EFFORT POUR RÉFORMER LÉLOQUENCE DE LA CHAIRE
V Italie et , à sa suite , l’Espagne essaient avant la France de réformer la prédication. Uniformité et originalité des conseils donnés par leurs théoriciens . Utilité de la rhétorique. C’est moins la faute des théoriciens et des prédicateurs de ces deux nations que de l’Inquisition et du public italien et espagnol , si l’éloquence de la chaire n’a pas atteint la perfection chez leurs compatriotes . Ce que nos grands sermonnaires doivent à leurs auditeurs. Ce qu’ils doivent aux théoriciens d’Italie et d’Espagne.
S’il importait à l’Eglise catholique, peur recou vrer son prestige et son autorité 9 de restaurer l’étude des sciences ecclésiastiques, il ne lui importait guère moins de pénétrer de son esprit la littérature. Mais , parmi tous les genres littéraires , il en est un qu’il lui convenait particulièrement d’épurer, parce qu’il devait sa naissance au christianisme et que le christianisme lui avait dû
à son tour la conversion du monde : je veux dire l’éloquence de la chaire. On sait la profonde décadence où était tombée la prédication ; les réformés en avaient tiré avantage ; ils imputaient ce scandale, parmi tant d’autres, à l’Eglise établie. On sait aussi que les conciles condamnèrent les abus qui corrompaient la parole évangélique. Ch. Labitte a cité Pinterdiction du style grotesque, de l’usage des textes apocryphes, prononcée à Cologne en 1 536, la proscription des dogmes fabuleux, des légendes superstitieuses édictée à Narbonne en 1550 , à Cambrai en 1565, à Bourges en 1584; M. Jacquinet a signalé des décisions analogues prises dans le concile de Trêves en 1549 et dans ces assises générales de l’Eglise auxquelles nous avons rapporté l’honneur de la contre-réformation parce que, du moins près des catholiques , elles prêtèrent aux vœux des prélats éclairés l’autorité d’un concile œcuménique. De plus , le même critique a exposé , avec autant de goût que d’érudition, la période de pieux labeurs durant laquelle le clergé français s’étudia à retrouver la tradition de l’éloquence apostolique ; et si l’on joint à son excellent livre les écrits de deux morts regrettés, Gandar et Anat. Feugère, on s’explique comment notre nation a eu la gloire de dépasser l’espérance des contemporains de Pie V, qui trop modestes dans leurs souhaits quand ils se croyaient trop
hardis , rêvaient seulement pour leur foi des défenseurs aussi éloquents que saint Augustin et saint Jean Chrysostôme (1). Mais Ton ignore qu’à l’épo que ou l’exaspération des guerres religieuses redoublait, chez nos prédicateurs, les défauts que l’âge suivant eut tant de peine à corriger, à l’époque où l’on aurait pu regretter l’art encore grossier, mais franc et vigoureux, des Maillard et des Menot, Tltalie et l’Espagne ne possédaient pas seulement des orateurs sacrés qu’occupait uniquement le souci de leur ministère, mais des critiques zélés qui essayèrent de discréditer les abus introduits dans la chaire chrétienne. Nous ne nous proposons pas de remettre en honneur les sermons de Francesco Panigaroîa et de Luis de Grenade, dont il suffira de dire qu’avec tous leurs défauts, ils l’emportent sur les prédicateurs français contemporains ; mais nous insisterons sur les estimables ouvrages de théorie publiés au sud des Alpes et des Pyrénées, de 1562 à 1600, où l’on tenta, pour la première fois, de satisfaire aux exigences réformatrices des conciles interprétées par les plus illustres des évêques italiens (2).
(1) Est-il besoin de dire que nous faisons allusion aux ouvrages suivants : De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue , par Cli. Labitte, 1841; Les prédicateurs du dix-septième siècle avant' Bossuet , par M. Jacquinet ; Bossuet orateur, par Gandar; Bourdaloue , sa prédication et son temps, par Anat. Feugère.
(2) V. les instructions composées à l'usage des prédicateurs, par
La liste de ces ouvrages est déjà significative par la longueur ; en effet, sans avoir la prétention de les citer tous, nous pouvons nommer :
\JArte del predicare , du franciscain Lucas Baglioni , publié à Venise en 1 562 ;
Le De Rhetorica ecclesiastica ad clericos , de l’évêque de Vérone, Agostino Valier, publié dans la même ville en 1574 , et que l’auteur avait écrit à la demande de saint Charles Borromée, pour les séminaires récemment fondés dans le diocèse de Milan (1);
Le Concionajtor , que Cornelio Musso, célèbre prédicateur italien, mort en 1574, laissa inachevé (2) ;
La Rhetorica ecclesiastica , de Luis de Grenade, datée de 1575 ;
Le De formandis sacris concionihus , de Lorenzo de Villavicente , ermite de l’ordre de Saint-Augustin , qui l’écrivit entre 1565 et 1575 (3) ;
saint Charles Borromée ( Instructiones prædicatoris Verbi Dei , dans les Acta Ecclesiæ Mediolanensis , publiés par Frédéric Borromée) , par Gab. Paleotti ( Archiépiscopale bononiense de 1594, secunda parte), par Ridolfo Paleotti, évêque d'Imola ( Episcopale délia città e diocese d’Imola , 1616).
(1) On trouvera des instructions de saint Charles Borromée , pour les prédicateurs, dans l'édition des Acta Ecclesiæ Mediolanensis, publiée par son neveu, p. 473-493.
(2) V. la biographie placée en tête de l’édition de ses Sermons pour le carême, publiée à Venise en 1586.
(3) Je n'ai eu entre les mains que des réimpressions de l’ouvrage,
Le Modus concionandi , du franciscain Diego Estella, confesseur du cardinal Granvelle, qui, imprimé d’abord à Salamanque, en 1576, fut réimprimé à Venise en 1584, avec une dédicace à saint Charles, datée de Milan , par Carolo Ferrari, puis à Cologne en 1586 (1) ;
El perfecto predicator , par le célèbre écrivain espagnol, fray Luis de Leon, qui, à la vérité, ne le fit pas imprimer (2) ;
Le Thésaurus concionatorum , du dominicain espagnol Tom. deTruxillo, en latin de Trugillo, publié vers 1578 (3) ;
La Rhetorica christiana , d’un franciscain de la même nation, Diego Valade, qui parut à Pérouse en 1579, avec une dédicace à Grégoire XIII (4) ;
celle de Cologne en 1575 par exemple , et je n'ai pu trouver la date de la lre édition. Moréri a noté que Villavicente copie, sans le dire, la plus grande partie de son ouvrage dans un traité analogue du protestant Gerhard d'Ypres. Toutefois , les prescriptions morales qui accompagnent les préceptes techniques appartiennent pour une bonne part à Villavicente.
(1) Sur Estella , v. Y Apparatus sacer de Possevino , la Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques d'Elie Dupin, le Dictionnaire de Moréri. On y verra qu'il était Portugais, que Philippe II prit souvent ses conseils , et qu’il devint évêque. — Moréri lui donne pour prénom Jacques et non Diego.
(2) V. Vida y juicio critico del maestro fray Luis de Leon, p. vi-vii, dans le 37e vol. de la Bïbliotheca de autores espanoles, Madrid, 1868.
(3) . L'édition dont je me suis servi, et qui passe pour la meilleure, est de Lyon , 1584.
(4) Cet ouvrage est inférieur aux autres : les avis utiles y sont
Le De prœdicatore Verbi Dei, composé par G ipv. Botero, écrivain piémontais, sur l’ordre de saint • Charles Borromée, et publié à Paris en 1585 ;
Les quatre traités composés par Francesco Panigarola, à l’usage des prédicateurs, savoir : les Questioni intorno alla Favella del predicatore italiano et un Traité de mémoire locale , dont je ne saurais dire s’ils furent publiés du vivant de Fauteur . mais qui profitèrent à ses élèves du couvent ro main d’Ara Cœli ; le Modo di comporre an a predica , qu’il publia en 1581, en le réservant exclusivement pour ces mêmes élèves, et son Predicatore , qui ne fut donné au public qu’en 1609, quinze ans après sa mort;
Le Divinus orator vel de Rhetorica divina , de Ludov. Carbonede Costaciaro, daté de Venise, 1 595 ;
Enfin, un ouvrage dontje ne puis donner la date précise, ne le connaissant que par la mention qu’en fait Luc Wadding, dans son catalogue des écrivains franciscains : le De christiano oratore de Pielro Ridolfi, de Tossiniano, près Imola, qui fut évêque de Sinigaglia de 1591 à 1601 (1).
noyés dans un mélange bizarre de scolastique , de rhétorique et de récits sur les mœurs des Américains.
(t) Je ne parle pas de la dissertation qui forme le 18e et dernier ivre de la Bibliotheca selecta de Possevino (1595), sous ce titre : De Cicerone collato cum ethnicis et sacris auctoribus, cujus occasione agitur de ratione conscribendi epistolas et de arte dicendi etiam eccle -
Voilà donc, à ma seule connaissance, seize ouvrages qu’en moins de quarante ans les deux pays où le catholicisme régnait sans partage ont produits pour perfectionner l’éloquence de la chaire, et l’on remarquera que dix de ces traités émanent d’auteurs italiens et qu’un des six, composés par des Espagnols, s'imprima tout d’abord en Italie.
Or, tous ces traités s’accordent à recommander les préceptes dont l’application a régénéré l’éloquence de la chaire. Ils ordonnent de demander l’inspiration à la prière, l’efficacité du sermon à la pureté de la doctrine et des mœurs. Ils exigent des prédicateurs une instruction étendue (1), mais, par là, ils entendent surtout une profonde connaissance de l’Evangile et des Pères : Estella préconise l’exemple de saint Paul qui cite trente cinq fois David, vingt-sept fois Isaïe, très souvent les autres autorités de l’Ancien Testament, et seulement trois fois les poètes païens (2), Carbone explique qu’il a intitulé son traité Rhetorica divina et non ecclesiastica, parce que, tandis que ses prédécesseurs tirent leurs exemples des Pères et des orateurs profanes, il
siastica ; on n'y trouve, sur la théorie de la prédication, que des détails bibliographiques encore très incomplets.
(t) On peut lire dans Villavicente (op. cit., liv. I, ch. 2) une vigoureuse sortie, qu’il n'a point trouvée dans Gerhard d’Ypres, contre l’ignorance des prêtres de France et de Belgique.
(2) Mod. concion., chap. 25.
emprunte tous les siens à la Bible. Une fois le sermon préparé, il faut, dit Tom. de Truxillo, le réciter d’abord à Jésus-Christ, et y changer ce que notre conscience nous apprendra qu’il y réprouve(1 ). Us proclament à l’envi que la prédication a pour fin naturelle, non la réputation du prédicateur, mais la gloire de Dieu; en conséquence, ils défendent à l’orateur sacré de se plaindre si son auditoire n’est pas assez nombreux, de vanter la nouveauté ou la finesse des idées qu’il va présenter. A plus forte raison, condamnent-ils les petits manèges de coquetterie (2). D’autre part, que l’orateur sacré garde son indépendance, soit envers d’illustres auditeurs auxquels il ne donnera pas (c’est un sujet de Philippe II qui le lui conseille) les titres de Sacrée Majesté catholique, de trèspuissant Seigneur, de Prince très sérénissime (3); soit envers les flatteurs qui viendront lui dénoncer la conduite des prêtres ou des magistrats, et l’exciter à prêcher contre eux, ou lui rapporter que tel prédicateur décrie ses mœurs et son talent 1 Qu’il ne se laisse pas dicter son sermon par des laïques sans instruction , par d’ignorantes femmelettes !
(1) Thés, concion., tome I, liv. V, chap. 1.
(2) Ibid., tome I, liv. V, chap. 5, 6, 7.
(3) Truxillo, op. cit., tome I, liv. V, chap. 3. — Cf. Panigarola, Il Predicatore ( discorso ecclesiastico sopra la particella 164).
Qu'il s’interdise toute rivalité d’éloquence (1). En chaire, il évitera scrupuleusement toute bouffonnerie, même dans les moments où une partie de l’auditoire sommeille. Dans la censure des vices, il ne pêchera ni par faiblesse ni par excès de zèle; il proportionnera son ton à l’autorité que lui donnent son âge, les emplois qu’il remplit, sa science, sa vertu ; il distinguera les vices sur lesquels on peut s’étendre et ceux qu'il faut toucher discrètement (2). Enfin, dans un esprit de modération qui surprend à cette époque de fanatisme, quelquesuns de nos théoriciens conseillent à l’orateur sacré de ménager ses expressions à l’endroit des hétérodoxes : Estella, après avoir donné l’excellent avis de ramener tout à I amendement des pécheurs, ajoute que le prédicateur qui s’emporte contre le traitement infligé à Jésus-Christ par les Juifs fait plaisir à son auditoire, mais ne le corrige pas, et Baglioni constate qu’à exposer des réfutations en règle des hérésies, on réussit tout au plus à faire dire aux hérétiques : « Voilà un bon dialecticien ; » qu’à les couvrir d’injures, on les dégoûte de venir au sermon, si bien que, par la suite, le prédicateur jette ses paroles au vent, quand il insulte des
(1) Villavicente, op. cit., liv. II, chap. 8; Estella, op. cit., ch. 37.
(2) Villavicente, op. cit., liv. II, chap. 5. Nous analyserons plus loin un passage où Panigarola touche non moins délicatement cette matière. V. encore Truxillo, op. cit., tome I, liv. V, chap. 17.
lio —
hommes qui ne sont plus là pour l’entendre (1).
Mais on pourrait nous objecter que le bon sens suffit pour dicter de semblables préceptes et que les théoriciens que nous citons ne les avaient pas plus inventés que les théoriciens français du règne de Louis XIII ; on nous renverra aux savants explorateurs du moyen âge pour apprendre d’eux qu’au moins dans notre pairie, les traités de rhétorique sacrée apparurent presque en même temps que la prédication en langue vulgaire et qu’ils répètent avec autant de constance des conseils analogues (2). Nous répondrons qu’il y a une différence capitale entre les traités composés sur cette matière au moyen âge et ceux que le seizième siècle a produits : les premiers offraient d’excellents conseils ; les deuxièmes présentent seuls de véritables cours de rhétorique. Ce n’est pas au moyen
(1) Estella, n p. cit., chap. 15 ; Baglioni, op. cit., cbap. 6. — Baglioni ajoute que, dans sa jeunesse, il donnait dans ces excès, et qu'il n'y gagnait que de se faire tirer des arquebusades , sans convertir personne, tandis que depuis dix ans il a renoncé aux injures et se contente d'exposer la doctrine catholique , en réfutant l’hérésie sans paraître y toucher : par là il a opéré au moins cinquante conversions. — Voir toutefois ce même Estella, dans le courant du chapitre cité; ce même Baglioni, liv. II, p. 78-79 ; et Panigarola, Il Predicatore ( discorso ecclesiastico sopra la particella 97).
(2) V. M. Lecoy de La Marche, La chaire française au moyen âge, spécialement au treizième siècle, Paris, 1868, in-8°; Histoire littéraire de la France, vol. XXVI publié en 1873 ; M. Ch. Aubertin, Histoire de la langue et de la littérature française au moyen âge, d’après les travaux les plus récents. Paris, Belin, 1880, 2 vol. in-8°.
âge qu’il faut chercher le prototype de ceux-ci, mais au temps de la Réforme; on le trouve, en effet, dans l’ouvrage qu’Erasme composa dans les dernières années de sa vie sous le titre d ’Ecclesiastes et où il s’occupe au moins autant d’enseigner aux prédicateurs les ressources de l’art que de les rappeler au respect de leur ministère, car, si les théoriciens d’Italie ne citent jamais cet ouvrage, ce n’est point une preuve qu’ils ne s’en soient pas inspirés. Mais, sur bien des points, les critiques acerbes, les judicieuses réflexions des hérétiques déclarés ou des sceptiques prudents ne précédèrent-ils pas la contre-réformation? Pour une nation catholique, l’honneur, l’originalité consistaientbeaucoup moins, dans la seconde moitié du seizième siècle, à inventer des plans de réforme pour la discipline qu’à s’approprier ceux des adversaires de l’orthodoxie. Or, c’était apporter à l’éloquence de la chaire un secours efficace et depuis longtemps méconnu, que d’ajuster à son usage les préceptes techniques des rhéteurs anciens ; car si l’étude indigeste de la littérature ancienne contribuait alors à gâter le talent des prédicateurs en ajoutant au pédantisme scolastique le pédantisme des humanistes, l’apprentissage méthodique de l’art de la parole (1), que le siècle précédent tenait en-
(1) Sur la lente introduction de la rhétorique dans les universités
core en médiocre estime, n’était pas moins nécessaire pour préparer les triomphes oratoires des sermonnaires français du dix-septième siècle, que le retour des prédicateurs aux vertus apostoliques. Ici, qu’on nous permette d’insister.
Avant l’époque qui nous occupe, on disait communément : bon rhétoricien, mauvais logicien. Notre temps remet en honneur ce dédain pour la rhétorique et l’on dirait volontiers aujourd’hui : bon rhétoricien, médiocre penseur. Si l’on se bornait à exprimer cette vieille vérité que !a connaissance des règles ne donne pas le génie, ou même que, puisque la plupart des hommes se destinent à d’autres carrières que celle de la parole, on agit sagement en ne subordonnant plus l’instruction de la jeunesse au développement du talent oratoire, ces deux assertions ne soulèveraient aucune contradiction légitime. Mais on semble aller plus loin et croire que ceux qui, par profession, doivent savoir convaincre et persuader n’ont pas besoin d’un enseignement technique. On prétend que tout est affaire de talent naturel et de pratique. A vrai dire, cette opinion n’est pas nouvelle; les maîtres de l’antiquité l’ont réfutée, et, bien qu’elle menace de prévaloir aujourd’hui, elle ne m’en paraît pas
au quinzième siècle, y. Thurot, De l'organisation de l'enseignement dans l’Université de Paris au moyen âge. Paris-Besançon , 1850, p. 82-84.
plus solide. Il restera toujours vrai qu’on ne possède un art qu’à la condition de l’étudier, et qu’un art aussi compliqué que celui de la parole ne se réduit pas à quelques principes généraux. Il ne suffit pas, pour apprendre à peindre, de copier un modèle vivant ou idéal : il faut se résigner à l’étude aride de la perspective et de l’anatomie; de même que le musicien, tout en fixant au passage les accents qu’une Muse invisible murmure à son oreille, daigne se pénétrer des principes du contrepoint. Or, l’art oratoire ne nécessite pas un moins long apprentissage; la preuve en est dans l’époque tardive à laquelle toutes les nations l’ont possédé : à ne citer que la Grèce, Démosthène y ferma pour ainsi dire le chœur des hommes de génie. Au surplus, on s’explique la nécessité, pour l’orateur, d’acquérir toutes les ressources que l’expérience des siècles lui offre, quand on songe que, tandis que le poète, l’historien ne visent qu’à nous toucher ou à nous instruire, l’orateur prétend s’emparer de notre volonté : celle-ci résiste le plus souvent, et, pour la vaincre, il doit être armé de toutes pièces.
Quand, à cet argument, tiré de la nature des choses, on ajoute cette considération de fait que tous les orateurs qui ont atteint la perfection, dans l’antiquité ou dans les temps modernes, en France et en Angleterre comme à Rome et à Athènes,
avaient passé par cette initiation, on n’admet pas sans peine qu’on s’y soustraie impunément (1). Il ne faudrait donc pas, de ce que les vers composés sur les règles de Y Invention prêtent à rire comme les vers composés sur les règles du syllogisme, conclure que l’art oratoire se passera aussi bien des institutions techniques que la philosophie se passe, depuis Descartes, du livre des Sentences de Pierre Lombard. En effet la méthode d’argumentation scolastique n’a formé que des philosophes inférieurs à leurs prédécesseurs et à leurs successeurs, tandis que Bossuet et Mirabeau, lord Cha~ tam et Fox sortent ds la même école que Cicéron et Démosthène. Quoi! dira-l-on, des orateurs si différents entre eux? Sans doute, car dans cette école on ne s’exerce pas nécessairement à l’imitation des procédés d’autrui , mais à la spéculation sur les lois constitutives de l’art, sur ses difficultés, sur ses ressources. Erasme l’a fort bien dit au second livre de Y Ecclesiastes : pour bien écrire il faut mépriser l’art, mais seulement après que, par ses préceptes, on a acquis la facilité de la parole. Pour nous en tenir à notre sujet, les prédicateurs ont encore plus besoin de cette initiation que l’homme politique, parce que les intérêts dont ils
(1) Rappelons incidemment que Bourdaloue avait rédigé une Rhétorique en latin , dont M. Profillet a publié une traduction en 1864.
traitent, touchent moins immédiatement l’auditoire; ils doivent d’ailleurs lutter contre la monotonie des leçons morales qu’ils enseignent, des récits évangéliques et des interprétations symboliques; ils n’ont donc pas ordinairement pour eux l’avantage qui, dans les assemblées délibérantes inspire les plus heureux discours , c’est-à-dire l’intérêt des questions brûlantes , ou du moins des questions d’actualité. Voilà pourquoi, si saint Paul a estimé que le christianisme naissant n’avait pas besoin de la rhétorique pour conquérir le monde, saint Jean Chrysostôme et saint Augustin ont cru qu’il en avait besoin pour garder sa conquête.
Les théoriciens de la chaire du seizième siècle obéirent donc à une vue juste quand ils en recommandèrent l’étude (1), d'autant que, comme nous
(1) Un seul traite exclusivement, suivant son expression, spiritualiter spiritualia : c’est Giovanni Botero qui, laissant de côté les préceptes de la rhétorique, s’en tient à recommander , outre les vertus nécessaires au prédicateur, l’étude de l’éloquence des prophètes. Mais le livre d’Agost. Valier, dédié, comme celui de Botero, à saint Charles Borromée, prouve que l’archevêque de Milan ne proscrivait aucunement l’usage des ressources de la rhétorique. La préface de Botero, notons-le incidemment, nous apprend que saint Charles n’était pas trop bien doué pour l’éloquence ; qu’il parvint cependant, à force de méditation, à composer de bons discours. Ainsi il se plaisait à interroger Botero, son secrétaire, sur des matières spirituelles; or celui-ci s’aperçut que son maître cherchait par là l’occasion de développer des pensées dont il comptait se servir dans ses homélies ;
l’avons annoncé, ils s’appliquèrent à en interpréter les règles suivant les convenances de la prédication. Panigarola, par exemple, tout en présentant ses conseils dans le Prediccttore , sous la forme d’une paraphrase suivie de Démétrius de Phalère, ne se contente pas de modifier, dans cette paraphrase, les préceptes qui ne conviennent plus aux temps modernes ; il accompagne chaque paragraphe d’un discours ecclésiastique , où il en montre l’application dans les sermons. Agostino Yalier, en traitant des lieux, c’est-à-dire des sources de développement, dans le genre épidictique, autorise le panégyriste chrétien à employer le lieu des comparaisons, mais lui interdit celui du voisinage des vertus et des vices ; il serait indécent de louer, à l’exemple des païens, une personne de s’être montrée rusée; il interdit aussi de tenir compte, comme le voulait Aristote , de la ville où l’on prononce l’éloge, la vertu chrétienne ne variant pas d'une ville à l’autre ; il permet au prédicateur l’amplification, mais non pas à la mode d’Isocrate , pour exagérer ce qui est petit ; l’amplification chrétienne se propose seulement de montrer aux hommes légers la véritable grandeur des choses (1). Luis de Grenade, qui suit pas à pas les traités des
dès lors Botero ne répondit plus aux questions du cardinal qu’autant qu'il le fallait pour lui donner l’occasion désirée.
(1) Ag. Valier, Rhetor. eccles., lib. t.
anciens, interrompt l’exposition des preuves traditionnelles pour rappeler au prédicateur que ses preuves doivent être tirées surtout de la loi évangélique et de ses interprètes accrédités (1). Enfin ils préconisent le moyen le plus efficace de parvenir à une éloquence vraiment chrétienne, quand ils signalent dans les Pères les modèles de toutes les beautés oratoires aussi bien que de toutes les vertus du prédicateur; encore ne s’en tenaient-ils pas à cette vérité, neuve alors et toujours féconde, que les antiques monuments du christianisme méritent l’attention des lettrés (2) ; il leur arrive d’approfondir les conditions dans lesquelles s’était formée l’éloquence des Pères. On lit en effet, au troisième livre du De formandis sacris concionibus de Villavicente, d’intéressantes considérations sur les causes qui déterminèrent les docteurs de l’Eglise à faire, dans leurs discours, une si grande place à la philosophie.
Certes, l’agrément du style ne répondait pas toujours, dans ces traités, à la justesse des conseils ; mais les lecteurs d’alors, n’étant point gâtés comme' nous par les charmants dialogues de Fénelon, par le piquant chapitre de La Bruyère, tenaient quittes
(1) Luis de Grenade, Rhetor. eccles ., lib. II, chap. 7.
(2) Muret, dès sa jeunesse, avait, un des premiers, aperçu cette vérité dont les cicéroniens d’Italie se doutaient si peu. V. notre livre sur Muret, p. 39-41.
les pieux théoriciens des qualités littéraires qui leur manquaient; la réimpression de ces ouvrages témoigne l’estime qu’on en faisait. D’ailleurs, il est un des théoriciens italiens à qui, de nos jours même, on refuserait malaisément la réputation d’homme d’esprit : c’est Panigarola ; en bien des pages du Predicatore , des Questioni , une aimable familiarité, une douce malice assaisonnent des avis marqués au coin de l’expérience et présentés dans un style abondant et lumineux. Panigarola croyait que la piété n’interdit pas toutes représailles contre les plaisanteries des railleurs ; aussi , parmi les esprits forts qui, dans les bals, prenaient texte des censures adressées aux femmes du haut de la chaire pour lier conversation avec les dames, nous montre-t-il surtout les jeunes gens à court de fins propos , qui , en y pensant mille ans , ne sauraient trouver une autre entrée en matière [ 1) ; plein de déférence pour les hommes dont les écrits, quoique imparfaits, avaient honoré l’Eglise, il s’échappe néanmoins à qualifier de perroquets les prêtres qui débitent des sermons appris par cœur. Il note en passant les travers des laïques, quand les ecclésiastiques pourraient être tentés de les imiter; ce ne sera point sa faute si les orateurs sacrés des pays que Philippe II gouverne par ses
(1) Il Predicatore ( discorso ecclesiastico sulla particella 97).
vice-rois copient les cavaliers de Naples et de Milan qui, pour avoir passé quatre jours en Espagne , veulent faire croire qu'ils ont oublié leur langue maternelle et que malgré eux les tours espagnols leur viennent à la bouche { 1). Etablit-il le précepte, négligé quelquefois par d’habiles prédicateurs, qu’un sermon doit rouler sur une seule vérité, ne rien admettre qui ne s’y rapporte, et qu’il faut choisir cette vérité parmi celles qui peuvent remplir tout un discours et qu’un discours suffit à traiter? 1! ajoute: « En somme, il faut faire la cape suivant l’étoffe dont nous disposons. » C’est-à-dire que l’homme docte peut prendre un sujet d’apparence stérile, tandis que celui qui a tout juste la science nécessaire devra choisir une riche matière : « Mais là-dessus il faut que chacun soit juge dans sa propre cause , et tant pis pour qui se trompera (2) ! » Dans la question délicate du dialecte que doit parler le prédicateur, il montre autant de bon sens que de goût : après s’être uni à ceux qui dissipaient la chimère d’une prétendue langue générale parlée d’un bout à l’autre de la Péninsule, il réfute spirituellement l’affirmation qu’on pourrait au moins créer cette langue en ôtant les
(1) Questioni intorno alla favella del predicatore italiano , préambule. Regrettons toutefois qu'il aille jusqu'à déclarer que ces sots emprunts faréblono venir voglia di recere a’ porci.
(2) Modo di comporre una predica , chap. 2.
particularités de chaque dialecte; il ne resterait, dit-il, que des fragments et des tronçons de langue : fragmento e rottume di lingua. Que le prédicateur choisisse donc le dialecte toscan, illustré par de grands génies! Qu’il aille l’étudier sur place, qu’il parle le toscan d’aujourd’hui et non celui des tre centisti ! On passe le goût des archaïsmes aux écrivains , mais non aux orateurs. Du reste, qu’il se garde d’un purisme qui le rendrait parfois inintelligible hors de Florence, et qui, à Florence, ferait sourire par le contraste avec d’inévitables inconséquences ! D’ailleurs, que les habitants privilégiés des bords de l’Arno aient pitié de lui, car il ne peut pourtant passer dix ans à étudier toutes les finesses de leur idiome, alors qu’après quinze ans de séjour parmi eux tel écrivain natif de Plaisance ne parlait pas encore un pur florentin ! Il faut bien réserver un peu de temps pour apprendre aussi la philosophie, la théologie, l’écriture, la scolastique, les Pères, les décisions des conciles et l’histoire de l’Eglise ; un noble de Venise disait à un homme qui, devenu vieux, persistait à mettre toute son étude dans la pureté du style. « Hé ! mon cher, quand tu sauras écrire, qu’écriras-tu (1)? »
(l) V. Questioni passlm. Il y a bien, par endroits, un peu de
rouille scolastique ; mais ce défaut était alors de règle dans ce débat,
Pourquoi donc des traités qui présentaient tant de sages conseils, et où nous-mêmes nous pouvons trouver quelque plaisir, n’ont-ils pas préparé en Italie la venue de grands prédicateurs? Est-ce parce que les préceptes n’en sont pas toujours dictés par un goût irréprochable ? Est-ce parce que ces livres , en offrant à la fois aux sermonnaires d’incommodes maximes de morale et de commodes procédés de développements, leur donnèrent l’envie de négliger ceîîes-là pour ceux-ci ? Est-ce, enfin, parce qu’ils ne furent pas tout d’abord accrédités par l’exemple de parfaits prédicateurs ?
Ces trois motifs méritent, sans doute, considération :
Il faut , en effet, reconnaître que le goût de nos théoriciens laissait encore à désirer. Unanimes contre l’introduction des bouffonneries dans la chaire (1), ils se défendent mal de toute faiblesse pour les ornements brillants. Panigarola s’en confesse (2) et plaide spirituellement les circonstances atténuantes, en faisant observer que la doctrine
si on en juge par un passage de Benedetto Varchi que Panigarola analyse.
(1) C’est encore trop que Panigarola admire, dans les poèmes bur lesques et les comédies du temps, les mots à la glace, freddi, dont il emprunte deux exemples insipides à son ami Giov. Battista Baciadonne {Il Predicatore, comment, dell. partie. 69).
(2) Ibid . ( Discorso eccles ., sulla partie. 23.)
chrétienne, qui oppose sans cesse Dieu et le diable, la chair et l’esprit, la raison et les sens, la vie et la mort, la lumière et les ténèbres, le péché et la grâce, le mérite et la récompense, la faute et la peine, invite d’elle-même aux antithèses (1). Agost. Yalier admire dans les Pères l’affectation aussi bien que la véritable éloquence. Diego Estella donne des préceptes sur la manière d’amener les digressions (2); il veut que le prédicateur soit sincèrement ému des vérités qu’il annonce, mais il propose , pour communiquer cette émotion , des moyens artificiels (3). Enfin, le fâcheux désir d’éblouir l’auditeur pour mieux l’édifier entretenait, par un effet contraire, la subtilité et le pédantisme. Panigarola ne se bornait pas à distinguer les sermons de matière des sermons d’Evangile : il subdivisait le premier genre en neuf classes et le deuxième en trois, et tel de ses chapitres pourrait s’intituler : Moyen court et facile de faire beaucoup de citations (4).
il est également vrai que les prédicateurs célèbres dont plusieurs n’étaient autres que quelquesuns de nos théoriciens, donnaient des exemples de ces défauts, et aucun ne possédait un génie capa
(1) Il Prcdicatore (Disc, codes., sulla partie. 139.)
(2) Modus concionandi, chap. 10 et 11.
(3) Ibid., chap. 27.
4) Modo di comporre una predica, chap. I, 3.
ble d’imposer une réforme immédiate de l’éloquence. Ici Taccord des critiques nous dispense d’alléguer des preuves. Il suffit de renvoyer à Tiraboschi (1). Quant au troisième point, nous admettons aussi que les considérations morales , qui tiennent naturellement moins de place dans les traités que les préceptes techniques , ont pu être négligées par les prédicateurs plus pressés d’apprendre leur métier que leur devoir.
Mais ces trois raisons n’expliquent pas tout , puisqu’en France elles n’ont point empêché iessermonnairesde s’acheminer vers la perfection. Dans les plus estimables des traités composés en France sous Louis XIII, nos grands sermonnaires n’avaient pas trouvé des guides toujours sûrs; en voici un exemple significatif: M. Jacquinet a fort justement loué le père Caussin pour la vigoureuse condamnation qu’il prononce, dans un dialogue latin, contre l'éloquence fardée et pédante. Mais, sans nous arrêter à rappeler que le père Caussin a aussj écrit le bizarre ouvrage intitulé la Cour sainte , nous ferons remarquer que ce dialogue est comme perdu dans un volumineux ouvrage : les Parallèles d’éloquence sacrée et humaine , où il figure , forment un vaste traité de 1,010 pages dont les 122 dernières seulement se rapportent à la prédication.
(1) Storia délia letteratura italiana, vol. VII, part. 2, lib. 3.
Or, le pire défaut de ce gros volume (1) n’est pas l’aridité scolastique, qui s’y marque, par exemple, par une dissertation sur les quatre causes aristotéliques par rapport à l’éloquence (2). L’auteur affaiblit d’avance l’effet de son réquisitoire contre les mauvais prédicateurs par sa complaisance pour la fausse éloquence en général. Tandis que Fénelon plus tard, parce qu’il avait entendu Bossuet, comprit que pour bien définir le caractère de la parole évangélique, il fallait commencer par expliquer l’infériorité d’Isocrate, de Cicéron même vis-à-vis de Démosthène, Caussin oublie souvent que les ressources de l’art n’ont leur prix qu’au service d’une idée grande, d’une forte passion. Je lui passerais encore de louer les petites finesses du rhéteur Aristide, dans son discours sur le Puits d’Esculape (3), puisqu’un critique doit tout comprendre ; mais le critique n’est pas tenu de tout imiter ; il en est de certains écrits comme de certaines femmes que les gens sages trouvent charmantes à condition de ne pas les épouser. Au contraire, Caussin, en digne fils de la Compagnie
(1) Il contient à lui seul presque autant de matière que tous les traités analysés ci-dessus, à condition que l'on ne tienne pas compte des sermons qui remplissent presque totalement le Thésaurus de Truxillo.
(2) Au IVe livre.
(3) Ibid., Xe livre.
de Jésus, professe un goût vif pour le genre fleuri; il compte parmi les sources de développements les hiéroglyphes, les emblèmes ; il donne des préceptes ou des exemples pour l’éloge des abeilles , de la fourmi; pour son propre compte, il se joue, dans de petites fictions semi-dramatiques, semioratoires, instituant par exemple un procès entre l’éloquence personnifiée, Cicéron et les méchants écrivains (1). En somme , Panigarola a plus de verve, et les défaillances de son goût ne choquent pas davantage.
Quant à nos sermonnaires, M. Jacquinet etM. Gandar ont prouvé que pendant plus de cinquante ans les hommes qui chez nous ont réformé l’éloquence religieuse, donnèrent plus d’une fois le spectacle des défauts qu’ils voulaient corriger. Sans doute, dès le temps de Louis XIII, nos sermonnaires ont rencontré d heureuses inspirations, mais Gabriele Fiamma, Cornelio Musso, Panigarola, outre l’avantage de parler une langue déjà fixée, ne possédaient pas seulement les qualités de verve et d’esprit qui sont à la fois la cause et la rançon de leurs défauts ; ils atteignirent en plus d’un endroit la véritable éloquence. Je n’en citerai que quelques preuves. Voici une péroraison de Musso, un peu diffuse , mais véhémente ; il veut déterminer
(1) Au IIe livre.
Charles-Quint à déclarer la guerre aux hérétiques; c’est assurément fort mal fait à lui, mais nous avons annoncé un remarquable mouvement oratoire et non une leçon de tolérance : « Charles (c'est l’Eglise qui parle), prends les armes que Dieu t’a données! Couvre-toi du bouclier, de la cuirasse et du casque, dégaine ton épée et défendsmoi de mes ennemis qui me persécutent ! Pierre porte bien un glaive, mais dans le fourreau; ce n’est pas à lui à l’en tirer, bien que ce glaive lui appartienne ; tire-le pour lui dans ce besoin , puisque tu l’as promis par ton serment. O heureux et fortuné Charles, quelle langue , quelle plume seront jamais assez ingrates pour ne pas célébrer la grande et glorieuse entreprise qui s’offre à toi, plus belle que ta campagne de Tunis, où, comme un autre Africain, dans le fameux Capitole moins fameux que toi, tu triomphas, au milieu de ta Rome, de ce peuple superbe que tu avais dompté, plus belle que ta campagne de Hongrie, où non seulement tu chassas, tremblantes et pâles, les troupes innombrables des nations turques pour qui la terre était trop étroite , comme l’air l’était pour leurs arcs et leurs flèches , mais où tu fis tourner le dos au tyran de l’Orient , fier de tant de lauriers et de triomphes, de sorte qu’on t’éleva partout des monuments et des statues colossales ? La guerre d’aujourd’hui, César, sera incomparable.
Là-bas, tu conquérais des corps, ici tu gagneras des âmes; là-bas tu obligeais les hommes envers toi ; ici, si je puis le dire, tu obligeras Dieu. Dès lors, qui de vous, chrétiens, ne voudra favoriser de ses vœux, de ses souhaits, une telle entreprise? Qui ne voudra de tout cœur prier pour César qui expose sa fortune, ses peuples, ses royaumes, l’empire, son honneur, sa vie, pour maintenir notre religion (1) ? »
Qu’on pardonne pour un instant à Panigarola d’attiser la guerre civile dans notre patrie durant sa mission à Paris, et on reconnaîtra combien ses raisonnements nets, vifs, fins, tranchent sur les invectives des autres prédicateurs de la Ligue, soit qu’il prétende que tous les maux de la France proviennent de l’hérésie , soit qu’il explique combien il serait malaisé pour un roi protestant de tolérer le catholicisme, soit qu’il insinue que la conversion de Henri IV le réconcilierait avec le pape (2). Par bonheur, la véritable piété l'inspire encore mieux , témoin ce beau dialogue entre l’homme et Dieu : « L’homme dit : O Seigneur, rappelîe-toi que nous sommes chair. Tu observes
(1) Panigarola a cité ce passage dans son Predicatore ( Discorso eccles. sulla partie. 8.)
(2) Prediche fatte in Parigi. Il me semble que Labitte n’a pas suffisamment fait usage de ces discours pour éclairer la politique romaine pendant la Ligue. Les conseils qu’y donne Panigarola s’accordent assez mal avec les vues que le même prédicateur expose dans sa correspondance avec le duc de Savoie.
avec tant de sévérité les fautes et les péchés de ma fragilité! Mais suis-je de fer, de pierre, de diamant? Si tu me voulais si fort, tu ne devais pas me faire si fragile; rappelle-toi que tu m’as fait tel, et dès lors tempère, tempère ta sévérité! Rappelle-toi que tu mas tiré de la boue ! — Et voici que Dieu rétorque l’argument : «O homme, tu sens donc que tu es de terre? C’est bien. Mais si tu es de terre, pourquoi es-tu si superbe ? Pourquoi ne t’humilies-tu pas? Ah! malheureux ! Ah ! malheureux ! rappelle-toi que tu es cendre. » — L’homme répond : C’est vrai, Seigneur, que j’ai failli, mais patience ! La mort ne m’attend-elle pas? C’est une grande peine. Pourquoi y ajouter une telle sévérité ? Tempère , tempère, Seigneur, les peines, car celle de la mort temporelle est déjà trop grande. » — Ecoutez la réponse du Dieu de gloire : « Donc, tu te sers de la mort que tu as à subir , ô homme, pour vouloir que j’adoucisse tes peines; mais si tu as à mourir, pourquoi ne t’en souvienstu pas ? Pourquoi vis-tu comme si tu ne devais jamais mourir ? |Pourquoi ne penses-tu pas à cette mort ? Pourquoi n’y réfléchis-tu pas? Ah ! malheureux ! au lieu de vouloir t’en servir pour adoucir tes peines, sers t’en pour diminuer tes fautes. Rappelle-toi que tu retourneras en poussière (1) ! »
(1) Sermon pour le jour des Cendres dans les Prediche sopra gli
On pourrait citer d’autres passages et détacher , non seulement des morceaux brillants, mais des idées frappantes dans leur simplicité, comme celleci, que j’emprunte au même sermon : Si de toutes les figures qui, dans l’Ecriture, signifient la faiblesse de l’homme, la paille, la feuille, la cendre, l’Eglise a choisi la dernière pour désigner la solennité où elle humilie notre orgueil , c’est que celle-ci ne forme pas une simple métaphore , mais une expression dont le tombeau nous révèle l’effrayante propriété.
Mais, encore une fois, pourquoi Panigarola , le meilleur sermonnaire italien du seizième siècle, au lieu d’être le précurseur d’un Bossuet, n’est-il que le précurseur d’un Segneri (1), c’est-à-dire d’un orateur à qui n’ont manqué ni la hardiesse évangélique, ni le talent de manier l’ironie, ni même, en maint endroit, l’énergie du style, mais qui ne sait ni découvrir les replis cachés du cœur, ni porter au comble l’émotion des auditeurs par une ordonnance habile et forte du discours (2) ? Le fait
Evangeli di quaresima del reverendissimo Monsig. Panigarola , vescovo d Asti delV ordine di San Francesco de Minori Osservanti, predicate da lui in S. Pietro di Roma. l’anno 1577. Rome, 1596, 2 vol.
(1) Le plus célèbre prédicateur italien du dix-septième siècle, né en 1624, mort en 1690.
(2) L'abbé Maury ( Essai sur l’éloquence de la chaire, ch. 67) et, en Italie, Settembrini {Lezioni sulla letteratura italiana , 1875,3 vol.), sont encore plus sévères pour Segneri. Settembrini ne lui accorde même.
surprend d’autant plus qu’il appartenait, ce semble, aux héritiers directs des Latins de recueillir dans le talent oratoire la meilleure part du génie de leurs ancêtres.
Mais d’abord, l’Italie moderne, comme l’Espagne, ne paraît pas avoir la vocation de l’éloquence. Ces deux nations sont en effet trop éminemment poétiques, trop séduites par les libres jeux de la fantaisie pour se soumettre à la discipline oratoire qui assujettit l’imagination à la dialectique. Aussi, bien que, même avant notre siècle, les Cortès espagnoles, les assemblées politiques des républiques italiennes aient ouvert une carrière à l’éloquence, la littérature de ces peuples n’offre pas en ce genre de noms comparables à ceux qui l’illustrent dans d’autres branches. Puis , comme l'a fort bien montré, à quelques hyperboles près, un historien contemporain de la littérature italienne, Settembrini (1), l’Inquisition enchaînait le génie des prédicateurs: «Où sont l’Inquisition et l’Index, » dit-il, « l’homme ne parle que pour exprimer ses besoins naturels de boire et de manger et pour chanter les litanies, non pour raisonner ni discuter. La doc-
à tort selon moi, que la pureté de style qui le fit canoniser par l’Académie de la Crusca. L'ouvrage de Settembrini est écrit de verve, mais on y peut reprendre, outre quelque partialité de clocher (l'auteur était Napolitain) une tendance à juger des talents des écrivains d’après leurs opinions.
(1) Op. cit ., p. 373, 374 du IIe vol.
trine se trouvant établie et fixée jusque dans ses moindres détails , l’orateur catholique ne peut faire que deux choses : enseigner ponctuellement cette doctrine et louer les sainis qui Font suivie. » Il ajoute que cet enseignement ne se fondait même pas sur le raisonnement, mais sur l’autorité, et cite un indice curieux du pli qu’avait pris l’âme des docteurs. Segneri se croit tenu d’alléguer une autorité pour prouver..... que nous mourrons tous. Settembrini a raison : l’éloquence aspire à dominer les cœurs ; or un des prestiges qui assurent à l’orateur cette domination , c’est une noble confiance en lui-même , qui se trahit dans l’assurance de ses regards, dans sa voix, et qui s’impose à l’auditoire. Il ne perd pas nécessairement cet avantage pour enseigner une doctrine fondée sur des mystères impénétrables à l’intelligence humaine: il suffit que sa raison ait été subjuguée par les mystères eux-mêmes et non intimidée par les interprètes attitrés de ces mystères. Après s’être humilié devant Dieu, Bossuet se relève plus fier devant les pécheurs. Mais si , au lieu d’accepter l’autorité de l'Eglise parce que sa doctrine est conforme à l’enseignement de Jésus-Christ, le prédicateur semble n’accepter la doctrine de Jésus-Christ que parce qu’elle est conforme à l’enseignement de l’Eglise, il déchoit à ses propres yeux; ce n’est plus un ambassadeur de Dieu qui
répète les instructions recueillies de sa bouche, nftais un agent subalterne à qui son souverain ne daigne pas communiquer directement ses volontés.
J’ajouterais toutefois une autre considération : nos prédicateurs du dix-septième siècle s’adressaient à un public grave, de mœurs ou du moins de principes sévères, qui venait les entendre, non pour remplir une formalité obligatoire, mais pour s’instruire dans la morale chrétienne que tous désiraient connaître, même quand ils différaient de la mettre en pratique. C’étaient des fidèles vraiment dignes de ce nom , que ne rebutaient ni l’austérité du fond ni la sévérité de la forme , et qui appréciaient plus encore Bourdaloue que Bossuet, comme s’ils se fussent fait scrupule de goûter à l’église un plaisir de lettrés en admirant le langage magnifique d’un incomparable orateur. Le public italien se souciait plus d’être amusé que d’être instruit; les hommes du monde demandaient aux prédicateurs de parler une langue pure et harmonieuse; le peuple voulait des contes et des plaisanteries. Pour satisfaire ses auditeurs et non pour rassurer l’Inquisition, le Père Emanuele Orchi imaginait les bizarreries relevées par Settembrini, et Segneri lui-même , qui se distingue de ses confrères par le bon sens, prêchait sur ce texte : « Si le Christ n’a pas été le pire homme du monde , il a donc été Dieu. »
Ce public acceptait-il au moins docilement les censures des sermonnaires? On peut en douter pour les cas où les censures attaquaient les défauts caractéristiques de la nation. Les voyageurs ont souvent conté que jusqu’à nos jours , dans l’Italie méridionale, l’auditoire interpellait le prédicateur et changeait son paisible monologue en un dialogue des plus animés. Certaines précautions oratoires de Segneri, dans un de ses plus célèbres sermons où il combat la fureur de la vendetta , montrent combien il sentait le besoin de préparer les esprits, sur cette matière délicate, à la hardiesse de ses paroles : « Dieu me garde , » dit-il , « de venir vous parler dans l’intérêt de vos ennemis ! Je ne me soucie point deux ; je ne les connais pas; je n’ai point été traité par vous assez mal jusqu’à ce jour, pour me faire le protecteur ou l’avocat de ceux qui vous ont outragés. Les misérables ! ils ne méritent que la potence pour oser insulter des personnes si distinguées par leurs titres ou leurs talents que je veux vous croire. Si donc il fallait considérer ce qu’ils méritent, moi-même, moi-même je serais le premier à exciter votre haine contre eux, et je voudrais leur souhaiter encore plus de mal , si c’était permis, que vous ne leur en pourriez faire. Mais c’est votre intérêt qui me touche... (1). »
(1) Sermon pour le vendredi qui suit les Cendres.
Nos grands prédicateurs n’ont jamais eu besoin de semblables artifices, quand, devant la cour, ils dénonçaient les vices des courtisans. A plus forte raison les désordres de leur temps ne leur imposèrent-ils jamais cette sorte de compromis que Segneri parait accepter quand il compose un sermon entier pour prier les pécheurs de vouloir bien au moins ne pas étaler leurs péchés (1). Je sais qu’à la fin de son discours Segneri se défend ingénieusement d’autoriser l’hypocrisie; il me semble pourtant que, parmi les compatriotes de Bourdaloue, plus d’un pécheur même eût été scandalisé de la condescendance apparente de Segneri. Plus d’un libertin français se fût indigné aussi des plaisanteries qu’au dix-septième siècle et au dix-huitième les Espagnols et les Portugais applaudissaient encore chez les prédicateurs. L’amusante satire publiée à Madrid en 1 758 ^ par le P. de Isla, sous le titre â' Histoire du fameux prédicateur Gerundio de Campazas , porterait même à croire que le public de son temps comprenait encore moins que celui des siècles précédents le respect du saint lieu (2).
Ce n’est donc pas seulement la faute de l’Inquisition, c’est aussi la faute des fidèles italiens, si le pays qui avait produit les premiers théoriciens ca~
(1) Sermon pour le mardi après le deuxième dimanche de Carême.
(2) Elle a été traduite en français par F. Cardini. 2 vol. Paris , 1822. V. aussi le Prædicaloriana de Peignot (1841), p. 265-271.
tholiques de la réforme de la chaire n’a pas recueilli les meilleurs fruits de leurs sages conseils. Par contre, les auditeurs de nos sermonna ires du dix-septième siècle peuvent revendiquer en partie l’honneur de les avoir formés, en exigeant d’eux, non pas qu’ils s’accommodassent à la frivolité et aux vices du monde, mais qu’ils donnassent toute la mesure de leur génie et de leur vertu. Telles furent les excellentes dispositions que nos prédicateurs récompensèrent en créant une éloquence toujours claire quoique profonde, toujours vivante quoique sévère, surtout en établissant dans les mœurs la forte discipline que réclamait une société dont l'ambition suprême était de gagner le ciel.
Toutefois, les leçons des théoriciens italiens de la prédication avaient contribué à inspirer le désir de cette réforme : leurs livres étaient répandus en France, comme le prouvent encore aujourd’hui les vieux fonds de nos bibliothèques. Plusieurs furent réimprimés ou traduits à Paris, soit dès le premier jour, soit durant le dix-septième siècle, soit même au dix-huitième ; car en 1750 on gardait encore assez le souvenir de l’initiative prise par Iliade, pour que l’abbé Dinouart mît en français la Rhétorique ecclésiastique d’Agostino Yalier (1).
(I) Le traité de Botero avait été réimprimé à Paris dès î 586 ;
M. Jacquinet dit, dans une note de son livre : « Les hommes qui dans la controverse, dans l’histoire ecclésiastique, dans le gouvernement moral du clergé, ont fait le plus d’honneur à l’Eglise au seizième siècle appartiennent à l’Italie ; » et il cite Bellarmino, Baronio, saint Charles Borromée, saint Philippe de Néri , saint Philippe Y (1), excellente remarque dont les chapitres qu’on vient de lire permettent d’étendre la portée , en prouvant combien ces hommes célèbres trouvèrent de collaborateurs dévoués et utiles.
ceux de Luis de Grenade et de Diego Estella le furent en 1635 ; une traduction française du livre de Luis de Grenade parut en 1698; on sait d'ailleurs que l'auteur comptait tant de lecteurs chez nous, que sept traducteurs se sont exercés sur ses œuvres. Le P. Rapin le compte', dans ses Réflexions sur l’usage de l’éloquence de ce temps, parmi les hommes dont la parole transformait les auditeurs.
(I) Op. cil., p. 121, en note.