OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
De la violation de la distribution naturelle des produits. — Les riches deviennent plus riches, les pauvres deviennent plus pauvres. — Des institutions qui faussent la répartition naturelle des richesses. — Les progrès de la production. — Le budget d’une famille d’ouvriers à Paris.
- Les mauvais résultats des lois qui régissent notre système économique. — Nécessité de revenir aux principes.
L appropiiation des produits, ou, comme disent un ' grand nombre d’économistes , la répartition des richesses une fois qu elles sont produites, est, dans l’économie politique,^ une branche distincte d’études. Dans l’ordre logique, c est la seconde branche de cette science qui s’occupe d’abord de la création des richesses, puis de leur répartition, et enfin de leur consommation.
Il importe sans doute, au plus haut degré , que les principes en vertu desquels les richesses se créent le plus facilement, le plus abondamment et le plus économiquement, soient vulgarisés et appliqués dans le plus grand nombre possible de pays, afin qu’il ne se perde pas une force dans le monde, ni une minute dans le temps, et que chaque intelligence, comme chaque force, soient employées dans toute la plénitude de leur liberté d’action. Mais il importe tout autant que chacun connaisse à fond, non-seulement les principes qui doivent présider à la dis-
trihution ou à la répartilion des richesses ou produits, quand ils ont été créés, et aussi qu’il puisse se rendre compte des innombrables fausses api)lications de ces principes , des déviations qu’on leur fait subir dans la pratique, des prétextes mensongers, des allégations hypocrites, des sophismes insoutenables, que l’on emploie pour faire dévier le cours naturel et régulier des choses, en portant tous les Ilots plantureux sur une des rives, tandis que l’autre reste nue, stérile et desséchée.
On conçoit, en effet, que la création des richesses ne puisse être toute la science, et que tout homme a le droit et le devoir de rechercher et de savoir ce qu’elles deviennent quand elles sont là, pourquoi elles vont plutôt de ce coté que de cet autre; pourquoi, en un mot, nous voyons une aussi grande inégalité dans les fortunes. La justice et le bon ordre des sociétés veulent (jue la répartition se fasse équitablement, c’est-à-dire que chacun soit rémunéré à raison de ses services, et que nul ne puisse distraire à son profit, et au détriment des autres, une partie des produits à laquelle il n’a aucun droit. La loi frappe, avec raison, ceux qui s’approprient, ou tendent à s’approprier, par la force , la fraude ou la captation, ce qui ne leur appartient pas et ne peut leur appartenir. Mais la loi, elle-même, hélas! sanctionne souvent, sans le savoir, les appropriations illégitimes, que la violence et la routine acceptent les yeux fermés, et contre lesquelles l’économie politique proteste avec juste raison, et parfois avec succès.
La connaissance des divers modes d’appropriation et de leurs résultats, médiats et immédiats, est des plus indispensables à tout homme d’État, à tout législateur qui veut se rendre un compte exact de la portée des lois qu’il édicte, des charges et des contributions qu’il impose.
Cette connaissance est, en outre, nécessaire à tout citoyen qui veut remplir ses devoirs d’électeur en connaissance de cause, et ne se borne pas à voter aveuglément.
Nous avons intitulé ce travail , De V Influence des lois sur la répartition des richesses, parce que nous avons l’intention d’exposer les divers modes en vertu desquels une trèsgrande partie des richesses, produit du travail du pays, détournée de la voie qu’elle devait suivre naturellement , prend divers canaux préparés par les lois, pour aller enrichir ceux qui n’y ont aucun droit, au détriment de la masse des producteurs.
Si l’on veut bien se rappeler que jusqu’à 1848 la grande majorité des citoyens était exclue de toute participation au maniement des affaires publiques, que les représentants d avant 1848 ne représentaient qu’une classe assez restreinte d électeurs, on ne sera pas surpris que, suivant en cela les intérêts secrets de chaque être humain, ces représentants aient toujours eu devant lés yeux les intérêts exclusifs de leurs mandants, et aient souvent sacrifié ceux
des citoyens que l’on pouvait appeler la classe des exjiloités.
On a donc violé souvent la distribution naturelle des produits, on a oublié de faire la répartition au prorata des services, ainsi que le voudrait la seience et avec elle 1 équité, et nous avons eu et nous avons encore des appropriations qui n’ont d’autres bases que la cupidité des uns et l’ignorance des autres. C’est à cette appropriation vicieuse que nous devons attribuer ces commotions violentes qui viennent bouleverser la société à chaque génération. Beaucoup d’entre nous, ne raisonnant pas leurs souffrances, n en connaissant pas l’origine , ni par conséquent le remède , s’iinaginent que la société repose sur des bases aussi fausses qu’injustes, et cherchent le terme de leurs maux dans de nouveaux arrangements sociaux, sans comprendre que l’organisme actuel est la résultante de siècles d efforts, d’essais, de tâtonnements et de progrès qui permettraient à tous de cheminer, chacun selon ses moyens
matériels et intellectuels, vers une situation meilleure, si des traditions, des préjugés, des habitudes invétérées et surtout l’ignorance, ne nous empêchaient pas de voir que les lois devraient être faites à l’avantage de tous et non au profit exclusif de quelques-uns.
Nous n’avons pas la prétention d’étudier, ni même d’indiquer, toutes les lois qui , en favorisant outre mesure les intérêts de quelques-uns, portent préjudice à tous les autres; nous en omettrons certainement un grand nombre, et peut-être des plus préjudiciables; nous voulons seulement ouvrir la voie où nous voudrions voir entrer les réformateurs. On ne saurait, d’ailleurs, assigner délimités au progrès. Après nous, d’autres, nous en sommes certain, trouveront d’abondantes moissons dans le champ où nous avons essayé de glaner.
Nous ne manquons pas de savants traités d’économie politique , dans lesquels on nous enseigne que la distribution des richesses, dans un pays où le travail est libre, se fait, sous l’influence de la loi de l’oflVe et de la demande, entre trois parties ; l’entrepreneur, le capitaliste et l’ouvrier. Rossi y ajoute un quatrième prenant, l’État, qui prélève sa part au moyen de l’impôt. Nous ne croyons pas que l’État puisse être compté au nombre des copartageants, car s’il est incontestable que dans un État policé nul ne peut se soustraire à l’obligation de payer l’impôt, il est également hors de doute que tout travailleur, tout entrepreneur et tout capitaliste est sous l’obligation tout aussi impérieuse de se procurer des aliments, et le boulanger ainsi que les autres fournisseurs devraient, si la classification de Rossi est vraie, être comptés au nombre des copartageants des produits.
Le partage se fait donc entre les trois personnes qui , soit par leur capital , soit par leur direction et leur surveillance, soit par la force de leurs bras ou l’adresse de leurs mains, ont concouru à la production des richesses. Mais, dans ce partage visible et en apparence définitif, la part qui revient au travailleur en raison de ses services est diminuée après coup, par de larges prélèvements faits indirectement, en faveur des deux autres copartageants, et ce, en vertu d’une foule de lois, dont nous voulons exposer la funeste et inique influence.
S il est vrai , comme on l’a dit et répété, écrit et imprimé, dans ces derniers temps, en Angleterre, dans le Parlement, en Amérique, dans des rapports officiels, que, malgré l’immense accroissement des richesses qui s’est produit dans le monde, depuis environ un siècle, les riches deviennent beaucoup plus riches, tandis que les pauvres deviennent plus pauvres, nous sommes en droit de dire comme Hamlet : there is something rotten in the State,
il y a quelque chose de pourri dans l’Élat, et il est grand temps d’y porter remède.
« G est moins la consommation absolue du travailleur,
« dit M. Cherbuliez, que la consommation relative, qui « rend sa condition heureuse ou malheureuse. Qu’importe « à 1 ouvrier de pouvoir se procurer des produits aupa- « ravant inaccessibles à ses pareils, si le nombre des pro- « duits s’est accru dans une proportion encore plus forte,
« si la distance qui le sépare des capitalistes n’a fait « qu’augmenter, si sa position sociale est devenue plus « humble et plus désavantageuse? A part les consomina- « lions strictement nécessaires au maintien des forces et « de la santé physiques, la valeur de nos jouissances est « essentiellement relative.
“ On oublie trop souvent, dans l’examen de ces ques- « lions, que le travailleur salarié est un homme pen-
« sant, doué des mêmes facultés, mû par les mômes mo- « ])iles, capable des mêmes sentiments que le travailleur « capitaliste. On en fait une classe à])art, sur laquelle on « raisonne à peu près comme s’il s’agissait de bêtes de « somme.
« En définitive , quelques avantages que puisse procurer « aux travailleurs salariés un rapide accroissement de la « richesse sociale, il ne remédie point à la cause de leur « misère. Leur position économique reçoit sans doute « quelques adoucissements pendant les périodes où un tel « accroissement s’opère ; mais elle n’en est point réelle- « ment changée »
Pendant tout le moyen âge, sans l’emonter plus haut, le serf ne possédait rien ; il n’y avait d’autre répartition des produits que celle qu’il plaisait au seigneur châtelain de faire, en donnant la pitance quotidienne aux malheureux qui gardaient ses troupeaux, labouraient ses terres ou montaient la garde au sommet de ses donjons. Quand le servage eut disparu sous la pression des communes et des corporations, il se fit de grands changements dans le mode de tenue des terres, et l’industrie fit peu à peu son apparition. Les cultivateurs devinrent fermiers à rente d’argent, ou bien encore se firent métayers. Quand les contrats de fermage ou de métayage purent être débattus librement, les partages des produits prirent un air d’équité; mais les seigneurs purent encore, grâce aux traditions, à la puissance dérivée de la possession du sol et à la faiblesse des laboureurs, reprendre, par des exactions, des avanies, des exigences de toutes sortes, comme, par exemple, les corvées, la plus grande partie des produits. Ils s’affranchirent d’ailleurs du payement de tout impôt et en rejetèrent tout le fardeau sur les travailleurs. Dans l’industrie, l’organisme des corporations assura aussi la majeure partie des produits aux maîtres et aux chefs des di-
vers corps de métiers, sans compter tout ce qui s’en allait indûment aux mains des officiers du roi.
Depuis la Révolution de 1789, les choses ont bien changé : les exactions et les avanies faites par les seigneurs ont cessé; les corporations, maîtrises et autres ont été abolies ; la loi a tracé des règles à peu près équitables pour la rédaction et l’exécution des contrats, le travail est devenu libre , et la loi économique de l’offre et de la demande , sauf quelques rares circonstances , a déterminé les conditions du partage des produits entre le travailleur, le capitaliste et l’entrepreneur.
Mais, si la situation économique, si l’organisme social est ostensiblement juste, cette situation est faussée, cet organisme est vicié, répétons-le, par une foule de lois faites au profit des classes qui, aujourd’hui, s’appellent classes dirigeantes, et qui autrefois pouvaient être dites classes maîtresses. Nous ne récriminons pas, nous ne voulons pas récriminer, nous sommes persuadé qu’en faisant ces lois, les classes dirigeantes ont cru user d’un droit indéniable et n’outrager en rien les principes de justice et de morale qui devraient former la base de toutes les sociétés civilisées. L’homme est ainsi fait, qu’il devient facilement, et à son insu, la proie et la victime de cet instinct invincible qui le porte chaque jour et à chaque heure à améliorer encore sa position, quelque brillante qu’elle soit.
Tous les moyens, nous le savons, ne lui semblent pas bons; il lui répugne aujourd’hui d’employer la violence ou la fraude ; mais s’il peut , comme on dit trivialement , tirer la couverture à soi, en se servant de la législation, il s empresse de ne pas laisser échapper l’occasion. Donc, par les lois de douane , par les lois sur le crédit , par les lois sur la vénalité des offices, par les lois sur la liberté des transactions, par les lois sur l’impôt et par d’autres encore , les classes dirigeantes ont tiré la couverture à elles.
On a souvent dit, et avec raison, que le meilleur impôt est celui qui est le moins nuisible au développement de la puissance productive du pays ; mais il importe en même temps que cet impôt ne soit pas établi de manière que tous les profils aillent d’un côté, celui du capitaliste, tandis que toutes les charges vont d’un autre, celui du travailleur. Il est vrai que l’on a dit que l’impôt retombait toujours en définitive sur le consommateur : si cela était vrai , nous ne verrions pas autant de discussions sur les impôts, puisque tous ils se reverseraient sur le même contribuable.
Mais il n’y a pas que l’incidence de l’impôt à considérer dans une question de ce genre ; le sujet est plus vaste et semble embrasser tout l’arrangement économique dans lequel nous vivons, arrangement qui n’a pas été formé tout d’une pièce, comme les systèmes que nous présentent les divers réformateurs des sociétés, et qui n’est la résultante, plus ou moins définitive, car nous ne saurions dire qu’elle a donné son dernier mot, des différents modes de constitution sociale qui ont existé depuis le commencement de la civilisation.
Il y a, parmi les institutions contraires à l’esprit d’équité et au bon ordre, les offices ministériels entachés de vénalité ; il y a encore les privilèges, qui ont existé presque de tout temps; il y a ensuite les monopoles, constitués presque de nos jours; il y a encore cette sorte de succession héréditaire des places et des fonctions, qui fait de certains émoluments comme une propriété appartenant à certaines familles par droit d’hérédité. Nos constitutions disent bien que tous les emplois publics sont accessibles
à tous les citoyens, et on se berce de l’idée qu’il suffit d’être capable pour pouvoir aspirer à l’exercice de telle ou telle fonction. C’est là la loi écrite, nous le reconnaissons, mais les faits donnent presque toujours un cruel démenti à la loi, et les traditions, la routine et la faveur déterminent, beaucoup plus que la capacité, la distribution ou la répartition des emplois.
Si la statistique du paupérisme a retrouvé sur les listes d indigents, en 1854, comme le disait M. Victor Modeste, dans son excellent travail sur le paupérisme , et M. de Watteville, dans son rapport officiel sur les institutions de bienfaisance, ceux dont les pères y avaient paru, à la suite d’une génération inscrite en 1802, un relevé tout contraire nous ferait retrouver parmi ceux qui émargent au budget, à un titre ou à un autre, une foule d’employés de
tous grades dont les pères et les aïeux émargeaient aux budgets des siècles passés.
Sans doute il n’est permis à personne d’élever une revendication individuelle et de se dire lésé, parce que tel ou tel occupe une place ou remplit une fonction à laquelle un autre se croit apte ; mais il n’en est pas moins vrai que cette sorte d immobilisation des fonctions parmi les membres de certaines familles est aussi nuisible au développement, à l’accroissement et à la bonne répartition des richesses , que l’était autrefois l’immobilisation des richesses terriennes par l’institution des fiefs, celle des majorais et des substitutions.
A la fin du règne de Louis XIV, c’est-à-dire en 1716, dit M. Arnould, sous-directeur du bureau de la balancé du commerce, dans son ouvrage intitulé : De la balance du
commerce, les exportations de la France étaient de 104 millions 650 mille francs; en 1788, elles atteignaient le chiffre de 422 millions 160 mille francs. En 1869 elles s’élevaient à 3 milliards 257 millions. Comme, en définitive, des produits s’échangent contre des produits, pour obtenir le chiffre vrai des affaires de commerce, ou autrement dit des échanges avec l’étranger, le seul sur lequel on puisse avoir des données à peu près certaines, nous devons ajouter au chiffre des exportations celui des importations, ce dernier devant être équivalent au premier. Nous pouvons donc dire, qu’à la fin du règne de Louis XIV, le commerce de la France avec l’étranger, importation et exportation réunies, s’élevait à 204 millions (nous négligerons, pour simplifier les chiffres, toutes sommes inférieures à un million); qu’en 1788, ce commerce était de 844 millions, et qu’en 1869 il dépassait 6 milliards et demi : de sorte que le commerce de 1716, comparé à celui de 1788, était inférieur à ce dernier de 635 millions, et f[ue les échanges de 1869 étaient supérieurs à ceux de 1788 de la somme énorme de 5 milliards et demi !
Du règne de Louis XIV au commencement de la Révolution, l’accroissement était de plus de 300 pour 100 : du commencement de la Révolution à 1869, l’augmentation dépasse 500 pour 100.
La première période est de soixante-douze ans, la seconde est de quatre-vingt et un ans.
Mais cette seconde période a vu le commerce et l’industrie subir un temps d’arrêt et de recul pendant les longues commotions politiques qui ont reconstitué la société sur d’autres hases que les anciennes, et durant les longues guerres qui ont dévoré tant de richesses et malheureusement tant d’hommes.
D’après M. Peuchet, nos exportations s’élevaient en
l’an IX (1802) à 305 millions et demi : notre commerce extérieur était donc de 611 millions. Sous la pression de la guerre, notre commerce avait décru, en vingt ans, de j
233 millions. Si nous prenons pour point de départ l’année 1802, nous voyons que, comparativement avec 1869, J
l’augmentation, pendant la période de soixante-sept années ,
qui s’est écoulée, a été de 5,889 millions; soit un accroissement de 981 pour 100. Jamais le monde n’a vu une période d’expansion industrielle et commerciale aussi rapide et aussi accentuée.
De semblables recherches, faites en Angleterre par M. Hoyle, établirent que, de 1768 à 1772 inclusivement, les exportations britanniques se sont élevées à 1 milliard 729 millions : que, de 1843 à 1846, elles ont atteint le chiffre de 7 milliards 187 millions, et que, de 1868 à 1872, le même commerce d’exportation a été de 26 milliards 192 millions. Ces chiffres comprennent non pas la moyenne, mais la totalité des exportations additionnées de chacune ‘ de ces périodes de quatre années. Il résulte de la comparaison de ces chiffres, que pendant les soixante-quinze années qui se sont écoulées de 1772 à 1847, le commerce anglais s’est accru de 340 pour 100, tandis que dans les vingt-cinq années qui se trouvent entre 1847 et 1872 l’accroissement a été de 360 pour 100.
Il semblerait que raugmentation est plus rapide chez nous que chez nos voisins, mais devrait-on s’en réjouir si tout le profit va aux riches et si toutes les charges incombent aux pauvres ? That is the question. Il ne s’agit pas de savoir seulement si le pays s’enrichit, il faut encore que l’on sache si la richesse se répartit équitablement.
< On peut se demander, ajoute M. Hoyle, en présence de « chiffres aussi considérables , quels sont les résultats mo- « raux et sociaux de cet immense mouvement d’affaires?
« Il semblerait, dit-il, qu’avec une hase de profits aussi
« large, chacun dût être à son aise, et que la pauvreté « aurait disparu de notre milieu , ou que , si l’on en ren- « contrait encore , rien ne serait si facile que de l’éteindre X au moyen des ressources que nous donnent le commerce « et l’industrie. Nous savons, au contraire, que nous sommes loin d’avoir atteint ce résultat et que la misère « la plus cruelle règne dans nos villes et nos campagnes ; « que toute la classe des travailleurs agricoles ne reçoit que des salaires insuffisants , qu’elle est obligée de se « contenter de la plus maigre alimentation, et que dans « les villes industrielles, on trouve toujours une partie « considérable de la population en proie à une pauvreté « plus ou moins méritée. Les riches deviennent beaucoup V plus riches, à la suite des chiffres merveilleux que nous a venons de citer, mais les pauvres deviennent plus pau- « vres, si nous en croyons les tableaux que nous donnent « les statistiques. »
Nul ne s’inscrira en faux contre l’assertion de M. Hoyle, déjà exprimée avant lui par M. Wells, aux États-Unis, que les riches deviennent plus riches ; mais beaucoup seront tentés de nier la seconde partie de sa proposition relative à l’appauvrissement continu des pauvres. Nous-mêmes, nous croyons que l’étude des conditions d’existence des classes malheureuses au siècle dernier et au commencement du siècle actuel, comparées à celles d’aujourd’hui,
nous montre une grande amélioration, tant dans l’alimen-
tation journalière que dans les vêtements, l’ameublement des demeures et les habitations elles-mêmes. La statistique nous apprend, d’une manière irrécusable, qu’il y a soixante ans, la France ne produisait, pour 28 ou 29 millions d’habitants, que 50 millions d’hectolitres de blé, tandis que, aujourd’hui, pour 37 millions de Français, on récolte, dans les bonnes années, 120 millions, et dans les années moyennes, 100 millions d’hectolitres. Un grand tiers de
la population, il y a soixante ans, était trop pauvre pour se nourrir de pain de froment.
Mais si les pauvres ne deviennent pas plus pauvres, leur condition s’améliore d’une manière infiniment plus lente que celle des riches : 1 écart qui existe entre la fortune des riches et le mince avoir des pauvres s’élargit incessamment, et par le fait, le pauvre devient plus pauvre, parce que plus les riches s’accroissent dans le pays, plus j la vie y devient chère, plus le maintien de l’existence y
devient coûteux. On ne saurait affirmer que si la société progresse ainsi, elle ne marche pas vers l’abîme.
Les chitlres que nous avons cités, tant pour la France que pour les Iles Britanniques, ne se rapportent qu’au commerce extérieur, qu’aux échanges des produits de l’industrie et de l’agriculture avec l’étranger; mais les industries diverses et l’agriculture produisent au^si pour les échanges à 1 intérieur, et alors, si nous tenons compte de ce second élément d’évaluation de la production,, comme nous devons le faire, nous arrivons à un chiffre formidable, comme estimation de la richesse produite. Nous n’avons' point encore vu de statistique de la production, et par suite, des échanges à l’intérieur, sur laquelle on puisse baser un raisonnement sérieux. Nous avons cru devoir adopter un nouveau mode d’évaluation, en ayant recours aux chiffres représentant la consommation annuelle d une famille de quatre personnes. On ne saurait oublier que tout ce qui est consommé a été produit, et que tout ce que nous consommons a été produit, en presque totalité, dans l’espace d’un an ; pour se convaincre de cette vérité, il suffit de se rappeler que consommation'
et production marchent d’un pas à peu près égal. La production, il est vrai, dépasse un peu la consommation, c’est pour cela que le monde s’enrichit sans cesse. Seulement, aux heures néfastes des grands bouleversements, comme lors de l’invasion des Barbares, à la cliiitc de l’Empire romain , la production n’atteint plus le chiffre de la consommation ; le monde s’appauvrit, et l’espèce humaine diminue.
Dans le Journal des Économistes , au mois de mai 1873, M. Georges Uenaud donne le budget détaillé d’une famille d’ouvriers, à Paris, pour 1872. Le père, la mère et deux enfants dépensent par an une somme de 1,962 francs 10 centimes, non compris l’instruction primaire donnée gratuitement à Paris; les impôts directs qui, pour les loyers inférieurs à 400 francs, restent à la charge de la ville, et enfin les secours médicaux et pharmaceutiques fournis gratuitement par l’assistance publique. Si nous admettons que les 36 millions d’habitants que renferme la France forment, à quatre personnes par famille, 9 millions de familles, et que chacune d’elles a une dépense moyenne égale à celle de la famille de l’ouvrier parisien, nous trouvons, comme dépense générale du pays, une somme de 17 milliards et demi, en chiffres ronds.
Mais cette évaluation est trop faible, à cause, d’une part, de l’exemption de l’impôt direct, de la gratuité de l’instruction et du service médical, dont nous avons parlé, et encore, d’autre part, de l’absence dans le budget donné par M. Renaud, de tous les services immatériels, dépenses pour le culte, frais de justice, assurances et autres, ainsi que quelques autres services matériels que nous indiquons plus loin; dépenses de toutes sortes qui, si elles ne sont pas quotidiennes, grèvent, les uns ou les autres, le budget d’un très-grand nombre de familles chaque année. Et, qu’on ne s’y trompe pas, ces services immatériels
représentent toujours une production matérielle , puisque c’est par elle qu’ils sont rémunérés.
Sans doute le budget de l’ouvrier parisien est plus élevé que celui de la plupart des autres villes et des campagnes, mais cette différence est beaucoup plus que compensée par l’élévation du budget des familles riches. Celles-ci vivent d’une autre vie et semblent habiter une autre i)lanète, tant est grande la différence : ce ne sont pas seulement, comme la famille de l’ouvrier, leurs besoins qu’elles apaisent, elles satisfont aussi toute leur soif d’ambition, d’orgueil, de vanité, de gourmandise, et aussi, disons-le, leurs appétits d’un ordre plus noble et plus relevé, de jouissances de l’esprit et de l’intelligence; elles appel
lent à leur aide les sciences, le luxe, le faste et la haute fantaisie.
L’écart étant donc beaucoup plus grand entre le budget de l’ouvrier parisien et celui des classes riches, qu’entre le budget de l’ouvrier campagnard et celui de l’ouvrier parisien, il nous faudra prendre une autre movenne pour approcher de la vérité.
En additionnant les chiffres du commerce extérieur, soit 6 milliards et demi, comme les donnent les statistiques douanières pour 1869, avec les 17 milliards et demi de dépenses que nous avons trouvés pour l’intérieur, nous trouvons 24 milliards; mais comme nous avons pris les importations et les exportations pour parfaire le chiffre de 5 milliards et demi, nous devons prendre les achats et les ventes pour obtenir le vrai chiffre des échanges à l’intérieur, nous avons alors 35 milliards qui, additionnés avec
les échanges à l’étranger, donnent un total de 41 milliards et demi.
Au reste, cette manière d’évaluer la production, qu’elle soit vraie ou erronée, que nous fassiojis double emploi ou non, ne change pas la proportion relative de la i)art faite
au riche et de celle qui reste au pauvre : les totaux seuls sont changés.
Nous avons donc, pour les échanges à l’intérieur, un chiffre de 35 milliards, soit environ six fois plus que poulies échanges avec l’étranger. Cette proportion paraîtra certainement bien au-dessous de la vérité à ceux de nos lecteurs qui ont vu par les enquêtes industrielles et commerciales, combien sont peu nombreux les fabricants et les commerçants qui travaillent pour l’étranger ou avec lui, et combien il y a d’industries dont les produits sont consommés presque sur place. Il faut, en outre, tenircompte des industries domestiques qui , dans les pays pauvres et arriérés, produisent, peut-être à plus haut prix que l’industrie manufacturière, une foule de choses qui sont consommées ou mises en usage dans les familles. L’industrie agricole, par exemple, nourrit presque tous ceux qui s’en occupent.
Les chiffres que nous avons donnés, tout considérables qu’ils soient, ne sauraient donc nous présenter la situation vraie. Vouloir adopter, comme moyenne de tous les budgets, celui de l’ouvrier de Paris, serait comme si l’on voulait établir la moyenne de la solde des militaires d’après les sergents.
Eu effet, le budget de l’ouvrier de Paris, outre les gratuités dont nous avons parlé, omet les dépenses relatives :
Aux cultes;
Aux frais de justice ;
Aux frais de mutations de propriété ;
De timbre, enregistrement, etc.;
D’instruction supérieure ;
D’assurances sur la vie, contre l’incendie ou la grêle,
De voyages, de correspondances épistolaires;
De naissances, mariages ou inhumations;
D’entretien de bêtes de luxe ;
De services personnels;
D’achats d’objets d’art ou d’antiquité;
De soirées dramatiques ou musicales.
De dons volontaires ou souscriptions;
D’épargnes;
De recherches scientifiques;
•De conservation de propriétés, etc., etc.
Cette liste est loin d’être complète, loin d’indiquer toutes les dépenses, à peu près forcées, qui grossissent les budgets d’une foule de familles. Il nous semble que, malgré l’énormité du chiffre, on pourrait évaluer la somme totale des échanges du pays à 60 milliards, au moins.
Il nous est impossible, on le conçoit, vu la multiplicité et l’enchevêtrement de ces échanges, de faire la part exacte des bras et des capitaux , dans les profits que laisse cet immense échange de produits matériels et immatériels. Ces profits, d’ailleurs, ne sont pas toujours appréciables en argent. Dans un grand nombre d’échanges , le vendeur peut connaître le bénéfice exact qu’il retire de la vente qu’il a effectuée, parce que, s’il est marchand, il connaît le prix qu’il a payéjpour la marchandise qu’il a livrée ; s’il est éleveur, il sait ce que lui ont coûté le cheval et le bœuf ou le mouton qu’il a mené au marché, etc. L’acheteur, de son côté, profitant de la différence qui existe entre le prix qu’il paye, et ce que lui aurait coûté la marchandise qui fait l’objet de l’échange, s’il avait dû la fabriquer lui-même ou la faire venir, sans intermédiaire de la fabrique ou du champ où elle a été produite , peut dire exactement quel est son profit ou son économie.
Dans l’un et l’autre cas, il y a profit pour l’acheteur comme pour le vendeur, et ces deux profits, additionnés et accumulés des deux côtés, forment et accroissent la richesse générale du pays.
Dans le cas, aujourd’hui de plus en plus rare, où le paysan de liretagne, par exemple, fait fdcr par sa femme et ses tilles la laine qu’il a tondue sur le dos de ses maigres brel)is, et tisse lui-même l’étoffe dont sont faits ses habits, il n’y a qu’un profit, s’il y en a un, car il n’y a ni vendeur ni acheteur; il compte à l’avoir de la famille. Il en est de môme quand le pêcheur se nourrit, lui et sa famille, d’une partie du produit de sa pêche, comme encore quand le cordonnier ou le tailleui’ et autres artisans de ce genre, travaillent pour leur propre consommation. Ce genre de profit est, pour mieux dire, une épargne, une économie qui contribue à faccroissement de la richesse du pays, dans une très-petite mesure, il est vrai. Il vaudrait inliniment mieux que le paysan vendît sa laine, que sa femme et ses filles utilisassent leur temps d’une manière plus profitable, et qu’il s’adressât au commerce pour se procurer les étoffes dont il peut avoir besoin. Il y a des économies mal entendues, et celles que font les gens, qui croient gagner quelque chose, parce qu’ils ne déboursent pas d’argent, sont de ce nombre. Le temps aussi a sa valeur, et le temps mal employé équivaut à une perte d’argent.
Mais, sans chercher à résoudre le problème insoluble Ju chiffre des profits, nous pouvons établir notre raisonnement sur celui des échanges.
Donc, en admettant que sur les 9 millions de familles qui existent en France, 5 millions aient un budget qui ne dépasse pas chaque année, 1,962 francs 10 centimes, comme celui de l’ouvrier parisien; ces 5 millions Je familles prendront, pour leur part des échanges, 19 milliards 620 millions, tandis que les 4 millions de familles restant auront à leur avoir une part de 40 milliards 280 millions!
Que si fon trouve que nous avons fait double emploi
dans nos évaluations, on peut réduire la part des 5 millions de familles à 9 milliards 810 millions, et celle des 4 millions de familles atteindra le chifl're de 20 milliards 140 millions : la proportion reste la môme.
Nous ne disons pas que ces chiffres sont mathématiquement exacts, mais nous avons la conviction qu’ils s’approchent de la vérité.
YI.
Nous ne nous insurgeons pas contre la répartition des produits par le libre jeu de la loi de fotïre et de la demande, en vertu d’arrangements volontaires, contrats, écrits, verbaux ou seulement tacites; arrangements d’après lesquels le travailleur loue ses forces, son temps ou son intelligence, au capitaliste. Nous croyons cette répartition de toute justice, et nous ne voulons aucunement modifier, en un sens ou en un autre, les rapports qui s’établissent librement, volontairement entre le patron et f ouvrier; nous craindrions de tomber soit dans f abîme du communisme, soit dans l’enfer de f esclavage.
Il est pour nous de toute évidence que le capital, par l’emploi des bras, des machines et engins divers, décuplant et parfois centuplant les forces productives, donnant au travailleur le moyen de produire dix ou cent fois plus, doit prendre la plus grosse part des produits. D’ailleurs, s’il n’est pas rémunéré de cette façon et dans la proportion qu’indique l’aide qu’il donne, il s’éloigne, disparaît, et nous retombons dans la barbarie.
Et ici, que l’on nous permette une obseiTafion à l’appui de cette conviction : il y a dans le travail industriel, comme dans le travail agricole, d’autres agencements que les machines, pour décupler ou centupler les moyens de
production du travailleur, et ces agencements naturels, n’étant pas fournis par le capital , leur application étant gratuite, ils ne prennent aucune part du produit; on peut même dire qu’ils laissent toute leur part au travailleur.
Ainsi, la division du travail est un agencement de ce genre. Dans la fabrication des épingles, à l’occasion de laquelle Adam Smith a fait une démonstration célèbre des avantages de cette division, dix ouvriers de cette époque pouvaient faire quarante-huit mille épingles par jour en se partageant la besogne, tandis qu’un ouvrier travaillant seul n en aurait peut-être fait qu’une douzaine ou deux. N’est-il pas évident que la division du travail permettait
d’employer cent ouvriers, peut-être, là où un seul aurait à peine vécu?
Et quand un convoi de marchandises roule à toute vapeur, sous la conduite d’un mécanicien, d’un chauffeur et d’un guide, on ne peut dire qu’il serait juste, qu’il serait possible d’allouer à ces trois hommes tout le produit du transport qu’ils sont chargés d’effectuer : le chemin , les rails, les wagons, la locomotive, et le reste, font oiî contribuent à faire la plus grosse partie de la besogne.
Il nous semble, au reste, que l’ouvrier intelligent comprend parfaitement les lois économiques en vertu desquelles les produits ou richesses sont répartis, et qu’il en admet l’action, quand, n’étant faussées par aucune pression extérieure dans un sens ou dans un autre, elles fonctionnent 3n toute liberté. Mais ce qu’il ne comprend pas aussi bien, ît ce que ne voient pas la plupart de ceux qui préparent les lois, les font ou les appliquent, c’est qu’en vertu d’ar- ’angements dans l’organisme social, qui fonctionnent en lehors du cercle dans lequel se meut l’industrie, le capital •eprend une grande partie de ce qu’il a donné, et s’accroît, se grossit indûment aux dépens de ceux qui n’ont que leurs bras, leur temps ou leur intelligence. Une foule
de parasites vivent aux dépens du travail, comme les frelons vivent du miel des xibeilles : il y a là un immense danger pour la société, un danger auquel il est temps de porter remède.
« Les non-producteurs, dit M. Wells, secrétaire de la « trésorerie américaine, dans le dernier rapport qu’il a « adressé au Congrès, sont ceux qui font les lois et les « institutions pour la protection du travail, pour l’ac- « croissement des produits, l’échange et le transfert de la « propriété, et ils arrangent leurs mesures si adroitement « et s’en servent si habilement , qu’ils s’enrichissent plus
a vite que ceux qui produisent Un grand nombre des
« meilleures intelligences du pays en sont venues à regar- « der comme une vérité fondamentale d’économie poli- « tique que le meilleur moyen de venir en aide aux « masses est de‘ commencer par aider le petit nombre, et « que tout ce qu’il y a à faire pour assurer le bien-être « de l’ouvrier, c’est de garantir de bons profits à son « patron. »
Sans doute, on ne proclame, on n’afficlie point hautement ces maximes ou ces prétentions, on les dissimule; mais analysez la plupart des lois et suivez-les pas à pas, dans toutes leurs conséquences, et vous reconnaîtrez le
bien fondé de cette dénonciation,
Nous ne connaissons pas d’exemple qui puisse prouver d’une manière plus énergique la vérité de la dernière observation de M. Wells, que ce qui se passe chez nous, depuis le commencement de ce siècle, en matière de crédit. Certes, si le crédit est un levier, une force qui peut rendre des services incalculables à la production, si quelqu’un au monde a besoin de crédit, ce quelqu’un est le travailleur, qui n’a que peu ou point de capital : ce levier et cette force seraient des plus précieux à l’homme intelligent, probe, actif et prudent qui veut travailler et ne
l)ossède pas le capital qui doublerait son énergie et sa puissance de production. Ceux que M. Wells appelle les meilleures intelligences du pays se sont dit, en l’an 1800 : Les masses sont privées de capital, elles ont besoin de crédit : le meilleùr moyen de leur en procurer, c’est de le centraliser en nos mains et à notre profit!
Et, à l’aide de misérables sophismes, on en est venu à faire considérer comme une vérité fondamentale d’économie politique, que le billet de banque représentait la monnaie en caisse et non le papier en portefeuille, et que 1 État ne pouvait permettre à Pierre de donner en payement à Paul un billet ainsi conçu : « Je payerai à présentation « h Paul ou au porteur la somme de dix francs. » Oh ! vénalité des hommes et puissance du sophisme quand il tombe dans un milieu qu’il engraisse en prenant racine!
Et cependant, ainsi que l’a dit M. Gourcelle-Seneuil dans son excellent Traité théorique et pratique d’ Économie politique (1), « il n’est aucune sorte de commerce qui intéresse « aussi profondément toutes les liranches de la produc- « tion. » xNous ajouterons qu’il n’en est aucune sur laquelle il persiste plus de préjugés, et à l’occasion de laquelle le public en général montre plus d’ignorance. Sur ce point, les travailleurs commettent les erreurs les plus grossières, et cherchent des remèdes empiriques quand ils devraient ne faire appel qu’à la liberté !
Et ce qu’il y a de triste et de profondément décourageant, c’est que la combinaison, l’arrangement qui fait la l3ase de tout notre crédit, la Banque de France, en un mot, et son odieux monopole d’émission, sont regardés par l’immense majorité des commerçants et par la presque . totalité des malheureux producteurs, dont le travail doit
(I) 2“ vol., page 346. — Amyot, e'dition de 1867.
subvenir aux fabuleux profits de cet établissement, comme la huitième merveille du monde, comme ce que l’on a jamais imaginé de mieux à l’avantage de la production et de l’échange !
Il nous semble que dans la plus profonde nuit de la féodalité, alors que les seigneurs francs régnaient en maîtres absolus sur les descendants des Gaulois et des Romains, quelques-uns de ces pauvres vaincus , éblouis par fapparence de grandeur, de force et de puissance que montraient les châtelains, admiraient, dans leur naïve ignorance , et cette force qui les courbait , et cette puissance sous laquelle ils tremblaient. Ils se croyaient probablement de race inférieure, et cette pensée leur faisait paraître leur joug moins lourd. Quelque chose de pareil se passe aujourd’hui : ceux qui végètent et souffrent sous le monopole du crédit, ceux que ce monopole empêche de s’élever dans féchelle sociale, ceux dont il refoule les plus saines aspirations, admirent cette puissance de quelques capitalistes et la manière dont ils en usent.
Le 18 décembre 1865, la Chambre des représentants des États-Unis adopta, à la majorité de 144 voix contre 6, une série de résolutions dont une est ainsi conçue : « Le « droit qu’a le Congrès , en tout temps, d’emprunter de « l’argent et d’émettre des obligations pour ces emprunts, « dans la forme qui pourra paraître la plus convenable, « est au-dessus de toute discussion; mais le pouvoir « d’émettre des obligations devant servir de monnaie, de « faire de ces obligations une monnaie légale, ne peut être « trouvé que dans la loi non écrite qui sanctionne tout « ce que les représentants du peuple, dont le devoir est « de maintenir le gouvernement contre ses ennemis, « peuvent considérer comme indispensable, dans les cas « de grande nécessité. »
Il y a là une négation directe et absolue, croyons-nous.
du droit que s’est arrogé le Congrès, au plus fort de la guerre de la sécession, d’émettre du papier-monnaie.
Les gouvernements n’ont pas le droit de tout faire, la
résolution du Congrès que nous venons de citer le prouve
outre mesure. L’individu a des droits que nul pouvoir au
monde n’est autorisé à enfreindre. Quand Henri II édictait
que le droit de travailler était d’octroi royal, il outre-pas-
sait les droits que lui conférait sa fonction : quand le goii-
vernement de Napoléon I- institua le monopole de la
Banque, il confisqua le droit naturel, inhérent à chacun,
de payer ses achats de la manière qui conviendrait le
mieux au vendeur et à l’acheteur : il déclara le crédit d octroi impérial !
Il ne faut pas s’y tromper : toutes les insurrections et les révolutions que nous avons eues depuis près d’un demisiècle ont eu pour origine le besoin de redresser l’application d’assez nombreux principes d’économie politique. On ne contrarie et on ne viole jamais impunément les lois naturelles qui règlent et déterminent les rapports des hommes entre eux : entravez la liberté du commerce des ?rams, et vous avez la disette ou la famine; enchaînez a liberté du travailleur, et la ruine du pays s’ensuit, 3U vous le voyez bouleversé par toutes sortes de commo- :ions intérieures. Les lois, depuis trois quarts de siècle )nt permis aux patrons de s’enrichir à grande vitesse par a protection. Elles ont assuré le monopole du crédit aux capitalistes; elles ont établi des impôts qui ne frappent le iche que légèrement et pèsent lourdement sur le travaileur, et vous voudriez que l’horizon politique restât calme •!t pur. et que le soleil ne brillât jamais que pour les 1 avorisés de la législation !
Les classes dirigeantes n’ont pas compris l’inscription de l’étendard sous lequel combattaient les insurgés de Lyon en 1834 : Vivre en travaillant, ou mourir en combattant j elles n’y ont vu que ce qui n’y était pas, l’amour du pillage et de la destruction. Quand les nations sont affolées, elles ne raisonnent plus; ceux qui les dirigent s’affolent comme elles et raisonnent encore moins. Au lieu de chercher les causes de ces insurrections et d’en découvrir les remèdes, on crut tout sauver en comprimant. On amassait de la vapeur dans un générateur sans soupape de sûreté. Aussi voyez comme les explosions se sont succédé, plus violentes et plus terribles.
Après Lyon, c’est l’insurrection de juin 1848, puis vient la terrible et sanglante Commune de Paris!
Ce triste et douloureux épisode doit nous être une leçon et un dernier avertissement ; il prouve, d’une manière indiscutable, qu’il y a autre chose que des passions subversives, une ambition malsaine, ou un amour désordonné du pouvoir, toutes banalités que l’on répète et qui n’expliquent rien, dans la pensée, dans l’espoir, dans la foi qui poussait les bataillons de Paris contre l’armée de Versailles. Qu’importe que tous ces combattants n’aient pas été en haillons et n’aient pas eux-mêmes souffert des misères qu’ils avaient entrepris de déraciner ? Ne vous êtes- vous jamais senti ému à la vue ou au récit des misères éprouvées par les populations esclaves ou celles qui subissent la dure loi d’un conquérant? De tout temps, des cœurs généreux ont saigné des souffrances des autres , de tout temps la pitié a fait naître le dévouement.
A la réunion de la Société d’économie politique de Paris, le 7 avril 1873, M. Jacques Siegfried disait : « Loin de re- « pousser l’impôt sur le revenu, par la raison que le « socialisme le réclame, je suis d’avis qu’il faut l’adopter « à cause de cela. Les clubs de Paris pendant le siège, et
« la Commune ensuite, m’ont beaucoup fait réfléchir. J’ai « vu là une force dont il faut tenir compte; et lorsque a celte force demande une chose aussi juste que l’impôt « sur le revenu, n’est-il pas de bonne et vraie politique « de lui accorder une certaine satisfaction ? »
Nous ne sommes pas tout à fait d’avis qu’il faut adopter telle ou telle réforme, parce que les clubs la réclament : l’expression n’a pas complètement rendu la pensée de M. Siegfried, croyons-nous; mais nous sommes d’avis qu’il importe d’étudier sérieusement ce que les clubs réclament; et soyez assurés que si vous répondiez autre chose qu’un dédaigneux à leurs réclamations, ils seraient sans
danger. Voyez plutôt l’Angleterre.
Mais il n’y a pas que le remaniement de nos impôts dont il importe de s’occuper, dans un tout autre esprit qu’on ne l’a fait jusqu’ici. La première préoccupation du législateur doit être de s’assurer si l’impôt frappe également tous les contribuables et, suivant le mot de toutes nos constitutions, s’il les frappe proportionnellement à leur fortune ou à leurs moyens ; ce n’est qu’en seconde ligne que vient ce qu’on est convenu d’appeler les intérêts du Trésor. Nous disons que cette préoccupation spéciale ne doit venir qu’en deuxième ligne, parce que si un impôt rend moins qu’on ne l’avait supposé, si la réalité est audessous des prévisions, il est toujours facile soit de mettre un impôt additionnel, soit d’élever le tant pour cent de quelques impôts existants, tandis que si votre impôt est mal assis, s’il frappe exclusivement ceux qui n’ont pas voix délibérative au cénacle où s’élaborent les lois, vous avez semé des germes de troubles, peut-être de révolutions; dans tous les cas, vous avez commis une injustice et causé ies souffrances imméritées.
Il y a aussi la réforme de toutes les lois dont les consé-
quences sont l’illégitime appropriation par un petit nombre des produits créés pour le grand nombre.
11 y a le retour aux principes de droit et dignité, que nos législateurs ont trop souvent oubliés dans la confection ■ des lois qu’ils ont édictées; il y a à faire amende honorable de ce malheureux mot qui proclamait le travail un frein, et de cet autre qui recommandait aux électeurs privilégiés de s’enrichir, sans leur rappeler qu’on ne s’enrichit légitimement que par le travail; de cet autre encore qui disait : « Soyez riches, soyez forts, et nous serons avec « vous », comme si le devoir de tout gouvernement honnête n’était pas de protéger les faibles, et de rendre justice à chacun : il y a à faire un meâ culpâ sincère, et à supprimer les monopoles commerciaux, industriels et financiers, les privilèges indus attachés à la naissance ou à la richesse.