‹ De l'influence des moeurs sur la comédieChapitre 7 sur 14 · SEPTIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME PÉRIODE

En 1830 éclate enfin une révolution que les tendances et les actes rétrogrades du pouvoir avaient fait dès longtemps pressentir. A la royauté de droit divin succède la royauté élective, du moins pour le chef de la nouvelle dynastie. Mais les révolutions, quelles qu'elles soient, ne s'accomplissent guère sans rencontrer des opposants de toute espèce. Le parti républicain, logique dans sa conduite, après avoir posé en principe que le peuple qui peut élire un roi doit avoir incontestablement aussi le droit de le déposer, se met à l'œuvre, l'émeute est dans la rue, et pendant près de deux années elle semble tenir le trône en échec.

Au milieu de cés désordres, le gouvernement fait justice d'anciens abus, accomplit certaines

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réformes depuis longtemps réclamées. Il supprime, entre autres, la loterie et les maisons de jeu, source de ruine et de démoralisation pour le peuple. Mais, chose étrange! on voit presque aussitôt se propager dans toutes les classes le goût funeste de l'agiotage, qui bientôt dégénère en passion effrénée. Les émotions que procuraient les tripots et la loterie semblent être regrettées, et Ton dirait que chacun espère les retrou ver dans les spéculations lespl us hasardeuses. Un Iriste spectacle alors s'offre aux yeux; les travaux, les occupations honnêtes, sont négligés ou abandonnés; chaque jour la Bourse est assiégée, envahie par une foule immense, et l'on voit dans les tribunes du temple jusqu'à des femmes élégamment vêtues qui, le carnet en main, suivent avec anxiété le mouvement des cours, que l'huissier , par intervalles, proclame de sa voix criarde. Pour entretenir cette fièvre du jeu, pour l'exploiter à leur profit, mille intrigants imaginent de mettre en actions des entreprises de toute espèce, houillères, mines de charbon , asphaltes, fabri-

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ques, etc., dont L'existence est parfois problématique. Mais la cupidité n'examine rien, n'approfondit rien. Peu lui importe d'ailleurs que ces entreprises soient bonnes ou mauvaises, elle n'achète pas les actions pour les garder, mais seulement pour les revendre. C'est à cette frénésie, q u i rappelle celle du système de Law et les trafics honteux de la rue Quincampoix, que sont dus les bouleversements de tant de fortunes péniblement acquises et la ruine d'honnêtes familles qui, la veille encore, opulentes et heureuses, se trouvent réduites le lendemain au désespoir et à la misère. Disons enfin que les mœurs politiques ne tardent pas à subir un changement notable. Les partis, mieux éclairés, cessent de recourir à la force brutale; c'est désormais de la seule polémique qu'ils attendent le triomphe de leurs principes. La presse alors acquiert une importance inouïe; son action sur les masses est si grande , si prompte, si étendue, que chacun veut l'avoir pour soi. Les coteries de tous genres, littéraires, scientifiques et politiques, s'en foni un moyen

d'influence et de succès; et, ménagée, flattée, courtisée, comme tout ce qui est puissant et redoutable, elle devient bientôt, ainsi qu'on l'a dit, une sorte de quatrième pouvoir dans l'État.

De tous nos auteurs, c'est encore M. Scribe que nous trouvons accomplissant le mieux la mission du poète comique. Ses ouvrages, depuis 1830, sont pour la plupart un reflet des mœurs de notre époque. Mais son talent a pris tout son essor; et ce n'est plus par de brillantes esquisses applaudies sur nos petits théâtres qu'il le signale, mais bien par des tableaux de grandes dimensions , des comédies en cinq actes accueillies favorablement sur la scène française.

Dans Bertrand et Raton, à l'aide d'une fiction ingénieuse, en traçant les troubles de la cour de Danemark, sous Christian VII, il reproduit la physionomie de nos émeutes, et peint avec beaucoup d'esprit et de finesse l'habileté de certains hommes d'Etat qui, sans jamais se compromettre, poussant toujours les autres en avant, savent, en dépit de toutes les commotions politiques, se

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rendre nécessaires et se maintenir au pouvoir.

Dans la Passion secrète, pour mieux flétrir l'agiotage, pour en mieux faire sentir les dangers, il nous montre une femme mariée en proie à cette passion indigne, réduite, pour éviter l'éclat dont on la menace si elle n'acquitte sur-le-champ une dette de Bourse, non-seulement à violer un dépôt sacré, à livrer la somme de quarante mille francs, qui sont la dot et toute la fortune de sa jeune sœur, mais encore à entendre les conditions infâmes que, pour la tirer d'embarras, ose lui proposer un vieux et riche libertin.

Dans la Camaraderie, il peint à merveille une de ces coteries de médiocrités, si communes à notre époque, se prônant Tune l'autre, habiles à faire sonner en leur honneur toutes les trompettes de la presse, et qu'un des personnages de la pièce appelle plaisamment « une société par « admiration mutuelle. » Bien des ridicules, bien des travers actuels sont finement raillés dans celte charmante comédie. L avidité de quelquesuns de nos honorables, entre autres, y est mise

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en relief d'une façon fort originale. Un ministre incertain de la majorité, au moment de faire passer une loi, s adresse, pour obtenir quatre voix qui lui sont indispensables, à la jeune femme d'un vieux pair de France, dont il connaît le génie inventif en pareille matière. Celle-ci ne irouve pas de moyen plus efficace, pour en venir à ses fins, que de conseiller à son vieil époux, toujours tremblant sur sa santé, une réclusion complète pendant quelques jours, afin d'éviter 1 influence d'une épidémie dangereuse, puis de faire répandre le bruit de sa mort. Comme le noble pair est titulaire de huit emplois largement rétribués, la nouvelle de son trépas met aussitôt mille ambitieux en mouvement. Le ministre, assailli de leurs visites, les exploite à son profit, en flattant adroitement leurs espérances, et bref, au lieu de quatre suffrages qu'il demandait, la loi, grâce à cette habile manœuvre, se trouve être votée à la majorité honorable de trente-cinq voix. Un autre travers de ces derniers temps, né du triomphe même de notre révolution * un désir

immodéré, une sorte de passion d'indépendance qui s'était emparée d'un bon nombre d'individus, lui fournit le sujet d'une comédie piquante, dont le succès ne répondit pas au mérite de l'ouvrage, par la raison qu'il relevait trop bien peut-être le ridicule d'un sentiment honorable poussé jusqu'à l'exagération.

Dans cette pièce, intitulée les Indépendants, il met en scène un de nos fiers représentants, un rude défenseur de nos droits et de nos liberlés , heurtant tout le monde, ne pensant jamais comme ses collègues, et qui, du moment où l'on est de son avis, n'en est plus par amour pour l'indépendance; pusillanime au fond cependant, et n'osant point ne pas assister à certaine réunion politique, dans la crainte de déplaire aux gens de son parti; ambitieux aussi et résigné, s'il le faut, dans son dévouement à la chose publique, à porter les chaînes du pouvoir et à devenir ministre. «Mais comment, lui dit son ami, peux-tu arran- « ger cela avec ta position et tes opinions ? — Très «bien, répond-il; par ma naissance et ma for-

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« urne, je suis d une certaine nuance de la cham- «bre; par mes principes, je suis d'une autre

€ tout à fait apposée Mais les extrêmes se

« touchent et les deux nuances n'en font qu'une « qui, dans ce moment, sont occupées à se fon-

« dre dans une troisième Et voilà comment,

« de nuance en nuance, on change de couleur « sans que personne s'en aperçoive. »

Tous ces ouvrages ne sont pas irréprochables sans doute, mais d'après l'espèce d'analyse que nous venons d'en donner, on peut apprécier la pensée qui présidait à leur composition, et reconnaître qu'à défaut d'autre mérite, ils auraient du moins celui, toujours très recom- . maudable, de peindre les mœurs de l'époque. Ce n'est pas toutefois, il s'en faut bien, à ce seul titre qu'ils se distinguent, et c'est ici le lieu d'examiner, sous le rapport philosophique, le talent et la manière de M. Scribe. A ce sujet , nous reviendrons sur la pièce de Bertrand et Raton, le chef-d'œuvre de l'auteur, à noire avis, où brillent dans tout leur éclat ses ém inentes quali-

tés, mais où Ton trouve aussi, non moins que dans ses plus faibles productions, tous les défauts de sa manière.

Chose bizarre et qu'il n'est pas sans utilité de constater, M. Scribe a réussi au théâtre, peutêtre autant, peut-être plus par les défauts que par les qualités de son talent. 11 a , comme on sait, trop souvent substitué, dans ses ouvrages, le roman à la comédie, et c'est là surtout ce qui leur a valu le succès et la vogue; mais c'est là peut-être aussi ce qui les empêchera de se maintenir à la scène aussi longtemps que leur mérite le devait faire supposer. M. Scribe n'a pas , comme Molière, combattu le mauvais goût de son siècle; il l'a flatté, au contraire, et même exploité à son profit. Doué d'une imagination vive et romanesque, il s'est laissé entraîner par elle au lieu de la retenir et de la régler.

A l'époque où parut Bertrand et Raton, le drame était en grand honneur. Prôné, exalté par les romantiques et par tous les organes de la presse, il avait envahi nos théâtres et lait irruption jus-

que sur la scène française. M. Scribe ne manqua pas de l'introduire dans sa pièce nouvelle, dont le sujet cependant semblait être tout à fait du domaine de la comédie. Deux femmes ambitieuses, deux reines qui se disputent la suprême autorité; des ministres avides, des intrigants subalternes marchant à leur suite; cabalant, conspirant pour arriver ou se maintenir au pouvoir, ne sachant plus souvent ni à qui adresser leurs vœux ni pour qui se déclarer, dans l'ignorance où ils sont du parti qui triomphera ; au milieu d'eux, un habile diplomate, exploitant un vaniteux bourgeois, assez sot pour se croire appelé à jouer un rôle dans l'État, et dont il se sert comme d'un instrument utile, qu'il brise et rejette avec mépris dès qu'il n'en a plus besoin, etc. Certes, il y avait dans cette donnée les éléments suffisants d'une grande comédie. M. Scribe n'en jugea pas ainsi , et, pour se conformer au goût du jour, il compliqua son intrigue de l'amour romanesque d'un jeune plébéien pour la fille d'un ministre; amour que celle-ci partage, cl dont le

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ministre est d'autant plus irrité que le mariage de sa ûlle avec le neveu d'un puissant personnage est à la veille de se conclure. Éric, c'est le nom du jeune plébéien, provoque son rival en duel. Enveloppé d'un grand manteau, armé de ses pistolets, il se met à sa poursuite. Pris pour l'un des conjurés d'une conspiration qu'on vient de découvrir, il se réfugie dans le palais habité par Christine (celle qu'il aime, la fille du ministre), mais sa présence pouvant compromettre sa maîtresse, il déclare être le conspirateur que Ton cherche, et se constitue prisonnier. Jugé par un conseil de guerre, il est déclaré coupable et condamné à mort. Scène pathétique, où la mère d'Éric vient dans la nuit supplier Christine de sauver son fils. Scène plus pathétique encore entre Christine et son père qui , sourd à ses prières, ne veut pas même, connaissant l'innocence d'Éric, se charger pour la reine d'une lettre que sa fille lui vient d'écrire, et qui pourrait le sauver. « Ah ! c'en est trop, lui dit Christine, « votre cruauté me détache de tous les liens qui

« m'attachaient à vous. Oui, je l'aime; oui, je « n'aimerai jamais que lui... S'il meurt, je ne lui « survivrai pas, je le suivrai... Sa mère, du moins, « sera vengée, et comme elle, vous n'aurez plus « d' enfant. » Dans ce moment un grand hruit se lait dans la rue; on entend le roulement sinistre des tambours; c'est Éric qui va subir son jugement et que Ton conduit à la mort. Christine tombe évanouie aux pieds de son père. Toutes ces situations, toutes ces péripéties dramatiques sont sans doute ménagées et traitées avec beaucoup d'art; elles émeuvent, elles font répandre d'abondantes larmes; elles ont, nous ne l'ignorons pas, puissamment contribué au succès; mais, néanmoins, nous persistons à le croire, elles font tache dans ce bel ouvrage, elles le dépar ent; car, après tout, elles ne produisent que des effets vulgaires, indignes d'un talent supérieur, et qu a ce titre M. Scribe devait dédaigner.

On a quelquefois, dit-on, les défauts de ses qualités. Ce reproche pourrait s'adresser à M. Scribe. Contrairement à beaucoup d'auteurs, il possède

un esprit trop fertile peut-être en expédients, en ressources, en bons mots et en traits piquants, brillant vernis sous lequel disparaissent pour un moment des taches qui ne tardent pas à se faire voir. Avec un tel esprit, d'où jaillit sans cesse la saillie, la répartie vive, ingénieuse, spirituelle, qui surprend, éblouit et séduit à la fois, que ne peut-on oser et risquer? Est-il besoin alors de se montrer bien scrupuleux sur le choix des moyens propres à lier ou dénouer une intrigue? Et n'eston pas certain d'avance de les faire accepter tous, même les plus extravagants, les plus invraisemblables?

A ta première représentation de Bertrand et Raton, ce qui fait le nœud de la pièce, l'emprisonnement de Raton dans la cave, excita des murmures. L'aparté de Bertrand les dissipa aussitôt. « C'est un trésor, dit-il, qu'un homme pa- • reil, et les trésors il faut les mettre sous clef. » Cette saillie ne détruit pas la pauvreté du moyen. Que le comte Bertrand de Rantzau, à l'aide d'un nouveau soulèvement populaire, voie la possi-

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bili lé d'assurer le triomphe de la cause qu'il sert en secret, et que la disparition subite de Raton Burkenstaff, riche fabricant de soieries, disposant de plus de huit cents ouvriers, lui semble un bon moyen de le provoquer, surtout en insinuant aux ouvriers que l'enlèvement de leur maître est un acte de vengeance du pouvoir, cela se conçoit à merveille. Mais qu'il espère atteindre ce but, et faire croire à la disparition de Raton, en renfermant dans son caveau, au moment où il va chercher du vin, quand il suffirait à celui-ci d'élever la voix et de frapper derrière la porte pour être entendu de tous les siens, voilà ce que l'on a plus de peine à concevoir, en dépit même du soin que prend M. Scribe de nous avertir que la porte du caveau, semblable à celle d'une bastille, est doublée en fer, et n'a pas moins de six pouces d'épaisseur. Si l'on n'avait à reprocher à ce moyen que son invraisemblance matérielle, ce ne serait que demi-mal ; mais on doit le condam* ner surtout parce qu'il donne en quelque sorte un démenti au personnage de Raton ; et le mon-

tre remplissant une fonction qui semble peu d'accord avec son caractère. Est-il supposable , en effet, qu'un ambitieux, un sot de cette espèce, qui ne veut plus voir son ancien ami Michelson, le marchand drapier, «parce qu'il n'est rien dans « l'État ; » qui, tout enivré des hourras que poussent en son honneur ses nombreux ouvriers, dit à sa femme et à son fils : « Vous l'entendez, ils « crient vive Burkenstaff 1 vive notre chef! Quel « bonheur!... quelle gloire pour notre maison!... « Je te le disais bien, ma femme, je suis une puis- « sance... un pouvoir... rien n'égale ma popula- « rite... Quelle belle journée!... Tout le monde « s'incline devant moi et me fait la cour, etc.; » qui, dans son délire enfin, va jusqu'à offrir sa protection au comte de Rantzau... Est-il à supposer, disons-nous, qu'un pareil vaniteux descende à un détail aussi misérableque celui d'aller chercher du vin à sa cave pour le souper auquel il vient d'inviter les promoteurs de son triomphe? Non, sans doute; mais comme, d'après le plan de M. Scribe, il n'y aurait plus eu de pièce sans la

êt INFLUENCE DES MOKIUS

séquestration de Raton, il fallait bien qu'elle s'accomplît n'importe comment. Les fautes de ce genre, trop peu rares malheureusement dans ses ouvrages, sont pour ainsi dire une conséquence forcée de la manière de l'auteur, laquelle a pour principe de considérer dans les compositions dramatiques les situations comme le point le plus essentiel et la plus grande difficulté de Part. D'où il suit que l'on peut tout leur sacrifier, môme jusqu'à la vérité des caractères. Cette manière, que les imitateurs de M. Scribe ont eu le tort de irop vanler peut-être, est érigée maintenant en système, et fait école. Elle a ses enthousiastes, ses fanatiques, affirmant de la meilleure foi du monde que l'on s'eniend bien mieux aujourd'hui que jadis à composer les ouvrages de théâtre, que sous ce rapport nous sommes en véritable progrès, et qu'il n'est guère de pièce moderne où Ton ne trouve une trame mieux ourdie et des combinaisons dramatiques plus fortes que dans les chefs-d'œuvre mêmes de l'ancien répertoire.

Ne pourrait-on leur répondre : Le but que se proposaient les anciens auteurs (Molière particulièrement) n'étant pas celui que poursuivent les

auteurs modernes, leurs combinaisons dramatiques ne devaient pas être les mêmes. D'où I on aurait tortue conclure que celles-là ne valaient pas celles-ci. xMolière, au lieu d'une intrigue compliquée, faisait choix en général, pour ses comédies, d'une fable fort simple. Assurément ce n'était pas par impuissance, mais plutôt par suite d'un bon raisonnement et d'un bon calcul. Plus, en effet, l'intrigue est forte et chargée d'incidents, plus elle tient de place dans l'ouvrage , plus il faut consacrer de temps à préparer et faire mouvoir ses divers ressorls, el moins il en reste, par conséquent, pour l'objet le plus essentiel, c'est-à-dire pour la peinture et le développement des caractères et des passions.

La combinaison dramatique du Misanthrope, par exemple, est des plus fortes, à notre avis; mais est-ce dans la contexture du plan qu'elle

réside? Non, sans doute, car il n'en est guère de moins compliqué; elle est toute dans l'opposition du caractère d'Alceste avec sa passion amoureuse, et dans le choix de la personne que Molière lui fait aimer. Alceste, par son caractère, est porté à fuir les hommes; il en a formé le dessein; il ne les fuit pas cependant, il continue de vivre au sein de ce monde pervers, objet de ses mépris. Pourquoi? parce qu'il aime. Et qui aime-t-il? une femme à la mode, une femme de la cour, une indigne et misérable coquette dont il est le jouet.

On voit tout d'abord quelles riches ressources offrait à l'auteur une telle combinaison pour le développement de son principal caractère; combien les vices élégants de cette haute société, dont il devait naturellement l'entourer, étaient propres à faire éclater ses emportements et ses véhémentes censures; et combien aussi la passion coupable à laquelle il le montre en proie devait éclairer les spectateurs sur le vain orgueil de ce faux sage, si sévère, si dépourvu pour ses

semblables de cetle iudulgence dont il a tant besoin pour lui-même.

Dans f Avare, c'est encore ce même art profond : c'est Harpagon mis aux prises avec certains devoirs, certaines nécessités impérieuses qui l'obligent d'agir contrairement à son caractère. On le voit contraint, par exemple, de donner à souper au seigueur Anselme, son futur gendre, car c'est bien le moins qu'il puisse faire pour l'homme désintéressé qui lui prend sa fille sans dot. On sait à combien de scènes plaisantes donne lieu cet étrange souper, et surtout à quel point il excite et fait briller chez l'amphitryon le génie de la lésine. Molière le place encore dans une position difficile, celle de se montrer reconnaissant et généreux envers une personne dont il est l'obligé. Une certaine Frosine , à sa prière, s'est employée pour le mariage qu'il veut conclure avec une jeune fille, et l'a conduit à bonne fin. Harpagon se confond en remercî-

ments et ne tarit pas sur les obligations et la reconnaissance qu'il lui doit. Frosine n'en de-

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mande qu'une preuve: «Pour assurer Je gain d'un « procès, dont la perte causerait ma ruine, dit- «elle, il me faudrait un peu d'argent... » A ce seul mot d'argent, le vieillard pâlit et frémit. Vainement, pour le calmer, Frosine lui parle des félicités de son prochain mariage; dès qu'elle revient à sa demande, Harpagon fait la sourde oreille et change de conversation ; bref, il prétexte une affaire et s'échappe de ses mains.

Dans Tartufe, le principal ressort de la pièce est encore la passion amoureuse de ce misérable mise en opposition avec son caractère.

Telle était le plus ordinairement la nature des combinaisons dramatiques de Molière. Celles dont on se gloriûe aujourd'hui sont d'un tout autre genre : elles consistent surtout dans l'étrangeté des incidents, dans la bizarrerie des situations, dans la multiplicité des événements, dans les péripéties, les surprises, les catastrophes, l'imprévu du dénouement, etc. Les ouvrages conçus d'après ces principes ont de grandes chances de succès, nous le savons bien; il*

émeuvent et tiennent en éveil jusqu'à la fin la curiosité du spectateur; mais s'ils intéressent comme les romans, il faut dire aussi qu'ils n'ont pas une existence moins éphémère que la leur. Ils ressemblent assez à ces énigmes dont on est intrigué un moment, et qui cessent de vous attacher dès que le mot vous en est connu.

Les défauts de cette manière sont surtout choquants chez les imitateurs de M. Scribe, qui ne possèdent pas comme le maître, au même degré du moins, l'art de les dissimuler, ni les qualités brillantes qui leur font conire-poids. Si Ton peut justement reprendre, dans Bertrand et Raton, la partie romanesque de l'intrigue et la pauvreté des moyens qui lui servent de pivot; si le personnage plaisant de Raton, qui dans les mains d'un Molière eût été, nous le croyons, le principal rôle de la pièce, laisse beaucoup à désirer sous le rapport du développement comique et de la vérité, l'on doit en revanche admirer sans restriction l'habileté, le rare talent avec lesquels sont tracés et soutenus les personnages

du prudent et rusé Bertrand de Rantzau, de l'incertain et lâche Koller, du suffisant et poltron Frederick de Gœlher, et de Jean, le petit émeutier. La scène où Bertrand désigne à la reine, pour le chef de la conspiration, le sot Burkenstaff; celle où il obtient du ministre Falkenskied le brevet d'officier du jeune Éric; la scène du conseil; celle qui termine le quatrième acte, entre Bertrand et Koller, sont traitées d'une façon supérieure et digne des maîtres. Les saillies, les mots heureux y abondent et sont toujours d'accord avec l'esprit et le caractère des personnages.

Nous avons dû signaler les défauts de la manière de M. Scribe, manière séduisante, mais dont les dangers sont réels. Elle ouvre aux jeunes gens une voie que nous ne croyons pas être la bonne; et l'on aurait peut-être à craindre pour l'avenir du théâtre, s'ils continuaient de s'y engager. Ce qui n'empêche pas M. Scribe, et nous ne disons en cela rien de nouveau pour personne, d'être l'un des plus rares esprits de l'époque, et le premier, à coup sûr, de nos auteurs

dramatiques. Si la profondeur, la vérité, l'art de peindre à grands traits les caractères et les passions, la force comique et celle du style ne sont pas ses qualités dominantes, en revanche il possède à un très haut degré l'esprit, la finesse, la grâce, le talent ingénieux de lier et de dénouer des intrigues compliquées, de créer des situations piquantes, de présenter d'une façon originale les travers et les ridicules existants; enfin, il a la fécondité, qui n'est pas toujours, mais qui le plus souvent est un des caractères du génie.

Telle a été depuis Molière l'influence des mœurs sur la comédie. Il nous a semblé que le meilleur moyen de la constater était, comme

nous l'avons dit dans l'exposé de ce travail, de tracer les esquisses des époques distinctes qui nous séparent du siècle de Louis XIV, et de les mettre en regard des ouvrages les plus importants représentés dans le cours de ces diverses périodes et demeurés au répertoire.

INFLl EN CE DES MŒURS

Nous pourrions croire notre tâche terminée, si l'intéressante question mise au concours par la Société ne nous semblait demander, comme son complément nécessaire, de rechercher aussi

exercé qu'une si faible influence, et souvent même n'en ont point exercé du tout sur la comédie. Dans son discours à l'Académie, M. Scribe en donne des raisons plus spécieuses peut-être que solides, et qui méritent d'être relevées. Cette espèce de réfutation rentrant tout à fait dans l'objet de notre recherche, nous oserons nous y livrer, malgré la puissante autorité du nom et du talent de notre antagoniste.

« Si la comédie était constamment l'expression « de la société, dit M. Scribe,, elle aurait dû, sous

« la Régence, nous offrir d'étranges licences et

- de joyeuses saturnales; mais point du tout, elle « est froide, correcte, prétentieuse et décente.

pourquoi les mœurs, à différentes époques, n'ont

€ Sous Louis XV, au moment où se discutaient « ces grandes questions qui changeaient toutes « les idées sociales, on la voit avec Dorât, Mariai vaux et de La Noue, spirituelle, romanesque « et vide. Dans les plus horribles périodes de la « révolution, on représente la gracieuse comédie « des Femmes, et la Belle Fermière, en 93, pendant « le procès de Louis XVI, etc. Comment donc « expliquer cette opposition constante, ce con- • traste presque continuel entre le théâtre et la « société? Serait-ce l'effet du hasard, ou ne serait- « ce pas plutôt celui de vos goûts et de vos pen- « chants que les auteurs ont su deviner et exploiter? Vous courez au théâtre, non pour vous «instruire et vous corriger, mais pour vous « distraire et vous divertir. Or, ce qui vous « divertit \e mieux, ce n'est pas la vérité, c'est « la fiction. Vous retracer ce que vous avez cha- « que jour sous les yeux n'est pas le moyen de « vous plaire; mais ce qui ne se présente point « à vous dans la vie habituelle, l'extraordinaire, « le romanesque, voilà ce qui vous charme, et

« c'est là ce qu'on s'empresse de vous offrir. Le « théâtre est donc bien rarement l'expression de « la société, ou du moins, et comme on Ta vu, il « en est souvent l'expression inverse, et c'est « dans ce qu'il ne dit pas qu'il faut chercher ou • deviner ce qui existait. »

On comprend aisément l'intérêt que pouvait avoir M. Scribe à parler de la sorte. En prouvant que le romanesque doit l'emporter sur la vérité, il plaidait, pour ainsi dire, sa propre cause, et devait naturellement chercher à la gagner. Mais, ' hàtons-nous de le dire, en voulant se défendre, M. Scribe s'est presque calomnié 5 et, fort heureusement pour sa gloire, il n'a pas suivi à la lettre l'espèce de programme à l'usage des auteurs comiques, qu'il prend soin de tracer.

L'extraordinaire et la fiction qu'il préconise si fort seront toujours considérés, quoi qu'il en dise, comme des défauts réels, et toujours on regrettera qu'il leur ait fait une si large part dans ses ouvrages. S'ils lui sont pardonnés, ce sera, sans contredit, en laveur de la fine pein-

ture des mœurs eL des caractères que souvent on y rencontre.

Pour réfuter M. Scribe, nous opposerons à son langage les paroles échappées à ce vieillard plein de bon sens qui, assistant à la première représentation des Précieuses ridicules, s'écria du fond du parterre : «Bravo! Molière, voilà la bonne «comédie! » Pourquoi cette sage et chaleureuse exhortation? C'est que Molière alors, s' ignorant encore lui -même, tâtonnant et cherchant sa roule, n'avait précisément donné jusque là que des comédies romanesques imitées des imbroglios italiens et espagnols, et qu'il montrait pour la première fois aux spectateurs ravis l imitation d'un travers à la mode, une comédie vraie, où tous les personnages étaient des portraits d'autant plus piquants pour eux, qu'ayant sous les yeux les originaux, ils pouvaient, par la comparaison, en apprécier la parfaite ressemblance.

M. Scribe dit encore : « Je conviens que la « comédie est plus près des mœurs que de la « vérité historique; et cependant, excepté quel-

« ques ouvrages, Turcaret entre autres, chef- « d'œuvre de fidélité, il se trouve, par une fata- « lité assez bizarre, que presque toujours le « théâtre et la société ont été en contradiction • directe. »

Mais, s'il en est ainsi, à qui la faute? à qui s'en prendre? Est-ce au public ou bien aux auteurs? M. Scribe ne le dit pas, ou du moins les raisons qu'il donne pour justifier ces derniers sont peu concluantes :

« Retracer au public ce qu'il a chaque jour « sous les yeux, n'est pas, selon lui, le moyen de « lui plaire. Ce qu'il aime, dit-il, c'est l'extraor- « dinaire et la fiction, etc. »

Mais si Turcaret, chef-d'œuvre de fidélité, a par cela même obtenu dans son temps un immense succès, la vérité ne lui déplaît donc pas? Tout au contraire. Ce seul exemple ne suffirait-il pas pour démontrer combien est au moins hasardée l'assertion de M. Scribe? Et quand elle serait vraie d'ailleurs ; quand le goût du public le porterait, en effet, à préférer le romanesque et la

fiction à la peinlure fidèle des travers, des ridicules et des vices, dont ses yeux sont incessamment frappés, s'ensuit-il que les auteurs, ayant un juste sentiment de leur art et de la mission qu'ils sont appelés à remplir, devraient s'empresser de le satisfaire? Si Molière eût exploité le penchant du public de son temps pour le bel esprit, il n'eût pas manqué de composer des pièces dans le goût du sonnet du Misanthrope, dont la lecture, à la première représentation de cet ouvrage, excita, comme on sait, des bravos universels, et dès lors, au lieu d'êlre ce génie incomparable, sans rival même dans l'antiquité, Molière n'eût pu guère aspirer qu'au mince honneur de devancer Marivaux de près d'un siècle.

Si donc la peinture des mœurs est abandonnée ou négligée, ce n'est pas dans l'amour du public pour l'extraordinaire et la fiction qu'il faut en chercher la cause. Elle est plutôt, selon nous, dans le goût des faciles succès, trop commun par malheur à ceux qui travaillent pour le théâtre; et la comédie romanesque, on le sait, est celle

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où Ton peu! le plus aisément réussir. La cause en est peut-être encore dans l' insouciance de beaucoup d'auteurs pour les vrais principes de l'art, insouciance par suite de laquelle ils marchent à l'aventure et sans but, adoptant avec légèreté les systèmes nouveaux que dans tous les temps quelque Aristote improvisé ne manque jamais de mettre à la mode, tandis qu'ils oublient ou dédaignent ces principes vrais dont nous parlons, et que l'immortel auteur de Tartufe a pris soin de tracer avec tant de sagesse, de profondeur et de raison.

Nous croyons devoir rappeler ici ces principes. 11 y a, ce nous semble, d'autant plus de nécessité à le faire, que de nos jours encore des hommes très haut placés dans la littérature ne craignent pas de déclarer impuissante et usée la poétique suivie par Molière et d'appeler de tous leurs vœux « un système dramatique nouveau, dont Shakes- « peare peut seul fournir les plans d'après lesc quels le génie doit travailler; où le mouvement « denotre esprit ne soit plus resserré dans l'étroit

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« espace de quelque événement de famille ou « dans les agitations d'une passion purement « personnelle ; système large, profond, approprié « à l'état actuel de la société, où la distinction « tyrannique des genres n'existe plus; où le sé- « rieux et le plaisant, le rire et les pleurs, ainsi « que dans la vie réelle, se trouvent incessam- « ment confondus; où l'homme enfin se mon- « tre tout entier, et provoque toute notre sym- « patbie. »

Il est assez curieux de remarquer, d'abord, qu'en voulant affranchir les auteurs de toute espèce de joug, la poétique nouvelle leur en imposerait un bien plus pénible à coup sûr, bien plus difficile que l'ancien, celui qui les contraindrait, dans le même ouvrage, à faire rire et pleurer alternativement. Mais examinons si, en effet, les idées qui dirigeaient Molière, en composant ses ouvrages, sont aujourd'hui surannées et insuffisantes, et si par hasard il n'y aurait pas plus d'avantage à se renfermer dans les justes limites d'un art que de vouloir les trop étendre.

Esprit libre et sage à la fois, Molière, avec la supériorité de son jugement, ne considère les règles des anciens «que comme des observations • aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut a ôter le plaisir que Ton prend à ces sortes de « poèmes; et le même bon sens, ajoute-t-il, qui « a fait autrefois ces observations, les fait fort « aisément tous les jours sans le secours d'Ho- « race et d'Aristote. La grande règle de toutes « les règles, selon lui, est de plaire, et une pièce « de théâtre qui a attrapé ce but a sans doute « suivi un bon chemin. »

Ainsi, comme on le voit, Molière n'attachait pas à la forme plus d'importance qu'elle n'en mérite, et bien qu'à cet égard ses ouvrages soient dignes d'être imités, ce n'est pas, à coup sûr, de s'y astreindre que nous donnerions le conseil aux auteurs modernes, mais plutôt de méditer profondément, pour en faire leur profit, l'esprit dans lequel ils ont été conçus. Cet esprit, tout le fait voir, consiste dans la parfaite appréciation et le choix des moyens dont les auteurs peu*

vent se servir pour atteindre le plus sûrement le but qu'ils se proposent, et Molière pensait que le meilleur de tous , ayant à peindre les vices humains, était de les revêtir d'une forme ridicule, afin que toujours ils provoquassent le rire à leurs dépens.

« Si l'emploi de la comédie, dit-il, est de cor- « riger les hommes, nous avons vu que le théâtre

• a une grande vertu pour la correction. Les «plus beaux traits d'une sérieuse morale sont

• inoins puissants le plus souvent que ceux «de la satire, et rien ne reprend mieux la « plupart des hommes que la peinture de leurs « défauts ; c'est une grande atteinte aux vices « que de les exposer à la risée du monde. On « souffre aisément les répréhensions , mais on «ne souffre point la raillerie; on veut bien « être méchant, mais on ne veut point être ridi- « cule. »

Tous les devoirs du poëte comique, sa mission la plus belle , la plus noble , la plus élevée, sont renfermés dans ce peu de paroles. Si, en effet, le

ridicule est ce que les hommes redoutent surtout, plus encore que d'être reconnus pour méchants, la loi suprême du poète doit être, sans contredit, de faire rire aux dépens des vicieux. Dans toute sa carrière, Molière reste fidèle à cette loi difficile, alors même qu'il attaque la noble passion de la vertu, dont la fausse appréciation peut entraîner à des erreurs funestes, ou qu'il flétrit les vices les plus odieux, tels que l'hypocrisie et 1 ingratitude.

ï Si le Misanthrope et le Tartufe n'existaient pas, et que l'on vînt nous en dire la fable et le plan, dont quelque auteur aurait dessein de faire des pièces de théâtre, nous n'y verrions que la matière de drames fort noirs; personne, assurément, ne voudrait croire qu'ils pussent être susceptibles de développements comiques, et que, dans de tels sujets, il fût possible de provoquer le rire.

Molière dit encore :

«Dans la comédie, il ne suffit pas de dire «des choses qui soient de bon sens et bien

« écrites, il y faut plaisanter, et c'est une étrange «entreprise que celle défaire rire les honnêtes « gens. » •

Oui, sans doute, et la plus difficile peut-être, puisque tant d'esprits supérieurs Font tentée sans succès. Amuser, faire rire, c'est là, en effet, ce qu'il faut surtout se proposer; c'est le grand art que l'on doit s'efforcer d'acquérir quand par malheur il n'est pas un don de la nature; car sans lui le vrai but de la comédie ne saurait jamais être atteint. C'est pour avoir trop perdu de vue cette importante vérité que tant d'auteurs se sont fourvoyés, qu'ils ont négligé l'étude des mœurs et se sont jetés dans la comédie romanesque, sentimentale et larmoyante.

Molière eût donc considéré, tout porte à le croire, la doctrine nouvelle qui confond les genres, qui veut que l'on tire d'un sujet tout le plaisant, tout le pathétique, toute la terreur, enfin toutes les émotions extrêmes dont il est susceptible, sinon comme subversive du bon sens, du moins comme présentant des exigences in-

compatibles avec la réalisation de ses vues sages.

Ne serait-il donc pas possible de revenir à ses enseignements, de suivre sa trace, et, nous le répétons, sans s astreidre à l'imitation de la forme de ses ouvrages, se pénétrer des idées et du grand but qui le dirigeaient en les composant? On voit à leur variété, à leur importance, à l'influence salutaire qu'ils ont exercée sur les mœurs, quelles riches ressources offre la comédie. Son domaine n'est-il donc pas assez beau, assez vaste? Est-il vraiment indispensable d'en reculer les bornes, et ne devrait-il pas suffire même aux plus ambitieux?

Molière, qui s'en est contenté, l'a parcouru dans toute son étendue; il a touché à ses limites les plus opposées, mais sans jamais les franchir, parce qu'il savait bien qu'au delà il n'y avait plus de routes sûres, et que l'on ne pouvait que s'égarer et se perdre.

Assurément les doctrines les plus saines sont impuissantes à former les bons auteurs, »• j|j n'ont

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reçu du ciel, comme le dit Boileau , l'influence secrète, mais peut-être n'est- il pas inutile de les rappeler aux jeunes talents qui, faute souvent d'une bonne direction au début de leur carrière, suivent une route dans laquelle, une fois engagé, il est bien difficile de revenir sur ses pas.

Supérieur à tout par la raison, Molière n'a payé aucun tribut aux travers de son siècle. Son théâtre, comme celui de Shakspeare, n'est point entaché de l'eupbuisme, genre d'esprit abstrait, espèce de métaphysique subtile introduite dans le langage, et fort à la mode du temps d 'Elisabeth, qui, de l'aveu même de M. Guizot, dépare les plus beaux ouvrages de l'auteur d'Hamlet, et rend souvent son dialogue inintelligible. Molière, lui, sut se garantir du jargon précieux, en si grand honneur à l'hôtel Rambouillet, sorte d'euphuisme aussi, répandu déjà dans le grand monde et parmi les beaux esprits de ce temps. Il en fit bonne justice, et sans lui, peut-être, ce jargon recherché, qui dénaturait et corrompait la langue, eût exercé

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sur l'avenir de la littérature une influence des plus funestes.

C'est à tous ces titres, nous le répétons, que Molière doit être la constante étude des jeunes auteurs. Il a porté l'art de la comédie à son apogée , deux siècles de succès l'attestent, et tout fait présumer qu'en dépit des novateurs, il en sera longtemps encore le modèle et la gloire.

Peut-être nous reprochera- t-on , après la lecture de ce travail, de ne nous être pas assez renfermé dans la question proposée; mais il ne faut pas oublier qu'en prescrivant de rechercher l'influence que les mœurs ont exercée sur la comédie, la Société a entendu provoquer, ce sont les ter* mes exprès de son programme, un examen littéraire et philosophique des œuvres comiques qui ont paru sur notre théâtre } avec le plus de succès, depuis Molière.

Nous ne croyons donc pas nous être trop écarté de la proposition en appréciant ces œuvres avec quelque développement, sous le rapport de

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la poétique du théâtre. Quant aux critiques, peutêtre un peu sévères, que nous en avons faites, on ne se méprendra pas, nous l'espérons, sur la pensée qui nous les a dictées; elles ont bien moins pour but, en effet, d'attaquer le lalent des auteurs, que de constater les grandes et nombreuses difficultés de l'art.

Janvier 1848.

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