculose, en ce cas, agissant comme toute maladie épuisante de l'organisme.
Si Michel Corday a bien décrit les malades chez lesquels les appétits génésiques sont accrus, Louis de Robert, à son tour, a montré magistralement un tuberculeux, et en celui-ci tous les autres, qui fait passer l'amour de la vie avant l'amour de l'amour. Tout y est à sa place : la mélancolie durant la cure, la jalousie violente à l'occasion de l'amour, enfin le renoncement où la sagesse et le devoir unis l’emportent sur la déraison,
donnant ainsi tort à Alfred de Musset : « Il n'y a de vrai au monde que de déraisonner d'amour. »
c) Dans la famille. — Micux qu'au sanatorium, où le milieu
façonne les malades à une typique ressemblance; mieux qu'à l'hôpital, où la maigre culture des individus ne permet pas une étude efficace, dans sa famille, le tuberculeux se prête davantage à une élude psychologique. On peut ici suivre pas à pas l'évolution de sa mentalité au cours de la maladie.
Or, les modifications du caractère et de la mentalité, bien qu'à l’état rudimentaire, seront chez le prétuberculeux celles que présente un luberculeux en évolution. Féré a constaté une excitation intellectuelle et émotionnelle remarquable. Chez tous ces malades un caractère ne fait jamais défaut et semble même assez spécial à la tuberculose : c’est l’optimisme. Optimiste dès le début, le tuberculeux le restera jusqu’à la fin. « C’est lui qu'on rencontre dans le Midi, dans les villes d'eaux, promenant
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avec sa bronchite classique, son visage souffrant et résigné et son regard étincelant de fièvre, ce beau regard de poitrinaire, agrandi d’un cercle mauve, chargé d'une/langueur troublante, indéfinissable, où se lit la sérénité confiante de son âme, l'éternel, l'indestructible espoir de guérison, et ce mirage consolant le conduit insensiblement, doucement, sans secousse, jusqu’au tombeau. » (Béraud).
On a pensé que cet optimisme était dû à ce que la tuberculose n’est pas douloureuse généralement.
Mais l'optimisme dans la tuberculose a un caractère curieux : en effet, le tuberculeux n’est optimiste que pour lui-même, dans son désir frénétique de vivre, alors qu'il est pessimiste pour les autres, avec un penchant à tout critiquer, ce qui le conduit peu à peu à la méchanceté. Cet optimisme l'incite à mener une vie de fièvre, à jouir de l'heure présente, sans vouloir un seul instant en calculer les conséquences. La dépense du corps et de l'esprit qui en résulte l’entraine vers une fin rapide. Son égoiïsme intransigeant ne peut y pallier, ce qui semble paradoxal, celui-ci dérivant de l’instinct de conservation. Cet égoisme est connexe de la diminution de la puissance vitale et aboutit rapidement à l'égotisme. Mais c’est un égoïsme passif, nettement opposé à l'égoisme combattif d'un disciple de Nietzsche.
Dans le domaine volontaire, il est constant d'observer un affaiblissement de la volonté, un dégoût de l’action, un manque de persévérance, de l'irritabilité, et souvent un caractère brouillon et fantasque.
Dans le domaine affectif, il est bon de distinguer une diminution de l’affectibilité du tuberculeux, connexe à son égoïsme, vis-à-vis des êtres chers, et une conservation de cette affectibilité pour ceux qui Le soignent.
Le tuberculeux est un être d'amour. Plus tard, il s’aigrira. Sa reconnaissance affective n’est qu'une reconnaissance égoïste. Il aime ceux qui le soignent pour le bien qu'ils lui font. C’est le même sentiment d'amour égoïste qui lui fait chanter les louanges de la nature, dans laquelle il voit sa santé s'améliorer et sa vie s'adoucir.
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Daremberg (1) écrit : « La teinte du cœur des tuberculeux est le tendre, mais que de nuances; elles sont infinies. Le tuberculeux jeune, privé de plaisirs bruyants et fatigants, ayant peu d'occasions de développer ses muscles et son cerveau, réserve toutes ses ressources pour son cœur où peuvent s’'accumuler les affections, la sensibilité s’aiguise, et les sentiments deviennent les seuls mobiles de ses actions. Son besoin d'aimer et d'être aimé ne peut guère se concilier avec la fidélité. Il est le Juif Errant de l'affection et de l'amour. L'amour, c’est la seule force, c'est le seul soutien du poitrinaire dans la vie. Mais il ne faut pas qu'il ait le cœur plus gros que le poumon. Le phtisique qui veut guérir est incapable de se dévouer. C'est un amoureux de vitrine. »
De toutes les maladies, la tuberculose est celle qui entretient Le mieux et exalte au plus haut degré possible la contemplation suggestive du moi. C’est la véritable affection morbide des tuberculeux : moi, toujours moi, et moi seul quoi qu'il advienne.
Le poitrinaire veut qu'on l'aime, mais son amour n’est qu’un amour à fleur d'âme, non pas un amour profond, une passion avide de dévouement et de sacrifice. Toute la conduite et toute la morale du tuberculeux en sont expliquées : « La morale, la famille, l'amour, l'amitié n'existent plus à ses yeux que d'une façon contingente. Pour vivre encore, si peu de temps que ce soit, lout lui sera bien, tout lui sera juste, sentiments et vertus. Le malheureux résume tout en sa propre contemplation. » (Letulle) (2).
L’excilation génitale chez le tuberculeux affecte trois formes : instinctive (nous avons vu ce qu’il faut en penser, après l'enquête du docteur Cabanès à propos des « Embrasés »); amoureuse : les sentiments d'amitié tendre entre tuberculeux glissant facilement à l’amitié amoureuse et même à l'amour complet sont
(4) Daremberg, La phtisie.
(2) Letulle, Essai sur la psychologie des tuberculeux, Archives générales de médecine, septembre 1900.
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banaux dans les sanatoria; mystique : cette forme n'étant que l'accentuation du platonisme en amour et son influence sur les idées religieuses.
En raison de leur sensibilité très développée, les tuberculeux sont, en général, de bons observateurs et des psychologues sublils. Souvent, on remarque chez eux une intelligence et une maturité précoces.
Il n’est point jusqu'aux idées religieuses qui ne soient influencées par la tuberculose. Cela semble naturel, ainsi que le fait remarquer Chevrolet : toute maladie, par le danger et la crainte de la mort qu’elle réveille, entraine souvent l’éclosion de sentiments religieux, et chez la femme les idées superstitieuses sont souvent exaltées. L'état d'âme du phtisique semble cependant y ajouter beaucoup : méditatif, contemplatif; le phtisique est surtout religieux par Rs pero Sani affective déviée de son but.
À la fin de cette première partie, nous conclurons que le caractère et la mentalité du tuberculeux sont bien spéciaux. L'alfectivité est toujours augmentée chez le phtisique, qui est émotif, bizarre, capricieux, et souvent égoïste; la volonté est toujours diminuée, ce qui se traduit par des décisions à l’improviste et injustifiées; l'intelligence est excellente, avec souvent une augmentation des facultés intellectuelles, alors que les forces physiques diminuent; qu’enfin, la mémoire est très développée, et le sens critique très avisé. ù
Plus tard, dit Letulle, la maladie deviendra morale. Ce sera la neurasthénie intellectuelle que l'on retrouve soit jusqu’à La mort, soit jusqu à la guérison. L'indifférence naît, la puissance d'attention s'épuise. Par contre, la faculté de l'étude du moi psychologique s'accroît. La mémoire reste d'une fidélité absolue, mais se fixe de préférence sur des sujets tristes. Le jugement reste droit et le raisonnement logique. Puis, c’est l'euphorie, cette sorte de demi-démence, d’illusion délirante, qui les mène doucement à leur fin.