DES HOSTILITES
A la déclaration de la guerre, le 8 février 1904, la situation du front de terre était la suivante.
ht fort I n'était pas terminé. La batterie bétonnée /i° 25 pour quatre canons de 1 5 cm était achevée mais non armée ; elle se trouvait, comme on Ta déjà dit, sur un mamelon à l'intérieur du fort. Celui-ci, disposé sur le sommet de la montagne, avait l'aspect d'un angle rentrant; au centre, le glacis était le terrain naturel.
La caponnière découverte n° i existait, ainsi que la batterie permanente A presque achevée. L'ancien ouvrage chinois connu sous le nom d'ouvrage n° 2 ou Kinkiéchannord était relié à la batterie A et à Kikouan-est par le vieux rempart à moitié démoli désigné communément sous l'appellation de mur chinois. A partir de Kikouanest, ce mur se divisait en deux parties : l'une, suivant la crête, formait d'abord la lunette Kouropatkine et aboutissait à Kikouan-nord ; l'autre se dirigeait du côté de la batterie basse de Wangtaï, puis vers Panlong-est.
Kikouan-nord était assez avancé, mais il y avait encore nombre de travaux de détail à y apporter pour le considérer comme en état complet de défense (^).
( 1) Tout ce qui concerne la partie des ouvrages comprise entre la batterie A et Ehrlong sera écourté à dessein, car elle a déjà fait Tobjet de l'article paru sous le titre « Organisation défensive du secteur nord-est de Port-Arthur en 1904 », d'après le lieutenant-colonel Bârmine {Revue du Génie, 1907,
t. xxxni, p. 293).
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Entre Kikouan-nord et Ehrlong existaient sur les deux collines du milieu deux vieux temples chinois affectant, l'un la forme carrée et l'autre celle d'une redoute ouverte avec de hauts remparts sans fossés intérieur et extérieur : c'étaient les redoutes i et 2, dénommées encore redoutes Panlong-est et ouest.
De Panlong-ouest se détachait une portion de mur chinois venant rejoindre la partie principale allant de Panlong-est à Ehrlong.
Ehrlong n'était qu'à moitié fini. Le fossé de face, très profond, était découpé dans le roc. Aux angles de la face, les fossés étaient suffisamment profonds, mais il n'en était pas de même aux angles de gorge où la profondeur n'atteignait que 0,7 m et i, 4 m. Le parapet n'était composé que d'un amas de pierres provenant des fouilles des fossés. La batterie de l'intérieur était complètement finie. La caserne de gorge était aussi en bon état d'avancement, ainsi que la caponnière, dont la partie supérieure était disposée en caponnière d'arrière découverte pour le soutien des intervalles. Malheureusement, par suite d'un défaut dans le choix de l'emplacement, elle ne pouvait canonner sur la droite que les approches du mur chinois et non celles de Panlong-ouest. Une partie des terres provenant des fossés avait été jetée sur le glacis, augmentant encore ainsi un angle mort déjà considérable.
Ehrlong était relié par le mur chinois à la gorge de Songchouchan et ce mur traversait un étroit défilé en des endroits presque à pic.
Songchouchan était dans l'état ci-après : toutes les casemates prêtes, mais le fossé n'était pas terminé et avait son fond disposé en gradins. Il n'y avait ni parapet, ni glacis, sauf sur une portion circulaire de 21 m. Il existait des tas de terre et de pierres rapportés formant autour de l'ouvrage un angle mort continu.
De l'angle de gorge gauche se détachait la dernière
partie du mur chinois décrivant une courbe autour de la hauteur Kourgane et s'abaissant jusqu'à la crête militaire près du chemin de fer.
Sur la rive droite du Lounho commençait le front ouest de la place.
Itsouchan était presque fini. Disposé sur une haute montagne très escarpée, il n'avait pas de fossés de face ni de flanc mais simplement une escarpe.
Les batteries permanentes V (du sapeur) et G (de la colline Dentelée) étaient terminées.
Grand Antsechan était fini.
Tayangkou était à peine commencé et ne constituait qu'un amas de pierres sans formes. Le fossé de face et les deux de flanc étaient creusés et les pierres qui en provenaient devaient constituer le parapet. Dans les angles on avait aussi creusé deux excavations pour les poternes ; une semblable excavation était pratiquée à l'intérieur dans la cour du fort.
Yahutsoui était presque terminé.
La batterie permanente D n'était qu'à moitié finie.
On ne s'était pas encore mis à la construction du fort VI : il n'était que piqueté et à la gorge on avait pratiqué une excavation.
L'enceinte centrale, qui commençait à la batterie n° 18, entourait la vieille ville à l'est, au nord et au nord-ouest où elle longeait la Butte aux Cailles. Elle se composait de 4 redoutes : /i° / de V artillerie^ n° 2 du génie^ n° 3 du sapeur et n° 4 de la poudrière. Ces redoutes étaient reliées par un rempart avec fossé dont la profondeur était de 4>2 m et la largeur de 8,5 m. Le parapet avait 6,3 m d'épaisseur, mais n'était pas complètement terminé.
Tel était l'aspect de la place sur le front de terre le 8 février 1904.
Travaux entrepris à partir du 9 février 1904
Dès l'ouverture des hostilités, on commença les travaux de mise en état de défense, savoir :
1° Achèvement des forts I, Kikouan-nord et Ehrlong;
2° Exécution, dans les intervalles, d'ouvrages temporaires et de tranchées ;
3° Construction de batteries temporaires.
Les principaux travaux sur Kikouan-nord ont déjà été indiqués antérieurement.
A Ehrlong on termina les parapets et glacisv Pour le revêtement des talus intérieurs on employa des tonneaux à ciment et pour celui du mur de contrescarpe du fossé de gorge on utilisa des pierres sèches. On fît une traverse arrière ou parados tout le long du flanc gauche et des traverses ordinaires sur la face et les flancs. Des visières analogues à celles déjà décrites (') furent pratiquées sur tous les parapets.
Les pierres sèches des murs de soutènement de la caponnière de gorge furent remplacées par du béton de ciment et on pratiqua des escaliers permettant de descendre de cette caponnière dans le fossé. Sur la batterie on organisa un observatoire cuirassé ; les ouvertures tournées vers le flanc droit furent masquées par de hautes traverses. En arrière de la batterie et à droite, derrière une traverse, on creusa un logement pour les artilleurs. Sur les refuges et au-dessus des poternes on exécuta un remblai de terre de i à i,5 m.
Aux quatre angles on construisit une plate-forme en byois pour affûts de canons de 87 mm. On mit un canon de ce calibre dans chaque coffre de contrescarpe. Ces derniers furent munis de portes en fer de i5 mm
(1) Voir Revue du Génie, 1906, t. XXXII, p. 483.
SUR LA CONSTRUCTION DES FORTS ai
d'épaisseur et on fît. de même pour la sortie de la caserne dans le fossé. Les fenêtres de la caserne furent pourvues de volets de même nature, mais avec des meurtrières.
Pour trois des canons destinés à repousser les troupes d'assaut, on fît des boucliers contre les shrapnels et les éclats.
On relia le fort par le téléphone à la station centrale et à l'observatoire blindé de la montagne Skalista (du Rocher). Afin de battre l'angle mort en bas des glacis, on fit un retranchement circulaire avec visières et trois abris blindés.
Dans le coffre droit on organisa une station pour la haie électrique et le fort ne fut entouré que d'un simple réseau et de cette haie.
On commença la pose de tuyaux pour l'écoulement des eaux du fort dans le fossé, mais le travail ne fut pas achevé.
Sur la droite du fort et derrière la colline la plus voisine, on construisit la caponnière découverte n° 3 {Hatchimaki) pour deux canons de campagne ; elle était protégée en avant par un retranchement.
A Songchoachan on se mit au travail le lo février : il fut exécuté hâtivement et par à-coups. C'est ainsi qu'on fit avec du bois des meurtrières, des embrasures et des persiennes pour les fenêtres. Plus tard, on substitua à celles-ci des grilles et enfin on mit des portes en fonte dans les casemates. On boucha avec des sacs les portes des casernes dans le fossé.
On dut amener à dos d'ânes la terre meuble destinée aux parapets qu'on organisa d'abord pour tireurs couchés, puis pour tireurs à genou et enfin pour tireurs debout; le revêtement du talus intérieur fut exécuté avec des tonneaux à ciment. L'approfondissement du fossé fut mené parallèlement; l'escarpe était à pic et la contrescarpe revêtue d'abord en béton de ciment
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le fut ensuite en pierres sèches. On diminua Tangle mort des glacis par un délardement qui nécessita Tenlèvement de milliers de mètres cubes de rocailles, de * pierres et de décombres. En même temps que le parapet de gorge, on organisa des abris blindés pour les cuisines, les cuisiniers et les approvisionnements de vivres.
En mars et en avril on fit deux abris blindés pour officiers derrière la face de gorge, puis on posa des platesformes pour deux canons Canet de i5 cm et pour des canons de campagne et mitrailleuses contre les troupes d'assaut. Des traverses furent élevées vis-à-vis des sorties dans la cour intérieure de l'ouvrage, ainsi qu'un abri pour une cuisine.
En juin, on organisa sur la ligne de feu des embrasures, des visières et des traverses.
En juillet, on édifia la tour-observatoire du type du capitaine von Schwarz, mais faute d'autres matériaux on utilisa des sacs à terre. L'ouvrage fut entouré d'un simple réseau en fils de fer, de fougasses dans les ravins à droite et à gauche et enfin de la haie électrique (').
Itsouchan {f) était presque terminé ; il ne restait plus qu'à achever le chemin de communication aboutissant à la gorge, à fermer solidement les extrémités des poternes allant dans le fossé et à poser des fenêtres et des portes aux casemates.
Grand Antsechan était aussi presque achevé : il fallait finir les sorties dans la gorge, pratiquer des obstacles en cas de franchissement du fossé par-dessus la caponnière et enfin munir les casemates de portes et de fenêtres.
(') Ces travaux furent dirigés par le lieutenant-colonel Krestinski, à qui l'on doit leur description.
(*) Les renseignements concernant Itsouchan, Tayangkou et Grand Antsechan ont été fournis par le capitaine Rodiounov.
A la batterie D il restait à poser les fenêtres et les portes dans les casemates terminées, sans attendre que les autres casemates fussent achevées. Au début, la batterie était encombrée de matériaux pour Tenlèvement desquels il fallut beaucoup de temps. Sur le parapet, il n'y avait pas moins de : i ooo m^ de pierre, 25o m' de sable, I 000 tonneaux à ciment, beaucoup de bois et une usine à béton. Les affûts des six pièces de 1 5 cm (3 o4o kg) étant prêts, on put établir immédiatement les canons. Sur les sept traverses prévues, on n'en fît qu'une centrale et deux épaulements. Aux emplacements des traverses non commencées, on organisa des abris blindés avec poutres de 3o cm d'équarrissage et i,5 m de terre rapportée. La place manquant pour les logements, on construisit à droite et en dessous de la batterie des baraquements pour les hommes, les cuisines, les cabinets. La couverture brillante en tôle ondulée pouvant déceler la présence des baraques, on en peignit une partie en vert.
Yahutsoui était à moitié fini. Les principaux travaux de béton et de ferronnerie étaient achevés, mais les casemates, les caponnières, les poternes n'étaient pas recouvertes de terre. L'ouvrage était encombré de matériaux. Dans les casemates, il n'y avait ni fenêtres, ni volets, une partie seulement des portes blindées était en place. Il n'y avait ni poêles, ni lits de camp. On aménagea des cuisines, des magasins et des logements d'officiers, car par raison d'économie on n'en avait pas prévu dans les casernes bétonnées. A l'intérieur on fit des chemins de communication et l'entrée de l'ouvrage fut fermée par des poutres en bois où on ménagea des meurtrières et vis-à-vis desquelles on installa des chevaux de frise.
Au fort VIj les travaux avaient été commencés en octobre igoS, de sorte qu'on avait fait seulement le piquetage et une excavation à l'emplacement de la gorge.
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On se borna à élever à son emplacement des retranchements pour rinfanterie, reliés entre eux par des chemins de communication, mais dans les replis du terrain on construisit de solides abris blindés avec des poutres en bois recouvertes de 2,1 à 3 m de terre.
A Tayangkou on dut faire d'importants travaux. D'immenses tas de pierres se trouvaient à l'emplacement prévu pour le parapet et on se décida à reporter ledit parapet en avant sur le glacis. On le constitua avec les pierres prises en arrière, mais en les recouvrant d'une bonne couche de terre et en formant le talus intérieur avec des tonneaux à ciment provenant de la batterie D. Les poternes étaient faites avec des châssis de poutres équarries. Par-dessus on plaça deux rangs de poutres, une couche de béton de ciment, des feuilles de tôle de 1 2 mm ; puis une couche de cailloux de 60 à 90 cm ; les sorties dans le fossé étaient en maçonnerie. Ces poternes servaient de logement pour la garnison. On en fit quatre semblables, mais elles furent insuffisantes et on dut constituer une galerie du même type dans le fossé de gorge. Pour flanquer les fossés, on installa de petites caponnières découvertes avec débouchés dans le fossé et des embrasures et des visières pour le tir de l'infanterie. Les flancs étaient séparés de la face par des excavations et on appropria les poternes pour loger les tireurs. Après avoir enlevé une partie des pierres qui encombraient encore le fort, on construisit des barbettes sur lesquelles on établit deux canons Canet de i5 cm, deux de 7,5 cm et six de campagne.
En arrière du parapet de la face, on aménagea un solide magasin à poudre recouvert de poutres chinoises, d'une couche de béton de ciment et de tôle ondulée. A l'intérieur du fort, on fit pour les officiers un logement dont le ciel était aussi constitué par des poutres chinoises recouvertes de pierres du côté exposé aux coups de l'ennemi. Auprès du flanc droit, on utilisa l'excavation
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escarpée comme épaulemeot et on y pratiqua une niche pour les munitions des canons Canet.
Tous ces travaux furent menés hâtivement, car on attendait l'ennemi d'un instant à l'autre et naturellement la qualité du travail en souf&it.
Dans les intervalles entre les forts, on construisit sur les points les plus importants des ouvrages intermédiaires (redoutes), des retranchements d'infanterie et des obstacles artificiels.
Dès le 26 mai, après la chute de Nanchan, on fit dans les retranchements des meurtrières, des visières et de place en place des abris blindés. En avant s'étendait un réseau non masqué; dans les ravins il existait des fougasses ou des mines marines. Enfin, de Kikouan-nord à Itsouchan, régnait la haie électrique dont les fils nus posés sur isolateurs devaient être parcourus par des courants alternatifs à 3 006 volts.
En arrière de la ligne des forts, sur les sommets des collines, on construisit des batteries temporaires pour quatre-vingt-douze canons de forteresse.
Organisation des positions avancées
Le répit laissé par les Japonais jusqu'en mai permit d'exécuter les travaux avec plus de calme et on envisagea la possibilité de fortifier les positions avancées, mais il n'y avait pas de plan établi à l'avance et on s'en rapporta à l'avis du haut commandement. Quoiqu'elle eût une bien moindre importance que les ouvrages de Takouchan, par exemple, on commença par la position de la conduite d'eau ou de l'Aqueduc où le général Kouropatkine avait déjà indiqué une redoute qui porta son nom. On continua par la redoute du Temple, sur laquelle insistait le général Stœssel.
A ce moment, on manifestait en haut lieu des craintes d'un débarquement dans la baie du Pigeon et on insistait pour qu'on en fortifiât les rives. Le commandant de la place pensait à Vysokaia et le général Fock avait des préférences pour les monts OuglovaiaJ En un mot, c'était un chaos d'avis causé par l'absence d'un plan de défense rédigé avant la mobilisation. Il en résulta que des points d'importance secondaire étaient déjà mis en état de défense alors que les fortifications d'autres beaucoup plus sérieux n'étaient même pas commencées. Il est même possible qu'ils ne l'eussent pas été du tout si le général Kondratenko n'avait pas insisté fortement.
Au milieu de mai, on se mit à fortifier les montagnes Plate, de la Division et Panlongchan. Ce n'est qu'au milieu de juin qu'on commençâmes travaux de Siaokouchan et de Takouchan. Mais la nature rocheuse du sol sur ces deux points importants interdisait une marche rapide des terrassements : c'est pourquoi ils reçurent le premier choc de l'ennemi presque sans être fortifiés. On peut conclure de là qu'il est nécessaire, en même temps qu'on commence à édifier une place, de rédiger son plan de défense en indiquant strictement l'accomplisse^ ment des travaux, en commençant par les plus impor^ tants et en passant progressivement à ceux d'un intérêt moindre.
En réalité, à Port-Arthur, il n'y avait pas de semblable plan, aussi tous les travaux furent-ils conduits avec le plus grand désordre. Dans la hâte on perdit de vue trois points sérieux : tracer les chemins de communication et les chemins stratégiques de façon à les défiler aux yeux de l'ennemi ; mettre les lignes téléphoniques à l'abri des coups de l'artillerie; donner à l'enceinte centrale une force telle qu'il soit possible de l'utiliser.
Ainsi un grand nombre de chemins stratégiques, parfaitement construits au point de vue technique, étaient si peu défilés, qu'on les appelait pendant la durée du siège
les chemins de la mort. Les lignes téléphoniques aériennes durèrent, il est vrai, jusqu'à la fin, mais au plus fort du combat elles étaient très souvent mises hors de service par les projectiles ennemis. Quant à l'enceinte, elle avait de profonds fossés et d'épais parapets et aurait pu servir de réduit, mais elle était dépourvue de traverses et d'abris.