‹ De l'influence des moeurs sur la comédieChapitre 5 sur 14 · CINQUIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PÉRIODE

Mais si les époques de bouleversements politiques et sociaux ne peuvent être que fatales à la comédie, combien en revanche lui sont favorables celles qui les suivent, alors que la tempête est apaisée, le fleuve rentré dans son lit, et qu'un pouvoir régulier a succédé à l'anarchie! Que de métamorphoses plaisantes et dignes du théâtre ne voit-on pas alors s'opérer? C'est ce qui arriva sous l'Empire. L'ambition et l'intérêt, ces éternels mobiles humains, firent bientôt tomber aux pieds du nouveau César les plus fiers et les plus farouches républicains, heureux d'échanger leur bonnet rouge contre quelque titre nobiliaire; et ceux-là mêmes que naguère on avait vus se prononcer avec le plus de véhémence pour le nivellement complet de la société étaient aujourd'hui les plus ardents à demander la création d'une nouvelle noblesse. Par malheur, la peinture de ces revirements subits, vé-

n INFLUENCE DES MCEURS

* ritable bonne fortune pour les auteurs comiques, leur fut interdite. Avec le pouvoir impérial s'était établie une censure fort pointilleuse sur tout ce qui touchait à la politique, c'est-à-dire sur ce qu'il y avait alors de plus plaisant et de plus moquable dans les mœurs. Toutefois, malgré cette interdiction fâcheuse, un jeune auteur heureusement doué, et qui devait un jour deveuir célèbre, Picard, sut trouver encore dans les ridicules et les travers qu'il était permis d'attaquer de quoi défrayer largement le théâtre. La plupart de ses comédies, dont les titres rappellent de brillants succès, sont là pour l'attester. Médiocre et rampant, l'Entrée dans le monde, les Ricochets , les Marionnettes, Duhaucour, la Manie de briller, etc., peignent fort bien les époques du Directoire, du Consulat et de l'Empire, dont les mœurs étaient aussi fugitives que les gouvernements que l'on voyait alors se succéder les uns aux autres. Plus profond, plus varié que Dancourt, Picard a cependant de l'analogie avec lui. Il n'a peint aussi qu'une classe de la société, celle des petits bour-

geois; et son théâtre, comme celui de Dan court, a de la monotonie. Il semble que les mêmes individus, placés dans les mêmes situations et animés des mêmes sentiments, s'y montrent sans cesse. Les principaux rôles de ses pièces sont presque toujours des tatillons à la parole déliée, et les autres personnages participent trop de leur caractère. On peut encore reprocher à Picard Je laisser-aller de son style, bien qu'il trouve à sa prose «un cachet d'originalité qui tout d'abord, «dit-il, doit la faire reconnaître.» Sans doute elle est exempte de manière et de mauvais goût; elle est libre et coulante, mais peut-être vaudraitil mieux qu'elle ne le fût pas autant. On a reproché à Marivaux son style trop travaillé, celui de Picard ne l'est peut-être pas assez. Tous ses personnages sont trop diserts, et généralement ils parlent moins qu'ils ne bavardent. Mais la finesse et la profondeur de ses aperçus, la fidélité de ses peintures de mœurs, sa verve, son entrain et sa gaieté le placent au premier rang de nos auteurs du second ordre. PigauU-Lebrun appelait Picard

H INFLUENCE DBS MCEUR.S

le philosophe enjoué: c'est une qualification qu'il mérite à tous égards.

Dans cette période de T Empire, si méprisée de nos critiques actuels, sous le rapport des arts, et que Ton croirait, aux sarcasmes dont ils la poursuivent, avoir été déshéritée de tous talents, nous trouvons après Picard un autre auteur comique des plus recommandables, c est Êtienne. Sa comédie des Deux Gendres, qui lui ouvrit les portes de l'Institut, fut jugée alors, par les vieux amateurs de théâtre, digne d'être comprise parmi les plus belles du répertoire ; et nous pensons que la postérité n'infirmera pas leur jugement. Le sujet de cette pièce présentait de graves difficultés. Pour rendre complète la punition des deux gendres ingrats, il fallait qu'en dépit de leur avidité ils fussent contraints de restituer à leur trop faible beau-père tous les biens dont ils l'avaient dépouillé. Mais comment les y amener d'une manière naturelle? L'auteur, par une combinaison aussi heureuse que profonde, s'en assura les moyens, en prenant ses deux gendres dans la

classe des ambitieux qui dépendent de l'opinion, qui la redoutent, qui tremblent devant elle et qui par conséquent ont le plus grand intérêt à la ménager. Tels sont, en effet, Dalainville et Dervière, que la crainte de voir rendre publique leur ingratitude réduit à cette cruelle extrémité de venir eux-mêmes remettre aux mains du vieillard l'acte de restitution qui doit tant couler à leur âme cupide. La peinture des mœurs n'est pas un des moindres mérites de cette belle comédie ; elle les reproduit fidèlement dans ses principaux personnages et dans ses détails. L'hypocrite Dervière est le type des Taux philanthropes de cette époque, dont la bruyante charité cachait le plus souvent des vues intéressées. Répand -on des bienfaits, dit l'honnête Dupré,

Il faut qu'un journaliste Dans sa feuille aussitôt en imprime une liste. La charité jadis s'exerçait sans éclat :

A Paris maintenant on s'en fait un état

Le personnage de Dalainville offre bien la pein-

Utre de ces ambitieux, si communs alors, pour qui

Un tort caché n'est rien ; la chose principale Est de ne point donner de sujet de scandale ;

qui, dans maintes circonstances, réglant leur conduite, non d'après les principes éternels de la morale, mais sur l'opinion des gens d'un certain monde, savaient la subordonner à leur intérêt. C'est ainsi que ce Dalainville contraint sa femme à recevoir une intrigante titrée, dont la vertu est plus que suspecte; et quand sa femme lui demande si, en raison de sa mauvaise réputation, elle peut l'admettre dans sa société, il répond :

Sans contredit On en parle assez mal, mais elle a du crédit : Elle est très recherchée, en tous lieux on l'invite ; On aime sa personne en blâmant sa conduite.

Cela paraît d'ailleurs arranger son époux -, Le public plus que lui doit-il être jaloux?

Madame Dalainville, de son côté, donne bien l'idée de ces femmes légères et frivoles à qui l'a-

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mour du luxe et des plaisirs faisait négliger leurs devoirs les plus essentiels. Les défauts des maîtres échappent rarement aux domestiques, aussi le vieux Comtois ne manque-t-il pas de dire à M. Dupré :

Le jour de votre fête, elle n'est point venue ;

Je n'en sois pas surpris. Comment l'auriez-vous vue ?

Madame à son hôtel avait spectacle et bal ;

Le soir elle jouait dans V Amour filial;

Et vous concevez bien qu'une aussi grande affaire

Ne lui permettait pas de songer à son père.

Les banqueroutes se multipliaient alors d'une manière effrayante; d'habiles négociants s'en faisaient un moyen de fortune, en ayant soin de passer à l'avance sur la tête de leur femme ou de quelque parent le plus clair de leurs biens. Le jeune Charles, ruiné par une de ces faillites, vient en annoncer la nouvelle à son protecteur. J'ai vu, dit-il, le banquier qui m'enlève toutes mes économies :

Lui-même ce matin m'a conté son malheur :

Vous voyez, m'a-t-il dit, l'excès de ma douleur:

4S INFLUENCE DES MŒl'tte

Après un tel revers, il faut que je m'exile; tMais dani le monde, hélas! je n'ai plus un asile ; De la pitié d'autrui me voilà dépendant.

Il s'élance à ces mots dans un char élégant.

En ajoutant, d'un ton qui m'a pénétré l'âme : Je vais m'ensevelir au château de ma femme.

Étienne, par malheur, ne put jamais accorder au théâtre que ses moments de loisir. Jeune, sa position de fortune lui fit une nécessité de remplir des emplois qui absorbaient tout son temps; et plus lard, on le sait, il se consacra presque entièrement à la politique. C'est pourquoi tant de productions légères, opéras et vaudevilles, composent la majeure partie du son bagage dramatique. Néanmoins les Plaideurs sans procès, Brueis et Palaprat, la Jeune Femme colère , et surtout /** Deux Gendres, suffisent pour le placer au rang de nos bons poêles comiques.

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