Sous Caracalla
race et d'origine, confondant le Romain avec le Gaulois, Tïtalien avec les enfants de la Syrie et de l'Afrique ; au milieu d'une telle action de tous les éléments sociaux les uns sur les autres, ne semble-t -il pas absurde de penser que le christianisme seul n'a pas fourni son contingent à la masse commune des idées, lui qui était en possession des plus communicalives, des plus civilisatrices ? Non, non ! ce serait douter des puissantes harmonies de la vérité ! Sans doute, son ascendant n'est encore qu'indirect et détourné ; il ne plane pas encore comme le soleil du midi qui réchauffe la terre de ses rayons; il est plutôt semblable à une aube matinale qui se lève sur Thorizon à cette heure où, n'étant déjà plus nuit, il n'est pas encore tout à fait jour ; mais enfin son influence est réelle et palpable, elle s'insinue par toutes les fissures d'un édifice chancelant ; elle prend graduellement la place du vieil esprit quand il s'en va ; elle le modifie quand il reste.
On objectera peut-être que l'hostililité des
religions et les fureurs sanglantes du paganisme ont dû maintenir une séparation systématique et infranchissable entre les deux éléments philosophiques qui se trouvaient en présence ; mais je ne pense pas qu'il faille conclure de la guerre des cultes à Tinsociabilité des idées de morale ; les idées se propagent par les batailles plus vite peut-être que par les communications pacifiques ; le sang que les haines nationales ou autres ont fait verser a toujours eu une vertu mystérieuse pour rapprocher les domaines de la pensée.
Songeons surtout à ce qu'est le christianisme comparativement aux systèmes philosophiques antérieurs. Je le répète (et le savant confrère qui préside cette Académie me servirait au besoin de garant et d'autorité*), le christianisme n'est pas seulement un perfectionnement de la loi de Moïse et de cette sagesse hébraïque resserrée dans les limites
1. M. Cousin, Cours d'histoire de la pliilosophie, t. I, p. 54, 55. (2« leçon, 1829.)
jalouses d'une petite conirée de l'Orient j c'est encore le magnifique résumé de tous les anciens systèmes de morale et de philosophie, dégages de leurs erreurs et ramenés à des principes plus élevés et plus complets ; c'est le point de jonction de toutes les vérités partielles du monde oriental et du monde occidental qui vont se confondre dans une vérité plus pure, plus claire, plus vaste ; c'est le progrès final par lequel l'humanité a été mise en possession des principes de la vraie civilisation universelle. Le christianisme devait donc trouver partout des affinités et des sympathies préexistantes. Ici le platonisme d'Alexandrie pouvait quelquefois se reconnaître et s'admirer dans saint Jean l'évangéHste; là, le stoïcisme de Rome retrouvait ses maximes chéries dans les éloquentes épîtres de saint Paul, et aussi dans le mépris des chrétiens pour la douleur, dans leur constance dans les maux. De tous côtés le christianisme avait des intelligences préparées. Des pierres d'attente semblaient avoir été posées pour qu'il
vînt y asseoir les fondements de jsa puissance ; c'est pourquoi sa propagation a été d'une rapidité si prodigieuse.
Cette digression m'était nécessaire pour montrer dans quel esprit il faut étudier la philosophie et le drcfit romain depuis Sénèque jusqu'à Constantin. Nos meilleurs historiens de la jurisprudence romaine, Gravina par exemple, ont méconnu ce point de vue ; ils ne tiennent aucun compte de cette approche du christianisme qui allait s'emparer du trône après avoir insensiblement pénétré dans l'ancienne société ; ils n'aperçoivent pas que dans le développement du droit romain, et au delà de la direction immédiate du stoïcisme, il y a une autre influence qui atteignait et transformait le stoïcisme lui-même. Pour mon compte, j'aime mieux la simplicité des auteurs qui, comme Arthur Duck*, font des préteurs les ministres secrets de la Providence divine. Sous cette pensée mystique, il y a un