‹ De l'influence du Christianisme sur le droit civil des romains, augmentée d'une table analytiqueChapitre 65 sur 226 · ÉPOQUE CHRÉTIENNE. — CONSTANTIN · texte numérisé non relu

ÉPOQUE CHRÉTIENNE. — CONSTANTIN

Nous voici parvenus à Constantin. Nous avons vu quels furent les éléments du progrès du droit civil avant ce prince. Le mouvement marchait avec lenteur par la philosophie stoïcienne, indirectement influencée depuis Tibère par la reUgion chrétienne. L 'avènement de Constantin plaça son point d'appui principal, ostensible, direct, dans le christianisme. Ce furent les évêques , les Pères de l'Eglise et les conciles qui donnèrent l'impulsion réformatrice et accélérèrent sa marche. La jurisprudence dut moins ses perfectionnements à elle-même qu'à la théologie.

Toutefois, l'erreur serait grande de s'imaginer que la révolution religieuse, qui porta sur le trône le premier empereur chrétien, eut pour conséquence immédiate d'opérer une refonte radicale et absolue des institutions. Constantin réforma beaucoup, mais il ne nivela pas. Il ne l'aurait pas pu.

En effet, si l'empereur ^tait chrétien, l'empire était encoxe à demi païen. Avant de convertir les institutions, il fallait s'attacher surtout à convertir les cœurs. Les révolutions ne sont réellement mûres que quand les idées et les faits sont analogiques.

Le paganisme s'était profondément attaché à la société. Négligé comme culte, il vivait dans les mœurs. Plus d'un chrétien par la foi était encore païen par les habitudes civiles et domestiques. Or, rien ne commande au législateur plus de modération et de sagesse que cette puissance des mœurs qui résiste si violemment, quand on essaye de la briser.

Il y avait aussi des intérêts positifs à ménager. Un gouvernement prudent sait en tenir

compte. C'eût été cependant une belle utopie chrétienne à réaliser que de proclamer, le jour où le labarum vainquit les aigles romaines*, l'égalité de tous les hommes et la liberté de tous les esclaves.

Un siècle après Constantin, un souverain éphémère, Jean l'usurpateur, décréta le perpétuel affranchissement de la classe servile^ Mais ce sont là de ces idées qui ne peuvent entrer que dans les calculs d'un pouvoir sans lendemain. Qu'eussent fait les esclaves de cette liberté improvisée pour leur malheur ? Un gouvernement qui doit durer pèse avec plus de maturité les actes qu'il lègue à l'avenir. Saint Paul ne s'attendit jamais à la brusque et subite émancipation des esclaves; car il conseille la résignation à ces affranchis de Dieu I

D'un autre côté, le pouvoir spirituel, auprès duquel Constantin aimait à prendre ses

1. Dans la bataille de Rome gagnée par Constantin sur Maxence.

2. Études historiques de M. de Chateaubriand , t. II, p. 118.

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inspirations, n'avait pas à cette époque l'organisation homogène à laquelle il parvint plus tard. Les conciles faisaient beaucoup sans doute; les Pères de l'Eglise multipliaient les prodiges d'activité, et leur génie ardent, infatigable, brillait d'un vif et majestueux éclat. Mais il n'y avait pas assez d'ensemble et de suite dans l'action. L'Eglise était dans l'état d'une monarchie représentative dont la tête n'est pas aussi forte que le corps. La papauté n'avait pas encore saisi cette direction vigoureuse qui a exercé pendant les règnes de Grégoire VU et d'Innocent III une influence si salutaire sur la moralisation de l'humanité. Dans son contact trop . immédiat avec l'Empire, l'Eglise n'était pas suffisamment maîtresse de ses mouvements; la protection du pouvoir temporel gênait la protégée; et les grandes vues de celle-ci se rapetissaient quelquefois en passant par le milieu de la politique terrestre.

Enfin, l'Église ayant été déchirée de bonne heure par les hérésies, la plus grande préoc-

cupation des esprits orthodoxes fut de formuler les dogmes fondamentaux sur lesquels reposait l'unité de la foi. L'œuvre principale des conciles et des Pères se dirigea surtout de ce coté. De là il arriva que le soin des doctrines théologiques fut poussé plus vivement que la réforme des mœurs par les lois civiles. Comme deux entreprises si vastes ne pouvaient marcher de front, il fallait choisir entre l'une et l'autre. Le dogme l'emporta sur la morale, comme le principe l'emporte sur la conséquence. Je ne dis pas (notez -le bien) que la morale fût pour cela oubliée. Les livres admirables et les prédications éloquentes des Pères de l'Eglise déposent contre cette supposition. Ce que j'énonce, c'est que le triomphe de la théologie excita plus d'efforts pratiques que le triomphe de la morale par les lois civiles. Et cela devait être. Je sais qu'un philosophe du dix-huitième siècle, Gibbon, a cru que c'était un renversement de la vérité. Je ne partage pas cette opinion. Je suis convaincu que la politique de l'Eglise fut bonne, et que

la morale sans le dogme eût péri misérablement dans le choc de la barbarie. Une civilisation durable ne saurait commencer par la philosophie.

Telles furent donc les conditions dans lesquelles Constantin se trouva placé. 11 comprit à merveille que le levier d'une révolution radicale manquait au pouvoir, et que la société n'était pas d'ailleurs, en état de la supporter.

Je ne le suivrai pas dans sa vie politique. Jjaissons-le compléter la monarchie orientale ébauchée par Dioclétien, et déplacer la capitale du monde dans l'intérêt de l'esprit nouveau. Renfermons-nous dans le droit civil.

On l'a vu tout à l'heure; la jurisprudence classique avait laissé des systèmes tout faits sur la famille, la propriété, les obligations, la procédure; et il eût été assurément fort difficile, au milieu des guerres intérieures et extérieures, des querelles théologiques , des résistances des anciennes mœurs, de les remplacer par un travail de codification harmonique et complet. Ce qu'il y avait de faisable

ce qu'il y avait de plus urgent, c'était d'améliorer ces systèmes, de même que ceux-ci avaient amélioré la jurisprudence aristocratique. Constantin accepta donc, non par mollesse, mais par nécessité et par prudence, l'édifice existant avec ses mauvaises distributions et ses disparates, et il se trouva forcé d'y mettre l'esprit chrétien à la gêne, cote à côte avec les débris du vieil esprit romain. Par là, la dualité qui s'était développée par la philosophie ne se transforma pas en unité par le christianisme. Ce fut toujours la lutte du droit strict et de l'équité, et le difficile arrangement de leurs prétentions contraires. La civilisation romaine (tout le prouve de plus en plus) n'a jamais pu s'arracher complètement à cet antagonisme, et son droit en a toujours été entaché.

Il est vrai que l'équité, secondée immédiatement par le christianisme, gagna sur-lechamp un terrain considérable. Bien des choses que la philosophie païenne avait considérées comme étant de droit naturel, la philosophie

chrétienne, partant d'un point plus large, les considéra comme de droit strict. Les éléments du combat se trouvèrent donc souvent déplacés. En cela consista le progrès. Mais le combat resta l'âme de son développement, et tout le poids du christianisme porté d'un seul coté ne put le faire cesser.

La partie sur laquelle Constantin dirigea particulièrement ses vues, pour la mettre au niveau des principes du christianisme, fut le droit des personnes. Je traiterai à fond, dans un instant, de ce qui concerne les esclaves, le mariage, les secondes noces, le divorce, les degrés de parenté, le concubinat, la puissance paternelle, l'état des femmes; je parlerai aussi de la succession. On verra combien la législation chr^ienne fit d'efforts pour élever l'homme matériel à la dignité de l'homme moral, et pour éliminer, au profit des droits de la nature, les droits arbitraires concédés par le droit civil. Mais en même temps on apercevra les difficultés incessantes que le christianisme eut à surmonter pour conquérir

à la pureté de ses principes des esprits si profondément saturés de polythéisme. Dès lors l'on s'étonnera moins de l'absence d'un cod(^ chrétien aux premiers temps de son avènement.

Comme tout ne pouvait se faire par les lois, Constantin eut recours à la persuasion pouipréparer les voies à l'autorité. Les évêques^ investis par lui de nombreux privilèges temporels, furent placés, pour ainsi dire, à coté des citoyens, pour les éclairer de leurs conseils, pour être les juges-arbitres de leurs différends, pour protéger les faibles. Cette intervention se développa plus tard sur une grande échelle; elle devint le principe de la juridiction ecclésiastique qui a joué un si grand rôle dans les ténèbres du moyen âge, et sans laquelle la justice se fût infailliblement échpsée, comme l'a reconnu la haute impartialité de Robertson. Pour le moment, l'arbitrage épiscopal fut loin d'avoir une aussi grande étendue. Cependant, l'ascendant dont jouissait le clergé conduisait spontanément à lui les popu-

lations: de telle sorte qu'on voyait les évêques passer des journées entières à concilier les différends. Les païens eux-mêmes, frappés de leur sagesse , venaient les consulter, et soumettaient leurs affaires et leurs procès à leurs décisions*. Ce genre de médiation, conseillé par saint PauP, avait maintenu la paix entre les chrétiens de la primitive Eglise. Elargi depuis Constantin par la faveur populaire et par l'appui du prince, il contribua puissamment à faire pénétrer la sagesse chrétienne dans les rapports civils. Les sentences des évêques, dégagées des formes judiciaires, ramenaient le droit à la raison et à l'équité'. Elles tenaient plus de compte de la bonne foi que de X asservissement à la langue'*, des

1. Mém. de VÀcad. des inscriptions et belles-lettres^ (t. XXXIX, p. 569), Mém. de M. de Poullli.

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