DEUXIÈME LETTRE SUR LE MISANTHROPE
tableau, chaque chose y doit être mise à son plan : celle-ci dans l'ombre, celle-là dans la demi-teinte, cette autre en pleine lumière, c'està-dire qu'il faut passer rapidement sur certains vers, donner plus d'importance à certains autres, faire ressortir ceux-là, etc. : toute cette théorie vous servirait de peu, car c'est son application qui surtout est difficile, et d'autant plus, que toujours elle doit être modifiée en raison des moyens d'exécution de l'élève.
Enfin, mon cher Eugène, si mon travail, tout imparfait qu'il soit, pouvait vous être de quelque utilité, si vous y trouviez quelque aperçu nouveau, ou quand bien même il ne devrait servir qu'à rectifier chez vous certaines erreurs de jugement, qu'à vous prémunir contre certains préjugés trop bien établis sur le rôle du Misanthrope, je n'aurais pas encore à regretter de l'avoir entrepris.
Diqitized b
De tous les caractères qu'on a montrés au théâtre, le plus difficile à bien saisir est peutêtre celui de Tartufe. Il offre un écueil dans lequel sont tombés jusqu'ici la plupart des comédiens qui Font représenté. Ils ont donné à leur physionomie, à leur maintien une expression d'hypocrisie tellement prononcée, que ce personnage, joué de la sorte, ne peut plus être dangereux pour personne. A moins d'être stupide, il n'est pas permis de devenir sa dupe. Orgon, il est \rai, dit, en racontant comme il fit connaissance de Tartufe :
Chaque jour à l'église il venait, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux ; U attirait les yeux de l'assemblée entière Far l'ardeur dont au ciel il poussait sa
Il faisait des soupirs, de grands élancements. Et baisait humblement la terre à tous moments ; Et lorsque je sortais, il me devançait vite Pour m'aller à la porte offrir de l'eau bénite.
Mais toutes ces momeries étaient faites de manière à le pouvoir tromper; car Orgon est un de ces fanatiques de religion qu'il n'était pas rare de trouver du temps de Molière; mais, à coup sûr, ce n'est point un imbécile. La preuve que Tartufe est loin de le juger tel, c'est que, dans la scène où Damis le surprend déclarant son amour à Elmire et se hâte d'en instruire son père, Tartufe ne cherche point à se justiûer. Pourquoi donc ne le fait-il pas? Pourquoi donc, au lieu de repousser l'accusation de Damis, la confirme-t-il en s'avouant coupable? C'est qu'il juge ce raffinement de scélératesse nécessaire pour tromper Orgon.
L'acteur chargé du rôle de Tartufe devrait considérer l'époque à laquelle Molière a composé son ouvrage; les susceptibilités religieuses qu'il avait à ménager, les concessions énormes qu'il
dut leur faire. Il apprendrait de Molière luimême qu'il a changé jusqu'à trois fois la disposition de son chef-d'œuvre, et sacrifié deux actes entiers à préparer l'entrée de son scélérat, afin que personne ne se méprît sur l'homme qu'il mettait' en scène.
On peut donc supposer que si Molière eût été maître de traiter son sujet entièrement à sa guise, il eût laissé d'abord quelque incertitude sur son personnage : on aurait vu Tartufe agir dès les premiers actes, et dévoiler peu à peu son odieux caractère. Que Ton juge combien la scène où, jetant le masque, il se déclare maître de la maison et menace son bienfaiteur de sa vengeance, eût été plus dramatique et d'un effet plus terrible si, dès son apparition, le public avait pu être un instant sa dupe, et se trouver pris au théâtre comme Orgon l'a été à l'église. Dans ce cas, et pour arriver à ce but, il ne faudrait assurément donner à Tartufe qu'un maintien honnête et décent, et non l'attitude et la physionomie d'un cafard.
tu
N'ost-il donc pas permis de croire, d 1 après les aveux de Molière, qu'il s'est vu comme contraint de forcer un peu la ligure de Tartufe? Si cela est, l'acteur, pour mieux entrer dans sa pensée, ne doit-il pas en adoucir les traits plutôt que de les outrer ? Il me semble commettre une faute d'autant plus grande en chargeant son rôle, que nonseulement il n est plus dans la nature du personnage qu'il représente, mais qu'il ôte encore tout l'intérêt que doit inspirer celui d'Orgon. On prend part aux malheurs d'un honnête homme indignement trompé; on partage d'autant plusses peines qu'on aurait pu être dupe comme lui; mais s'il n'inspire la pitié, l'on se moque d'un benêt qui s'est laissé prendre à des momeries grossières de dévotion.
Dans une de mes précédentes lettres, je vous ai fait apprécier de quelle importance il est, pour un jeune comédien, de cultiver avec soin son organe, de lui faire acquérir, par un travail persévérant, les qualités dont il peut être dépourvu, et j'ai, en outre, indiqué les moyens qui me sem-
Liaient les plus propres pour arriver à ce but. C'est dans un rôle comme celui de Tartufe que l'avantage d'une voix travaillée et rendue, à force d'art, souple et flatteuse, se fait surtout sentir. Il faudrait, dans ce personnage, pouvoir donner à son organe cette flexibilité, ce moelleux, cette onction particuliers aux gens d'église; et je crois qu'on y parviendrait en partie, en s'attaehant à ne point sortir du médium, en ne parlant que dans un diapason peu élevé et sans grand volume de voix. t , . . « . -,
La physionomie et le maintien de Tartufe doivent naturellement s'accorder avec son débit doux et réservé. Évitez donc les airs sournois et l'altitude cafarde qu'on lui donne généralement : ils ne conviennent qu'à Laurent, son valet, lequel n 'avant ni la finesse, ni l'esprit de son maître, n'observe aucune bienséance, ne garde aucune mesure, et ne peut, quand il cherche à l'imiter, que le faire grossièrement. Aussi Dorine dit-elle de lui :
U n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garçon
l»u LETTRE
Oui ne se mêle aussi de nous faire leçon :
Il vient nous sermoner avec des yeux farouches, Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches. Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints, Disant que nous mêlions, par un crime effroyable, \vec la sainteté les pannes du diable.
Tartufe agil et parle différemment; il montre, il est vrai, sur toutes choses un esprit fort rigide; et, comme le dit encore Dorine :
S'il le faut écouter et croire à ses maximes,
On ne peut faire rien qu'on no fasse des crimes ;
Car il critique toui, ce critique zélé.
Mais on doit supposer que dans ses remontrances, son discernement habitue) ne l'abandonne pas, et qu'il les fait toujours en termes doux et convenables, et pour le salut seul, comme il a grand soin de le répéter, de ceux-là mêmes qu'il réprimande; aussi madame Pernelle ne manque-t-elle pas de répondre à Dorine :
Ft foui ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé.
C'est au chemin du ciel qu'il prétend vous conduire, El mon fils à l'aimer vous devrait tous induire.
Quant aux visites que reçoit Elmire et dont Tartufe se montre si courroucé, s'il les condamne avec trop d'emportement, s'il lait à leur sujet une sorte d'éclat, c'est qu'alors la passion qu'il ressent pour cette Elmire le trouble, l'aveugle, le bouleverse au point de lui faire perdre tout sang-froid et toute raison; et Dorine, dont l'esprit est si sagace, a bien deviné le motif de sa conduite. Pourquoi, dit-elle,
Surtout depuis un certain temps.
Ne saurait-il souffrir qu'aucun hante céans?
En quoi blesse le ciel une visite honnête Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête? Veut-on que là-dessus je m'explique entre nous ?. . . .le crois que de madame il est, ma foi, jaloux.
Ainsi c'est, comme on le voit, l'amour qui par moments peut faire oublier à Tartufe sa politique et sa prudence habituelles; mais, à part celle circonstance, il ne s'en écarte point. On a donc
182 LKTTRE
tort, à mon sens, dès son entrée en scène, de lui faire dire avec un ton rébarbatif ces vers qu'il adresse à Dorine :
Ah î mon Dieu ! je vous prie,
Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.
. . . Couvrez ce sein que je ne saurais voir : Par de pareils objets les Ames sont blessées, Kl cela fait venir de coupables pensées.
Otte leçon de décence n'est sans doute que pure hypocrisie, mais l'hypocrisie serait bien plus adroite et bien plus forte si. au lieu de froncer le sourcil et de détourner la tête avec une sorte d'horreur, Tartufe conservait l'attitude et l'accent d'un homme austère qui donne avec douceur un conseil bienveillant. Il ne doit prendre un ton sévère que pour dire :
Jetiez dans \os discours un peu de modestie, Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.
Ce rôle difficile, dans lequel tant de comédiens de mérite se sont essayés sans succès, n'a jamais
appartenu de droit à aucun emploi. Des premiers rôles, des raisonneurs Font représenté tour à tour; et les premiers comiques, c'est-à-dire les acteurs jouant ce que Ton appelait autrefois la casaque ou les valets à grande livrée, en furent longtemps en. possession. Auger qui, s'il en faut croire Grimod de Lareynière, le rendait mieux qu'aucun de ses prédécesseurs, s'y permettait néanmoins des jeux de physionomie fort déplacés. On rapporte que tout en disant à Dorine :
. . . Couvrez ce sein que je ne saurais voir,
il y jetait les yeux à la dérobée avec une expression de concupiscence. Cela pouvait faire rire, mais c'était à coup sûr aux dépens du goût, et, ce qui est pire encore, aux dépens de la vérité. En effet, quel contre-sens grossier! Si Tartufe, pour me servir des termes de Dorine, était aussi tendre à la tentation, si la chair $ur ses sens devait faire une si grande impression, enfin si les appas de la première venue excitaient à ce point sa convoitise, il esta présumer que l'amour qu'il ressent
m LETTRE
pour Elmire n'aurait pas, comme il Ta réellement, tout le caractère d'une ardente passion; et dès lors il est à présumer aussi que. plus froid, plus maître de lui, il saurait éviter le piège où celle qu'il aime finit par le faire tomber.
Cette passion extrême de Tartufe, si difficile à bien rendre, et dont nous nous occuperons tout à l'heure, a rencontré des aristarques fort sévères, fort orgueilleux, s' imaginant avoir trouvé en défaut l'auteur de tant de chefs-d'œuvre. Molière, à leur avis, ne devait pas, sous peine de faire mentir son personnage, prêter à Tartufe une pareille faiblesse.
L'amour, à les en croire, n'a que peu de prise sur les gens de ce caractère. La soif des richesses, la convoitise des biens d'autrui, voilà leur passion véritable : elle domine chez eux tous les autres sentiments, et, si vifs qu'ils soient, elle saurait bien au besoin les leur faire maîtriser.
La Bruyère a, par malheur, donné quelque poids à cette censure en traçant à son tour un portrait du faux dévôt, où, trop légèrement
peut-être, il fait la critique de celui de Molière : aOnuphre, dit- il, n'a pour tout lit qu'une « housse de serge grise , mais il couche sur le « coton et sur le duvet; de même il est habillé « simplement, mais commodément, je veux dire « d'une étoffe fort légère en été, et d'une autre
• fort moelleuse pendant l'hiver ; il porte des « chemises très déliées, qu'il a un très grand soin « de bien cacher.
« 11 ne dit point : Ma haire et ma discipline; au « contraire; il passerait pour ce qu'il est, pour « un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il « n'est pas, pour un homme dévot; il est vrai « qu'il fait en sorte que Ton croie, sans qu'il le « dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la « discipline...
« S'il se trouve bien d'un homme opulent à « qui il a su imposer, dont il est le parasite, et « dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole « point sa femme, il ne lui fait du moins ni « avance ni déclaration; il s'enfuira, il lui lais-
• sera son manteau, s'il est aussi sûr d'elle que
LKTTKE
« de lui-même; il esl encore plus éloigné d'em- « ployer, pour la flatter et pour la séduire, le « jargon de la dévotion ; ce n'est point par habi-
« tiide qu'il le parle, mais avec dessein, et selon « qu'il lui est utile, et jamais quand il ne servi- « rait qu'à le rendre très ridicule.
« Il sait où se trouvent des femmes plus socia- « ides et plus dociles que celle de son ami; il ne « les abandonne pas pour longtemps, quand ce « ne serait que pour faire dire de soi dans le « public qu'il fait des retraites. Qui, en effet, « pourrait en douter, quand on le revoit paraître « avec un visage exténué et d'un homme qui ne « se ménage point ?.. .
« Il n'oublie pas de tirer avantage de l'aveu- « glement de son ami et de la prévention où il « Ta jeté en sa faveur; mais il ne pense point à « profiter de toute sa succession, ni à s'attirer « une donation générale de tous ses biens, s'il « s'agit surtout de les enlever à un (ils, le légi-
« Un homme dévot n est ni avare, ni violent,
« lime héritier.
« ni injuste, ni même intéressé. Onuphre n'est « pas dévot, mais il veut être cru tel, et, par « une parfaite quoique fausse imitation de la « piété, ménager sourdement ses intérêts ; aussi « ne se joue-t-il pas à la ligne directe, et il ne t s'insinue jamais dans une famille où se trou- « vent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils « à établir : il y a là des droits trop forts et trop « inviolables ; on ne les traverse point sans faire
• de l'éclat, et il l'appréhende; sans qu'une pa- « reille entreprise vienne aux oreilles du prince, « à qui il dérobe sa marche, par la crainte qu'il
• a d'être découvert et de paraître ce qu'il est. « Il en veut à la ligne collatérale : on l'attaque « plus impunément. Il est la terreur des cousins « et des cousines, du neveu et de la nièce, le « flatteur et l'ami déclaré de tous les oncles qui « ont fait fortune, etc. »
Cette peinture du faux dévot, dont je ne donne ici que quelques traits, est, si l'on veut, d'une ressemblance plus exacte, à cerlain point de vue, que ne peut l'être le Tartufe, mais en faut-il con-
dure que La Bruyère connaissait mieux le cœur
humain, était un plus profond observateur que Molière? Non, sans doute. Il y avait entre ces deux grands hommes la différence d'un écrivain (jui n'est que philosophe et moraliste, et d'un autre écrivain également moraliste et philosophe, et de plus auteur dramatique, c'est-à-dire d'un poète qui n'a pas à parler seulement à l'esprit et à la raison d'un lecteur isolé, mais dont l'œuvre s'adresse à tout un auditoire qu'elle doit intéresser, instruire, émouvoir et divertir à la Ibis.
Un scélérat tel que le peint La Bruyère, toujours impassible, prudent et circonspect, n'ayant qu'une idée, qu'un but qu'il poursuit avec persévérance; sachant couvrir ses vices d'un voile impénétrable, et toujours trop sur ses gardes pour donner jamais dans aucun piège, par conséquent bien assuré tôt ou tard d'en venir à ses lins; un tel personnage n'aurait assurément rien de dramatique et révolterait les spectateurs.
On ne sait trop d'ailleurs, d après l'habileté
Digitiz
de sa conduite el son grand art à ne jamais donner prise sur soi, comment ferail Fauteur pour infliger à ce misérable, à la fin de la pièce, le châtiment qu'il mérite et que la morale exige qu'il subisse.
Molière, obligé de satisfaire à cette nécessité, ayant non-seulement à punir un odieux hypocrite, mais encore à dessiller les yeux de sa victime (car au théâtre la peinture de certains vices est moins faite pour corriger ceux qui en sont atteints que pour servir de leçon aux esprits faibles et leur apprendre à n'en pas être la dupe), Molière ne pouvait imaginer rien de mieux qiif* de donner à son Tartufe des inclinations sensuelles, et cette première idée une fois trouvée, c'était, a coup sûr, la combinaison la plus heureuse que de le rendre amoureux précisément de la femme de son bienfaiteur; car si Molière en eût fait ramant de toute autre femme, qui sait si le pauvre Orgon, fanatisé comme il l'est,
Devenu comme un homme hébété,
Depuis que de Tartufe on le voil entêté,
LETTKK
qui sait, dis-je, en apprenant la faiblesse de son
saiul ami, s'il ne se fût pas encore écrié: Le pauvre homme !
Mais cette passion de Tartufe, qui est un ressort si puissant, qui jette tant d'intérêt dans la pièce, qui fournit à Fauteur le seul moyen peutêtre de tirer Orgon de son fatal aveuglement, cette passion, Molière l'a-l-il donnée à son hypocrite aux dépens de la vérité? En un mol, Tartufe amoureux n'est-il plus Tartufe? N'observe-t-il pas dans toutes ses démarches, même en ouvrant son cœur à celle qu'il aime, la prudence et la circonspection des gens de son espèce? Croit-on, par exemple, que si Elmire n'eût été qu'une de ces coque lies frivoles et légères, toute autre enfin que ce qu elle est, Tartufe se fût hasardé à lui faire une déclaration? Xon, assurément ; niais il connaît bien celle à qui il s'adresse; et lorsque Damis dit à son père :
... .le l'ai surpris là qui faisait à madame L'injurieux aveu d'une coupable flamme.
Elle est d'une humeur douce, et son cœur trop discret
Voulait à toute force en garder le secret ;
Mais je ne puis flatter une telle impudence,
Et crois que vous la taire est vous faire une offense.
le fourbe sait bien qu'Elmire est femme à répondre :
Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos On ne doit d'un mari traverser le repos; Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre, Et qu'il suffit pour nous de savoir se défendre. Ce sont mes sentiments; et vous n'auriez rien dit, Damis, si j'avais eu sur vous quelque crédit
On le voit donc, connaissant Elmire pour une femme réservée, d'une sagesse pleine de douceur et de modération, par conséquent bien assuré d'avance de la trouver indulgente et discrète, Tartufe, sans rien craindre et sans se
compromettre, pouvait lui faire l'aveu de sa passion.
Plus tard, dans la fameuse scène du quatrième acte, sa finesse et sa prudence sont-elles en dé-
Ut} LETTRE
faut parce qu'il n'a pas prévu la ruse d'Elmîreet deviné qu'Orgon était caché sous la table? Mais
vraiment, à sa place, personne n'en eût eu l'idée.
A qui donc, en effet, la pensée serait-elle venue qu'une femme comme El m ire eût pu jamais desrendre à jouer une pareille comédie? Cela n'était nullement supposable, et il a fallu toute l'imminence du danger qui menaçait sa famille, l'avenir perdu de la pauvre Marianne, et enûn l'impossibilité de détromper son mari par d'autres moyens, pour qu'elle s'y résignât. Elmire, malgré la légitimité de ces motifs, sent néanmoins re qu'une telle démarche a de peu bienséant
pour une femme d'honneur; aussi voit-on, par
ses discours, combien sa délicatesse y répugne, et combien aussi elle a besoin de s'en justifier. Au moins, dit-elle à son mari,
... Je vais toucher une étrange matière ; .Ne vous scandalisez en aucune manière.
Quoi que je puisse dire, il doit mVtre permis, Ft ( 'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis.
Digitize
Je vais par des douceurs, puisque j'y suis rèduile,
Faire poser le masque à celte finie hypocrite,
Flatter de son amour les désirs effrontés,
Et donner un champ libre a ses témérités.
Gomme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre,
Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre. J'aurai lieu de cesser des que vous vous rendrez. Et les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez. C'est à vous d'arrêter son ardeur insensée, Quand vous verrez l'affaire assez avant poussée, D'épargner votre femme et de ne m'exposer Qu'A ce qu'il vous faudra pour vous tranquilliser.
Puis à Tartufe, lorsqu'il est démasqué :
<;'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci ; Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi.
Donner à Tartufe une passion amoureuse, et, par suite de cette passion, le faire tomber dans un piège qui le perd, sans que pour cela son personnage se démente en rien, c'était là précisément une de ces propositions hardies, une de ces difficultés presque insurmontables, digne du
génie de Molière, et dont il pouvait seul triompher. Aussi les jeunes comédiens ne sauraient-ils étudier avec trop d'attention, pour les mieux admirer, les moyens et l'art sublime à l'aide desquels il a résolu cette espèce de problème. C'est par la savante et profonde combinaison des trois principaux personnages de sa comédie, par les passions et les vertus poussées à l'extrême dont il les a doués, que Molière a pu rendre possible la fameuse scène du quatrième acte, où Elmire, en présence de son mari caché sous la table, oblige Tartufe à se démasquer.
Ainsi, par exemple, il n'eût pas suffi d'avoir fait d'Orgon un de ces dévots entêtés seulement, comme le sont la plupart des fanatiques, il le fallait opiniâtre au point de ne pouvoir être désabusé sur le compte de Tartufe que par les preuves évidentes, matérielles, irrésistibles que lui fournit Elmire.
De même, il n'eût pas suffi d'avoir fait d'EImire une femme d une sagesse, d'une douceur, d'un dévouement et d'un courage ordinaires; il
fallait, ayant à sauver sa famille, en attirant dans un piège un fourbe abominable, qu'elle possédât ces vertus au plus haut degré, et fût douée, en outre de l'esprit, du jugement le plus élevé pour faire taire en elle des scrupules qui sans doute eussent arrêté toute autre femme.
Enfin il n'eût pas suffi non plus d'avoir donné à Tartufe des sentiments amoureux, même d'une très vive ardeur; il fallait que sa passion pour El ni ire fût telle que, dans son espérance de la voir satisfaite, et dans le délire qu'en éprouvent ses sens, elle dût le pousser aux dernières exigences, et le faire s'avancer et se compromettre au point de n'avoir plus une seule excuse pour justifier sa conduite, lorsque, prêta saisir Elmire dans ses bras, il se trouve vis-à-vis d'Orgon.
Ces trois personnages ainsi conçus, l'admirable scène dont nous nous occupons, bien que la situation en soit inouïe et fort prolongée, n'a cependant rien qui blesse la vraisemblance, parce que chacun des personnages y restant toujours dans son rôle, agit et parle selon son carac-
m LETTRE
1ère et conformément au but qu'il poursuit.
La crédulité, rentêtement excessifs d'Orgon, malgré tout ce qu'il entend de la bouche de son cher Tartufe, malgré les avertissements que lui donne El mire en toussant à diverses reprises, ne le font sortir de dessous la table qu'à la dernière extrémité. Tartufe, tout passionné qu'il est, malgré les espérances flatteuses qu'on lui donne, se contient, prend ses sûretés, montre une défiance extrême, et ne veut croire aux douces paroles d'Elmire qu'autant qu'elle aura
Far des réalités su convaincre sa flamme.
Enûn Elmire, malgré son brusque changement de conduite envers Tartufe, malgré les justes soupçons que celui-ci en conçoit et les objections embarrassantes qu'il lui fait à cet égard, Elmire, en rappelant avec adresse la manière dont elle a d'abord écouté l'aveu de son amour et les circonstances qui l'ont suivi, finit par le persuader complètement, et semble, par cet heureux triomphe, recevoir la récompense de sa modération.
Que Ton juge si, dans la situation où se trouve Tartufe, plus fin que lui ne se fût pas laissé pren-
dre à ses discours :
TARTUFE
On m'a dil qu'en ce lieu vous vouliez me parler.
ELMIBE.
Oui. L'on a des secrets à vous y révéler.
Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise, Et regardez partout, de crainte de surprise.
(Après que Tartufe a été fermer la porte ) l ne affaire pareille à celle de tantôt N'est pas assurément ici ce qu'il nous faut.
Jamais il ne s'est vu de surprise de même.
Damis m'a fait pour vous une frayeur extrême ; Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts Pour rompre son dessein et calmer ses transports. Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possédée Que de le démentir je n'ai point eu l'idée ; Mais par là, grâce au ciel, tout a bien mieux été, Et les choses en sont en plus de sûreté.
L'estime où l'on vous tient a dissipé l'orage, Et mou mari de vous ne peut prendre d'ombrage. Pour mieux braver l'éclat des mauvais jugements,
Et c'est par où je puis, sans penr d'être blâmée,
Me trouver ici seule avec vous enfermée,
Et ce qui m'autorise à vous ouvrir un cœur
Ln peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.
1 ABTUPE. . '., , r -. : \
Ce discours à comprendre est assez difficile, Madame, et vous parliez tantôt d'un autre style.
ELMIBE. . i ; ■ v
Ah! si d'un tel refus vous êtes eu courroui, Que le cœur d'une femme est mal connu de vous î Et (iue vous savez peu ce qu'il veut faire entendre, Lorsque si faiblement on le voit se défendre ! Toujours notre pudeur combat, clans ces moments, Ce qu'on peut nous donner de tendres sentiments. Quelque raison qu'on trouve à l'amour qui nous dompte, On trouve à l'avouer toujours un peu de honte. On s'en défend d'abord ; mais de l'air qu'on s'y prend On fait connaître assez que notre cœur se rend; Qu'à nos vœux, par honneur, notre bouche s'oppose, Et que de tels refus promettent toute chose.
C'tîst vous faire, saus doute, un assez libre aveu, Et sur notre pudeur me ménager bien peu.
Mais puisque la parole enfin eu est lâchée.
SUR LE ROLE DE TARTUFE. m
A retenir Damis me serais-je attachée, Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur Écouté tout au long l'offre de votre cœur, Aurais-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire, Si l'offre de ce cœur n'eût eu de quoi me plaire? Et lorsque j'ai voulu moi-même vous forcer A refuser l'hymen qu'on venait d'annoncer, Qu'est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, Que l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre ; Et l'ennui qu'on aurait que ce nœud qu'on résout Vînt partager du moins un cœur que l'on veut tout?
On dira peut-être que, justement surpris de ce revirement de conduite de la part d'EImire, Tartufe ne devait pas croire à la sincérité de ses tendres aveux, et que cela fait tort à son jugement. En aucune façon; cela montre seulement sa vanité, travers commun à tous les hommes, et dont les hypocri tes, pas plusqued'autres, ne sont exempts. C'est la faiblesse ordinaire de chacun d'être porté à croire ce qu'il désire, et la digne Elmire, dont Molière a fait une femme des plus sensées, a fondé en partie sur cette vanité la réussite de son projet. Défiez-vous de Tartufe, lui dit-on :
Son esprit est rusé, Et |>eut-ëtre à surprendre il sera malaisé.
Elle répond :
!\on; on est aisément dupé par ce qu'on aime, Et l'amour-propre engage à se tromper soi-même.
Cependant sa manœuvre est des plus habiles, et certes on en peut être la dupe sans manquer de pénétration. Les raisons qu'elle donne pour expliquer et justifier sa conduite sont toutes extrêmement plausibles et logiques, comme on a pu voir. Néanmoins, bien qu elles le remplissent d une joie indicible, Tartufe ne s'en laisse pas éblouir. Il redoute un piège, et, pour le convaincre, les plus douces paroles ne sont pas suffisantes, il lui faut tout autre chose. C'est, sans doule, madame, dit-il à Elmire,
Une douceur extrême Que d'cutcndre ces mots d'une bouche qu'on aime ; Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits Une suavité qu'on ne goûta jamais. Le bonheur de vous plaire est ma suprême élude,
Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ; Mais ce cœur vous demande ici la liberté D'oser douter un peu de sa félicité.
Je puis croire ces mots un artilice honnête Pour m'obliger à rompre un hymen qui s'apprête ; Et, s'il faut librement m'expliquer avec vous, Je ne me (Irai point à des propos si doux.
Qu'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire, Ne vienne réassurer tout ce qu'ils m'ont pu dire," 1 Et planter dans mon âme une constante foi Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
Elmire, pressée el embarrassée de répondre à ses vives instances, a recours pour les éludera divers prétextes dont il triomphe facilement. Réduite enfin par l'inconcevable entêtement d'Orgon à ne plus savoir que faire : Ouvrez un peu la porte, dit-elle à Tartufe,
Et voyez, je vous prie, Si mou mari n'est pas dans cette galerie.
TARTUFE
Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ? C'est un homme, entre nous, à mener par le nez.
J)e Ions nos entretiens il est pour faire gloire,
Et je l'ai mis au point île voir tout sans rien croire.
KLM IKK.
Il n'importe. Sortez, je vous prie, un moment, El partout là-dehors voyez exactement.
Ksl-cc là un homme à qui Ton fait aisément prendre le change, ou qu'on détourne sans peine de son but? Non, assurément, et si Tartufe a donné dans le piège, c'est, encore une fois, parce
qu'il nepouvail nullement supposerqu'une femme comme Elmire, afin de le perdre, s'abaisserait à feindre pour lui des sentiments amoureux; c'est qu'il ne pouvait pas deviner non plus que cette noble épouse placée, comme nous l'avons déjà dit, dans cette cruelle alternative ou de voir se consommer la ruine des siens, si elle n'agit pas, ou de se servir, pour démasquer un fourbe, d'un moyen qui répugne à sa délicatesse, n'hésiterait point et ferait à sa famille le sacrifice de ses honnêtes scrupules.
Donc, Tartufe dans cette scène, comme dans foute la pièce, est resté fidèle à son caractère.
Que si l'on objecte encore, d'après La Bruyère, qu'il ne devait pas éprouver pour Klmire une affection sérieuse; que les gens de cette espèce n'ont point de ces sortes de passions; que chez eux les sens, qu'ils savent contenir ou satisfaire clandestinement, ne les font jamais sorlir de leur prudence et s'exposer à compromettre l'objet de leur unique ambition, nous répondrons que, posée comme règle absolue, cette opinion ne nous semble pas juste.
Les hommes en général sont-ils tout d'une pièce? N'est-ce pas, au contraire, une vérité reconnue que dans les organisations, même les plus fortes, soit en bien, soit en mal, on rencontre souvent des penchants contradictoires, des anomalies, des inconséquences singulières? Tous les jours, en effet, ne voit-on pas des scélérats montrer, dans la consommation d'un crime longuement prémédité, un esprit de conduite, une discrétion, une prudence extraordinaires? Pois, riches des dépouilles de leurs victimes, pour satisfaire un certain goût du luxe ou leur amour
LETTRK
des plaisirs, se livrer inconsidérément à des dépenses qui éveillent les soupçons de la justice et finissent par les amènera la cour d'assises?
Pour intéresser les spectateurs à la peinture des passions, des vices et des travers humains, un des moyens employés souvent par Molière, et toujours avec un immense succès, a été de mettre en opposition chez le même individu ses passions et son caractère. Ailleurs nous développerons plus au long cette remarque, mais il a bien fallu, pour que ce moyen obtînt constamment une pleine réussite, qu'il reposât sur l'observation profonde et vraie de la bizarrerie de notre nature.
La passion amoureuse de Tartufe est opposée à son caractère, et c'est cette passion qui le perd, cela est évident. Mais cette sorte de contradiction, si l'on peut parler ainsi, ne blesse pas la vraisemblance. Tous les jours, au contraire, on en voit des exemples nombreux, et si l'on veut bien tenir compte de cette observation, on reconnaîtra sans doute que, dans la peinture du
SUR Mi ROMi DK TARTUFK. 205
faux dévot, Molière n'est pas resté, tant s en faut, au-dessous de La Bruyère. Tous deux ont habilement saisi sa ressemblance; seulement, en ne lui donnant aucune faiblesse, La Bruyère a fait de son Onuphre l'hypocrite parfait. Or, comme la perfection (s'il est permis d'appliquer ce mot à l'hypocrisie) est chose rare en tout, même dans le vice, on pourrait dire de La Bruyère qu'il a peint l'exception de l'espèce, et que Molière en a peint la généralité.
D'après ce qui vient d'être exposé, l'un des points les plus importants du personnage de Tartufe et des plus difficiles à rendre est sa passion amoureuse, parce que celte passion ayant un caractère particulier, elle exige de l'acteur des moyens d'exécution tout à fait en dehors de la routine. Ainsi, pour en donner une juste idée, il ne faudrait pas, à l'exemple de beaucoup de comédiens, débiter certains passages du rôle avec cet accent tendre et véhément que d'ordinaire on emploie au théâtre pour exprimer les élans d'un amour honnête.
l/arleur «Je Tartufe doit être grande sans doute, mais c'est une ardeur, il ne faut pas l'ou-* blier, née d'un sentiment criminel et que porte au plus haut degré la seule concupiscence de la chair. Elle a quelque chose de sombre et de cynique qu'il est plus facile de sentir que de bien caractériser. Tout plein de ses désirs coupables et déclarant son amour à Elmire, on se figure Tartufe l'œil enflammé, mais ne jetant sur elle que des regards obliques et furtifs, la voix tremblante, la respiration gênée, le maintien mal assuré, tout ce qui trahit enfin une émotion extrême, un entier bouleversement des sens, et néanmoins sans qu'il y ait rien dans son attitude et son débit qui puisse le faire ressembler à un satyre, ou qui blesse le moins du monde les bienséances.
Vers la fin de sa déclaration, plus maître de lui, Tartufe, en homme positif, va droit à son but, et ce qu'il importe alors de bien faire senlir, c'est ce passage où, tacticien habile, il explique à Elmire, au point de vue de sa morale, les
avanlages que trouvent le's femmes à aimer les gens de son espèce.
Dans ce passage, l'acteur doit baisser un peu la voix, ralentir sa diction, et lui donner quelque chose de mystérieux. 11 doit faire valoir certaines expressions en les détachant ou les marquant d'une inflexion particulière, et s'arrêter un moment après les avoir prononcées, de façon à ce qu'elles puissent impressionner plus profondément celle qu'il veut convaincre et suborner :
Votre honneur avec moi ne court point de hasard, Et n'a nulle disgrâce a craindre de ma part.
Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles, Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles ; De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ; Ils n'ont point de faveur qu'ils n'aillent divulguer ; Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie, Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie... y Plus bas encore et plu» lentement, i Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret, Avec qui pour toujours on est sûr du secret.
Le soin que nous prenons de notre renommée Répond de toute chose à la personne aimée ;
LKTTKK
i:t c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur, De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.
Dans la scène du quatrième acte, il insiste encore sur ce moyen, qui lui semble de nature à devoir décider Elmire, car on juge toujours les autres d'après soi, et Tartufe ne peut concevoir qu'il soit possible de ne pas mal faire lorsqu'on est certain du secret; aussi lui dit-il :
Vous êtes assurée ici d'un plein secret.
Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait. Le scandale du monde est ce qui fait l'offense, Et ce n'est pas pécher que pécher en silence.
Au surplus, dans les deux grandes scènes d'amour, Tartufe n'est Tartufe qu'à demi : il a déjà soulevé son masque. Le regard sévère d'Elmire l'oblige bien de temps en temps à quelques réticences hypocrites, comme celle-ci :
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature... Sans admirer en vous l'auteur de la nature, etc.
Mais enfin il lui dit assez franchement :
Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme ;
SUR LE ROLE DE TARTUFE. 2Ufr
Et lorsqu'on vient à voir vos célestes appas, Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas. Je sais qu'un tel discours de moi paraît étrange ; Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange.
Plus loin :
Je sais que vous avez irop de bénignité,
Et que vous ferez grflce à ma témérité ;
Que vous m'excuserez, sur l'humaine faiblesse, •
Des violents transports d'un amonr qui vous blesse,
Et considérerez, en regardant votre air,
Que l'on n'est pas aveugle et qu'un homme esl de chair.
Et dans l'autre scène :
Si ce n'est que le ciel qu'à mes vœux on oppose, Lever un tel obstacle est pour moi peu de chose, El cela ne doit point retenir votre cœur.