DENT VE
porter les enfants de Niobé..., une beauté faite pour durer trois quarts de siècle. »
Jugez si une telle femme était à la mesure du cygne du Ca yla !
Abel Lefranc a noté que l'amour platonique qu'il eut pour la baronne de Maistre, en troublant fortement son existenee, en ébranlant tout son être moral, a contribué, avec les rudes labeurs auxquels il dut se plier vers ce moment, à détruire définitivement sa santé.
Ah! la vie de Maurice de Guérin! cette vie-inquiète, souffrante, orageuse, un incomparable témoin eût pu la dire en toute loyauté — et c'était Barbey d'Aurévilly. Il y songea sans cesse au cours de son existence gaspillée. Je l'écrirai, déclarait-1l, « sa vie de plongeur sous la cloche de cristal, à ce sublime pêcheur des plus belles perles qui aient été jamais tirées du fond des mers... »
Mais nous avons cependant un écho de sa vie douloureuse dans ses lettres, où il applique à ses états d'âme l'observation aiguë du tuberculeux. Il voit bien lui-même que sa fatigue de vivre, Son ennui sans cause, et sa délicatesse sans cesse égratignée, ne sont pas naturels : « Le jour est triste et je suis comme le jour. Ah! mon ami, que sommes-nous ? ou plutôt que suis-je pour souffriv ainsi sans relâche de toutes choses autour de moi et voir mon humeur suivre les variations de la lumière ? J'ai pensé quelque temps que cette sensibilité bizarre était un effet de ma jeunesse qui disparaitrait avec elle. Mais le progrès des ans, en quoi j'espérais, me fait voir que j'ai un mal incurable et qui va s'aigrissant. Les journées Les plus unies, les plus paisibles, sont encore pour moi traversées de mille accidents imperceptibles qui n'atteignent que moi. Cela s'élève à des degrés que vous ne pouvez croire. Aussi qu'y a-t-il de plus rompu que ma vie et quel fil, si léger qu'il soit, de plus mobile qué mon âme ? »
IL avait horreur de l’action : « J'ai chômé dans l’inaction la plus complète mes six semaines de vacances. » Il manque de force pour persévérer d’une âme égale dans une même direc-
tion, il s'en rend compte et voici, le À juillet 1834, le récit d'une promenade faite au saut du lit : « C'était comme un mélange, une fusion intime du plus large sentiment de liberté et de l'impression des beautés naturelles. Mais tandis que j'allais, le soleil allait aussi. Bientôt, j'ai senti mes jarrets qui s'énervaient, la vivacité de mon humeur qui s'émoussait, et toute ina bouillante énergie s'étant évaporée en sueur, il m'est resté à peine assez de forces pour m'en revenir à la maison. Voilà ma vie en raccourci : une alternative d’élans et de défaillances, d'emportements, d’imaginations et de prostrations d'âme, de rêves fous à force d'ardeur et de refroidissements désolants. » On ne peut mieux se peindre.
Toujours dans sa pensée passe et revient l'image de la mort. Tout pour lui est empreint de lristesse : « Par les jours de tristesse, il se réveille au fond de mon âme, dans la partie la plus intime, la plus profonde de sa substance, une sorte de désespoir tout à fait étrange; c'est comme le délaissement et les ténèbres hors de Dieu. »
Et plus loin : « La moindre tache me défigure le bonheur, un nuage noir sur le ciel me gâte tout le firmament. »
La mélancolie l’imprègne : « Le bonheur, c'est la pluie fine et douce qui pénètre l’âme, mais qui en jaillit après en une source de larmes. »
Maurice de Guérin ressentait, comme beaucoup de poitrinaires, une sorte d'érotomanie pour la nature; il lui donnait l’être et ne se séparait d'elle qu'avec une grande affliction. « Je me suis séparé de la campagne comme d’une amante, écrit-il, et javoue que je ne puis m'expliquer l’étonnante ressemblance des tristesses qu'elle m'a laissées avec celles de l'amour. »
Dans une autre lettre, il exprime l'identité de son être avec la nature : « J'ai le cœur si plein, l'imagination si inquiète, qu'il faut que je cherche quelque consolation à tout cela en m'abandonnant à vous. Je déborde de larmes, moi qui souffre si singulièrement les larmes des autres. Un trouble mêlé de douleur et de charme s’est emparé de toute mon âme. L'avenir plein de ténèbres où je vais entrer, le présent qui me comble