ET TEMPORAIRES
Jusque dans ces derniers temps, les canons de forteresse étaient abrités derrière de hauts parapets et leurs volées étaient visibles de loin. Bien plus, les batteries elles-mêmes se trouvaient au sommet des collines ou sur les pentes tournées vers l'ennemi. Ce dernier en repérait donc très facilement l'emplacement et le réglage de son tir ne présentait aucune difficulté. Presque toutes les batteries permanentes ou temporaires construites dans les intervalles entre les forts à Port-Arthur étaient dans ce cas.
C'est ainsi que les batteries permanentes A, Kikouanest, du Sapeur, de la colline Dentelée et D, dont l'armement a déjà été donné précédemment, étaient construites sur les sommets des montagnes et parfaitement visibles jusqu'à une distance de 5 3oo m. Il en était de même des batteries Zaliternaia, Wangtaï-bas, Wangtaï-haut et Zaredoutnaia, édifiées à la mobilisation. Cependant, cette dernière, enfoncée dans le sol de la pente tournée vers l'ennemi, était un peu mieux dissimulée que les autres.
En regard de cette mauvaise disposition générale, les Japonais avaient établi toutes les batteries de l'attaque d'après les nouvelles idées (^) en cours, c'est-à-dire qu'elles se trouvaient sur les pentes en retour et tiraient sur but invisible. Grâce à leurs observatoires, ils avaient ainsi l'énorme avantage de régler leur tir sur des objets
(1) Ces idées étaient nouvelles pour l'artillerie russe, quoiqu'elles fussent connues depuis dix ans dans beaucoup d'autres pays et même dans certaines forteresses russes, comme, par exemple, à Novo-Georgievsk.
DE L'INFLUENCE DES COMBATS, ETC. 8i
bien déterminés, tandis que les Russes ne savaient où répondre. Il en résulta que, dès les premiers jours du bombardement, il y avait au moins dans chaque batterie de la place soit un affût détruit, soit un canon hors de service (').
Toutefois, la nuit, grâce à la lueur des coups, les assiégés parvenaient à déterminer approximativement l'emplacement des batteries d'obusiers et à les endommager un peu le jour suivant; mais, quant aux autres batteries, il fallut au moins quinze jours pour en connaître la position (^). Ce n'est donc qu'à partir de ce moment que la lutte entre les deux artilleries adverses devint à peu près égale, lorsque déjà les Russes avaient perdu beaucoup de pièces Q).
La leçon était dure, mais elle ne fut pas vaine ! Aussi, quand la direction de l'attaque se fut dessinée et qu'on se décida à renforcer l'artillerie du front attaqué en prenant dix canons de 7,6 cm, deux de 12 cm et quelques canons de 47 nim sur les vaisseaux, puis deux canons de i5 cm (i 920 kg) à la réserve, les établit-on sur la montagne Marine (rocheuse) et sur Okojnaia, en les cachant complètement aux yeux de l'ennemi. Les pièces marines furent mises en position sur la pente en retour de la montagne Marine et celles de 10 cm sur les pentes d'Okojnaia. Elles résistèrent jusqu'à la fin du siège.
Actuellement, la question concernant les batteries intermédiaires est tellement claire que personne ne songe plus à les établir autrement que cachées et tirant sur but invisible. Mais alors, y a-t-il lieu d'en construire de bétonnées ?
De l'action de l'artillerie japonaise sur les batteries russes, aussi bien permanentes (bétonnées) que tempo-
(») Le message téléphoné no 2 (p. 48) est typique à ce sujet.
(*) Ce fait est rapporté par David James dans Le Siège de Port-Arthur.
(a) Deux À Ehrlong, une à Zaredoutnaia, deux à Wangtai-haut, une à Wangtai-bas, une à Kikouan-est. A Zaliternaia, le magasin à poudre avait sauté.
8a DE L'INFLUENCE DES COMBATS LIVRÉS SOUS PORT-ARTHUR
raires (c'est-à-dire enterre avec abris blindés ordinaires), on peut conclure que :
I ° Contre les bombes de 1 5 cm, les batteries temporaires et leurs abris sont suffisamment solides, tout en souffrant plus que les batteries bétonnées ;
2° Contre les bombes de 20 cm, on peut également édifier des abris assez résistants ;
3° Contre celles de 28 cm, les deux types de batteries souffrent presque autant, mais la réparation des traverses bétonnées est beaucoup plus difficile que celle des abris ordinaires.
En donnant aux voûtes bétonnées une épaisseur suffisante, on arriverait à leur permettre de résister aux bombes de 28 cm, ce qui serait impossible avec les abris des batteries temporaires, mais on serait alors amené à enfoncer considérablement les traverses, ce qui augmenterait beaucoup le prix de la construction.
Ne vaut-il pas mieux par suite remplacer les batteries bétonnées par des batteries temporaires dont le nombre pourra ainsi être accru dans de grandes proportions pour une dépense équivalente ? On en laisserait une partie sans être armée, ce qui permettrait, lorsque Fennemi aurait réglé son tir sur une batterie, d'en enlever les canons pour les transporter sur une batterie voisine non occupée.
Toutefois, avant de terminer cette question, il est indispensable d'en débattre une autre avec laquelle elle est intimement liée. Un certain nombre d'officiers d'artillerie et du génie qui n'ont pas pris part à la guerre insistent sur la nécessité d'avoir dans une forteresse des batteries installées à découvert pour la lutte éloignée et la démolition des travaux de sape de l'adversaire. Quelques-uns d'entre eux en effet ne peuvent se faire à l'idée d'un tir rapide sur but mobile à l'aide du goniomètre. Le lieutenant-colonel von Schwarz n'est nullement de cet avis et estime que, installer des canons à découvert, même dans une batterie bétonnée, c'est les vouer à une destruction
complète au bout de très peu de temps. Alors, qu'on le veuille ou non, il faut arriver à utiliser le goniomètre et les batteries enterrées.
A Port-Arthur, le tir à longue portée était d'abord efiectué par les batteries : Zaliternaia (a canons Krupp de i5 cmj; Wangtaî-haut (2 canons Canet de i5 cm); de Songchouchan (2 canons Canet de i5 cm). Toutes ces pièces étaient à découvert et sur les sommets des montagnes. En août et septembre, elles étaient hors de service et leur rôle fut dévolu aux canons des cuirassés tirant du port, aux canons de 1 2 cm de la montagne Marine tirant au goniomètre et à un canon de i5 cm établi près de la batterie Kourgane. Les cuirassés effectuaient leur tir à II ou 12 km et les autres canons à 7 ou 8 km. Les observatoires étaient à Wangtaï-haut et sur la Grande Montagne. Le tir des canons de 12 et 1 5 cm, guidé par l'observatoire de Wangtaï-haut, fut excellent et on n'éprouva pas le besoin d'avoir d'autres canons à longue portée jusqu'à la fin du siège.
Aux grandes distances, le tir contre les travaux de sape peut aussi se faire avec succès au moyen du goniomètre. Mais, pour les distances plus rapprochées, il faut en général faire usage de mortiers établis dans des batteries à couvert.
Contre les troupes d'assaut, où il faut exécuter un tir très rapide, il est désirable pour le pointeur de voir le but. Les batteries peuvent être construites immédiatement derrière la crête, mais alors les canons ne doivent y être amenés qu'au moment opportun.
Finalement, toutes les batteries doivent être invisibles, et on se demande comme précédemment s'il n'est pas superflu d'en construire de bétonnées ? Si un siège aussi prolongé que celui de Port-Arthur a démontré la possibilité de conserver des batteries temporaires cachées, sans qu'elles reçoivent des dommages essentiels, n'est-ce pas la meilleure preuve que Ton puisse se passer de béton
pour 4es parapets et les traverses, en conservant cependant dans chaque batterie une caserne à l'épreuve pour les servants ? Ce desideratum se justifie aisément, car si les parapets et les traverses en terre sont détruits par les obus, on les répare assez facilement, tandis qu'une bombe de 28 cm tombant dans un abri blindé ordinaire peut mettre hors de service un grand nombre d'artilleurs (^). Des casernes à l'épreuve permettraient aux servants de se soustraire aux effets du bombardement et ils y seraient plus à l'aise et plus en sûreté que sous les abris des traverses. On pourrait également y ménager un logement pour les officiers, des cuisines, des magasins et des water-closets. Le meilleur emplacement pour une caserne parait être sous le parapet. Des ouvertures, vis-à-vis desquelles on élèverait des traverses à la mobilisation, permettraient aux servants de déboucher directement près des canons.
Quel est le nombre des batteries intermédiaires et combien d'entre elles doivent être pourvues de casernes bétonnées? Gela dépend des canons que l'assiégeant est susceptible d'amener devant la forteresse et du temps qui s'écoulera entre la déclaration des hostilités et l'installation de ses batteries. L'artillerie de l'assiégé doit être deux fois et demie plus nombreuse que celle de l'adversaire. Le laps de temps que celui-ci mettra à installer ses pièces est la période fixée pour la construction des batteries de mobilisation de la place.
Ces deux facteurs ont donc une grande influence à la fois sur le nombre des batteries et sur celles qui, à construire dès le temps de paix, seront ou non munies de casernes bétonnées. Pour ces dernières, la nature du terrain intervient également et il est bien difficile d'indiquer une
(^) On cite trois cas dans lesquels des bombes tombant sur des abris blindés ont mis hor» de combat : i commandant et 4 servants ; 5 servants ; I commandant et i8 servants.
solution générale. Ce sont des cas d'espèce pour chaque forteresse et même pour chaque intervalle.
En supposant que Ton ait déterminé le nombre et la nature des batteries, comment les disposera-t-on dans la ligne générale de défense et comment les préservera-t-on contre les troupes d'assaut? Sur cette question, le siège de Port-Arthur permet de répondre d'une façon très précise. En jetant les yeux sur la planche I et en particulier sur les intervalles entre les forts I, Kikouan-nord et Ehrlong, on constate que souvent les batteries (dont quelques-unes bétonnées) se trouvaient sur la ligne des ouvrages et même quelquefois un peu en avant, mais que d'autres étaient tout à fait en arrière. Parmi ces batteries, il y en avait de construites en grande partie dans la période de mobilisation et d'autres dans le courant du siège. Les premières étaient : i** sur les redoutes Panlong; 2° sur la caponnière 2 (P); 3° sur la lunette Kouropatkine; 4° Kikouan-est; 5® la batterie A; 6** sur Ehrlong; 7° sur le fort I. Quatre d'entre elles étaient permanentes et les autres temporaires.
Au premier assaut, les batteries des redoutes Panlong furent prises en même temps que leurs canons; P fut enlevé en octobre et, parmi les autres, la lunette Kouropatkine et Kikouan-est furent souvent attaquées de vive force, passèrent dans les mains de l'ennemi, puis furent reprises.
Toutes ces batteries, sauf toutefois Kikouan-est qui était protégée par deux rangs de retranchements, n'avaient au-devant d'elles qu'un parapet et un réseau de fils de fer.
Il en résulte que la disposition adoptée était défectueuse. Il vaut beaucoup mieux placer les batteries intermédiaires loin en arrière des ouvrages de la ligne principale de défense. Pour les atteindre, l'ennemi est ainsi obligé de traverser les intervalles entre les forts. En particulier, celles qui sont désignées pour la lutte d'artillerie
constituant les organes principaux de l'assiégé, on ne saurait prendre trop de précautions contre leur prise de vive force. Cette nécessité de protéger ainsi les batteries avait déjà été reconnue aussi bien en Russie qu'à l'étranger (*). On proposait de construire des fossés extérieurs avec flanquement, des obstacles artificiels, des casernes de gorge et d'y installer des mitrailleuses avec une garnison d'infanterie. On transformait ainsi la batterie en un ouvrage complet. Pour comble d'originalité, ce qui devenait en réalité un fort s'appelait encore une batterie! Pour la garder, il fallait une garnison d'infanterie qu'on prenait finalement dans la réserve en affaiblissant cette dernière. Mais est-il raisonnable de laisser ainsi une troupe dans l'inaction jusqu'au moment de l'assaut? En outre, si on constitue une ligne de défense avec des ouvrages détachés sans liaison entre eux: forts, ouvrages et batteries intermédiaires, en les mettant seulement à l'abri d'un coup de main de petits détachements, ce qui leur permet de résister jusqu'à l'arrivée des réserves, croit-on que l'ennemi aura la naïveté de procéder à l'assaut avec des troupes peu nombreuses ? Ce n'est pas un bataillon, ni un régiment, ni même une brigade que l'adversaire lancera sur l'intervalle attaqué, mais au moins une division qui pénétrera malgré tout. Et alors cette forme de procéder ne ressemble-t-elle pas à celle qui consisterait à laisser pénétrer un voleur dans la maison et à s'en garantir en s'enfermant dans un placard ! Ne vaut-il pas mieux fermer la porte à clef après avoir mis le voleur dehors ?
Il ne faut pas faire une dépense improductive en convertissant des batteries en ouvrages, mais utiliser l'argent qui y serait consacré à construire des retranchements entre les forts. Les batteries, qui seront placées en arrière, seront ainsi suffisamment protégées contre des incursions
(^) Il y eut entre autres des projets du général Velitchko, du lieutenantcolonel Bouinitska, du capitaine Iliachev,du Ueutenant^oloncl français Sandier.
de rennemi et il ne sera pas nécessaire de les doter d^une garnison d'infanterie. On en trouve un exemple à Port- Arihur dans les batteries temporaires : Kourgane, Zaredoutnaia, Okojuaia, Voltchia, Wangtaï-haut, Wangtaïbas, Zaliternaia, Otrojnaia, de la montagne Marine, de la colline du Dragon et autres qui tinrent pendant toute la durée du siège, quoique simplement garanties par le mur chinois. Il est vrai que dans la nuit du a3 au 24 août, les Japonais parvinrent jusqu'au parapet de Zaredoutnaia, mais ceci tient, comme on l'a déjà dit, au faible profil et au mauvais état du mur chinois à l'endroit où il fut franchi et c'est ce qui justifie une fois de plus la nécessité d'un excellent retranchement permanent entre les forts.
Quel est le nombre des canons à installer dans chaque batterie? Un grand nombre d'officiers d'artillerie qui ont pris part au siège sont d'avis d'en mettre quatre. Leur opinion est basée sur ce fait que le commandemefit et la concentration du feu sont plus faciles qu'avec un nombre moindre de pièces réparties en plusieurs emplacements. Il est probable que cet avis provient de la difficulté qu'on éprouvait à Port-Arthur pour transmettre les ordres, car il y avait pénurie de téléphones, d'héliographes, etc. Le lieutenant-colonel von Schw^arz pense que le chiffre de quatre canons est trop fort et qu'on peut le ramener à deux; car, d'une part, en réduisant de moitié le nombre des pièces, on diminue également presque de moitié les dimensions de la batterie, ce qui restreint sa vulnérabilité et, d'autre part, on peut augmenter le nombre de celles-ci, ce qui obligera l'ennemi à disperser son feu. La facilité de commandement n'en souffrira nullement si l'on a un bon réseau téléphonique; d'ailleurs lorsqu'on exécutera du tir indirect, le commandant ne se tiendra pas dans la batterie, mais sur l'observatoire où il lui sera alors presque indifférent de transmettre ses ordres à une ou deux batteries.
Les Japonais groupaient leurs canons par quatre, deux, ou les laissaient quelquefois isolés, mais ils excellaient
étonnamment à amener leurs coups sur un même but, grâce à un commandement unique et à un très bon réseau téléphonique.
En résumé, il paraît donc désirable d'avoir des batteries de deux canons, sauf lorsqu'on veut faire des feux de salve et alors on peut en mettre quatre. Ces batteries de quatre canons pourraient être bétonnées et on assemblerait autour d'elles un certain nombre de batteries temporaires pour deux canons.
Le nombre des batteries serait ainsi notamment augmenté et il en résulterait peut-être une gêne, si on voulait les disposer toutes en bande étroite parall^e à la
Fig. 5. — Schéma donnant la position des batteries.
F, F, forts i T, T, retranchements permanents ; R, R, batteries de reconnaissance ; M, M, mortiers ; G, 0, obusiers ; P, P, canons à longue portée.
ligne des forts comme le préconise le capitaine du génie autrichien Malcewski von Tarnava, mais il vaudrait mieux les placer en profondeur entre la ligne principale de défense et le noyau central. On pourrait donc adopter Tordre ci-après : dans le voisinage de la ligne des forts les batteries dites de reconnaissance, puis les mortiers, ensuite les batteries d'obusiers et enfin les canons à longue portée (fig. 5). Elles seraient groupées par quatre ou cinq sous les ordres d'un même commandant abrité dans un observatoire. Eii ce qui concerne les batteries contre les troupes d'assaut^ il faudrait les concentrer sur
les points les plus élevés des intervalles d'où elles auraient de bonnes vues sur les terrains en avant des retranchements et des ouvrages. Les servants n'amèneraient les canons derrière le parapet qu'au moment de l'assaut.