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glu qu’ils offrent aux capitalistes est assez emmiellée pour
qujis s’y laissent prendre et deviennent leurs complices intéressés.
Autrefois, les emprunts se souscrivaient presque en totalité dans les pays d’émission : aujourd’hui, le monde entier prend part à ces opérations; ainsi qu’on l’a vu dans les emprunts de la rançon de la France. Il en résulte que les arrérages ne restant pas dans le pays, il est exporté chaque annee, sous une forme ou une autre, une somme de capitaux qui représentent une partie des forces productives de la nation. Il y a là une cause d’amoindrissement et d appauvrissement continu dont il importe de tenir compte. Les États-Unis se préoccupent à juste titre de ce drainage incessant de leurs capitaux, car une grande partie de leur dette est venue se classer dans les pays d’Europe.
Si, par impossible, une seule nation avait prêté à toutes les autres, elle deviendrait de plus eu plus riche et les autres deviendraient de plus en plus pauvres, elles travailleraient pour la nation rentière, et ce travail devrait se continuer indéfiniment, perpétuellement, jusqu’à ce que la misère fît cesser tout travail.
Si 1 Angleterre avait versé aux étrangers, depuis quatrevingts ans, les 5 ou 600 millions d’intérêt de sa dette, qui lie voit que sa richesse eût été fort amoindrie k que les tuuailleurs auraient subi des misères beaucoup plus grandes ? Dans le système du crédit de l’État et des emprunts publics, tout est combiné, agencé, coordonné pour que le profit du prêteur soit aussi élevé que possible, sans qu’il ait l’air cependant de faire des conditions trop dures au gouvernement. Dans les emprunts en 3 pour 100,
par exemple, le prêteur, il y a quelques années, s’obligeait à verser au Trésor une somme de 65 francs, contre la remise d’un titre remboursable à 100 francs et donnant droit à un intérêt annuel de 3 francs.
Si l’on veut bien analyser cette opération , on reconnaît qu’elle repose sur deux fictions , disons mieux, sur deux mensonges : d’abord^ l’État payant l’intérêt sur 100 francs, comme s’il avait réellement reçu cette somme, l’emprunt est fait à 4 fr. 30 pour 100 au lieu de 3; en second lieu le Trésor, qui semble ne s’être endetté que de 65 francs, a donné à son créancier un titre de 100 francs, de sorte qu’un emprunt de 650 millions effectifs fait à ces conditions, et ce sont celles de tous les emprunts, crée nécessairement une dette de 1 milliard. Qui profite à la longue de cette différence? Le capitaliste, qui voit son capital se grossir chaque année, jusqu’au jour où la rente étant arrivée au pair, elle est remboursée à 100 francs ou échangée contre un nouveau titre qui lui donne de nouvelles chances d’un nouvel accroissement de capital. Qui paye et qui perd cette différence ? Le travailleur, car toute richesse vient du travail.
Quand un jeune homme se procure de l’argent à de semblables conditions, sa famille le fait interdire, aux termes du droit commun, pour cause de prodigalité; le prêteur est bel et bien condamné par les tribunaux, car il y a, de sa part, appropriation illégitime des richesses d’autrui ; mais si l’affaire est de quelques centaines de millions, si elle est lancée par l’État , ce n’est plus une famille qui souffre de cette spoliation, c’est le travail tout entier, l’affaire est des plus recommandables, et le ministre qui 1 a entreprise et conduite est mis au rang des grands hommes du pays !
On dit, nous le savons, qu’il importe peu que le chiffre de la dette soit de 1 milliard, au lieu de 650 millions,
piiigque cette dette n’est pas remboursable, et que la facilité avec laquelle les emprunts se font de cette manière remporte de beaucoup sur l’inconvénient qui naît de la majoration de la dette inscrite. Le chiffre de l’intérêt, il est vrai, est le seul qui ligure au budget, et qui, au moment de 1 emprunt, présente la plus grande importance; mais il en est tout autrement si l’on tient compte des éventualités et des^nécessités de l’avenir, car, alors, le chif-
tre du capital remboursable est appelé à peser de tout son poids.
L importance du chiffre de la dette est si grande , quoi qu’en disent les financiers officiels, qu’il n’en est pas un qui nait cheiche a 1 amoindrir au moyen de divers systèmes d’amortissement, tous plus illusoires et plus décevants les uns que les autres.
Et encore, quoique les dettes ne soient pas exigibles, tous les gouvernements, qui se décernent volontiers des brevets de sagesse, se préoccupent non-seulement des mesuies à prendre pour qu’elles ne dépassent pas un certain chiffre, mais encore cherchent de temps en temps à les léduiie, en abaissant la taxe de l’intérêt, par ce que l’on appelle une conversion. Or, c’est quand vient l’heure des conversions, des amortissements et des rachats, que le chiffre du capital inscrit acquiert nne immense importance , et que la dette pèse de tout son ixnds sur l’opération que veut faire l’État.
Pour ne citer qu’un exemple, nous rappellerons la négociation de 30 millions de rente 5 pour 100, faite en 1817. Cette négociation eut lieu au taux de 57 fr. 51 pour chaque titre de 100 francs et produisit au Trésor une somme de 345,065,000 francs. Cependant, à 5 pour 100, 30 millions de rente auraient dû procurer à l’État 600 millions. La dette publique se trouva donc augmentée de 254,935,000 fr. au delà de la somme réellement encaissée. La nation, ou
plutôt le travail productif du pays, fut chai-gée d’une dette hypothécaire de 600 millions, bien que les prêteui's n’eussent versé que 345,065,000 francs. Jusqu’en 1852, époque à laquelle l’intérêt de 5 pour 100 fut réduit à 4 et demi, cet intérêt de 5 a été payé non pas sur 345,065,000 francs, mais sur 600 millions; le jour où la conversion en 4 et demi a été décrétée , le Trésor s’est trouvé sous la menace d’un remboursement de 600 millions, quoiqu’en 1817 il n eût reçu qu un peu plus de la moitié de celte somme.
Jusqu’en 1852, au lieu de payer l’intérêt à 6 pour 100, comme le disaient tous nos budgets, nous avons donné aux prêteurs un intérêt annuel de 8 fr. 69, et aujourd’hui, apiès la réduction à 4 et demi, nous payons encore sur r emprunt de 1871 un intérêt annuel de 7 fr. 82. Il ne faut pas l’oublier, en effet, l’intérêt est toujours payé , non
pas à raison du capital prêté effectivement, mais à raison du chiffre consenti par l’État.
Si l’on faisait la balance des sommes réellement versées au Tiésor par les capitalistes, et des chiffres inscrits au débit de la dette, on serait effrayé de l’immensité de la somme dont les prêteurs ont été avantagés, et que le travail du pays aura un jour à rembourser.
Faites, d un autre côté, l’addition des arrérages payés aux pi éteins depuis 1817 seulement, et vous comprendrez comment ceux qui prêtent s’enrichissent rapidement , et pourquoi ceux qui travaillent restent éternellement pauvres.
La méthode suivie pour les emprunts d’États semble devoir empêcher à tout jamais la nation de jouir de l’abaissement continu de l’intérêt, suite inévitable de l’accroissement des richesses; elles sont absorbées au fur et à mesure de leur production et disparaissent dans le gouffre qu ont creusé les dettes. Si jamais la valeur locative du capital descendait à 2 et demi, et si le Trésor réduisait à ce taux la rente des fonds publics, le pays payerait encore
en réalité l’intérêt de l’emprunt de 1817 à raison de 4 fr. 24 , au lieu de 2 fr. 50. Voit-on maintenant tout l’avantage que les souscripteurs d’emprunts publics retirent de toutes ces conversions, qui ne sont qu’un trompel’œil, et de ces amortissements qui n’amortissent rien? Comme à Florence, comme à Gênes, comme en Hollande, les capitalistes d’aujourd’hui s’enrichissent incessamment en soumissionnant des emprunts , et le (ardeau pèse de plus en plus sur le travailleur, car toute richesse vient du travail.
Si, au lieu d’emprunter en donnant aux capitalistes des titres portant reçu de sommes supérieures à celles encaissées, le gouvernement de 1817 avait demandé les 345,065,000 francs dont il avait besoin , en offrant des bons de rente de 8 fr. 69, il aurait tout d’abord payé aux prêteurs la même somme annuelle de 30 millions, mais il aurait eu cet immense avantage, dès 1821, c’est-à-dire quatre ans après, de pouvoir réduire cet intérêt à 6 p. 100, puisque le 9 août de cette année -là, il trouva près de 215 millions au taux de 85 francs, c’est-à-dire à 5 fr. 83 aour 100. Il y aurait encore eu cet autre avanlage, que le capital de la dette aurait été moindre de près de moitié , ;t que l’action de l’amortissement aurait pu devenir hau- .ement efficace, si l’on n’eût pas toujours dépensé plus (ju’on ne recevait.
Vin.
En l’année 1716, nos voisins d’outre-Manche, effrayés lu gros chiffre de leur dette, établirent un fonds d’amorissement; comme ils ne tardèrent pas à reconnaître que e système adopté accroissait la dette au lieu de la réduire, Is s’empressèrent de le supprimer. Plus tard, vers la fin
du siècle dernier, après avoir converti sa dette en consolidés 3 pour 100, en présence des charges toujours croissantes qui pesaient sur le pauvre peuple, et de l’enrichissement indéfini des capitalistes, l’Angleterre accueillit avec enthousiasme les idées, on pourrait presque dire les révélations, du docteur Price, sur la puissance illimitée de l’épargne accrue par la multiplication de l’intérêt composé. Il fut résolu d’appliquer ce mode d’accumulation des capitaux à l’extinction de la dette; Pitt modifia quelque peu le système du mathématicien et créa une nouvelle caisse d’amortissement, qui, employant une certaine partie des revenus ordinaires de l’État à acheter des rentes, recevant à chaque semestre les arrérages de ces valeurs, affectant la somme ainsi reçue à de nouveaux achats, devait avoir accaparé, à un jour donné, tous les titres émis par le Trésor. Price appuyait sa théorie par des calculs par lesquels il démontrait qu’un décime, placé au commencement de l’ère chrétienne, à 5 pour 100 par an , aurait produit , par l’action accumulative de l’intérêt composé, une masse d’or plus considérable en volume que le globe terrestre.
Mathématiquement parlant, la théorie est vraie, mais en pratique c’est toute autre chose. A côté de la loi d’accumulation des capitaux, par l’intérêt ou tout autrement, il en existe une de limitation, qui rétablit l’équilibre. Autant aurait valu dire que, puisqu’un orme jette aux vents des centaines de mille graines, il croîtra des centaines de mille ormeaux. Price oubliait que le capital ne se multiplie que par le travail productif, et que si , au lieu d’être consommé improductivement ou amoncelé de manière à rester oisif, il est incessamment utilisé et fécondé par le travail. Price croyait multiplier les capitaux par l’intérêt composé, fine faisait que les concentrer, les retirer de la production en les accumulant.
Par le payement incessamment renouvelé des arrérages, les capitaux se concentrent et s’accumulent, conformément à la théorie de Price, mais il y a cette différence, qu’ils s’accumulent dans les mains de capitalistes, au lieu de se concentrer dans les caisses de l’État; la loi d’accumulation fonctionne à la grande satisfaction des capitalistes; mais, qu’ils y prennent garde, il y a tout à coté la loi de limitation qui surgira quelque jour, et le monde reverra ces explosions populaires, qui dans notre pays s’appellent la Jacquerie, Quatre-vingt-treize, les Journées de Juin 1848 et la Commune de Paris. Et nous l’affirmons hautement, nous serons toujours à la veille d’explosions semblables, aussi longtemps que ne seront pas modifiées toutes les mesures législatives qui font que le riche devient chaque Jour plus riche, tandis que le j)auvre devient chaque Jour plus pauvre.
Il y aurait une intéressante et instructive étude à faire sur l’appauvrissement que causent aux nations ces systèmes d’amortissement, qui consistent à retirer de la circulation des masses de valeurs, pour les conserver en vue le probabilités qui ne deviennent Jamais des réalités. Il irrivait en Angleterre ce qui se produit partout : chaque muée, le budget était grossi des sommes remises aux comnissaires chargés d’acheter pour la Caisse d’amortissenent; c’était ce que l’on appelait et ce que l’on appelle encore dotation de l’amortissement.
Les impôts se trouvaient donc augmentés d’autant, et îomme les achats de la Caisse faisaient inévitablement lausser les cours des valeurs, les capitalistes profitaient , sans bourse délier, de cette hausse, qui ne pouvait être soldée que par un plus fort prélèvement sur le travailleur. Mus la pai't du capital s’élève, a dit Basliat, plus celle du I ravail diminue.
Il est clair que toutes les fois que le capital qui n’est pas
employé à la production perçoit une prime, un profit, un dividende quelconque, la part de ceux qui produisent est diminuée d’autant, il y a appropriation abusive de richesses.
Souvent, en Angleterre et ailleurs encoïc, les dépenses budgétaires dépassaient les prévisions et les recettes, on émettait alors un nouvel emprunt pour combler le déficit ; pendant ce temps, la Caisse d’amortissement fonctionnait toujours, et il en résultait qu’on empruntait à 4, 5 ou 6 pour 100, et on cherchait à éteindre une dette qui ne coûtait que 3. Qui pourrait douter que ce mouvement, cette manipulation de capitaux n’ait été et ne soit encore des plus coûteux à l’État, et des plus avantageux aux capitalistes? D’où pouvaient provenir les profils de ces derniers, sinon de l’excédant de la production sur la consommation, ou, en d’autres termes, le travailleur devait produire plus et consommer moins.
La création des dettes, l’émission des emprunts, le payement incessant des arrérages, ont produit , depuis environ deux siècles, une certaine perturbation économique, dont on n’a pas encore mesuré toute l’étendue et dont on ne voit pas tout le danger. Il est facile de comprendre, cependant, qu’on ne détourne pas impunément de leur voie légitime et naturelle des amas de richesses , comme celles
qui, au lieu d’aller féconder le travail, de récompenser le producteur de ses fatigues et de ses peines, vont payer les folies, les prodigalités des gouvernants. On ne crée pas aux dépens du travailleur toute une classe d’opulents oisifs, sans que l’équilibre social soit ébranlé, sans que l’ordre soit véhémentement menacé. Ce serait merveille,
si le déplacement de plusieurs milliards de capitaux n’affeclait pas le taux de leur valeur locative et n’entravait pas le cours et les efforts de la production en créant la rareté de son principal instrument.
One d erreurs n’a-t-on pas propagées ])our chercher à
rendre populaires et la création des dettes et l’émission des emprunts !
Le Portugais Pinto prétendait qu’une dette publique bien organisée accroissait la richesse d’une nation, en doublant, au moyen de titres et obligations créés par l’Etat, le capital emprunté. M. Macleod a voulu tout dernièrement reprendre cette théorie en Angleterre.
Le capital, disait Pinto, a passé des mains qui l’avaient créé et qui le possédaient dans celles du gouvernement, et cependant il se retrouve encore, quoique sous une autre forme, dans les mains des anciens possesseurs, de sorte que l’emprunt a créé, à côté de l’ancien capital,’ un capital nouveau qui n’existait pas auparavant.
Si cette théorie était vraie, les États n’auraient rien de mieux à faire, pour s’enrichir indéfiniment, que d’emprunter toujours et sans cesse, pour doubler, quadrupler ou :entupler leur capital. Seulement, si celui qui reçoit les irréiagcs s enrichit, il faut de toute nécessité que celui fiii les paye s’appauvrisse; on n’aboutit donc, en créant
des dettes, quà enrichir le capitaliste aux dépens du travailleur.
L’erreur de Pinto et de M. Macleod réside en ceci, que ( e qu ils prennent pour un second capital n’est qu’une hypothèque sur le travail du pays emprunteur. Pour ( u’un pays s’enrichisse, il faut ou qu’il produise plus, ou i pargne davantage ; or une dette d’État ne fait pas accroître 1 1 production , au contraire , car elle rend le capital plus (ber et plus rare, mais elle enlève aux producteurs une
partie de leur produit pour le remettre aux prêteurs hypothécaires. Comme le titre de rente, ou pour être plus exact, le contrat d’hypothèque, ne produit rien par luimême, ni directement, ni indirectement, c’est le travail qui doit fournir les valeurs appliquées au payement des arrérages; la dette ne peut être qu’une cause d’appauvrissement pour le plus grand nombre.
Pendant les longs siècles de féodalité qui ont pesé sur l’Europe, la plus grande partie du produit du travailleur allait aux possesseurs de fiefs et d’alleux; il ne faut ni le méconnaître, ni le nier, depuis la fin de l’ère féodale, notre système de crédit, nos lois de douane, nos emprunts et nos dettes, notre système d’impôts et une foule d’abus, entravent la juste distribution des produits, et les font se diriger en très-grande partie vers les caisses des capitalistes.
Les emprunts diminuent ou raréfient la somme de capitaux que pourraient utiliser l’agriculture, l’industrie, la navigation, le commerce, les transports, les mines, les pêches et toutes les autres branches du travail; mais, en outre, le total toujours croissant des intérêts qu’il faut servir aux prêteurs diminue la part qui devrait rester à chaque producteur, sur l’œuvre de ses bras, de son intelligence, de son temps ou de son capital.
David Hume a prétendu que la multiplicité des dettes publiques sert à diminuer l’intérêt, et que plus le gouvernement emprunte, plus on doit s’attendre à voir diminuer la valeur locative de l’argent! Son raisonnement nous paraît plus spécieux que sérieux.
« Il y a en Angleterre, dit-il, et dans tous les États qui « ont un commerce et des dettes publiques, une espèce « d hommes moitié marchands et moitié capitalistes , qu’on « peut supposer disposés à commercer pour de petits pro- « fits, parce que le commerce n’est pas leur principale et « unique ressource, et que leurs revenus sont, au fond.
« leur soutien le plus assuré et celui de leurs familles. S’il « n avait point de fonds publics, les gros négociants ne « sauraient comment réaliser leurs profits (?), à moins « qu’ils n’achetassent des terres. Or les terres ont plu- « sieurs désavantages, en comparaison des fonds. Elles a demandent beaucoup d’attention et de soins, que le « marchand ne saurait avoir sans partager son temps et « son tiavail. Quand il s’agirait de faire un grand coup « dans le commerce, il ne serait pas aisé de convertir « d’abord ces terres en argent ; d’ailleurs la vie champêtre « a trop d attraits, tant par les plaisirs naturels qu’elle « fournit, que j^ar 1 autorité dont jouissent les propriétaires « des terres , et cela seul changerait bientôt les citoyens en « gentilshommes campagnards. Il est donc naturel de « supposer plus de marchands qui continuent le com- « merce, dans un pays où il y a des dettes publiques et « des hommes qui ont de grands capitaux ; et il faut avouer « qu’à cet égard ces dettes publiques sont de quelque « avantage, puisqu’elles augmentent le commerce, en di-
« mmuent les profits, favorisent la circulation et encou- « ragent l’industrie. »
Nous avons vu , il est vrai, que les dettes diminuent les profits commerciaux et industriels, car, en parlant du producteur, nous avons entendu parler du patron aussi bien que de l’ouvrier; mais cette diminution des profits vient de 1 accroissement des charges qu’imposent les dettes, et non de ce que les commerçants et industriels tirent d’un sac deux moutures, comme dit Vauban, et nous ne voyons pas, en outre, comment une diminution de profits peut encourager l’industrie.
Il nous semble, enfin, que si les milliards dévorés par
les dettes publiques avaient été employés à construire des navires, des filatures, des tissages, des hauts-fourueaux, des papeteries, des laminoirs, des routes, des
chemins de fer et des canaux , à fonder des banques libres, des sociétés de crédit, sans attaches gouvernementales , des compagnies d’assurances, d’avances, de prêts, de défrichement et décolonisation, l’industrie se serait trouvée plus encouragée, la circulation aurait été plus active et plus féconde, le commerce serait devenu plus prospère, la concurrence aurait, dans la mesure économique et au plus grand avantage de tous, réduit les profits des commerçants, des industriels et des capitalistes à leur juste taux, et les négociants, moitié commerçants et moitié capitalistes, dont parle Hume, auraient trouvé à placer leurs capitaux momentanément surabondants en achetant des actions de chemins de fer, de forges, de compagnies de crédit, d’assurances, etc., actions qu’ils auraient pu revendre, au moment du besoin, aussi facilement que les titres d’État.
Quelques esprits chagrins et jaloux ont prétendu en Angleterre que les taxes nécessaires au payement des arrérages avaient une sorte d’action coercitive sur le travail et la production du pays, en obligeant chaque consommateur à faire de plus grands efforts pour obtenir la même satisfaction.
Nous ne nions ni ne méconnaissons l’aiguillon de la nécessité, ni la pression du besoin , mais nous ne pouvons leur attribuer une importance exagérée. Si ce que l’on a appelé la théorie des freins était vraie, il suffirait de créer et de généraliser la misère, pour obtenir des merveilles de production. L’homme obéit plus volontiers à ses aspirations vers l’aisance et le bien-être, qu’il ne cède aux exigences du besoin; dans tous les cas, ces dernières sont l’œuvre d’un moment, d’une impression instantanée, tandis que les premières sont de tous les instants, de tous les jours , sont la vie entière.
Quand les souffrances ou les privations ont dépassé une
certaine limite, 1 homme découragé, aigri et aveuglé par la misèie, est plus enclin au mal qu’au bien; mais c’est là le lot du petit nombre, le lot de ceux dont les instincts n ont pas été remplacés par le raisonnement, et dont l’intelligence est restée inerte et insensible. On s’abandonne volontiers à l’insouciance, au mépris de tout, y compris soi-meme, quand on est tombé au bas de l’échelle; mais s est-on élevé seulement de quelques degrés, on cherche à monter encore, on veut, on aspire à atteindre le sommet.
Bastiat avait coutume de dire que dans toutes les questions relatives au commerce, à l’industrie, aux échanges, il fallait avoir toujours en vue l’intérêt du consommateur; le producteur, ajoutait-il , saura bien défendre le sien.
La même maxime est applicable, suivant nous, aux questions financières, surtout lorsqu’il s’agit d’emprunts. Le prêteur ou capitaliste a grand soin de stipuler au mieux de ses intérêts, mais qui défend les intérêts du contribuable? On nous dit bien que les ministres tiennent tête aux capitalistes et savent mettre un frein à leurs prétentions, mais la vérité est que leur plus grand soin est d’éviter un échec, dont leur portefeuille serait le prix , et tous ils pensent à faire des conditions assez favorables aux capitalistes , pour que l’emprunt soit couvert.
Dans tout cela, nous ne voyons pas la garde qui veille aux poches des contribuables, et ce n’est pas là le moindre des inconvénients des emprunts.
En résumé, les dettes publiques perpétuelles mènent tout droit à la désorganisation sociale, elles tendent à Taire du travailleur le serf et l’esclave du capitaliste ; elles inpiiment aux capitaux un mouvement de concentration
qui accélère et favorise l’appropriation illégitime des richesses ; elles empêchent le développement de la production en raréfiant et renchérissant la valeur locative du capital ; elles propagent et augmentent la misère en faisant surtaxer tous les objets de consommation; elles fomentent la haine et l’envie, et préparent sûrement les secousses sociales et les révolutions.
La Hollande est descendue du haut rang qu’elle avait atteint, parce que, exagérant ses emprunts outre mesure, elle multiplia ses impôts, et inventa des taxes de toute nature, et que la produetion ne put s’aceroître aussi rapidement que les charges augmentaient.
Si nous en croyons Mac Culloch, c’est à la nature extrêmement vexatoire des impôts qui furent établis en Espagne, plutôt qu’à leur importance, que la Péninsule dut de voir son industrie décliner et disparaître , et l’abaissement presque irrémédiable dans lequel elle est tombée.
Nous avons vu que l’Angleterre aussi avait été sur le point de tomber en décadence , sous le poids de son immense dette , quand des inventions merveilleuses et inespérées vinrent rajeunir et grossir ses ressources, en lui facilitant la multiplication presque infinie de ses produits de toutes sortes.
Les États-Unis ont une dette qui s’élève à près du double de la nôtre; mais ees États sont jeunes, ils n’ont pas ces familles qui depuis des siècles semblent regarder les ressources du pays comme leur patrimoine héréditaire ; toute l’activité européenne s’y porte, d’immenses territoires n’ont encore rien produit; il y a là des richesses incalculables que ehaeun s’exerce à faire sortir du sol , et à multiplier par tous les moyens possibles. Les États-Unis payent un demi-milliard chaque année. Quel exemple! Et cependant là aussi a retenti cette sinistre parole : les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres !
Oue dirons-nous de la France? Pouvons-nous espérer que de nouvelles inventions viendront lui prêter secours? Nous n’osons l’espérer.
Est-elle condamnée à déchoir sous le poids des lourdes
charges que le Prussien et les folies des classes dirigeantes lui ont imposées ?
Nous le craignons si, ne brisant pas résolûment avec le passé, si, ne sortant pas des vieux errements monarchiques, relatifs aux impôts, au crédit, au travail, aux dettes,
nous persistons à imposer les besoins, au lieu de la l’icbesse.
Demandez à la richesse ce qu’elle peut donner, et laissez le travail produire en toute liberté; cette ressource nous vaudra ce qu ont valu à l’Angleterre toutes ses inventions industrielles. Si vous ne voulez tout perdre dans un cataclysme social, sacrifiez sans la moindre hésitation une partie de votre avoir, imposez le capital.
David Hume termine ainsi son essai sur les dettes publiques :
« Nos grands-pères, nos pères et nous, avons estimé <i avec raison la balance du pouvoir en Europe trop iiié- « gale pour pouvoir être conservée sans une grande at-,
« tention de notre part et sans notre assistance. Mais nos « enfants, ennuyés de tous ces débats et empêtrés dans un « cercle d’embarras, seront peut-être bien aises de se re- « poser, et verront leurs voisins opprimés et subjugués,
« jusqu’à ce qu’enfin eux et leurs créanciers soient à la « merci du conquérant : et voilà ce que l’on peut appeler « proprement la mort violente de notre dette publique. Il « semble que ce soient là des événements peu éloignés et « que la raison peut prévoir aussi clairement qu’il est pos- :< sible de pénétrer dans les ténèbres de l’avenir. Et quoi- < que les anciens aient cm que pour être prophète il ï faut être possédé d’un certain enthousiasme, d’une fu-
i « reur divine, on peut assurer sans crainte que, pour pro-
î « phétiser des événements de la nature de ceux dont il est
« ici question, il ne faut qu’une bonne dose de sens com- I « mun et être exempt des transports de la fureur populaire
« et de l’illusion. »
La première partie de ces remarquables prévisions est accomplie : l’Angleterre, ennuyée des débats continentaux et empêtrée dans divers embarras intérieurs et extérieurs, a laissé opprimer une nation sa voisine : David Hume l’a I prévu. La seconde partie de sa prédiction a été annoncée
^ tout dernièrement comme prochaine , et décrite dans tous
ses détails par l’auteur anonyme de la Bataille de Dorkixg.