‹ De l'influence de la tuberculose sur le caractère, la mentalité et dans l'œuvre de quelques tuberculeux célèbresChapitre 17 sur 21 · HOT · texte numérisé non relu

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fait sentir la force de cette union. « L’être vivant qui se baigne dans un fleuve en emporte des dons enivrants, inexprimables, si profonds et si subtils que, demeurant longtemps en lui, ils ne s'évanouissent qu'insensiblement, à la manière des parfums. »

Mais la raison du monde se dérobe. Le poète ne touche au seuil du vrai que pour hausser sa nostalgie. [rrévocablement, les dieux abandonnent les hommes; « les mortels qui touchèrent les dieux par leur vertu ont reçu de leurs mains des lyres pour charmer les peuples, ou des semences nouvelles pour les enrichir, mais rien de leur bouche inexorable ». Et plus loim, « les dieux jaloux ont enfoui quelque part le témoignage de la descendance des choses ; mais au bord de quel océan ont-ils roulé la pierre qui les couvre, à Macarée! »

Hélas! le Centaure a senti irrémédiablement notre misère de dieux déchus, son effort à été inutile, « à Macarée! les demidieux enfants des dieux étendent la dépouille des lions sur les büchers ét se consument au sommet des montagnes : les poisons de la terre infectent le sang reçu des immortels ».

N’est-il point troublant de constater que ce poème en prose, unique dans la langue française, glorifiant la nature et la pénétrant d’une façon si véhémente que l’auteur arrive à s'identifier avec elle, soit l'œuvre d'un tuberculeux. Il faut y voir plus que le penchant du poitrinaire qui trouve dans la nature une amélioration de sa santé et un adoucissement de son existence. Il faut y discerner, il nous semble, à défaut d’une fusion matérielle impossible dans la nature maternelle — qui dispenserait un peu de sa vie à celle toujours menacée du tuberculeux —un essai de Maurice de Guérin pour agrandir l'empire de son esprit sur le monde, pour le temps où encore la vie lui était cordiale.

Watteau. — Watteau mourut phtisique à 57 ans, en 1721, après avoir exprimé dans ses tableaux, près d'un siècle avant Maurice de Guérin, les mêmes sentiments que celui-ci dans sa

prose.

Camille Mauclair, auquel nous devons une étude magistrale

sur ce grand peintre, pense qu'il est possible d'expliquer le sens profond de son art par la phtisie dont il est mort. « J'ai observé dans Watteau, très vanté, mais assez mal compris à mon sens, les caractères communs à toute une série d’artistes phtisiques dont l’art a été une équivalence cérébrale de l'affection pulmopaire et qui y ont trouvé, en même temps que la mort, le secret d'une admirable et insolite poésie. J'en suis venu à voir en Watteau le prototype de toute une série d'artistes modernes et en tout cas le peintre extraordinaire du paysage où se promènent les rêves de tous les grands phtisiques. »

De bonne heure il montra les traits de caractère inhérents à cette maladie : beaucoup de cœur, de tendresse, de confiance, mais une humeur changeante, de grands élans suivis de découragements, une mélancolie brusque et une facilité extrême à se blesser. C’est peut-être son ami Gersaint qui nous en a donné le meilleur portrait : « [Il était de moyenne taille, de faible constitution, il avait le caractère inquiet et changeant; il était entier dans ses volontés, libertin d'esprit, mais sage de mœurs: impatient, timide, d’un abord froid et embarrassé, discret et réservé ami, misanthbrope, même critique malin et, avec les inconnus, bon mais difficile, mordant, toujours mécontent de lui-même et des autres, pardonnant difficilement. »

Caylus a dit de lui : « Il n'était pas plutôt établi dans un logement qu'il le prenait en déplaisance. Il en changeait cent et cent fois. »

Ses amis parlent de son inconstance et de son détachement qui lui donnèrent une misanthropie qui le rendit désagréable. Son indifférence au point de vue matériel était extrême. Ses amis Caÿlus et M. de Julienne devaient se charger de ses intérêts. Son goût de la solitude est constamment noté. Il fuit le monde, mais sitôt qu'il allait mieux, il se reprenait à aimer la compagnie ; il éprouvait ce besoin intense de tendresse, de confiance, d'abandon, de joie nerveuse qui est propre à tous les phtisiques. Il aimait la tendresse et la confiance pour ellesmêmes et sans trop s'occuper de la qualité des personnes en qui il les cherchait.

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Cette propension à l'affectivité ne prit jamais chez lui la forme de l'excès sensuel. Il ne parait pas avoir connu la forme luxurieuse de la maladie. C'était un consomplif chaste. Le travail et ses songes absorbaïient toute sa force disponible.

Caylus et Gersaint en disent; le premier : la pureté de ses mœurs lui permettait à peine de jouir du libertinage de son esprit; le second : libertin d'esprit, mais sage de mœurs. Libertinage est entendu ici dans le sens de fantaisie avec quelque chose d’ajouté, selon Mauclair, et qui exprimerait l'état de sentimentalisme vague.

Watteau fut donc un homme dont la vie intérieure fut énorme et la vie extérieure presque nulle.

IL faut qu'il ait senti lui-même avec sa nature délicate que chasteté, sobriété, retraite, lui seraient la meilleure thérapeutique pour avoir mis quinze ou seize ans à vivre les trois périodes de l'affection pulmonaire. Ce fut un phtisique résigné. « Il se réfugia dans le travail et l’effusion mystique et sentimentale de ses rêves. » [Mauclair).

Comme l'Egoens de la Bérénice de Poë, il eût pu dire : « Les réalités du monde m'affectaient comme dés visions et seulement ainsi, cependant que les visions du pays des songes devenaient non seulement la pâture de mon existence quotidienne, mais posilivement et uniquement cette existence elle-même. »

Par une coquetterie d'une indicible grâce triste, il trouvait naturel que son œuvre ne fût qu'un sourire. Dans son âme précocement usée par la maladie et la misère, s'épanouissaient exquisement les visions de tous les bonbeurs qu'il n'avait pas eus. Ce pauvre adorait l'élégance, ce timide chérissait le luxe amoureux, ce malade avait le culte de la volupté tendre et sa vision affinée jouissait intensément de toutes les grâces de la vie. Le trait essentiel de cette vie, c'est cette rapidité fébrile dans l’évolution, cette sorte dé prescience perpétuelle de la mort.

C'est vers 1716 que la maladie se déclare tout à fait et quil achève de prendre conscience de ses moyens. De 1716 à 1718, la phtisie passe de sa première phase à la deuxième inguéris-

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