PREMIÈRE PÉRIODE
Trois comiques éminents, Dancourt, Brueis et Regnard succèdent à Molière, comme pour le rendre plus digne d'admiration et pour mieux marquer sa hauteur. Quelque rare, en effet, que soit leur mérite, combien ces écrivains restent encore au-dessous de lui ! Mais pénétrés de ses principes, ils marchent du moins sur ses traces, et, dans la composition de leurs ouvrages, ce qui les préoccupe avant tout, c'est la peinture des caractères, des ridicules et des travers du temps.
Les premières comédies de Dancourt ne parurent qu'en 1687, quatorze ans après la mort de Molière. Déjà les mœurs s'étaient bien altérées. La noblesse, à demi ruinée, en proie à la passion du jeu, commençait à trafiquer de ses titres en s'alliant à la roture opulente. Les riches bourgeoises de la finance et de la robe, au lieu de jouir modestement de leur fortune, déployaient dans leurs équipages et leurs toilettes un luxe
scandaleux, et se donnaient en outre les grands airs des femmes de qualité. Celles-ci en étaient d'autant plus irritées que seules elles croyaient avoir le droit de les afficher; et, pour punir de leur impertinence ces petites bourguillones, comme elles les appelaient, elles saisissaient toutes les occasions de les humilier publiquement. Ainsi froissées, et dans des idées de vengeance, ces ridicules bourgeoises étalaient un faste plus insolent encore; et comme leur unique ambition était de devenir un jour dames de qualité si le veuvage les rendait maîtresses de leur sort, elles prenaient soin d'attirer chez elles, par des fêtes magnifiques et des repas somptueux , grand nombre de gens titrés, et de s'en faire courtiser. Parvenaient- elles à lier avec eux quelque intrigue amoureuse, elles s'en glorifiaient hautement, et, bravant toutes les bienséances, elles se montraient aux promenades, aux spectacles et dans tous les lieux publics en compagnie de leur conquête. De telles femmes, on le conçoit, ne devaient pas être difficiles à duper; aussi mille
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intrigants sans naissance, jeunes débauches perdus de dettes, exploitaient-ils à leur profit leur sotte vanité, en se parant effrontément de beaux noms et de grands titres; et, soit comme amants, soit comme époux, adonnés à toutes les mauvaises passions, ils ne tardaient pas à les précipiter dans une ruine complète. C'est cette fureur de noblesse dont les bourgeoises étaient possédées que Dancourt a reproduite et ridiculisée avec infiniment d'esprit et de gaieté dans le Chevalier à la mode, 1*8 Bourgeoises de qualité, et beaucoup d'autres ouvrages. 11 excellait aussi à peindre la nature rusée des paysans, qui, sous une apparente bonhomie, cachent souvent la plus insigne malice. Mais on doit lui reprocher la monotonie de ses conceptions, le retour continuel dans toutes ses pièces des mêmes personnages et l'emploi des mêmes ressorts. Molière avait épuré le langage, Dancourt lui rendit presque son ancienne licence. Ici, l'influence des mœurs se fait sentir sur la comédie. On n'était point encore à la Régence, mais on y marchait à grands
pas, et le cynisme se répandait dans les discours parce qu'il était déjà dans les actions. Les gravelures devenaient à la mode ; et Dan court, comme bien des auteurs, servit le public selon son goût. Il reproduisit, sans doute, les mœurs de son temps, mais sans chercher à les corriger. Le plus souvent môme, il jette du ridicule sur les personnages raisonnables de ses pièces qui devaient au moins, par leurs réflexions, flétrir la licence de ces mœurs. C'est que, peintre satirique fidèle, il manquait à Dancourt d'être de plus, comme l'était Molière, philosophe et moraliste.
Trop de gravelures déparent aussi le style de Kegnard, d'ailleurs si brillant et si poétique. Ne demandez pas à noire second comique, non plus qu'à Dancourt, de se constituer le juge des mœurs de son temps pour les immoler en des peintures fortes et morales à la risée des spectateurs; il n'avait pas une ambition si haute ; la sienne était surtout de faire rire, et l'on doit avouer qu'il sut parfaitement y réussir. On connaît la réponse de Boileau àcetaristarquesévère qui ne voyait dans
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Kegnard qu'un auteur médiocre : « Dans tous les <« cas, dit le satirique, il n'est pas médiocrement « gai. » Mais il est une pièce de Regnard, te Joueur, qui sort tout à fait du genre de ses autres compositions. Outre le principal caractère, développé et soutenu jusqu'à la fin avec un art admirable, on y remarque des personnages et des détails qui donnent une idée des mœurs du temps. Le rôle du marquis, quoique un peu forcé, est cependant l'image de ces aventuriers qu'on voyait alors, à l'aide d'un titre usurpé, s'introduire chez de vaniteux bourgeois dont ils séduisaient les femmes par l'imitation du ton libre et de la galanterie cavalière et impertinente des gens de qualité. Ce marquis-là n'est autre que l'Épine, le parent de madame la Ressource, revendeuse à la toilette, qui l'a soutenu, comme elle le dit elle-même,
Quatre mois, sans reproche, Quand il vint à Paris, en guêtres, par le coche.
A l'en croire, cependant, sa noblesse date de loin :
Mes aïeux sont connus; ma race est ancienne : Mon trisaïeul était vice-bailli dai Maine, J'ai le vol du chapon : ainsi, dès le berceau.
Vous voyez que je suis gentilhomme manceau.
Mais l'amour fait descendre volontiers monsieur le marquis de sa haute sphère. Moi, j'aime,
dit-il,
A pourchasser des beautés mitoyeunes.
L'hiver, dans un fauteuil, avec des citoyennes, Les pieds sur les chenets étendus sans façons, Je pousse la fleurette et conte mes raisons.
Là, toute la maison s'offre à me faire féle : Valets, filles de chambre, enfants, tout est honnête ; L'époux même discret, quand il entend minuit, Me laisse avec madame et va coucher sans bruit. Voilà comme je vis, quand parfois dans la ville Je veux bien déroger.
Le goût du jeu, qui ne se rencontrait guère jadis que chez les gens de qualité, avait gagné toutes les classes. Valère constate le fait ; et, dans un moment de veine heureuse, il y voit un sin-
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gulier avantage pour les pauvres roturiers. Le jeu, dit-il.
Rassemble tout; il unit à la fois Le turbulent marquis, le paisible bourgeois.
La femme du banquier, dorée et triomphante, Coupe orgueilleusement la duchesse indigente ; Là, sans distinction, on voit aller de pair Le laquais d'un commis avec un duc et pair ; Et quoi qu'un sort jaloux nous ait fait d'injustices, De sa naissance ainsi l'on venge les caprices,
La scène du maître de tric-trac fait vo ; r à quel point cette passion avait pu dégrader la jeunesse, puisqu'elle recevait les leçons inouïes de professeurs tels que M. Touiabas. A quoi bon, dit cet honnête homme, faire apprendre aux jeunes gens la musique et la danse ?
Paîra-t-on des marchands la cohorte pressante
Avec un vaudeville ou bien une courante?
Ne vaut-il pas bien mieux qu'un jeune cavalier
Dans mon art au plus tôt se fasse initier?
Qu'il sache, quand il perd, d'une ardeur non commune,
A force de savoir rappeler la fbriune ;
SUK LA COMÉDIE.
Qu'il apprenne un métier qoi, par de sûrs secrets, En le divertissant l'enrichisse à jamais.
En suivant mes leçons on court peu de hasard. Je sais, quand il le faut, par un peu d'artifice, Du sort injurieux corriger la malice. ....
Mais si l'on ne rencontre pas dans les autres ouvrages de Regnard la peinture de mœurs et les éminenles beautés que renferme le Joueur et qui rendent celte pièce la plus digne d'être placée après celles de Molière, on est certain du moins d'y trouver toujours un inépuisable fonds de saillies, de traits comiques, de réparties inattendues, et le mérite si rare d'une versification chaleureuse, libre, originale et poétique : qualités précieuses qui justifient pleinement le haut rang que cet auteur occupe dans notre littérature.
Voltaire, dont l'esprit judicieux savait si bien apprécier les talents quand la passion ne l'égarait pas , a rendu un égal hommage à nos deuxpremiers poètes comiques, en disant: «Qui ne
« se plaît point à Regnard n'est pas digne d'ad- « mirer Molière. »
Les mœurs dissolues de la Régence se firent sentir, comme nous l'avons dit, bien avant la mort de Louis XIV. Ce prince, devenu vieux et tombé dans la dévotion,* ne voulait point croire ou taxait d'exagération et de médisance ce qu'on lui rapportait des débauches du duc d'Orléans. «C'est, disait-il, un fanfaron de vices; il vaut « mieux que sa réputation. » Par malheur cette réputation n'avait rien de calomnieux; et le régent futur, entouré de jeunes libertins comme lui, ne donnait déjà que trop réellement le scandale d'une vie licencieuse et déréglée. C'est huit années environ avant sa prise de possession du gouvernement que parut une comédie dont le second titre seul atteste la décadence des mœurs de ce temps : le Philosophe marie \ ou le Mari honteux de l'être. Est-ce pour mieux faire ressortir leur corruption que Destouches choisit pour son mari honteux précisément un sage dont l'esprit sans cesse fortifié par la lecture, la réflexion et
le raisonnement, devait être dégagé des faiblesses vulgaires? Quelle société était-ce, en effet, que celle où le mariage excitait de telles railleries qu'un philosophe même n'osait les braver, et se voyait contraint, pour s'y soustraire, de cacher avec le plus grand soin les liens respectables et sacrés auxquels il devait le bonheur! H est fâcheux que cet ouvrage, l'un des mieux conduits et des plus purement versifiés de Destouches, laisse une si grande incertitude sur le but qu'il s'était proposé d'atteindre en le composant. A-t-il voulu prouver le vain orgueil et l'impuissance de la philosophie en nous montrant un sage dont les discours sont si peu d'accord avec les actions, et qui, finalement, n'est pas moins esclave que les autres hommes des plus sots préjugés? Mais alors, au lieu de le rendre intéressant et de lui faire démentir en quelque sorte son caractère par la noble conduite qu'il tient à la fin de la pièce, il eût fallu qu'il ne cessât pas d'être ridicule, et que surtout il fût puni de sa coupable pusillanimité, non-seulement par la
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perle de l'héritage de son oncle, mais encore par celle de l'affection de sa femme, de cette honnête Mélite, que la nécessité où elle est, d'après ses ordres, de tenir caché son mariage, expose sans cesse à d'outrageants mépris. Chose singulière, les deux autres comédies de Destouches qui seules, avec le Philosophe marié, ont fondé sa réputation, le Glorieux et le Dissipateur È méritent le même reproche. Ni Cléon, après avoir follement dissipé ses biens, ni le comte de Tufière, rougissant de son père malheureux et poussant la vanité jusqu'à le faire passer pour son intendant, ne reçoivent la punition qui leur est due. Pour le Glorieux, ce fut, dit -on, contre la volonté de l'auteur, qui dut céder aux exigences du comédien Dufresne, et changer son dénouement, ce comédien ayant déclaré ne vouloir point se charger du rôle principal si son personnage était humilié. Mais pour le Dissipateur, c'est de son plein gré qu'il lui fait recouvrer tousses biens à la fin de la pièce, et que de plus il l'unit à celle qu'il aime. Destouches se félicite même de n'a-
voir point avili son héros après la consommation de sa ruine. Il prête, en effet, cette fière réponse à Cléon, que l'un de ses faux amis engage à vivre désormais d'emprunts :
Les hommes tels que moi tombent dans la misère, Mais ne dégradent pas leur noble caractère.
Et, pour le tirer de l'abîme où sa dissipation l a plongé, l'auteur, par une bizarre appréciation des choses, trouve moins dégradant de le faire recourir au suicide! C'était, au contraire, il nous semble, de l'abaissement du vaniteux Cléon qu'il eût fallu faire sortir une leçon utile. Malgré ses défauts, le Dissipateur a de grands partisans, qui n'estiment pas moins cet ouvrage que le Glorieux. Ils y admirent surtout la création du rôle de Géronte. Petitol la trouve d'autant plus remarquable, «que Molière, dit-il, semblait avoir « épuisé dans le caractère d'Harpagon tous les « traits saillants qui peuvent échapper à un « avare. La théorie de Géronte sur l'avarice peut « être considérée comme un modèle de naturel
« et de diction. » L'éloge nous paraît exagéré. Les raisonnements de Géronte sont très plaisants sans doute, mais ils ont à nos yeux un grand défaut, c'est de ne point reposer sur la vérité. Un avare, en effet, peut-il parler ainsi :
Plus on aime l'argent et moins on a de vices; Le plaisir d'entasser vaut seul tous les plaisirs. Dès qu'on sait que l'on peut contenter ses désirs, Qu'on en a les moyens, notre âme est satisfaite... De tout ce que je vois je puis faire l'empiète, Et cela me suffit. J'admire un beau château... Il ne tiendrait qu'à moi d'en avoir un plus beau, Medis-je... J'aperçois une femme charmante... Je l'aurai si je veux, et cela me contente.
Enfin, ce que le monde a de plus précieux, Mon coffre le renferme et je l'ai sous mes veux. Sous ma main ; et par là, l'avarice qu'on blâme. Est le plaisir des sens et le charme de l'âme.
il dit encore :
La canaille,
Quand je passe, m'insulte et me siffle souvent; J'entre, j'ouvre mon coffre, et puis mon cher argent Me console. .. J'en ai de quoi remplir deux pipes. ..
Outre cet argent-là, mes meubles et mes nippes, J'ai de revenu clair trois cents bons mille francs, Et n'en dépense pas trois mille tous les ans : Aussi, mon tas s'accroît, il se renfle
Pasquin lui dit que son neveu est devenu fort avare. Il n'en veut rien croire. Pasquin ajoute, pour le persuader :
Oui, monsieur, savez-vous qu'a présent on le nomme Le petit Harpagon?
A quoi le vieillard répond : a Vous me flattez. » Tout cela ne nous semble guère dans la nature. Géronte peut-il ignorer quelle réprobation inspire généralement Ta varice? Ne sait -il pas que partout elle est flétrie comme un vice détestable? Or, on n'avoue point qu'on est vicieux, et Ton s'en glorifie encore bien moins. «La femme la « plus aventurée, dit Beaumarchais, sent en elle « une voix qui lui dit : Sois considérée, il le « faut. »
Les hommes les plus dégradés par leurs passions ne sentent pas moins ce besoin de consi-
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dération, et le plus âpre Harpagon de la terre se récrierait si vous le traitiez d'avare. Ce dont il conviendra , c'est d'être économe , prudent et sage. Etait-il moral, d'ailleurs, de montrer sur la scène un avare heureux, et de le douer de cette sorte de philosophie ou de cynisme qui lui fait braver la vindicte publique? L'Harpagon de Molière est un homme dont les immenses richesses, loin de contribuer à son bonheur, ne servent qu'à le tourmenter. Elles attisent sans cesse chez lui l'ardeur de les accroître, et le font vivre dans de perpétuelles angoisses par la crainte qu'il a de les perdre. Voilà les véritables effets de l'avarice.
On a, de nos jours, été plus loin encore que Destouches. D'après le beau roman de M. de Balzac, Eugénie Grandet, des auteurs, d'infiniment d'esprit cependant, ont mis au théâtre un avare dont l'amour se partage, pour ainsi dire, entre ses richesses et sa fille : comme si, de toutes les passions, l'avarice n'était pas la plus desséchante et la plus exclusive. Il caresse son enfant, il la
prend sur ses genoux, et ses marques (l'affection sont de nature à le rendre intéressant. L'avare de Molière n'a pas, il s'en faut, la même tendresse pour les siens. Comme ils lui sontà charge et qu'il n'aspire qu'à s'en débarrasser, il les brutalise sans cesse. Dépourvu de tous bons sentiments pour eux, il ne leur en suppose que de bas et de vils. Voyant son fils et sa fille se consulter par gestes, avant de lui parler : « Je crois, dit-il • à part, qu'ils se font signe l'un à l'autre de me « voler ma bourse. » Étonné de la mise élégante de son fils: ail faut bien, lui dit-il, pour aller « vétu de la sorte, que vous me dérobiez. Où « pouvez vous donc prendre de quoi entretenir « l'état que vous portez? — C'est que je joue, lui « répond son fils, et que je mets sur moi tout l'ar- « gent que je gagne. » Vous croyez qu'Harpagon indigné va remplir ici son devoir de père, chapitrer vertement son fils sur le goût déshonnêle auquel il se livre, et lui montrer enfin tous les dangers de la passion du jeu. Point du tout; il n'est frappé que d'une seule chose, c'est du gain
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qu'il peut procurer, el de la ressource dont il peut être pour son fils; aussi se borne-t-il à lui dire: «("est fort mal fait à vous; si vous êtes heureux « au jeu, vous en devriez profiler, et mettre cet « argent à honnête intérêt, afin de le trouver un « jour.» Sa fdle qui le voit furieux contre Valère, son amant, parce qu'il le suppose être l'auteur du vol de sa cassette, se jette à ses pieds, et, pour l'attendrir, lui rappelle «que cest lui, Valère, ■ qui la sauva de ce grand danger qu'elle courut « dans l'eau... — Eh! que m'importe cela? répond « Harpagon; il valait bien mieux pour moi qu'il « te laissât noyer que de faire ce qu'il a fait.» Voilà les sentiments paternels d'un avare.
Il est très louable, sans doute, de chercher à présenter sous un autre aspect des caractères déjà mis au théâtre, et d'enrichir ainsi la scène de physionomies nouvelles; mais on ne doit pas pour cela tomber dans le faux, ou peindre des individualités bizarres et exceptionnelles. Ije Dissipateur n'en est pas moins un ouvrage très remarquable. On y trouve beaucoup d'intérêt et de
mouvement. Le marquis ivrogne et libertin, les femmes d'humeur galante, les vils parasites dont se compose la société de Cléon, et que la passion du jeu anime de la même ardeur, donnent bien une idée de ce temps de désordre et de corruption.
Cependant cette période de la régence, que ses saturnales de débauches ont rendue si tristement célèbre, ne se trouve, pour ainsi dire, qu'esquissée dans Regnard, Dancourt et Destouches. 11 était réservé à Le Sage de la peindre à grands traits, et son Tttrcaret en est la satire la plus sanglante, parce qu'il en reproduit le plus fidèlement les mœurs. On peut dire que Le Sage a été le véritable historien de cette époque. Le système de Law, avec sa création des billets de banque, ne fut pas seulement désastreux pour les ûnances, il porta aux mœurs l'atteinte la plus sensible, en répandant parmi toutes les classes le goût funeste de l'agiotage. Les richesses, tombées tout à coup aux mains d'hommes grossiers, les avaient dépravés entièrement ; et pour se venger du mépris
dont ils se sentaient l'objet, ils s'abandonnaient sans pudeur et sans retenue à toutes leurs mauvaises passions. Quel frein aurait pu les arrêter, lorsque l'exemple de la licence et de la débauche venait d'en haut? L'amour du luxe et le besoin des plaisirs étaient tels que, pour les satisfaire, des grands seigneurs mettaient à prix leurs liaisons amoureuses, et que des femmes de qualité ne se montraient pas moins intéressées, en se prostituant, que les plus avides courtisanes.
On a dit que l'hypocrisie était un hommage rendu à la vertu : hélas ! la vertu était si méprisée alors qu'on se croyait même dispensé de lui rendre cet indigne hommage. Le Sage, avec une incomparable vigueur, avec une vérité souvent effrayante, a mis en action tous ces vices; il en a fait la satire à la fois la plus amère et la plus récréative, et le trait qui termine sa comédie est le coup de grâce porté à la race des traitants : « Voilà, dit le fourbe Frontin, nanti des quarante « mille francs extorqués à la baronne, voilà le « règne de M. Turcaret fini, le mien va commen-
« cer. » On a reproché à l'auteur de n'avoir présenté dans sa pièce qu'une réunion de débauchés et de fripons, et le reproche paraît d'autant mieux fondé, que plusieurs historiens s'accordent à dire qu'à l'époque peinte par Le Sage, « il existait en- < core une bonne bourgeoisie qui faisait plus de « cas de sa réputation que de tout l'or des agio- « teurs. » Ce n'est pas seulement à titre de contrastes que l'introduction des personnages honnêtes est nécessaire dans les comédies, c'est surtout parce qu'elle donne aux auteurs une plus grande latitude pour atteindre le but moral qu'ils doivent toujours se proposer. C'est déjà beaucoup, sans doute, que d'humilier le vice et que de rendre son humiliation comique, comme le fait Le Sage ; mais ce n'est pas assez peut-être. Molière, du moins, a fait plus encore. 11 ne se borne pas à peindre nos vices et nos travers, il peint l'humanité tout entière, c'est-à-dire les individus bons et raisonnables, aussi bien que les méchants et les ridicules. Il ne veut pas qu'on évite seulement d'être les seconds, mais bien
qu'on aspire à devenir les premiers ; et c'est dans ce but qu' il place sous nos yeux les exemples les plus séduisants. Ainsi, à côté du crédule Orgon, que le fanatisme religieux rend presque cruel, et de cet infâme Tartufe, le plus odieux des hommes, il nous montre le véritable dévot, le sage Gléante et l'aimable Elmire, le modèle des épouses, alliant aux principes les plus sûrs la grâce, l'esprit, le savoir-vivre de la femme du monde ,
Qui n'est pas de ces prudes sauvages Dont l'honneur est armé de griffes et de dents. Et veut au moindre mot dévisager les gens;
qui, douée d'une haute raison comme d'un grand courage, surmonte ses honnêtes scrupules, et se résigne à feindre pour un misérable des sentiments amoureux, parce qu'elle sait bien que c'est le seul moyen de lui arracher son masque et d'en délivrer sa famille. A côté de la perûde Célimène et du malheureux Alceste, égaré par une noble folie, il place le raisonnable Philinte
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et la douce Éliante. Près de l'avide Réline, si ravie de la mort de son époux , nous voyons l'intéressante Angélique , dont cette mort fait éclater l'amour filial. Enfin , il oppose à l'orgueilleuse et pédante Armande l'aimable Hen-
riette, exempte de cette vanité si commune aux jeunes filles; qui, pour n'être recherchée de Clitandre qu'au refus de sa sœur, ne l'en estime pas moins; dont l'esprit judicieux se montre dans ses actions comme dans ses paroles, et particulièrement à la fin de la pièce, lorsque, dupe du stratagème employé pour dessiller les yeux de sa mère au sujet de Trissotin, elle croit à la ruine de sa famille et ne veut plus épouser son amant. Je sais, lui dit-elle,
Le peu de bien que vous avez, Clitandre ; Et je vous ai toujours souhaité pour époux, Lorsqu'en satisfaisant à mes vœux les plus doux J'ai vu que mon hymen ajustait vos affaires : Mais lorsque nous avons des destins si contraires, Je vous chéris assez dans cette extrémité Pour ne vous charger point de notre adversité.
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».....».« Des retours importuns évitons le soucL Hicn n'use tant l'ardeur de ce nœud qui nous lie Que les fâcheux besoins des choses de la vie ; Et l'on en vient souvent à s'accuser tous deux De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux.
On a toujours très mauvaise grâce à censurer les chefs-d'œuvre, et certes Turcaret en est un ; mais puisque, parmi les chefs-d'œuvre même, on en trouve de supérieurs les uns aux autres , il faut bien dire en quoi cette supériorité consiste.
Après ces écrivains remarquables, la comédie dégénère. La Chaussée et Marivaux, négligeant l'étude des mœurs, s'ouvrent des voies nouvelles : l'un crée la comédie sentimentale, l'autre la comédie romanesque. Doué d'un esprit observateur et fin, Marivaux semble prendre à tâche de la gâter. 11 subtilise sur tout; et son style, auquel il laisse son nom, et dont quelques-uns exaltent
l'originalité, enrichit le dictionnaire du root marivaudage,qu\ cependant, loin d'être pris en bonne part, sert à qualifier toute manière d'écrire raffinée, mignarde et métaphysique. Mais ce style n'a -t- il point sa signification? L'infloence des mœurs du temps ne s'y fait -elle pas sentir? Ët la recherche, le précieux, le ion de fade galanterie qui le caractérisent, ne donnent-ils pas une idée de cette société frivole et efféminée où de charmants abbés soupiraient leurs romances dans les boudoirs en Raccompagnant de la guitare, tandis que de jeunes et brillants colonels y brodaient de la tapisserie? Toutefois le mérite de Marivaux ne peut se contester. Habile à saisir les nuances délicates du cœur des femmes, il excelle dans leur peinture, et, sous ce rapport, plusieurs de ses ouvrages, les Fausset confidences, entre autres, resteront certainement au répertoire. Ses combinaisons dramatiques ne sont guère plus vraies que son style, et néanmoins elles séduisent par le grand art avec lequel il sait les mettre en œuvre. Oit pourrait dire de cet
INFLUENCE DES MŒUR>
auteur que c est un fort habile bijoutier, mais qui ne travaille que dans le faux.
Avec Piron et Gresset la comédie se relève.
La Métromanie n'offre aucune peinture de mœurs, mais le principal caractère, et celui très plaisant de Francaleu, admirablement soutenus jusqu'à la fin, l'excellent comique des détails, l'originalité des situations , et surtout l'incomparable éclat du style, placent cet ouvrage au rang de nos plus belles comédies. Quels nobles sentiments l'auteur a prêtés à son m et romane , et dans quel magnifique langage il les lui fait exprimer!
Damis, dont l'unique ambition est d'acquérir une grande renommée , résiste aux volontés de son oncle , et s'obstine à ne vouloir point suivre la carrière du barreau où l'intérêt lui semble trop mêlé à la gloire. Non, dit-il,
Ce mélange de gloire et d'argent m'importune ; On doit tout à l'honneur et rien à la fortune. Le nourrisson du Pinde, ainsi que le guerrier, A tout l'or du Pérou préfère un beau laurier.
Les idées sur ce point sont un peu différentes
aujourd'hui; et ce qui se pratique dans notre littérature, les marchés conclus pour livrer à époques fixes tels romans à tant la ligne, ou telles comédies moyennant fortes primes, attestent que si nos auteurs ont pour la gloire le même enthousiasme que Damis, ils ne partagent pas tout à fait ses scrupules à l'égard de la rémunération.
Le caractère du méchant, plus que celui du métromane, prêtait à la peinture des mœurs. Le besoin de dénigrer et d'exercer sa malice sur toutes choses doit naturellement porter celui qui l'éprouve à relever les vices et les travers du temps où il vit, non pour s'en indigner et les flétrir, comme le ferait un honnête homme, mais plutôt pour les excuser ou s'en divertir. Gresset le comprit, et le héros de sa pièce s'acquitte on ne peut mieux de ce soin. Tous les discours, toutes les opinions de Cléon font sentir à merveille le changement qu'avaient apporté dans les mœurs la confusion des rangs et l'esprit de société devenu plus général. Un ton léger et persifleur, une
affectation d'insouciance pour tout ce qui touchait ù la morale, avaient, en effet, remplacé le cynisme du langage et les nuances tranchantes qui caractérisaient les mœurs du siècle précédent.
Le croirait-on , ce que Ton a si justement admiré dans ce bel ouvrage : la franchise du comique, les oppositions habilement ménagées, les caractères bien tracés, la peinture des mœurs, le style libre, vif, élégant et pur, rempli d'une foule de vers charmants que chacun a retenus, tous ces mérites sont contestés par Voltaire. Voici ce qu'il dit du Méchant dans sa satire du Pauvre Diable :
Mn vers heureux et d'un tour agréable Ne suffît pas ; il faut une action, De l'intérêt, du comique, une fable, Des mœurs du temps un rapport véritable Pour consommer cette œuvre du démon.
Ce n'était pas sans doute le manque de lumières qui faisait ainsi parler Voltaire, mais bien la haine. H en voulait à Gresset devenu dévot. 11 ne
SUR LA COMÉOIB. Il
lui pardonnait pas surtout le regret qu'il exprima, dit-on, d'avoir composé des comédies; et le grand philosophe ne l'était pas assez pour oublierses rancunes, alors même qu'il se constituait le juge de son ennemi, ce dont le moindre sentiment d'équité cependant aurait dû lui faire un devoir en pareil cas.
La sévérité de Voltaire, si l'on n'en connaissait pas la cause, paraîtrait d'autant plus étrange que, s'étani essayé lui-même dans la comédie, il n'y réussit point. Sa pièce de Nanine, qui seule est restée au ihéàtre et qui participe moins de ce genre que du drame , mérite néanmoins de fixer l'attention, non parce que les beaux sentiments dont elle offre la peinture reproduisent les mœurs du temps (on vivait alors sous le règne de la Pompadour, c'est tout dire) , mais parce qu'elle signale ce mouvement rapide imprimé par la philosophie moderne à la marche des idées, et les changements extraordinaires qu'elle avait opérés déjà dans certains esprits. On y voit, en effet, un grand seigneur, le comte
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d'Olban, qui, loin de penser, à l'exemple des Moncade ses prédécesseurs, qu'il déroge et s'avilit en s'alliant à la fille d'un villageois, croit au contraire s'honorer beaucoup et rehausser sa dignité. «Ainsi, sous le règne de Molière, « comme le fait observer Élienne, la bourgeoisie « cherche à s'élever; sous le siècle de Voltaire, « c'est la noblesse qui aspire à descendre : l'un a « l'ait M. Jourdain, le bourgeois gentilhomme ; « l'autre a fait le comte d'Olban, le gentilhomme « bourgeois. »
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