‹ De l'influence des moeurs sur la comédieChapitre 3 sur 14 · TROISIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PÉRIODE

Toutefois 1 esprit philosophique , cet esprit

d'investigation, d'analyse et de réforme qui caractérise la fin du dix-huilième siècle, n'influe point sur la comédie de ce temps, et les Dorât, les Lanoue, lesDemoustiers ne sont que les pâles continuateurs de Marivaux, de La Chaussée et de

Boissy. Mais Beaumarchais paraît, et bientôt il

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donne à la comédie une physionomie nouvelle.

en Tanimant de toutes les passions de l'époque. Le public se porte en foule au Barbier de Sévilte, au Mariage de Figaro, non pas seulement parce que les situations originales et la gaieté de ces ouvrages l'intéressent et l'amusent, mais parce qu'il y trouve formulés d'une façon spirituelle ses griefs contre les hautes classes, et les mille abus de l'ancien régime. Les traits qui les atteignaient nous semblent moins piquants depuis que deux révolutions ont consacré les droits de chacun et fait reposer l'édifice social sur des bases plus équitables; mais pour juger de l'immense effet qu'ils produisirent, il faut se reporter au temps où les sept huitièmes de la nation avaient encore à souffrir cruellement de ces abus. Lors que les grands emplois, les hauts grades de l'armée étaient le partage exclusif des gens titrés, pouvait-on sans plaisir entendre Figaro s'écrier, dans sa colère contre son maître ; « Parce que «vous êtes un grand seigneur, monsieur le «comte, vous vous croyez un grand génie! No- « blesse, fortune, un rang, des places, tout cela

iî INFLUENCE DES MŒURS

«rend si fier! Mais qu'avez-vous fait pour tant «de biens? Vous vous êtes donné la peine de « naître, et rien de plus!» Lorsqu'une censure méticuleuse rendait dérisoire le peu de liberté accordé à la presse, pouvait-on ne pas rire aussi de Figaro journaliste à qui Ton avait dit «que, « pourvu qu'il ne parle en ses écrits ni de l'auto- «rité, ni du culte, ni de la politique, ni de la « morale, ni des gens en place, ni des gens en « crédit, ni de l'Opéra, ni des autres spectacles, « ni de personne enfin qui tienne à quelque chose,

« il pouvait tout imprimer librement sous

« l'inspection de deux ou trois censeurs.» Enfin le personnage de Bridoison ne devait-il pas exciter de toutes parts des bravos railleurs, quand la vénalité des charges exposait encore à rencontrer pour juge de son procès un sot de cette espèce ?

Deux cents représentations consécutives du Mariage de Figaro n'épuisèrent point la curiosité parisienne, et, sans partager l'opinion de ce littérateur chagrin qui trouve dans cet ouvrage le

germe de tout ce que la Révolution a depuis accompli , « la destruction de la noblesse et de la a magistrature, le mépris pour tout ce qui était • respecté, la haine pour tout ce qui pouvait ré- « primer les passions , l'apologie de tous les « vices, etc.,» on ne peut nier qu'il n'ait exercé une grande influence sur l'esprit public de ce temps, et nombre d'individus exaltés durent se faire des traits satiriques des réparties mordantes et des sarcasmes qu'il renferme, des arguments puissants pour se précipiter dans le parti qui leur semblait devoir le plus vite mettre un terme à d'intolérables abus.

Les ruses féminines, si délicatement peintes dans le délicieux rôle de Rosine, avaient déjà montré le grand esprit d'observation de Beaumarchais à l'égard des femmes. Les personnages de la comtesse Almaviva et de Suzanne, dans la fameuse scène du second acte du Mariage de Figaro, achevèrent de prouver la parfaite connaissance qu'il possédait de leur cœur. Pourquoi faut-H que cetle scène, vrai chef-d'œuvre d'exécu-

tion, offre, sans motif, uu tableau d'une volupté si licencieuse ! Lorsqu'il est arrivé à Molière de pécher contre la décence, ce n a jamais été du moins gratuitement : c'était dans l'espoir de mieux atteindre le but moral qu'il se proposait. On lui a fait un juste reproche d'avoir, dans George-Dandin, montré une femme mariée manquant à ses devoirs. La scène où Clitandre prend congé d'Angélique, après avoir passé une partie de la nuit chez elle en l'absence de son mari, est sans doute d'une grande inconvenance; mais enfin elle a pour but de rendre plus complète la punition d'un paysan assez sot, assez vain pour s'être mis en tête d'épouser, sans même la consulter, ce que l'on appelait autrefois une demoiselle. Le comique de situation se fait surtout remarquer dans les ouvrages de Beaumarchais.

C'est, en effet, celui qui convient le mieux au genre imbroglio qu'il a traité. Le plus souvent ce comique est fort original, comme dans la scène du Barbier de Séville, où Basile, stupéfié par tout ce qu'il entend, prend congé de la compagnie,

sur le conseil que chacun lui donne de s'aller coucher. Mais parfois il est peu naturel, comme dans le cinquième acte du Mariage, où, pour se duper les uns les autres, les acteurs sont obligés de contrefaire leur voix. Chérubin et le comte Almaviva ne reconnaissent pas la comtesse qui prend la voix de Suzanne ; Figaro ne reconnaît pas Suzanne qui prend la voix de la comtesse ; et pas un non plus des personnages enfermés dans le pavillon ne se reconnaissent à la voix.

Le style de Beaumarchais est vif, brillant, animé , mordant , spirituel et gai , mais il n'est pas toujours exempt de mauvais goût ni même de jargon.

La comtesse Almaviva parle de se retirer dans un couvent. « Je suis sûre, dit Suzanne, que le «jour du départ sera la veille des larmes. » Figaro répond à sa fiancée, qui lui promet de l'aimer beaucoup : «Ce n'est guère ; en fait d'amour, « vois- tu , trop n'est pas même assez. » Ceci est du pur Marivaux. Orgon, en effet, dans le Jeu de l'amour et du hasard, dit à sa fille : « Qu'ici-bas^il

38 INFLUENCE DES MCEURS

« faut être trop bon pour l'être assez. » Le comte Almaviva demande à son ancien valet ce que c'est que le docteur Barlholo. «C'est, lui répond-il, « un beau, gros, court, jeune vieillard, gris-pom- « mêlé, rusé, rasé, blasé, qui guette et furetle, et « gronde et geint tout à la fois. • Rusé, d'accord. Bartholo Test, en effet; mais que signifie rasé? On ne le devine guère. Pour blasé, rien n'indique que Bartholo le soit; et l'ardeur avec laquelle il recherche Rosine ferait plutôt supposer le contraire. C'est donc dans l'accumulation de syllabes de même consonnance que réside le comique de cette phrase ; c'est là une triste recherche. Figaro dit encore : « 11 m'a presque enfiévré «de sa passion, moi, qui n'y ai que voir.» Et dans le quatrième acte du Mariage : «Depuis « qu'on a remarqué qu'avec le temps vieilles fo- «lies deviennent sagesse, et qu'anciens petits « mensonges assez mal plantés ont produit de « grosses, grosses vérités, on en a de mille es- « pèces, etc. » Somme toute, et comme ce n'est pas l'absence de défauts qui fait les hommes et

les œuvres remarquables, Beaumarchais est digne d'être mis au rang de nos meilleurs comiques. De tous les écrivains de ce genre, il est le seul, depuis Molière, dont les ouvrages, en reproduisant les mœurs du temps, ont si fortement réagi sur elles.

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