‹ De l'influence des moeurs sur la comédieChapitre 8 sur 14 · DU MISANTHROPE ET DU TARTUFE · texte numérisé non relu

DU MISANTHROPE ET DU TARTUFE

11 n'est pas toujours aussi facile qu'on pourrait le croire de bien comprendre un rôle et de se faire une idée exacte de son caractère. Ce qui le prouve, ce sont les modifications, les transformations même que de grands acteurs, dans le courant de leur carrière, ont fait subir à ceux qu'ils avaient primitivement joués avec un éclatant succès, éclairés sur leurs fautes, soit par les lumières d'autrui, soit par celles que l'expérience ou de plus mûres réflexions leur avaient acquises.

On sait ce qui arriva à Le Kain pour le Gengis-

(1) Celte lettre et celles qui la suivent font partie d'un ouvrage sur l'art du comédien. Elles sont adressées à un jeune élève que des circonstances auraient pour quelque temps éloigné de son mat ire.

Kan de l'Orphelin de la Chine, et combien sa méprise fut complète sur ce rôle. Comment ne serait on pas exposé à se tromper sur celui du misanthrope, lorsque de grands écrivains, des critiques justement renommés, en ont fait des appréciations si diverses!

Rousseau n'a vu, lui, dans le personnage d'Alreste, qu'un homme droit, sincère, équitable, un véritable homme de bien que Molière, par les travers qu'il lui prête, a dégradé à dessein pour l'immoler à la risée du parterre; aussi ne l'accuse-t-il de rien moins que d'avoir joué la vertu et de l'avoir rendue ridicule. Cette opinion souleva contre lui, dans son temps, une vive polémique, et plusieurs écrivains distingués, quoique d'un mérite bien inférieur au sien, le réfutèrent cependant avec succès. La Harpe sur* tout, en relevant les erreurs de Rousseau, restitua au misanthrope son véritable caractère; il démontra parfaitement en quoi ce personnage est ridicule et condamnable malgré les généreux instincts auxquels il obéit; et c'est, sans doute,

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à cet excellent critique, si décrié de nos jours, qu'il faut encore renvoyer les jeunes comédiens jaloux d'étudier les chefs-d'œuvre de nos maîtres. Néanmoins ses jugements, pour la plupart très judicieux, ne sont pas toujours exempts d'erreur, et sur un point capital du rôle d'Alceste, il pour rait bien aussi s'être un peu fourvoyé.

Mon but dans cette lettre, mon cher élève, est d'essayer sous vos yeux l'analyse de ce rôle difficile; d'ajouter, si je le puis, quelques traits aux observations presque toutes excellentes de La Harpe, et d'en rectifier, ou plutôt d'en modifier certaines autres, si ce n'est pas de ma part une trop grande témérité.

Cela dit, j'entre en matière :

Tous ceux qui ont écrit sur le misanthrope, sans en excepter La Harpe, me semblent avoir fait généralement à ce personnage une trop large part sous le rapport de la vertu. D'abord il faut admettre que l'on peut posséder certaines qualités précieuses, telles que la droiture, la sincérité, la franchise, sans être pour cela précisément

LETTRl-

vertueux. Plus tard, nous aurons occasion de rappeler ce que Molière veut que Ton entende par vertu, et en quoi il Ta fait consister principalement dans les rapports sociaux.

Pour le moment nous poserons cette simple question: Celui qui hait ses semblables, alors même que sa haine prendrait sa source dans un sentiment élevé, peut-il être considéré comme un homme vertueux ? Il est permis d'en douter. De quel prix, en effet, serait à nos yeux la vertu, si elle ne nous rendait pas meilleurs? si son plus précieux avantage n'était pas de disposer nos cœurs, quels que soient les vices et les imperfections de nos semblables, à les aimer, ou du moins ù les plaindre, et non à les haïr? On doit admettre et reconnaître aussi que si la vertu chez quelques-uns provient naturellement d'une excessive bonté de cœur, chez le plus grand nombre elle est l'heureux triomphe du jugement et de la raison sur les mauvais penchants du caractère. Or, Alceste a-t-il cette excessive bonté dont je parle, ou bien cette raison, ce jugement, qui

tempèrent et règlent nos passions 0 Non, assurément. Dès lors, il est facile de conclure.

Mais voici, au contraire, en quoi la leçon de Molière est admirable. H peint rirms Alceste un homme d'honneur, de probité, et qui, sous ce rapport, a droit à nos respects malgré les défauts de son humeur et les travers de son esprit. Cet homme a des sentiments élevés, ses instincts sont généreux, il ne fait rien qu'en vue de la vertu, elle est le mobile de toutes ses actions, et bien qu'il l'aime avec ardeur, avec passion, cet homme n'est cependant pas vertueux. Il ne l'est pas, non, comme le dit La Harpe , parce qu'il pousse la vertu jusqu'à l'excès, mais plutôt parce qu'il s'en fait une idée complètement fausse. Mais, pour s'aveugler si étrangement, cet Alceste est-il donc un être vulgaire, borné, sans éducation? Non; Molière le place dans le plus haut rang de la société; il en fait un personnage de très grande condition, d'un esprit cultivé, qui raisonne, sinon bien, du moins d'une manière souvent spécieuse; qui explique énergiquenient

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les motifs de sa baine contre le grnre humain, et s'indigne avec éloquence des ménagements que l'on garde vis-à-vis des vicieux:

Oui, je hais tous les hommes :

Les uns parce qu'ils sont méchants ou malfaisants.

Et les autres, pour être aux méchants

Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

Et cept ndant il n'est pas vertueux. De plus, Molière lui fait débiter des maximes et des sentences qui témoignent de toute la pureté de ses principes :

Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur On ne dise aucun mot qui ne parte du cœur.

Mon, morbleu ! c'est â vous ; et vos ris complaisants Tirent de son esprit tons ces traits médisants. Son humeur satirique esi sans cesse nourrie Par le coupable encens de votre flatterie; Et son cœur à railler trouverait moins d'appas S'il avait observé qu'on ne l'applaudit pas.

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C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre Des vices où l'on voit les humains se répandre.

Et cependant il n'est pas vertueux. Est-ce donc un hypocrite ou un fanfaron de vertu? Ni l'un ni l'autre. Il ne se couvre d'aucun masque pour faire des dupes; il ne tient nullement à l'opinion qu'on peut avoir de son honneur ou de sa sagesse.

Tous les hommes me sont à tel point odieux, Que je serais fâché d'être sage à leurs yeux !

Il n'a certes aucun des vices qu'il relève et condamne dans les autres, et cependant il n'est pas vertueux. Mais d'où vient qu'il ne l'est pas? Cela vient d'un seul défaut , et ce défaut, c'est une sorte d'orgueil qui ternit en lui toutes ses bonnes qualités, qui lui fausse le jugement, qui le domine sans cesse et qui le rend, sous le rapport de la vertu, ce que l'on voit être plus d'un dévot en matière de religion, dur, absolu, intolérant, implacable. Et quel autre sentiment que l'orgueil peut le porter à régenter tout le monde comme il

lift LETTRI?

le fail? N'est-ce pas s'avouer à soi-même la supériorité de sa sagesse et de sa vertu que de s'arroger un tel droit? Et quand cela serait, en effet? Quand même Alceste pourrait se croire, avec raison, plus vertueux que tout autre, s'ensuii-il que ses censures devraient éclater avec tant d'aigreur, tant de sévérité, tant de violence? Sa vertu Fa-t-elle donc rendu parfait? Est-il bien sûr de n'être vulnérable par aucun endroit, et de n'avoir pas besoin, pour quelque faiblesse, de celte indulgence dont il se montre si dépourvu envers autrui?

Pour rendre Alceste sans excuse, pour mieux faire ressortir son coupable entêtement ( et qu'est-ce que l'entêtement sinon de l'orgueil?), Molière a placé près de lui un homme véritablement sage et vertueux, Philiute, ami dévoué, qui lui fait toucher du doigt ses erreurs, qui l'avertit des étranges méprises dans lesquelles il tombe sans cesse. On remarquera que dans toutes leurs discussions Alceste n'avance aucun argument qui ne soit aussitôt, et en peu de

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paroles, ruiné par Pbilinte : c'est que Philinte est doué de ce jugement, de cette raison qui l'ont voir les choses sous leur véritable aspect et nous montre les distinctions que Ton doit établir entre elles ; dons précieux, qu'il faut absolument posséder pour être vertueux, puisque, sans leur secours, on ne saurait être juste.

Lorsqu'Aleesle s'écrie : < r /

Je veux que l'on soit homme, et qu'eu toute rencontre

Le fond de notre cœur dans nos discours se montre,

Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se masquent jamais sous de vains compliments...

il pose lu un principe qui sans doute est très bon en lui-même, mais dont on ne doit jamais faire indistinctement l'application , sous peine de le rendre très mauvais.

Il est fort bien de dire ce que l'on pense avec sincérité, mais non dans toutes les circonstances : c'est là une de ces vérités vulgaires quAleesle ne devrait pas ignorer, et dont cependant il ne tient aucun compte. S'il s'agit d'ouvrir un avis

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utile sur quelque objet important, vous ferez bien de le donner avec pleine franchise, quand même cet avis serait peu flatteur et de nature à blesser la personne qui le recevrait, parce qu'alors vous obéissez à un sentiment louable. La certitude ou le désir de rendre service l'emporte à vos yeux sur la crainte de déplaire; mais si vous allez dire à la vieille Êmilie, par la seule raison que ses prétentions à la jeunesse sont ridicules et vous déplaisent,

Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun...

ou bien à Dorilas :

Qu'il est trop importun, Et qu'il n'est à la cour oreille qu'il ne lasse A conter sa bravoure et l'éclat de sa race...

vous ne faites preuve vis-à-vis d'eux ni de sincérité ni de franchise, vous ne leur montrez que de la grossièreté. — C est par de semblables raisonnements que Philinte cherche en tout à étiai-

SUR LE MISANTHROPE. lio rer son ami, et dans l'occasion il joint l exemple au précepte comme dans la scène du sonnet.

Certes il n'y a pas à se méprendre sur le personnage d'Oronte, ni sur le but de sa démarche.

C'est un de ces beaux esprits avides de louanges, qui, sous le prétexte modeste de demander des conseils, ne veulent que vous lire leurs ouvrages, et recevoir des compliments. Voyez par quelles flatteries il cherche à se rendre Alceste favorable :

L estime où je vous tiens ne doit pas vous surprendre.

Et de tout l'univers vous la jwuvez prétendre.

. . . . L'État n'a rien qui ne soit au-dessous

Du mérite éclatant que l'on découvre en vous.'

. . . Oui, pour ma part, je vous tiens préférable^

A tout ce que j'y vois de plus considérable.

. . Sois-je du ciel écrasé si je mens !

*\jrit jtyynw f f îfîîl '!

Enfin, je suis h vous de toutes les manières ; Et comme votre esprit a de grandes lumières, le viens, pour commencer entre nous ce beau nœud, Vous montrer un sonnet (pie j'ai fait depuis peu, Et savoir s'il est bon qu'au puMir je !'c\pose.

Iïo LliTTRL

Pour justifier ce que la franchise d'AIceste a d'impoli el d'inconvenant dans celte scène, on ne manque pas de dire que d'abord il refuse d'être le juge d'Oronte :

Monsieur, je suis mal propre à décider la chose: Veuillez m'en dispenser.

Qu'il en donne la raison :

J'ai le défaut

D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut

Mais qu'Oronte ayant insisté en ces termes:

C'est ce que je demande, et j'aurais lieu de plainte Si, m'adressant à vous pour me parler sans feinte, Vous alliez me trahir et me déguiser rien.

11 finit par répondre :

Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je le veux bien.

Que dès lors sa conduite n'a rien de réprébensible; que voulant être sincère, il n'en pouvait

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pas tenir d'autre vis-à-vis d'Oronte; qu'il fallait, ou qu'il refusât la qualité de juge, ou qu'il ne l'acceptât qu'avec la condition expresse d'exprimer librement sa pensée, comme il le fait.

Molière aurait mal compris son personnage, et n'aurait pas atteint son but, s'il n'eût donné aux actions comme aux paroles du misanthrope, non-seulement de la franchise et de la noblesse, mais aussi quelque chose de logique, du moins à ce qu'il semble d'abord. C'est précisément parce que les unes et les autres ont souvent toutes les apparences de la justice et de la raison, c'est parce qu'elles peuvent séduire et faire commettre de dangereuses méprises, que la peinture de ce caractère est si instructive et si morale.

Le tort d'Alceste est ici de dire la vérité à un homme qui certainement ne la désire pas, bien qu'il ait l'air de la solliciter, qui redoute, au contraire, toute espèce de critique, comme il est aisé d'en juger par les précautions oratoires dont il use avant la lecture de son sonnet :

« Sonnet.. » C'est un sonnet. « L'espoir... » C'est une dame

Qui de quelque espérance avait flatté ma flamme.

« L'espoir... » Ce ne sont pas de ces grands vers pompeux,

Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.

... « L'espoir... » Je ne sais si le style

Pourra vous en paraître assez net et facile,

Et si du choix des mots vous vous contenterez...

Au reste, vous saurez

Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire.

A moins de dire aux gens en propres termes :

«Pour Dieu! ne trouvez rien à reprendre à mes vers, faites-en de grâce l'éloge sans restriction, autrement vous me désobligeriez trop, » on ne saurait être plus clair. L'importance qu'Oronte attache à son sonnet, le soin qu'il prend de venir consulter pour savoir s'il doit le publier, montrent assez tout le ridicule de sa vanité, et combien ce serait peine perdue de chercher à l'éclairer ou de le détourner de son dessein. La vérité ne se doit donc pas à un tel homme. C'est ce que Philinte a tout de suite compris, et sans prendre au sérieux la poésie d'Oronte, sans la juger rigoureusement au point de vue de l'art, il l'ap-

SUR LB MISANTHROPE. lis

précie pour ce qu'elle vaut, et s'empresse d'en faire l'éloge, moins peut-être pour exprimer sa véritable pensée que pour donner le ton à son ami, et lui faire comprendre que la sincérité serait déplacée en pareil cas. Aussi, dès les premiers vers, s'écrie-t-il :

Je suis déjà charmé de ce petit morceau.

Et plus loin :

Ah! qu'en termes galants ces choses-là sont mises !... La chute en est jolie, amoureuse, admirable !

Mais comme, d'après son faux système, et malgré les sages avertissements de Philinte, Alceste s'est fait un point d'honneur de dire en tout la vérité , il ne l'épargne pas à Oronte, lequel s'en irrite et soutient que ses vers sont fort bons. Aveu naïf, qui aurait dû, comme le fait observer La Harpe, «empêcher Alceste d'aller « plus loin. II avait satisfait à ce qu'il croyait son « devoir. Il avait déclaré sa pensée. N'est il pas « clair que tout le dialogue qui suit n'est qu'un

m LETTRE

« combat, où l'amour-propre du censeur lutte « contre l'amour-propre du poète? »

Les choses vont si loin que ce prétendu sage, pour ne pas démordre de son opinion sur un sujet futile, est au moment de s'aller couper la gorge avec un homme qui ne Ta nullement offensé, et dont le seul tort est de défendre ses faibles vers. Mais Philinte, en supposant que dans le fond il ait trouvé comme Alceste le sonnet détestable, Philinte, qui dans cette circonstance a cru devoir néanmoins dissimuler la vérité, parce qu'elle était désobligeante et tout à fait inutile à dire, Philinte use-t-il de la même réserve quand sa franchise lui semble véritablement nécessaire? en un mot, épargne-t-il la vérité à son ami? Non, il la lui dit a chaque instant, et sous toutes les formes; tantôt sérieusement, comme dans ces vers:

Non, tout de bon, quittez toutes ces incartades; Le monde par vos soins ne se changera pas.

Et puisque la franchise a pour vous tant d'appas, Je vous dirai tout franc que cette maladie

snt LE MISANTHROPE.

Partout où vous allez donne la comédie/

Et qu'un si grand courroux contre les mœurs du temps

Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.

Tantôt avec ironie, comme dans ceux-ci :

Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il me semble. Vous et le genre humain si fort brouillés ensemble, Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux...

Je le répète, Alceste est sans excuse, puisque un ami sincère l'avertit incessamment de ses fautes , le met souvent même dans l'impossibilité de les nier, et que néanmoins, loin de s'en corriger, par opiniâtreté, par orgueil, il se fait gloire d'y résister. Ce n'est donc pas là un sage, bien qu'il fasse la leçon à tout le monde; ce n'est pas davantage un homme vertueux, bien qu'il croie l'être plus que personne.

S'il suffisait, pour mériter ce titre, de détester le vice ou de déclamer contre les vicieux, en vérité on l'obtiendrait sans beaucoup de peine. Par malheur, là vertu est une conquête plus dïf-

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finie, et Philinte. dans l'appréciation qu'il en lait au cinquième acte, s'attache à montrer combien elle exige de nous de patience, de douceur et de résignation. Les belles paroles que Molière a placées dans sa bouche devraient toujours être présentes à notre mémoire et nous servir de règle de conduite. Elles sont en outre un argument de la logique la plus puissante contre le faux système d'Alceste, et Molière semble l'avoir réservé pour le dernier afin de le confondre. En effet, le misanthrope n'y peut rien répliquer, lui qui d'ordinaire trouve cependant réponse à tout. Exaspéré par la perte de son procès, il veut se retirer, comme il le dit, du commerce des hommes, et s'écrie, en imposant silence à son ami qui cherche à le détourner de ce dessein :

Mais enfin, vos soins sont superflus.

Que pouvez- vous, monsieur, me dire là-dessus? Aurez-vous bien le front de me vouloir en face Excuser les horreurs de tout ce qui se passe?

Voici cette belle réponse de Philinte, d'une

raison si élevée, quoique en apparence si simple, et dont la morale a quelque chose dévangélique :

Non, je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît :

Tout marche par cabale et par pur intérêt ;

Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte,

Et les hommes devraient être faits d'autre sorte.

Mais est-ce une raison que leur peu d'équité

Pour se vouloir tirer de leur société?

Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie

Cent moyens d'exercer notre philosophie ;

C'est le plus bel emploi que trouve la vertu ; Et si de probité tout était revêtu, Si tous les cœurs étaient francs, justes et dociles, La plupart des vertus nous seraient inutiles, Puisqu'on en met l'usage à pouvoir, sans ennui. Supporter dans nos droits l'injustice d'autrui.

Voilà en effet à quel prix on peut être vertueux . La vertu ne consiste pas à signaler les vices humains, à déclamer contre eux, à les détester, à

s'en préserver même; son emploi le plus heau, comme le dit Molière, est de nous apprendre à

les supporter dans autrui avec douceur et résignation.

On pourrait avancer qu'il n'y a pas de vertu sans sacrifices, et ces sacrifices sont d'autant plus pénibles qu'ils froissent toujours en nous quelqu'un de nos sentiments, de nos affections ou de nos droits. C'est pourquoi la vertu véritable est d'une pratique si difficile. Eb bien! de ces sacrifices qu'elle exige sans cesse de nous, voit-on Alceste s'en imposer aucun? Non, certes. Toujours véhément, toujours passionné, sourd aux plus sages remontrances de l'amitié, il n'obéit qu'à ses emportements, et demeure inébranlable dans ses mauvaises résolutions. Lui fait on observer que l'arrêt qui le condamne, et dont il se montre si courroucé, n'étant qu'en premier ressort, n'entraîne point la perte de son procès,

Et qu'il est en justice aisé d'y revenir ;

il répond :

Quelque sensible tort que cet arrêt me fasse, Je me garderai bien de vouloir qu'on le casse;

On y voit trop à plein le bon droit maltraité,

Et je veux qu'il demeure à la postérité,

Comme une marque insigne, un fameux témoignage

De la perversité des hommes de notre âge.

Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra conter ;

Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pesier

Contre l'iniquité de la nature humaine,

Et de nourrir pour elle une immortelle haine.

Lui fait-on voir que l'humeur coquette de celle dont il est si follement épris doit le rendre malheureux à toujours, et que la douce et sincère Éliante, qui sait apprécier son mérite, serait un choix plus digne de lui, il répond :

Il est vrai, la raison me le dit chaque jour, Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.

Enfin, lui démontre-t-on jusqu'à l'évidence que la vertu, dont il est un apôtre si passionné, exigerait de sa part une conduite diamétralement opposée à celle qu'on lui voit tenir, il répond :

Je sais que vous parlez, monsieur, le mieux du monde ; En beaux raisonnements vous abondez toujours:

Mais vous perdez le temps et tous vos beaux discours. La raison, pour mon bien, veut que je me retire. Je n'ai pas sur ma langue un assez grand empire ; De ce que je dirais je ne répondrais pas, Et je me jetterais cent choses sur les bras.

Non, la raison ne veut pas que vous vous retiriez; elle veut, au contraire, que vous restiez pariai vos semblables, mais sans exiger d'eux une droiture, une honnêteté qu'ils ne peuvent tous posséder. Elle veut aussi que vous ayez sur votre langue cet empire que vous obtiendriez sans doute si vous pouviez vous astreindre à quelque effort un peu pénible, ce dont vous ne voulez pas même faire la moindre tentative. Singulière vertu, singulière sagesse que celles d'Alceste, on en conviendra, qui lui font mépriser en tout les conseils de la raison pour s'abandonner sans contrainte et donner satisfaction entière à ses ressentiments ou à ses passions !

On a fait à Molière le reproche, peu fondé ce me semble, d'avoir peint dans Alceste un travers

SUR LE MISANTHROPE. m

exceptionnel, une monomanie bizarre, enfin une excentricité dont le duc de Montausier lui aurait offert le modèle; comme s'il eût pu ignorer, lui Molière, qu'un des préceptes de l'art prescrit de n'exposer sur la scène que des vices et des ridicules généraux. Sans doute un personnage absolument semblable à celui du Misanthrope, poussant aussi loin qu'il le fait les défauts de son humeur, se rencontrerait difficilement dans le monde; mais outre que le théâtre (et personne nel'ignore) estune sorte d'optique où les tableaux qu'on nous montre ont besoin, pour produire de l'effet, que les touches en soient un peu forcées, Molière, lorsqu'il avait à peindre quelque caractère, ne se contentait pas, comme beaucoup de ses confrères, d'en esquisser une maigre silhouette; il procédait tout différemment : sa manière large lui faisait concentrer sur son personnage, pour en former une figure frappante, les traits les plus saillants qu'il avait observés chez vingt individus affectés du même vice ou du même travers; aussi n'est-ce pas seulement

les hommes île son époque, le misanthrope, l'avare el le tartufe du dix-septième siècle, qu'il nous a montrés dans ses ouvrages, c'est mieux que cela : c'est la misanthropie, l'avarice et l'hypocrisie mêmes dont il a fait à la fois la peinture la plus saisissante et la plus vraie.

Mais si la complète ressemblance d'Alceste

n'exisie pas, combien de gens ont avec lui des rapports frappants! Que d'esprits chagrins, que de prétendus sages (très honnêtes d'ailleurs) croient, à son exemple, avoir assez fait pour la vertu quand ils ont bien déblatéré contre la per* versilé humaine I Combien de gens aussi, mal préparés, mal armés pour une lutte que cependant ils devraient savoir inévitable, n'opposent aux revers qui les frappent ni plus de raison, ni plus de courage, et sont tout prêts, comme Alceste, pour la perte d'un procès, la trahison d une maîtresse ou quelque autre disgrâce, à se

séquestrer du monde,

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A fuir dans un désert l'approche des humains

Àlceste enfin ne pourrait-il être aussi considéré, à certains égards, comme Ja peinture de ces écrivains acrimonieux, de ces réformateurs téméraires, faux philosophes de tous les temps, qui, rêvant pour l'humanité un bonheur et une perfection chimériques, crient sans cesse à la démoralisation, attaquent tout avec violence, et qui, s'évertuant à ne montrer dans leurs écrits que les mauvais aspects de notre nature, à n'étaler aux yeux que les plaies de la société, jettent surtout le découragement dans les jeunes esprits, et leur inspirent trop souvent, comme on l'a pu voir de nos jours, ce dégoût de la vie, funeste précurseur du suicide?

La sombre humeur d' Alceste est donc un mal plus commun qu'on ne croit. Grand nombre d'individus en sont affectés à des degrés différents, ce qui ne devrait pas surprendre si Ton songeait que la misanthropie est, en général, le refuge des esprits médiocres, faibles ou orgueilleux. Molière, en nous en montrant toute la fausse vertu, toute la fausse sagesse ne pouvait

pas donner de leçon plus utile; car, pour n'être, si Ton veut, qu'un défaut de l'esprit, la misanthropie exerce peut-être sur les mœurs une influence plus fâcheuse que beaucoup de nos vices dont la laideur même est un puissant préservatif contre leur imitation.

L'avarice, pour n'en citer qu'un seul, l'avarice ne saurait être d'un exemple bien dangereux, le mépris qu'on en a est trop universel, et les malheureux qu'elle possède s'en cachent eux-mêmes comme de quelque chose de honteux; car ils n'ignorent pas de quelles épithètes on les flétrit partout. 11 n'en est pas ainsi de la misanthropie : loin de s'en cacher, on semble au contraire s'en faire gloire, et le nom de misanthrope est si peu offensant, qu'au lieu de le renier, on le revendiquerait plutôt comme une qualiûcation honorable : c'est qu'en effet un des mille préjugés qui nous gouvernent nous prévient en faveur des gens de ce caractère; c'est que nous aurions certainement meilleure opinion dans le monde de celui qui s'écrierait comme Alceste ;

J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond,

Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.

Je ne trouve partout que basse flatterie,

Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie;

Je n'y peux plus tenir, j'enrage, et mon dessein

Est de rompre en visière à tout le genre humain.

que de celui qui dirait avec Philinte :

Je vois tous ces défauts, dont votre «1me murmure, Comme vices unis à l'humaine nature; Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.

Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font ; Et je crois qu'a la cour, de môme qu'à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile.

L'indignation de l'un nous donnerait de sa vertu la plus haute idée, la résignation de l'autre nous ferait presque douter de la sienne ; et Rousseau ne manque pas de dire que les maximes de

Philinte ressemblent beaucoup à celles des égoïstes et des fripons; il va même, d'après l'idée qu'il s'était formée de ces deux personnages, jusqu'à refaire le plan de Molière :

« Il fallait, dit-il, que le Misanthrope fut tou- « jours furieux contre les vices publics, et toujours tranquille sur les méchancetés person- « nelles dont il était la victime. Au contraire, le « philosophe Philinte devait voir tous les désor- * dres de la société avec un flegme stoïque, et se « mettre en fureur au moindre mal qui s'adressait «directement à lui. En effet, j'observe que ces « gens si paisibles sur les injustices publiques « sont toujours ceux qui font le plus de bruit au « moindre tort qu'on leur fait, et qu'ils ne gar- « dent leur philosophie qu'aussi longtemps qu'ils « n'en ont pas besoin pour eux-mêmes. »

C'est d'après cette donnée que Fabre d'Églantine a composé un ouvrage qu'il n'a pas craint d'intituler le Philinte de Molière, bien qu'il ne soit en réalité que le Philinte de Rousseau. Du reste, il est curieux de voir dans quelle erreur celte

vertu tTAlceste a fait tomber non-seulement des gens sensés, mais encore des esprits d'élite.

Fénelon (qui l'aurait pu croire?), Fénelons'y méprend aussi, et, comme Jean-Jacques, il jetle son blâme à Molière :

« Un autre défaut de Molière (dit-il dans sa « lettre à l'Académie française), que beaucoup « de gens d'esprit lui pardonnent et que je n'ai « garde de lui pardonner, est qu'il a donné un « tour gracieux au vice, avec une austérité ridi- « cule et odieuse à la vertu. »

Le duc de Monlausier, à qui l'on disait que Molière l'avait eu en vue en composant son Misanthrope, répondit «que rien ne pouvait le flatter « davantage , et qu'il souhaiterait d'être assez « vertueux pour lui ressembler. » Si on lui eût dit que c'était au personnage de Philînte qu'il avait servi de modèle, il est à parier qu'il n'eût pas fait la même réponse.

Enûn Chamfort, dans son éloge de Molière, dit « que Fauteur montre par la supériorité con- « stante d'Àlceste sur tous les aulres personnages

« que la vertu, malgré le ridicule où son austérité «l'expose, éclipse tout ce qui l'environne. » Phrase assez vide de sens ; car comme, à l'exception d'Éliante et de Philinte, tous les autres personnages de la pièce sont plus ou moins vicieux ou ridicules, depuis Célimène, la détestable coquette, jusqu'au vindicatif Oronte, le mérite de les éclipser ne saurait être bien grand pour Alceste, et rien ne prouverait là, ce me semble, l'ascendant de sa vertu. A la bonne heure s'il éclipsait Philinte; mais c'est ce qui n'est pas, et Molière, pour ne l'avoir placé qu'au second plan, n'en a pas moins fait le véritable sage de la pièce.

Dans ses discours comme dans ses actions, sa supériorité sur Alcesle est incontestable. De quelle bonté, de quelle patience ne fait-il pas preuve quand son irascible ami l'apostrophe à tout moment des noms de lâche, de vil complaisant, et que, nonobstant cela, il s'interpose toujours entre ses adversaires et lui pour apaiser tout conflit et le ramener à des sentiments plus

SUR LE MISANTHROPE. m

raisonnables, comme dans l'affaire des maréchaux de France au sujet d'Oronte !

. Quelle délicatesse est la sienne quand il s'abstient de déclarer ses sentiments à Êliante qu'il aime, dans la pensée qu'Ai ces te serait plus heureux avec elle, s'il pouvait se dégager des liens de l'indigne Célimène!

Enfin, au dernier acte, lorsqu'Éliante lui accorde sa main, et que le malheureux Alceste, qui se croit trahi de toutes parts, déclare en s'éloignant qu'il va

. . . Sortir d'un gouffre où triomphent les vices,

Et chercher sur la terre un endroit écarté

Où d'être homme d'honneur on ait la liberté. . .

Philinte [ne montre-t-il pas encore pour lui tout son dévouement? Moins occupé de son amour qu'affligé de la résolution de son ami, son premier soin est de dire à Éliante :

Allons, madame, allons employer toute chose Pour rompre le dessein que son «sur se propose.

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Est-ce là de l'égoïsme? N'est-ce pas, au contraire, de la vertu? et pourrait-on en dire autant de la conduite d'Alceste? Quel acte de vertu fait-il dans la pièce? Aucun. Mais, dira-t-on, au dénouement, lorsque les marquis et la prude Arsinoé ont dévoilé l'odieux manège de Célimène, et qu'ils se sont retirés après l'avoir accablée de leurs traits satiriques et de leurs mépris; dans cette scène, où la coquette immobile, interdite, est demeurée là, les yeux baissés, humiliée et confuse, l'action d'Alceste qui, malgré cet éclat, lui pardonne et lui fait offre encore de l'épouser, n'a-t-elle pas quelque chose de noble, de généreux et de touchant? Oui, lui dit-il,

Je veux bien, perfide, oublier vos forfaits; • .l'en saurai dans mon âme excuser tous les traits, Et me les couvrirai du nom d'une faiblesse Où les vices du temps portent votre jeunesse. Pourvu que votre cœur veuille donner les mains Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains, Et que dans mon désert où j'ai fait vœu de vivre Vous soyez à l'instant résolue à me suivre.

SUR LE MISANTHROPE. Ml

C'est par là seulement que, dans tous les esprits, Vous pouvez réparer le mal de vos écrits.

Et qu'après cet éclat qu'un noble cœur abhorre ïl peut m'être permis de vous aimer encore.

Ainsi la dégradation de sa maîtresse ne le fait pas désespérer d'elle; il lui ouvre la voie du repentir, il l'exhorte à la suivre, et pour peu qu'elle y consente, il sera heureux de l'absoudre de toutes ses fautes. Des sentiments aussi élevés, une conduite aussi digne, ne témoignent-ils pas de toute sa vertu?

Voilà, pour justifier une opinion erronée, comme on dénature les faits les plus simples. L'action d'Alcesle, loin de faire voir ici la force de sa vertu, montre plutôt que dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'aulres, il n'en a pas assez pour se vaincre, pour triompher d'une passion condamnable et qu'il se reproche amèrement.

Lisez donc ce qui précède, et vous verrez que lui-même se fait meilleure justice :

Je sais combien je dois vous paraître coupable,

LKTTRfc

lui dit Célimène;

Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir, Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr :

Faites-le, j'y consens.

— Hé ! le puis-je, traîtresse ?

répond Alceste ;

Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse? Et quoique avec ardeur je veuille vous haïr, Trouvé-je un cœur en moi tout prêt à m'obéir ?

Puis, se tournant vers Ëliante et Philinte,

Vous voyez ce que peut une indigne tendresse, Et je vous fais tous deux témoins de ma faiblesse. Mais, à vous dire vrai, ce n'est pas encor tout, Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout, Montrer que c'est à tort que sages on nous nomme, Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme.

Et c'est après cet aveu pénible qu'il lui propose de le suivre dans son désert.

Mais, dira-t-on encore, comment expliquezvous le penchant d'Éliante pour Alceste? Elle a

donc de sa venu une opinion plus favorable, puisqu'elle avoue hautement l'intérêt qu'il lui inspire? Et de la part d'une personne aussi accomplie, cette opinion est bien de quelque poids.

Le personnage d'Éliante est tout juste ce qu'il doit être dans l'ouvrage pour servir les vues de l'auteur. Il n'y est pas placé pour rendre excusable ou pour justifier par son approbation le caractère d'Alceste, mais bien pour faire voir que de même que le Misanthrope a pu inspirer une amitié sincère à l'homme le plus sage de la pièce, il pouvait aussi, en raison de ses précieuses qualités, faire naître de tendres sentiments à l'aimable Éliante, ce qui contribue certainement à mieux faire ressortir cette humeur sauvage, cet esprit irascible qui chez Alceste ternissent ses belles qualités.

Et n 1 est-ce pas une combinaison heureuse de Molière, ayant à punir le fol orgueil de ce sage prétendu, dominé par une passion méprisable, et néanmoins si sévère pour autrui, que d'avoir placé tout près de l'odieuse coquette qui le sub-

im Lettre

j ngue une aulre femme, jeune, belle, honnête, pleine de douceur et de franchise, dont les sentiments lui étaient d abord favorables, et près de qui sans doute il eût trouvé le bonheur? Car remarquez bien qu Éliante, à la fin de l'ouvrage, semble avoir fait un retour sur elle-même.

On se souvient qu'au quatrième acte elle a dil, en parlant d'Alceste :

Je ne m'oppose point a toute sa tendresse ; Au contraire, mon cœur pour elle s'intéresse ; Et si c'était qu'à moi la chose pût tenir, Moi-même à ce qu'il aime on me verrait l'unir. Mais si dans un tel choix, comme tout se peut faire, Son amour éprouvait quelque destin contraire, S'il fallait que d'un autre on couronnât les feux, Je pourrais me résoudre à recevoir ses vœux, Et le refus soulfert en pareille occurrence Ne m'y ferait trouver aucune répugnance.

Néanmoins, au dénoûment, lorsqu'Alceste , après avoir rompu sans retour avec Célimène, lui dit :

! Madame, cent attraits ornent votre beauté,

Et je n'ai vu qu'en vous de la sincérité ;

De vous depuis longtemps je fais un cas extrême :

Mais laissez-moi toujours vous estimer de même.

Et souffrez que mon cœur, en ses troubles divers,

Ne se présente point a l'honneur de vos fers :

Je m'en sens trop indigne, et commence à connaître

Que le ciel pour ce nœud ne m'avait pas fait naître .

Que ce serait pour vous un hommage trop bas

Que le rebut d'un cœur qui ne vous valait pas.

Éliante ne cherche point à le faire revenir sur ce dessein : elle ne lui dit pas d'attendre que le temps ait un peu calmé sa douleur avant de prendre un parti, ce qu'elle n eût pas manquéde faire, ce me semble, si son cœur eût conservé pour lui les mêmes sentiments. Elle répond au contraire :

Vous pouvez suivre votre pensée :

Ma main de se donner n'est pas embarrassée ; Et voilà votre ami, sans trop m'inquiéter.

Qui, si je l'en priais, la pourrait accepter.

Certes, d'une personne comme Éliante, on ne

peut penser que ce soit le dépit qui lui dicte cette

réponse ; il est plus naturel de supposer que,

ayant ouvert les yeux sur le compte d'Alceste, elle a reconnu que le bonheur ne pouvait se trouver avec un homme d'un pareil caractère, et qu'elle était plus certaine de le rencontrer auprès du bienveillant Philinte.

Mais, pourra-t-on dire enfin, si Alcesle n'est pas en effet véritablement vertueux, d'où vient la sympathie qu'on éprouve pour lui, et pourquoi l'auteur l'a-t-il rendu aussi intéressant?

Le Misanthrope intéresse parce que, d'abord, en dépit de ses excellentes intentions, dont on lui tient compte, on le voit réellement malheureux, et que ses désirs insensés, son obstination orgueilleuse, pour être fort répréhensibles, n'accusent que son manque de jugement et ne sont, après tout, que les erreurs d'un homme honnête. 11 intéresse parce que l'amour, comme les autres sentiments qui l'animent, est porté chez lui à l'extrême, et que celte passion nous est toujours sympathique. 11 intéresse enfin parce qu'il fallait, pour que la leçon de l'auteur fût efficace, que le caractère du Misanthrope exerçât au théâ-

tre cette sorte de séduction qu'il exerce dans le inonde, séduction contre laquelle il a grand soin de nous prémunir, et dont chaque scène de son immortel ouvrage fait nettement ressortir les dangers.

Mais quand même ce but, qu'il a si bien atteint, ne serait pas évident pour tous, il est du moins une remarque des plus simples, qui devrait se présenter d'abord à l'esprit : c'est que, malgré les brillantes couleurs dont il a dû la peindre, ce n'est pas assurément l'apologie, mais bien la critique, que Molière a entendu faire de la misanthropie. Et de cela seul on peut conclure que si le rôle d'Alceste était joué comme il l'a conçu, c'est moins un intérêt véritable qu'il devrait inspirer qu'un sentiment de compassion pour ce que Ton pourrait appeler son infirmité morale.

Disons enfin que dans ce chef-d'œuvre Molière, élevant sa pensée à la plus grande hauteur philosophique, a raisonné de l'humanité dans la seule hypothèse vraie, celle de sa corruption, non pour nous inspirer contre elle de la haine ou

LETTRK

du dégoût, mais pour nous apprendre à supporter des maux inévitables. De quelque façon qu'on s'y prenne, en effet, et bien que les mœurs d'une nation puissent s améliorer par des lois sages, et surtout par la forme de son gouvernement, jamais on ne pourra extirper du cœur humain l'orgueil, la vanité, Y envie, qui sont sans doute, aussi bien que nos vertus, des conditions d'existence de toule société, comme les vents, la grêle et le tonnerre sont, aussi bien que l'air pur et le soleil, des conditions d'existence de la nature.

Peut-être trouverez-vous, mon cher Eugène, que ces longs détails où je viens d'entrer n'ont pas avec le sujet qui nous occupe un rapport assez direct, et peut-être n'y verrez- vous dès lors qu'une dissertation minutieuse et peu utile ; cependant, comme c'est d'après l'idée fausse ou vraie que nous nous faisons d'un personnage que nous le jouons bien ou mal, rien de ce qui peut nous éclairer, même faiblement, sur son véritable caractère ne devrait être indifférent à nos yeux.

Il arrive aux acteurs bien épris de leur art, en étudiant un rôle, de s'en pénétrer si fortement, que leur imagination exaltée finit par donner à ce personnage de pure fiction une existence pour ainsi dire réelle : elle lui crée une physionomie, un maintien, un organe. C'est un être parlant et mouvant qui se dresse sans cesse devant eux.

Ils l'entendent; ils le voient marcher et agir : il a, suivant les passions qui l'animent, le regard doux ou fler, le geste brusque ou mesuré, la parole onctueuse ou véhémente; mais, comme l'imagination est frappée en raison de l'idée qu'on s'est faite de ce personnage, il importe de ne rien négliger de ce qui peut nous la rendre le plus juste possible.

Dans ma prochaine lettre, j'essaierai d'indiquer comment devrait être compris et exécuté cet admirable rôle du Misanthrope, l'un, assurément, des plus difficiles du théâtre.

DEUX 1 KM E LETTRK

après ce qui vient d'être dit, vous ne trou- 7 verez pas étrange que peu d'acteurs aient donné au Misanthrope sa véritable physionomie. Partageant l'erreur de beaucoup d'écrivains au sujet de la haute vertu de ce personnage, la plupart songeaient avant tout à le rendre intéressant; et, pour y parvenir, ils en adoucissaient le plus possible les traits caractéristiques, ils en atténuaient par une diction trop pompeuse toute la verve, toute l'âpreté souvent très comiques ; comme s'ils se fussent fait scrupule d'exciter le rire aux dépens d'un si honnête homme.

Ce qui dans Alceste nous frappe d'abord, c'est fon extrême passion en toutes choses ; c'est sa

nature véhémente, irritable, emportée. Voilà les premières impressions que tout acteur ressent à sa lecture, et qu'aucune considération ne devrait plus lui faire oublier. Une des principales difficultés du rôle est de concilier cette chaleur, cette énergie de débit et d'action, avec le ton et l'extérieur d'un homme de cour qui, bien qu'il s'affranchisse et fasse une critique amère de l'étiquette et des devoirs qu'elle i mpose, n'en doit pas moins conserver la tenue et les manières nobles de cette haute société dans laquelle il a l'habitude de vivreTï

Mais l'art du comédien est hérissé d'éetieils; il ne suffit pas de bien comprendre et de bien sentir, il faut pouvoir exécuter; c'est toujours là le grand point. Or, il y a telles difficultés dont toute l'intelligence possible ne saurait entièrement triompher. On doit alors composer avec elles, et, comme dans la stratégie militaire, essayer de tourner celles qu'on ne peut attaquer

de front, pourvu toutefois que d'autres parties plus importantes du rôle n'en souffrent en rien^

auquel cas il vaudrait mieux y renoncer tout à lait.

/ Si donc l'acteur chargé du Misanthrope ne pouvait, sans lui faire perdre quelque chose de son excessive passion, obtenir la noblesse extérieure qu'il exige, c'est assurément celte dernière qualité qu'il faudrait sacrifier, le plus essentiel étant d'être au moral le personnage qu'on représente.

Fleury offrait dans ce rôle un exemple frappant de ce que j'avance. Malgré la supériorité de son talent, malgré sa rare intelligence, jamais il ne fut, si Ton peut s'exprimer ainsi, jamais il ne fut extérieurement le Misanthrope. Ce n'est pas qu'il manquât de noblesse, tant's'en faut; sa personne, au contraire, était pleine de distinction, mais cette distinction n'avait rien de l'air grave et austère qui convient au personnage d'Alceste. C'était la noblesse des roués de cour, de ce que l'on appelait autrefois les petits maîtres, genre de rôles où il excellait et auxquels ses manières dégagées, son laisser-aller, l'expression naturellement railleuse de sa physionomie, convenaient

DEITXIÏÎME LETTRE

à merveillejAussi était-il complètement Moncade, le marquis de la Tribaudière, le marquis du Retour imprévu, etc., etc. Par malheur on n'en pouvait dire autant du Misanthrope, et cependant jamais dans aucun rôle peut-être il ne fit preuve de plus d'intelligence et ne se montra plus véritablement ingénieux. J'en citerai, entre autres, un exemple : pour dissimuler l'exiguïté de sa taille et se donner autant que possible l'air imposant du personnage, je remarquai que dans ce rôle du Misanthrope, Fleury prenait grand soin de se tenir à distance de ses interlocuteurs. La manière dont il s'éloignait d'eux n'avait rien de ridicule et paraissait au contraire fort naturelle. Cette distance l'obligeait à ne parler qu'en levant la tête, et ses gestes pouvaient prendre dès lors, on le conçoit, tout le développement possible. L'avantage de ce petit artifice était de donner à sa parole plus d'ascendant, et une attitude plus digne, plus fière à sa personne, ce qui semblait aussi en grandir les proportions. Néanmoins, malgré de si louables efforts, comme ses

allures de marquis perçaient toujours et prenaient le dessus, il n'essaya pas de les combattre davantage, jugeant sans doute que le rôle, dans son exécution générale, perdrait plus qu'il ne gagnerait à cette lutte. Il s'attacha surtout à en rendre l'énergique passion, ei de tous les acteurs que j'ai pu voir, c'est, sans contredit, celui qui le composait le mieux, bien que sous le rapport de la passion il laissât encore beaucoup à désirer.

Que cela ne vous effraie ni ne vous décourage, mon cher élève : Fleury était un éminent comédien, assurément le premier de son époque, et sans faire tort aux artistes de la nôtre, je crois qu'il n'en existe point aujourd'hui, et que de longtemps même on n'en verra, qui lui soit comparable. Mais, par bonheur, on n'est pas grand comédien à la condition d'exceller dans tous les rôles; s'il en était ainsi, aucun ne mériterait ce titre.

Dans la longue série de personnages différents que les acteurs (et je parle de ceux du plus rare mérite) sont appelés à jouer, il ne s'en trouve

lifi DEUXIÈME LETTRE

jamais qu'un très petit nombre où les qualités distincti ves de leur ta lent soient bien appropriées, où leur nature enfin s'identifie parfaitement avec celle de ces personnages. Dans les autres, ils ne sont que plus ou moins satisfaisants. Mais, où le

comédien supérieur se reconnaît aisément, c'est à son art, quelque insuffisants que soient d'ailleurs ses moyens d'exécution, quelque opposée que soit sa propre nature avec celle de son rôle ; c est, dis-jc, à son art, qui le met a même d'en indiquer toujours avec intelligence, s'il ne peut complètement les bien rendre, non-seulement la physionomie et le véritable caractère, mais encore toutes les nuances dont il se compose. C'est ce que faisait Fleury dans le Misanthrope ; il indiquait très intelligemment ce rôle difficile, plutôt qu'il ne le jouait bien.

J'ai dit que, sous le rapport de la passion, il laissait beaucoup à désirer, et je me trouve ici d'accord avec un critique célèbre, Geoffroy, dont les opinions en cette matière auraient toujours dû faire autorité si le caprice, ou, dit-on, un motif

moins excusable encore, ne les eût trop souvent dictées.

£Dans un de ses nombreux feuilletons sur le Misanthrope, Geoffroy dit en parlant de Fleury :

«Cet acteur joue Alceste avec chaleur; peut- « être en montre-t-il un peu trop, par la raison « même qu'il n'en a pas beaucoup naturellement. « Il résulte de cet excès que son organe ne se « prête pas aisément à l'impétuosité, à l'ardeur « qu'il met dans certaines tirades. Son intérêt « serait peut-être de faire dominer dans son jeu « la profondeur et la fermeté. »

Ces observations et ces conseils sont très judicieux, et prouvent que l'art du comédien n'était pas étranger a Geoffroy. Cependant un inronvénient plus grave me semblait résulter de cet excès de chaleur que Fleury, en raison de la faiblesse de ses moyens, réservait seulement pour quelques parties de son rôle ; et je ferai la remarque à ce sujet que la meilleure manière peut-être d'arriver à la vraie connaissance d'un personnage serait le soin attentif de relever les

ir>8 DEUXIÈME LETTRE

fautes où peut tomber un habile comédien, Ter* reur que l'on découvre ayant presque toujours un double avantage, celui d'abord de nous préserver de cette même erreur, puis ensuite de nous mettre sur la voie de ce qu'il faut faire.

Fleury comprenait parfaitement toute la passion qu'exige le rôle d'AIceste ; mais ne subordonnant point assez sa chaleur à la faiblesse de ses moyens, ou plutôt n'en faisant point une juste répartition; réservant toute son énergie pour certaines scènes, pour certaines tirades, il manquait son but : je veux dire que son jeu ne donnait pas assez l'idée d'une organisation naturellement irascible et véhémente comme celle du Misanthrope; il faisait plutôt l'effet d'un homme qu'on a mis accidentellement en colère. Il eût mieux valu, ce me semble, pour être plus le personnage, au lieu de concentrer ainsi sa verve passionnée, la répartir à un moindre degré sur

tout le rôle, en jeter une teinte locale, comme

le dirait un peintre, sur l'ensemble de la figure. S'il se trouvait, en effet, un acteur assez heu-

reusement doué pour répondre, sous le rapport de l'ampleur des moyens, de la puissance de l'organe, de l'énergie de la passion, à toutes les exigences du rôle d'Alceste, c'est à coup sûr de l'accent le plus chaleureux, de la verve la plus impétueuse, qu'il devrait constamment animer son débit, par la raison , je l'ai déjà dit, que l'entêtement d'Alceste pour ses principes et son impuissance à les bien défendre, ou du moins à triompher par de bons arguments de ses antagonistes, le font toujours, dans la discussion, à défaut d'une saine logique, recourir à la colère et à la violence, et que souvent même l'opiniâtreté chez lui est poussée jusqu'à l'extravagance : témoin la scène septième du deuxième acte, quand il s'écrie, au sujet des maréchaux qui l'ont fait demander et des vers d'Oronte :

Quel accommodement veut-on faire entre nous?

La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle A trouver bons les vers qui font notre querelle? Je ne me dédis pas de ce que j'en ai dit.

Je les trouve méchants.

PHIL1NTB.

Mais, d'un plus doux esprit...

ALCESTE

Je n'eu démordrai point, les vers sont exécrables.

PH1L1NTE.

Vous devez faire voir des sentiments traitables. Allons, venez.

ALCESTE

J'irai ; mais rien n'aura pouvoir De me l'aire dédire.

PHIUNir.

Allons nous faire voir.

ALCESTE

Hors qu'un commandement expi és du roi ne vienne De trouver bons les vers dont on se inel en peine, Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais, Kl qu'un homme est pendable après les avoir faits.

Fuis, croyant sans doute, en parlant ainsi, n'avoir défendu son opinion et son droit qu'en termes raisonnables, il se retourne étonné vers Acasle et Clitandre qui rient aux éclats, et leur dit d'un air et d'un ton menaçants :

Par la sambleu! messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis.

Digiti^ed'*flWWMjle

SUft LE MISANTHROPE. 161

/Alceste, dans son amour, vous semble-t-il moins extravagant? Non, c'est toujours cette même fougue, cette même exubérance de chaleur qui tient presque de la folie. 11 faut donc, de toute nécessité, mettre le débit du rôle en harmonie avec l'exagération des sentiments.

J'ai vu cependant bien des acteurs se méprendre sur la fameuse scène du quatrième acte, celle où le Misanthrope, armé de la fatale lettre, vient s'en expliquer avec Célimène. Quelle scène touchante! dit-on. Oui, sans doute, et d'autant plus qu'elle nous fait penser au pauvre Molière dont la situation avait quelque chose d'analogue avec celle d'Alceste, et qui souvent dut faire à Faîtière Béjart une partie des reproches que celui-ci adresse à sa perfide coquette.

Serait-ce par hasard de ce rapport de situation qu'on s'autorise pour ne prêter, dans cette scène, à la passion d'Alceste, que des élans ordinaires et communs à tous les hommes amoureux ou jaloux? Mais Molière n'était pas misanthrope, et sa position vis-à-vis de sa femme lui interdisait

\M I>KUX1!ÎME LKTTRK

la conduite que, comme amant, il eût sans doute tenue, conduite fort bien exprimée dans ces deux vers de la Coquette corrigée :

Le hruit est pour le fat, la plainte pour le sot;

f/honnete homme trompé s'éloigne et ne dit mot.

Molière devait, avec raison, redouter l'éclat d'une rupture : il sacrifia son bonheur et sa tranquillité à ce qui lui semblait son devoir. Ses reproches purent éclater d'abord, mais il finit par souflVir sans se plaindre ; jamais d'ailleurs il ne se lût rendu coupable d'une violence pareille à celle d'Alceste. Jamais il n'eût dit à une femme :

. . . D'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, t'est une trahison, c'est une perfidie

Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments, Kl je puis tout permettre à mes ressentiments.

Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage :

• i • • • -..ai ' ' W'up

le ne suis plus a moi, je suis tout a la rage.

Percé du trait mortel dont vous m'assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés; Je cède aux mouvements d'une juste colère, Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.

^ SUR LE MISANTHROPE. t«*

La Béjart non plus, quoique légère et coquette, n'était pas, il s'en fallait bien, une Célimène; le Misanthrope seul pouvait être dupe si longtemps de cette perfide créature. En effet, un homme d'un tel caractère, aussi passionné, aussi fanatique, aussi extrême en tout, ne me semble pas plus apte à bien juger de l'honnêteté d'une femme que cet autre fanatique d'Orgon ne me semble l'être à bien juger de la religion d'un dévot.

Il ne faut donc pas, encore une fois, s'exagérer l'intérêt que le Misanthrope inspire dans cette scène. On souffre sans doute de voir un amour comme le sien, aussi vrai, aussi passionné, payé de tant de perfidie; mais n'esl-on pas aussi un peu en colère de le lui voir si mal placer? Cet amour, d'ailleurs, pour être bien intéressant, n'est-il pas un peu matériel^ Alceste n'a pas, certes, pour sa maîtresse l'aveuglement commun à presque tous les amants et dont Éliante fait une si piquante peinture :

L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois, Et Ton voit les araants vanter toujours leur choix.

m DEUXIÈME LETTRE

Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable, Et dans l'objet aimé tout leur dev ient aimable ; Ils comptent les défauts pour des perfections, Et savent y donner de favorables noms, etc.

Alcestc, lui, ne se fait aucune illusion sur ceux de sa maîtresse. Non, dit-il,

. . . L'amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve : Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, Le premier à les voir comme à les condamner.

Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire, Je confesse mon faible : elle a l'art de me plaire ; J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, En dépit qu'on en ait elle se fait aimer.

Sa grâce est la plus forte.

Il ajoute, il est vrai :

Et sans doute ma flamme De ces vices du temps pourra purger son âme.

Il est vrai qu'il dit encore, au cinquième acte, quand Céliuiène refuse de le suivre dans son

désert, mais consent néanmoins à devenir sa femme :

Non, mon cœur à présent vous déteste,

Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste. Puisque vous n'êtes point en des liens si doux, Pour trouver tout en moi comme moi tout eu vous, Allez, je vous refuse; et ce sensible outrage De vos indignes fers pour jamais me dégage.

Mais enûn, ce qu'il y a de certain, et ce dont on ne saurait disconvenir, c'est qu'Alceste n'est subjugué ni par les qualités du cœur, ni même par l'esprit de Célimène, bien qu'elle en ait beaucoup, puisque cet esprit médisant lui est au contraire antipathique; ce sont surtout les charmes extérieurs de sa personne qui l'ont enflammé d'une passion aveugle. Eh bien! je puis me tromper, mais il me semble qu'une passion de cette nature doit entraîner à des concessions peu délicates, auxquelles un amour, né d'une source plus pure, ne descendrait jamais^?

Croyez-vous, par exemple, que celui qui aimerait, moins pour la beauté de la figure que pour

les autres beautés de l'âme, ne serait pas plus scrupuleux et plus susceptible dans sa jalousie s'il avait à soupçonner sa maîtresse de quelque infidélité, et qu'il se contenterait de lui dire, après les vaines défaites dont elle l'aurait payé :

Ah ! que vous savez bien ici contre moi-même, Perfide, vous servir de ma faiblesse extrême, Et ménager pour vous l'excès prodigieux JDc ce fatal amour, né de vos traîtres yeux ! Défendez-vous au moins d'un crime qui m'accable, Et cessez d'affecter d'Otre envers moi coupable; Rendez-moi, s'il se peut, ce billet innocent ; A vous prêter les mains ma tendresse consent : Efforcez-vous ici de paraître fidèle, El je m'efforcerai, moi, de vous croire telle.

Ce qui veut dire : Vous ne pourrez jamais me convaincre au fond de votre innocence, mais enfin je m'étourdirai là-dessus, et chercherai à me faire illusion. Pour moi, je ne crois pas, je l'avoue, que cette sorte de transaction soit possible de la part d u n cœur noblement épris.

SUH LB MISANTHROPE. 167

Je trouve, dans l'Arnolphe de l'École des Femmes, un autre exemple de cette coupable faiblesse. Ici le personnage n'appartient qu'à la bonne bourgeoisie; ses sentiments doivent être moins délicats, ses passions moins contenues, son langage plus grossier; mais c'est toujours un homme entraîné par un violent amour, où les sens ont la plus grande part, et qui, pour le satisfaire, doit nécessairement se montrer de meilleure composition encore que le Misanthrope.

Après avoir, comme Alceste, prodigué à sa maîtresse les épithètes les plus dures sur sa trahison, Arnolphe lui dit :

Hé bien! faisons la paix. Va, petite traîtresse, Je te pardoune tout el te rends ma tendresse. Considère par-là l'amour que j'ai pour toi, El, me voyant si bon, en revanche, aime-moi.

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