ATTAQUES BRUSQUÉES
Après la prise de Takouchan, les Japonais tentèrent une nouvelle série d'assauts de la montagne Ouglovaia qui commencèrent le i5 août. Ils ne purent s'emparer, au bout de cinq jours d'une lutte furieuse, que d'une des redoutes de cette montagne. Pour s'étendre vers l'ouest, il fallait donc se résigner à de nouvelles attaques dont le résultat était difficile à prévoir. D'autre part, le maréchal Oyama, qui désirait vivement employer les troupes immobilisées devant Port-Arthur pour les utiliser contre Kouropatkine, pressait Nogi d'agir. Enfin ce dernier, qui en 1894 avait pris la place d'assaut avec sa brigade, brûlait de renouveler ses exploits antérieurs. Tout le décida à une attaque brusquée.
Le colonel von Schwarz donne le récit de cette attaque d'après l'auteur anglais David James qui assista à l'action dans le camp japonais et qui en fit un tableau, paralt-il, très exact dans son ouvrage Le Siège de Port-Arthur, Nous ne le reproduirons pas ici, car un résumé très fidèle
des attaques du 22 au 26 août a été fait déjà ('), et nous nous bornerons seulement à rappeler Tordre de bataille des troupes japonaises au 19 août.
Aile droite: i'* division (i"^* et 2* brigades Tokio, i*', i5*, 2* et 3* régiments) depuis les rives nord de la baie Louise jusqu'au pied des hauteurs à 4oo m du village de Souichiyng.
Centre : 9* division (6* et 18* brigades Kanasava, 7*, 35*, 19* et 36* régiments) très au nord de Souichiyng, dans la vallée coupant le chemin de fer jusqu'à i 600 m en droite ligne à l'est de Panlong et au nord-ouest de Takouchan.
Aile gauche : 11* division (10* et 21* brigades Chikokou, 12*, 43*, 22* et 44^ régiments) tout le long de la ligne des fortifications du secteur est jusqu'au pied de Takouchan.
Réserve principale: deux brigades (18000 hommes de réserve [six régiments : i^% i5*, 16*, 3o% 38* et 9*]) sous le commandement direct de Nogi.
Toutes ces troupes étaient logées dans des bivouacs organisés sur les pentes de la montagne, à l'abri des coups de Tartillerie russe.
De la description donnée par David James, le lieutenant-colonel von Schw^arz déduit que le plan de Nogi consistait :
1° A concentrer un fort feu d'artillerie sur tout le front de la place, mais principalement sur l'intervalle entre Kikouan-nord et Ehrlong ;
2° A continuer ce feu jusqu'à destruction des ouvrages et extinction du feu de l'artillerie adverse : pour cela trois jours semblaient suffisants ;
3** A faire en même temps des attaques démonstratives des côtés ouest et est ;
4° A la faveur de ces attaques et du feu de l'artillerie de
(*) Voir Revue du Génie, 1906, t. XXXI, p. 3o.
la division chargée de Taction principale, à pénétrer progressivement au fur et à mesure des progrès de rarlillerie japonaise ;
5® A désigner un but à la 9* division : s'emparer des ouvrages intermédiaires entre Kikouan-nord et Ehrlong, forcer le mur chinois reliant les gorges de ces ouvrages et prendre d'assaut Wangtaï-haut ;
6° A pénétrer ensuite par la gorge dans les batteries intermédiaires et les deux forts précités. Ces positions prises, s'y fortifier, puis par une action finale, repousser les Russes jusqu'au noyau central, dans lequel on pénétrerait de vive force.
A cet effet, les mesures prises étaient les suivantes : réunion d'un parc de siège de 3oo pièces; chaque attaque était faite par une division soutenue par son artillerie ; l'action fmale devait êlre enlevée par les six régiments de la réserve générale ; la flotte devait soutenir les troupes sur les flancs; les buts de Tartillerie de siège étaient les forts, les batteries et les ouvrages intermédiaires ; les sapeurs devaient détruire les obstacles artificiels sur les positions ; le directeur du combat avait un système complet de lignes téléphoniques qui reliaient d'autre part les batteries et les états-majors avec les observatoires.
Le succès de l'assaut était favorisé par : le non-achèvement des ouvrages et leur entière visibilité ; les couverts formés par les villages et jardins non détruits ; les grands angles morts occasionnés par les nombreuses vallées et ravins en particulier près du Lounho et au voisinage des ouvrages.
L'auteur cite aussi un certain nombre de messages téléphonés qui montrent ce qui s'est passé du côté des Russes et qui sont de nature à éclaircir quelques points des journées tragiques du 19 au 24 août, nous les reproduisons intégralement ci-après.
ig août
I** De rétat-major de la 7* division, 7^40 matin :
A 5 heures du matin, les Japonais commencent à canonnerde la montagne du Loup (')Ehrlong, les redoutes Panlong.
2° De Fétat-major de la 7* division, 1 1 *»5 matin :
Le général Gorbatovski communique : Aujourd'hui Panlong-est bombardée et complètement détruite ; tous les canons sauf un hors d'usage; trois abris blindés comblés ; 3 tirailleurs tués et 20 blessés. Sur Ehrlong, tous les grands canons sont détruits.
3° Au chef de la 7* division, 7^35 soir :
Le commandant de Panlong-ouest, capitaine d'étatmajor Krouglik rapporte Q que dans la direction du village Palitchouang, le mouvement de nombreuses colonnes a été remarqué sur le gaolian et les ravins. A Ehrlong la canonnade ennemie a brûlé un magasin aux munitions.
4® De Tétat-major, 7^40 soir:
A 7 heures du soir s'est terminé l'assaut de la redoute de l'Aqueduc par deux ou plusieurs bataillons japonais (3). Grâce au soutien de l'artillerie, l'assaut semble repoussé. La situation des compagnies est critique. Les Japonais sont couchés dans le fossé et entourent la redoute. Les compagnies pourront-elles se retirer ? — Colonel Semenov(+).
5° Au colonel Semenov, 7^60 soir :
Se retirer de la redoute de TAqueduc est impossible.
(^) Au même moment commençait l'attaque de la montagne Ouglovaia.
(*) Outre ce rapport sur les mouvements de l'ennemi, il en existait un autre de l'observatoire cuirassé de la montagne du Rocher près de Songchouchan. Ni cet ouvrage, ni Kikouan-nord n'avaient vu ces mouvements.
(^) Attaque démonstrative sur le front nord.
{*) Ce message ainsi que les messages 6 et 8 montrent clairemei^ combien il convenait peu de remplir les intervalles entre les forts par des ouvrages temporaires aussi faibles. '
Envoyer ici comme soutien aux deux compagnies de Fartillerie de campagne pour canonner les approches de la redoute. — Général Smimov.
6** Au commandant de la place, 9^20 soir :
Je rapporte, d'après le rapport du commandant de la compagnie, que l'abri blindé de la redoute de TAcpieduc est démoli et que les hommes qui s'y trouvaient sont tués. Deux compagnies sont envoyées comme secours.
20 août
7° Au commandant de la place, G'* i5 soir :
L'ennemi canonnc les redoutes avec acharnement, principalement Panlong-est ainsi que les batteries voisines. Actuellement une brèche est faite dans le mur chinois. En face des redoutes, dans le gaolian, on voit de Tartillerie de campagne et derrière elle d'importants partis d'infanterie. Je pense qu'aujourd'hui l'ennemi attaquera les redoutes. — Général Gorbatovski.
21 août
8** Au général Gorbatovski :
Tous les hommes qui avaient été envoyés dans les retranchements de Panlong-est sont tués. Il est impossible de tenir. Nous attendons des ordres. — Ont signé : le capitaine Sokolov du i4'' régiment et le capitaine d'état-major Krivozoutchenko.
Ce message, envoyé à l'état-major de la place, j'ajoute que toutes les réserves sont employées et que je ne puis donner d'aide aux redoutes. — Général Gorbatovski.
9° Toute la vallée du nouveau magasin d'approvisionnement est fortement canonnée ; dans la nuit la réserve a été très éprouvée par le feu. — Général Fock.
10° Au commandant de la place, 4^4o matin :
L'ennemi attaque le front est ; les premières salves ont
5o DE L'INFLUENCE DES COMBATS LIVRÉS SOUS PORT-ARTHUR
été tirées à 4 heures du matin. L'assaut principal, à mon avis, sera sur deux redoutes. — Général Gorbatovski.
1 1° Au commandant de la place, 8^4o matin :
On voit l'ennemi s'installer avec de grandes forces entre Kikouan-nord et Ehrlong. L'absence chez nous d'artillerie et d'abris rend la situation très difficile. Les réserves s'épuisent, il reste quatre compagnies. Les hommes résistent fermement, mais ils souffrent terriblement des obus, des shrapnels et des mitrailleuses. — Général Gorbatovski.
12® A 9^i5 matin :
L'absence d'artillerie chez nous rend la situation très dangereuse ; je demande comme soutien une batterie de campagne. — Général Gorbatovski.
i3® A Q^l\5 matin :
Les rangs s'éclaircissent avec une rapidité effrayante» J'ai utilisé les dernières réserves. — Général Gorbatovski.
i4° Du fort I au général Smirnov, io''4o matin :
L'ennemi traverse la vallée du chemin de fer et se dirige en partie contre le flanc gauche de la 3* compagnie du 25« régiment et en grande partie sur Palitchouang. On canonne le fort L II faut que l'artillerie canonne les colonnes concentrées qui se préparent à l'assaut. Il faut approcher les réserves. — Stœssel.
i5° Au commandant de la place, ii heures :
J'estime la situation très sérieuse. Les forts et les ouvrages sont tous détruits, les défenseurs en nombre écrasant tués, Tartillerie n'agit pas. Presque tous les petits canons sont détruits, la réserve est dépensée et de partout on demande de l'aide. Il y a des compagnies où il n'y a presque plus personne dans les rangs. Le calme actuel de la fusillade vient de ce que l'ennemi se concentre et se prépare à l'assaut. — Général Gorbatovski.
J'ai compris : s'ils persistent, il faudra préparer la réserve générale et envoyer tous les marins dans les retranchements. — Stœssel.
SUR LA CONSTRUCTION DES FORTS 5i
i6**Au général Fock, midi:
Je demande qu'on donne Tordre à deux bataillons du i4* régiment de se rendre au magasin d'approvisionnement derrière la batterie A dans la vallée entre la Grande Montagne et les ouvrages. — Smirnov. 17° Au commandant de la place, midi 25 :
L'ordre pour l'envoi de deux bataillons de la réserve a été donné par moi aussitôt réception de l'avis, mais j'ai estimé de mon devoir de rendre compte que cette réserve a été canonnée toute la nuit par les shrapnels de l'ennemi ; je m'attends également à ce que les Japonais fassent une attaque de nuit ; c'est en raison de cela que je désirerais avoir une réserve fraîche et non fatiguée. Actuellement les Japonais agissent exactement d'après la méthode de von Sauer, mais les réserves du général Gorbatovski suffisent pour le moment à les maintenir en haleine. — Fock. 18** Au commandant de la place, 4'' 45 soir : La situation n'a pas empiré, malheureusement il faut dire que quatre canons à tir rapide de la lunette Kouropatkine ont été criblés d'obus. 11 y a une station téléphonique, mais elle ne marche pas ; la ligne a été rompue, on Ta réparée plusieurs fois, mais elle est de nouveau détériorée. A l'approche de la nuit, nous établirons des canons sur la position. L'ennemi en grande force est concentré de 25o à 45o m des redoutes, en particulier vis-à-vis de Panlong-est. — Gorbatovski.
22 août
19° Au commandant de la place, 5'' 10 matin : A 3^3o du matin a commencé une forte canonnade de part et d'autre à Panlong-est. A ce moment, l'ennemi comble cette redoute d'une quantité énorme de shrapnels. — Gorbatovski.
20° Au commandant de la place, 6 heures matin : L'ennemi canonne de partout avec des shrapnels et
5a DE L'INFLUENCE DES COMBATS LIVRES SOUS POHT-AHTHCR
dirige une tuaillade aonrrie sur Paniong-eat. Deux compagniea da i4* réfjiniexit étai^it ciiex moi en réserre, mais le général Fock les a renvoyées à la réserve génénie^ de âorte qne je a'ai plus, non compris les mariasy cpi^one seule compagnie de tirailleurs ; celle-ci a été anroyée à Kikouanr-est qui fléciiisBoit et elle y est restée. Qa^cst-ce que tait l'adversaire, il est impossible de le comprendre.
— (jréatod (jrorbatovskL
21*^ .Vu commandant de la place, 9^20 matin : En avant des redoutes^ dans les mares^ ^J^ certaine^ ment de petits partis de Tadversaire et ils se canonnent avec les redoutes. Sur toute la ligne, et de loin en loin, l'ennemi envoie des obus et des shrapnels^ — Gorbatovski. 22*^ Au commandant de la place, 1 1 '20 matin : A 10 '3o ce matin^ l'adversaire a concentré tout son feu d'artillerie sur les redoutes Panlong, en même temps qu'apparaissaient quelques colonnes importantes^ Après avoir chassé des troupes déjà affaiblies^ Tennemi s'est emparé de Panlong-est, mais il n'a pu s'y maintenir longtemps et a été repoussé par nos tirailleurs qui à leur tour ont été soutenus par toutes les compagnies de marins. Actuellement la redoute est entre nos mains^ mais de nouveau l'artillerie ennemie la canonne fortement. De notre coté, des mortiers et des canons à tir rapide répondent. Je témoigne de Taudace réelle des marins et des tirailleurs. Le combat se prolonge, les réserves sont dépensées, y compris les bataillons du i!\^^ régiment.
— Gorbatovski.
2.3° Au lieutenant-colonel Poklad, du fort Kikoaannord, midi 20 :
Le fort reste sans défenseurs, il n'y a plus que 4o hommes disponibles, les canons sont démolis ainsi que deux mitrailleuses, le parapet détruit. L'artillerie canonne tous les ouvrages avec des obus à explosifs brisants* Llnfanterie en grande quantité se cache jusqu'à présent dans les ravins rapprochés. — Capitaine d'état-major Kvatts.
Je présente ce rapport à Son Excellence le général Gorbatovski, en même temps que je rends compte que je n'ai pas de réserve. — Lieutenant-colonel Pouchkars. 24° Au commandant de la place, i heure soir : Je n'ai pas de réserve, tout est utilisé, il ne reste qu'une demi-compagnie de marins. La diminution des officiers est grande, Panlong-est a passé quatre fois de mains en mains, en ce moment une moitié est à nous et l'autre aux Japonais. Sous un feu terrible, la garnison des deux redoutes commence à se fatiguer. Le nombre des soldats diminue aussi considérablement. — Général Gorbatovski. 25° Au commandant de la place, i^4o soir :
La diminution des hommes et des officiers est énorme. Je n'ai pas de réserves. Le plus petit renfort des Japonais peut couronner le mur chinois parce qu'il n'y a personne pour le défendre. Je demande de la réserve. — Général Gorbatovski.
26° A l'état-major de la place, de la batterie de la colline dentelée, i^45 soir :
Chez nous, il n'y a personne pour observer, les officiers sont tous blessés. Le chef du groupe est contusionné ; qu'on envoie n'importe quel officier à l'observatoire. 27° Au commandant de la place, 4^3ô soir :
Je rapporte à Votre Excellence que la situation est plus que sérieuse, parce qu'après la bataille, il n'est resté dans chaque position qu'un petit nombre d'hommes presque sans officiers. Quoiqu'on puisse compter que les redoutes sont à nous, il n'y a personne pour les occuper ellectivement, car je n'ai ni une compagnie de ligne ni une compagnie de réserve, hormis les pauvres débris des trois compagnies du i4^ régiment. Avec de si faibles restes désorganisés, il est impossible de résister au plus petit assaut qu'on peut attendre à chaque minute. Il m'est difficile de m'absenter pour faire un rapport complémentaire et je vous demande si vous ne jugeriez pas utile de venir sur la montagne du Rocher, car votre présence est
nécessaire sur le lieu du combat, ou alors permettez-moi d'aller vers vous. — • Général Gorbatovski.
sS"* Au commandant de la place :
Je rapporte que les redoutes Panlong sont occupées par les Japonais et que de plus sur le mur chinois et à l'intérieur des positions, les hommes diminuent; les faibles contingents des défenseurs fondent d'heure en heure. J'estime que la défense est impossible, non seulement avec ce qui reste comme garnison, mais même avec beaucoup plus. Tant que les redoutes ne seront pas re* prises, les Japonais peuvent percer notre ligne à toute minute. — Général Gorbatovski.
29** Au commandant de la place :
Les redoutes Panlong sont abandonnées. Les nôtres se sont retirés derrière le mur chinois. Ces ouvrages ont dû être évacués en raison de feux croisés de l'artillerie. Presque tous les défenseurs étaient tués. Six fois les Japonais envo}'èrent reprendre les redoutes et de nouveau elles étaient occupées par nous ; enfin par un feu violent ils anéantissaient toute la garnison. Tenir dans les redoutes était impossible. Kikouan-nord résiste, mais il n'y a plus que 4o hommes. Les Japonais se trouvent en grandes forces sous le glacis. On voit les échelles préparées. Evidemment dans la nuit d'aujourd'hui on livrera l'assaut. Tous les canons sont hors de service. Les mitrailleuses sont détruites et ne peuvent plus tirer. — Lieutenant-colonel Poklad.
3o° De l'état-major de la place, 6^5 soir :
De la redoute de l'Aqueduc on rapporte : Panlongouest est occupé par environ deux bataillons japonais ; Kikouan-nord n'est pas occupé, mais près du glacis sont couchés environ trois régiments japonais et derrière eux on aperçoit encore des réserves. — Lieutenant-colonel Semenov.
3i° Au chef d'état-major de la place, 6^ 16 soir :
Le bataillon du i4* régiment est déjà arrivé au défilé
du nouveau magasin d'approvisionnement. — Lieutenant-colonel Dmitrevski.
A la lecture de ces messages, il se dégage que si les Japonais avaient été encore plus hardis, ils auraient eu quelque chance d'enlever Kikouan-nord après la chute des redoutes Panlong, mais il semble bien qu'ils aient eu la crainte de se heurter à une défense héroïque des fossés du fort.
De ce récit des attaques brusquées, on peut également essayer de tirer des conclusions sur les modifications qu'il serait désirable de voir apporter dans l'organisation générale des places et dans la construction des forts et ouvrages en particulier.
Les attaques démonstratives de la r* division à l'ouest et au nord-ouest avaient atteint leur but, puisqu'on avait d'abord pensé que l'action principale allait se dérouler de ce côté et qu'on avait massé en conséquence la réserve générale sous les ordres du général Kondratenko. Ce résultat fut obtenu par une canonnade intensive et par l'apparition des colonnes d'assaut de la i'^ division alors que les deux autres ne s'étaient pas encore découvertes.
Le feu d'artillerie concentré sur Kikouan-nord et Ehrlong était si fort que, déjà dans l'après-midi, Ehrlong s'était tu définitivement, ainsi qu'en témoigne le message téléphoné n° 2 ; il en était de même des canons des autres batteries. Cela provenait d'abord de la mise hors de service des canons, mais surtout d'une mauvaise disposition de l'artillerie qui était complètement à découvert. C'est à ce « silence obligé » que visaient les Japonais et comme on le voit ils y arrivèrent très rapidement, grâce à l'installation défectueuse des canons des forts. Néanmoins, commencé au malin, le tir ne cessa qu'à 6 heures du soir et pendant cette journée Ehrlong ne reçut pas moins de 2 4oo projectiles, c'est-à-dire trois à quatre par minute.
56 DE L*I5FLUENCE DBS COMBATS UVRÉS SOUS PORT-ARTHUR
Sur KikooaD-est, on compta 600 projectiles de i5 cm, soit un par minute; mais, si le nombre des projectiles des canons Knipp était trois ou quatre fois moindre que celui des autres canons^ on en notait également provenant de canons de campagne et de montagne. II j av^ait mi-partie obus et mi-partie shrapnels, ce qui permettait de mener parallèlement la destruction des ouvrages et des hommes restés à découvert. Sous un tel feu^ il était tout à fait impossible aux servants russes de rester constamment auprès de leurs pièces^ car ils auraient tous disparu en un jour. 11 en résultait que certaines batteries tiraient à de longs intervalles et que d'autres se taisaient tout à fait (^) ; les artilleurs se terraient dans les casemates ou les abris blindés.
La garnison des ouvrages était concentrée tout entière dès le matin dans les casemates de gorge. A Ehriong^ on installa un observatoire cuirassé en forme de coupole sur le flanc gauche de la batterie de canons de i5 cm; il était constitué par une tôle de fer de i5 mm d'épaisseur recouverte de béton de ciment; il dépassait le parapet de la batterie de i5 cm. Un homme pouvait ainsi observer le tir et le mouvement des colonnes ennemies éloignées, mais il lui était impossible d'examiner les approches du fort. Pour atteindre ce dernier but, on devait faire appel au dévouement d'éclaireurs volontaires qui se tenaient sur le parapet de Fouvrage. Ils se cachaient derrière les traverses et, à la faveur des visières disposées contre les shrapnels, ils observaient à travers les embrasures. Seulement, le feu était tellement intense que sur cinq de ces éclaireurs, trois étaient hors de combat le 19 août à midi. A partir de ce moment, Tobservation n'était plus faite que par courts intervalles de cinq à dix minutes et quand le feu paraissait se ralentir; les éclaireurs sautaient alors sur le parapet.
(') (^*est à ce propos que les artilleurs dcplo-aient que leurs canons soient dépourvus de boucliers contre les shrapnels.
SUR LA CONSTRUCTION DES FORTS 5j
Mais, pendant que la garnison cherchait un refuge dans les abris contre le feu de rartillerie, la division ja» ponaise désignée pour l'assaut s'avançait non pas en colonnes, ni en lignes déployées, ni même en tirailleurs, mais par petits détachements et en file indienne, en profitant, pour se dissimuler, de la présence des ravins et du gaolian épais. Elle occupait ainsi les villages et se tenait prête à l'action. Pas un squI poste d'observation de l'ouvrage n'avait découvert ce mouvement du 19 au 20 août. Le bombardement continuel avait obligé la garnison à rester cachée et quand, le 22 août, les Japonais s'approchèrent des redoutes Panlong, le feu redoubla de nouveau et l'observation cessa tout à fait. Voilà pourquoi les forts non seulement n'avaient pas soutenu les ouvrages intermédiaires, mais encore n'avaient pas vu comment et quand ils avaient été pris.
. L'auteur, qui se trouvait sur le fort, à 35o m de la redoute prise, fut très étonné quand on reçut l'ordre d'ouvrir le feu sur cette redoute. Supposant que c'était une méprise, le commandant du fort envoya aux éclaircissements, mais la confirmation de l'ordre vint rapidement !
Il en est donc résulté que la canonnade dirigée constamment sur Kikouan-nord et Ehriong les empêcha non seulement de prêter l'aide de leurs fusils aux ouvrages intermédiaires attaqués, mais encore ne leur permit pas d'observer les mouvements de l'ennemi, en un mot elle les priva de mains et d'yeux. On peut conclure de là à V extrême nécessité d'avoir sur les ouvrages des systèmes tels qu'ils permettent d'observer sans interruption et de soutenir les intervalles au moment opportun, même sous la plus forte canonnade. Le premier desideratum peut être atteint par la construction d'observatoires cuirassés en quelques points choisis du fort. Le second par l'emploi de galeries bétonnées avec embrasures pour l'infanterie et de quelques tourelles pour mitrailleuses. On peut ajou-
1er avec la plus complète assurance que pas un seul fort ne pourra soutenir les intervalles si son infanterie n'a pas (f emplacements complètement à tabri des shrapnels et des éclats.
IMPORTANCE DES CAPONNIËRES D'ARRIËRE
INTERMÊDiAIRES
La construction irrationnelle des caponnières de gorge découvertes à Kikouan-nord et à Ehrlong empêcha les Russes de les utiliser aussi bien qu'on l'eût désiré, comme caponnière d'arrière intermédiaire pour le soutien des intervalles. Et cependant, l'assaut du 22 août et celui de la nuit du 28 au il\ août démontrèrent nettement quel puissant moyen de défense elles auraient pu être si leur disposition en plan avait été meilleure. C'est alors qu'on s'est rendu compte que le tir de ces caponnières aurait dû se faire par des embrasures avec un champ de tir limité d'une part à la crête des glacis de l'ouvrage et d'autre part à i 000 ou i 200 m en avant. Des caponnières d'arrière ainsi organisées permettraient de soutenir les ouvrages voisins jusqu'à la dernière extrémité et la zone non battue serait insignifiante.
L'importance des caponnières d'arrière intermédiaires (') se dessina parfaitement pendant l'assaut du mur chinois dans la nuit du 28 au 24 août. Par suite du nonachèvement d'Ehrlong, il existait aux angles de gorge des
(*) Des organes analogues, destinés au flanquement des intervalles ont déjà été signalés à maintes reprises dans la Revue du Génie : système du lieutenant-colonel du génie hollandais Voorduin, 1887, 1. 1, p. a8i ; proposition du commandant Laurent, 1888, t. II, p. 4^3; tj^e Snijders, 189a, t. VI, p. 91 ; disposition du colonel russe Miaskovski, 1896, t. XII, p. 209 ; organisation de détail des places fortes du capitaine Sandier, 1897, t. XIV, p. 3o2. D'ailleurs, aussi bien pour ces casemates de flanquement que pour les autres desiderata formulés par le lieutenant-colonel von Schwarz, la plupart de nos lecteurs savent qu'ils sont déjà réalisés depuis quelque temps dans nos forteresses.
sortes de plates-fonnes abritées par des tas de terre formant traverse; on y avait installé pour repousser les attaques de l'infanterie un canon de campagne et un canon de 87 mm sur aQût. Lorsque, dans la nuit du 28 au 24 août, les Japonais s'avancèrent des redoutes Panlong vers le mur chinois, le commandant du fort fit diriger sur eux le feu des projecteurs et mit en action deux canons de campagne, une mitrailleuse et un canon de 37 mm de la caponnière de gorge. Ce feu, ouvert à une distance aussi rapprochée sur des troupes qui se croyaient invisibles, fut excessivement meurtrier et le général Kondratenko estima à 3 000 hommes les pertes subies par l'ennemi dans cette action. Il va de soi que le soutien apporté ainsi par Ehrlong pour la défense de l'intervalle n'eut un tel succès que par suite de l'impossibilité pour l'ennemi d'envoyer en pleine obscurité des projectiles sur le fort sans crainte de tirer sur ses propres troupes.
La caponnière de gorge fut cependant appropriée comme caponnière d'arrière intermédiaire, car les fossés de gorge n'avaient qu'une très faible profondeur (dans les angles elle n'atteignait que i ,o5 m environ). On y installa des canons de 87 mm qui permirent decanonnerles glacis de Songchouchan et de Panlong-ouest. L'action de cette défense des intervalles fut si désagréable pour les Japonais, qu'ils essayèrent de l'annihiler en détruisant la caponnière elle-même. Pendant de longs jours, ils dirigèrent sur elle et de deux côtés le feu de leurs mortiers de 28 cm. Le mur de face gauche fut démoli en novembre, mais ce n'est que le 28 décembre qu'ils parvinrent à renverser le mur droit et à combler les embrasures. Toutefois, le capitaine Dobrovo réussit à dégager le champ de tir en dispersant les terres éboulées avec des cartouches de pyroxyline.
Ce qui s'est passé à Ehrlong montre bien l'importance des caponnières de gorge pour la défense des intervalles.
6o DE L'INFLUENCE DES COMBATS LIVRÉS SOUS PORT-ARTHUR
Mais dans certains cas on peut être amené également à utiliser des caponnières découvertes intermédiaires placées en dehors des ouvrages : s'il s'agit, par exemple, de battre un ravin qui échappe complètement à Faction des forts voisins. C'est en somme le rôle qu'a joué Hatchimaki, construit par l'auteur sur un monticule à 35o m à l'est d'Ehrlong et dont il était séparé par un ravin profond de 20 m. Après avoir remarqué que de cette petite colline on battait parfaitement les approches du fort, il fit pratiquer sur la pente en retour une plate-forme pour deux canons de campagne dont l'un devait soutenir Ehrlong et l'autre Panlong-ouest. Cette petite batterie était protégée en avant par un retranchement d'infanterie et un réseau de fils de fer. D'après le récit de témoins oculaires, ces canons causèrent de grandes pertes dans les rangs japonais pendant l'assaut du 22 août de Panlongouest et ils les empêchèrent certainement de tourner cette redoute par la gauche. Elle ne fut d'ailleurs pas atteinte jusqu'à l'attaque d'Ehrlong qui la soutint aussi énergiquement. En réalité et bien qu'Hatchimaki ne fût qu'un ouvrage de campagne, les Japonais durent entreprendre contre lui une attaque progressive qui dura un mois et demi. Après s'en être emparés, ils purent avancer leurs travaux d'approche contre Ehrlong.