IX
pies ; on revient plus facilement de l’égarement des sens que de l'égarement de la raison. Mais il ne s’ensuit pas que l’excitation des sens ne tire point à conséquence ; à supposer que le récit d’une nciys * tification déshonnête ne provoque, suivant le tour d’esprit de l’auteur ou du lecteur, qu’un sourire malin ou un éclat de gaieté bruyante, comment le moraliste jugera-t-il ce sourire et cette gaieté? Et qui peut dire que là s’arrêtent les effets d’une telle lecture, qu’on se désaccoutume impunément de la pudeur et qu’on ne soit pas plus disposé à imiter des actes dont la peinture a cessé de nous faire rougir et commencé de nous égayer?
Des vérités si simples ne pouvaient être absolument méconnues dans l’Eglise : aussi des réclamations s’élevèrent du sein du clergé italien contre l’indulgence dont bénéficiaient les ouvrages licencieux. La requête adressée en mars 1572 au cardinal Sirleto, que nous avons mentionnée ci-dessus (1 ), ne signalait pas seulement, entre les livres dangereux oubliés par l’Index , des écrits hétérodoxes ; on y lisait : « Certains désapprouvent les romans d ’Amadis de Gaule , de Primaleo , de Palmerini et leur postérité, qui remplit vingt-deux volumes et ira à l infini, tant ont prévalu la vanité et le men-
(l) Voir p. 78, texte et note 1„
songe! de même les contes de Straparola, de Bandello, qui enseignent le libertinage et l’adultère, les Lettres d Amour de Parabosco et d’autres semblables, qui entretiennent toute espèce de désordres (1). » Mais, de toutes ces omissions, une seule fut réparée, celle de Straparola, et encore trente-trois ans après (2). La requête adressée à Sirleto n’a donc que la valeur d’un acte isolé et sans conséquence ; il en faut dire autant du jugement prononcé par le P. Possevino, qui mettait au rang des ouvrages immoraux non seulement le Décaméron, mais le Roland Furieux et tous les romans de chevalerie (3). Bien plus : qui croirait que des souverains pontifes n’ont guère été mieux compris ou obéis quand ils ne voulurent point se payer des prétendues expurgations? Ce fut pourtant ce qui arriva.
La révision précitée de Boccace, qui avait contenté Grégoire XIII, ne satisfit point Sixte-Quint, son successeur ; celui ci ordonna qu’on la recom mençât et, qu’en attendant, l’Index continuât d’interdire le Décaméron (4), Cette décision provoqua
(1) V. le passage de cette requête qui commence par les mots : Aliquibus displicent libri Amadis a Gaule...
(2) V. ci-dessus, p, 159, note 1. — La requête dénonçait déplus la Zucca de Boni ; cet ouvrage fut, en 1589, l'objet d’une expurgation dont nous parlerons plus bas.
(3) Chap. 3 de la secAio IV de son traité latin déjà cité sur l’Histoire.
(4) Fontanini, Dell’ eloquenza italiana, p. 575 de l'édit, de 1731.
deux nouvelles éditions, l’une à Florence, en 1582, l’autre à Venise, en 1588, où l’on reprit à nouveau dépuration de Manrique, bien que, dans la deuxième seulement, on déclare formellement que le reviseur de 1573 n’a pas réussi à purger tout à fait Boccace de ce qui pouvait blesser les pieuses oreilles des catholiques (1). Je dois dire que ces deux nouveaux essais d’expurgation partent des mains de deux laïques, Lionardo Salviati, linguiste renommé, et le poète Luigi Groto, qu’on appelait l’aveugle d’Adria et que ses oeuvres originales ne semblaient pas précisément préparer au rôle de gardien de la morale ; j’ajoute que dans les exemplaires que j’ai eus entre les mains et qui appartiennent, pour la première, à une réimpression de 1594, pour la deuxième à une réimpression de 1612, on ne rencontre point de pièce officielle qui établisse la mission des deux reviseurs (2). Mais, d’une part, Salviati était gentilhomme provisionné de Jacopo Boncompagni, général de l’Eglise, frère du cardinal Boncompagni et neveu de Grégoire XIII, et il a dédié à ce protecteur son édition de Boccace. D’autre part, Giovanni
(1) V., dans cette édition de Boccace, l'avis au lecteur.
(2) Settembrini, qui dit quelques mots de ces deux éditions ( op . cit., II, p. 387, 388), avance que la révision de 1582 fut traitée diplomatiquement , que Rome députa un théologien et le duc de Toscane Salviati; mais je ne sais sur quelle autorité il admet l'intervention d’un théologien; peut-être confond-il avec l'édition de 1573, qu’il ne mentionne pas.
Sega, qui se chargea de publier l’édition préparée par Groto, son parent, mort avant le commencement de l’impression, y déclare que Groto avait revu Boccace per ordine del Santissimo Ufficio deW Inquisizione ; et la correspondance de Groto contient des lettres où il remercie, avec un enthousiasme mêlé de jactance, les Religieux ou commissaires de l’Inquisition qui avaient obtenu pour lui du Maître du Sacré Palais l’autorisation d’expurger le Décaméron (1). Salviati et Groto n’agissaient donc pas absolument en leur propre et privé nom.
Ils n’en suivirent pas moins les errements de leurs prédécesseurs ; non qu’ils aient copié les reviseurs de 1573 ; car, si, comme eux, ils rendent au siècle les mauvais prêtres ou religieux , dans le détail ils corrigent et tronquent chacun à leur manière. Salviati pousse même quelquefois la délicatesse sur l’honneur de l’Eglise plus loin que frère Manrique, puisqu’il supprime, dans la première Nouvelle de la première journée toute la confession de Ser Ciappelletto (2). En pareil cas , Groto emploie un moyen plus radical; il refait sur de nouvelles données les passages qui lui paraissent trop irrévérencieux ; au besoin il remplace des Nou-
(1) V. ses Lettere famigliari du 20 janvier 1579 et du 20 février 1584.
(2) Il saute en effet bravement de la phrase qui précède cette confession à la phrase qui en mentionne la fin : « Veggendo il Fraie non esser altro restato a dire a Ser Ciappelletto gli fece Vassoluzione, »
celles entières par des contes de sa façon (1). Mais pour les passages purement obscènes , tous deux aussi en détournent respectueusement leurs ciseaux (2). Encore Salviali éprouve-t-il quelques velléités de pudeur : il efface deux ou trois traits licencieux que Manrique tolérait (3). Au contraire Groto, en ces endroits, rétablit le véritable texte. Ailleurs, tandis que Salviati supprime l’impudente prière à Dieu que nous avons vu Manrique effacer (4) , Groto invente un moyen de conserver cette prière , c’est de l’adresser à l’Amour. Il parvient même, par une application judicieuse de la méthode de ses prédécesseurs , à sauver l’histoire du Diable remis en enfer supprimée en 1573 et dont Salviati n’avait rétabli que d’inintelligibles lambeaux de phrases : il change le diable en un dragon, les portes de l’enfer en une gueule de serpent, et il restitue à ce prix ce qu’il considérait sans doute comme l’essentiel du récit, l’obscénité.
(t) V., par exemple, I, l, 2, 3 ; II, 1.
(2) Notons, par exemple, que dans la 4e Nouvelle de la 3e journée ils font tous deux le même choix que frère Manrique, parmi les expressions obscènes.
(3) Voir I, 4 ; IX, 10 ; dans la 2e Nouvelle de la 3e journée, il adoucit une expression de Boccace. Ailleurs (III, 3), pour innocenter Boccace, qui disait que deux amants recoururent souvent à un stratagème qui avait une première fois réussi, il intercale ces mots édifiants : « Essendo divenuti marito e moglie. »
(4) Quelquefois Salviati rétablit les maximes immorales, supprimées par Manrique , mais en les condamnant dans des notes marginales.
Rome, à bon droit, ne se montra satisfaite ni du travail de Salviati, ni de celui de Groto; elle maintint le Décaméron parmi les livres défendus. Mais, tout en confirmant cet arrêt à chaque édition de l’Index , elle ferma les yeux sur la désobéissance des fidèles et du clergé qui l’enfreignirent à l’envi ; car, si, durant tout le dix-septième siècle, on ne réimprima point en Italie le texte complet de Boccace, sauf une fois peut-être à Naples avec une fausse indication de lieu en 1679, on réédita fréquemment, et en toute liberté, les recensions de Salviati et de Groto (1). Panigarola, dans son cours d’éloquence sacrée, citait couramment le Décaméron d’après les éditions expurgées (2). Il y a plus : Ugo Foscolo nous apprend que les jésuites employaient celles-ci dans leurs collèges (3)
D’ailleurs , en dépit du Saint-Siège , la méthode d’épuration que nous avons décrite recevait en Italie de nouvelles applications : Jeronimo Gioannini da Capugnano (4) la suivit dans sa révision
(1) Voir MM. Franc. Zambrini et Alb. Bacchi délia Lega, Sérié dell’ edizioni di Giov. Boccacio, latine , volgari , tradotte e trasfor mate. Bologne, Gaet. Romagnoli, 1875.
(2) Nous reviendrons sur les explications qu’il donne à ce sujet dans son Predicatore. Il réfute fortement , d’ailleurs, les excuses des écrivains licencieux et condamne expressément l'auteur du Décaméron et celui du Roland Furieux. Ibid., Comment, sur la parti cella 168.
(3) Viscorso storico sul testo del Decameron . Opéré, vol. III.
(4) V. quelques mots sur cet écrivain dans la Nouvelle biographie
de la Zucca de Doni. Francescantonio Doni, à qui les Index romains font tort en n’interdisant que ses Lettres , avait composé cet ouvrage, plus bizarre que spirituel, d’anecdotes accompagnées de proverbes où il maltraitait volontiers le clergé et la morale; or l’expurgation de Gioannini da Capugnano, dont deux réimpressions successives conservent même les traces d’inadvertance (1), supprime les traits contre le clergé et garde la plus grande partie des passages licencieux (2). Enfin dans une édition des Nuits de Straparola , qui parut à Venise chez Alessandro de’ Vecchi en 1599, les Nouvelles injurieuses pour les prêtres et les moines ont disparu, ainsi que beaucoup des Nouvelles les plus indécentes ; mais on y a consacré d’autres morceaux effrontés, notamment les énigmes à équivoques obscènes.
Cette méthode prévalait au point que l’Inquisition espagnole, qui suivait des règles aussi peu fixes que celles du tribunal suprême du Saint-Office pour
générale. — Serait-ce la même personne que le religieux nommé tantôt Campognano, tantôt Capugnano dans la Correspondance de Luigi Groto, qui devait à ce moine un manuscrit du Décaméron ?
(1) La lr0 édit, de ce texte expurgé parut à Venise en 1589; dans les réimpressions de 1595 et de 1607 on trouve, comme dans la recension de 1589, à la page 211, la fin, devenue inintelligible, d'une historiette supprimée.
(2) V., par exemple, la diceria qui suit la favola XVII , le morceau adressé à Messer Giovanni quidam pédante dans les Sogni des Foglie, le Testo du 4e farfallone dans les Fiori •
la rédaction de ses Index (1), mais qui se chargeait de préparer elle-même le travail des expurgations (Rome n’y revint plus après le malheureux essai tenté sur Boccace) , finit par l’adopter. C’est dans cet esprit que son Index expurgatoire de 1612 ordonna des suppressions dans les fables de Bevilaqua, dit Abstemius, absolument interdites par les Index romains, dans les Mondi de Doni , dans le Roland Furieux , et permit expressément , au mot Joannes Boccacius , la pitoyable épuration du frère Manrique , que le Vatican continuait à considérer comme non avenue.
Nous devons toutefois parler d’essais d’épuraration tout différents , dont les auteurs obéirent à un sentiment plus délicat des vrais intérêts du christianisme. Comment, en effet, ne pas tenir compte à l’Italie catholique du courage de quelques hommes qui essayèrent de faire comprendre que c’est l’ensemble d’un ouvrage qui en détermine le caractère, et que des retouches de détail ne font
(1) Elle n’y inscrivit ni Lope de Vega , ni Mateo Aleman, l’auteur de Don Guzman d’Alfarache (v. Ticknor, Histoire de la littérature espagnole , traduite par M. Magnabal , 3 vol. in-8°, 1864-72; vol. II, p. 305; vol. III, p. 141-142); elle n’interdit l'impudente Célestine qu’en 1667, deux siècles après l’apparition de l’ouvrage. En revanche, elle traita moins favorablement Torres Naharro , Gil Vicente? Vicente Espinel. V. le même ouvrage ; c’est par une faute d’impres sion évidente qu’après avoir dit qu’en 1667 elle condamnait seule^ ment quelques passages de la Célestine, on y ajoute qu’elle n'interdit l’ouvrage entier qu’en 1495.
pas d’un livre dangereux ou simplement profane un livre édifiant? Nous voulons parler de ceux qui tentèrent de spiritualiser Pétrarque et Arioste, c’està-dire de refondre leurs poèmes pour employer les propres expressions des auteurs, à revêtir des idées chrétiennes. Je n’ai point vu les remaniemeuts partiels ou totaux du Roland Furieux que mentionne la Bibliografia ariostesca de M. Ferrazzi (1); mais j’ai lu avec intérêt le dialogue où fra Hieronimo Malipieri expose le dessein de son Petrarca spirituelle (2) ; malheureusement, cette sorte de préface est la seule bonne partie de l’ouvrage de Malipieri. On ne peut, en effet, louer, dans des œuvres semblables, que la pureté de l’intention ; car si un lec-
(1) Il Furioso transporta to in argomenlo spirituale , par Goro da Collalto. Florence, 1589. Il primo canto dell' Ariosto, tradotto in rime spirituali. Naples, 1593, par Cristoforo Scanello, et deux autres refontes qui appartiennent au dix-septième siècle. — Il y a eu, à cette époque, deux écrivains religieux du nom de Gori, l'un Romain, Giovanni Battista, l'autre Florentin, Domenico, de l’ordre des Frères prêcheurs ; je ne sais si l'on doit identifier l'un ou l'autre avec Goro da Collalto. Je ne sais rien sur Scanello.
(2) Il se promenait, dit-il, près du tombeau de Pétrarque, à Arquà, quand l'ombre du poète lui apparut et lui révéla que Dieu l'avait condamnée à errer jusqu'à ce que ses poésies amoureuses eussent été refondues. « Mais, » a dit Malipieri, « je croyais que, sous le nom de Laure, tu célébrais la Sagesse divine. — Comment peut-on parler ainsi, » a répondu Pétrarque, « puisque dans mon premier sonnet j'ai imputé mes vers à l’erreur de la jeunesse, et que, dans plusieurs endroits de mes poésies, j'ai déploré mes fautes? » Et le poète a chargé Malipieri de la rétractation qu’il ne pouvait plus faire en personne.
teur qui a sous les yeux le îexte à épurer s’amuse un instant à suivre ce travail de centons, ou, pour mieux dire, de bouts-rimés (1), si par là on s’explique que le Petrarca spirituale , publié en 1536, ait été réimprimé plusieurs fois, quel amateur désireux de se former une idée du génie de Pétrarque ou de l’Arioste, dut s’en tenir à ces pieux pastiches? Elaguer sévèrement dans un ouvrage tout ce que réprouve la morale ou la religion, conserver intégralement le reste (s’il en reste), voilà la double tâche d’un correcteur qui veut contenir
(1) On connaît le début du premier sonnet de Pétrarque, où le poète demande, avec une émotion si pénétrante, pardon et pitié pour ses vers d'amour :
Voi ch’ ascoltate in rime sparse il suono Di quei sospiri ond’ io nutriva il core In sul mio primo giovenile errore,
Quand’ era in parte altr’ uom da quel ch’ i’ sono,
Del vario stile in ch’ io piango e ragiono Fra le vane speranze e’ 1 van dolore,
Ove sia chi per prova intenda amore,
Spero trovar pietà, non che perdono.
Voici comment Malipieri a retouché ces vers pour faire annoncer par Pétrarque l'édition spiritualisée :
Yoi ch’ ascoltate in rime sparse il suono De’ miei novi sospiri ch’ escon dal core Per la memoria di quel cieco errore Che mi fè in parte altr’ uomo da quel ch’ i’ sono,
Poi che del natio stil più non ragiono,
Ma piango il fallo mio pien di dolore,
Il van désir è’ l fuggitivo amore Pietà , prego , vi muova a mio perdono !
On sait que Pétrarque joue sur les syllabes du diminutif Lauretta, d'où il tire lauro, re , taci. Malipieri donne un équivalent pieux en tirant de Maria , magnificando, ricca et a! (interjection.)
et satisfaire à la fois la curiosité du public. De meme que les Centorio et les Manrique manquaient à la première partie de cette obligation, les Malipieri manquaient à la seconde.
L a grossièreté du temps et V attachement patriotique des Italiens pour leurs classiques expliquent en partie Vétrange indulgence des Index et des reviseurs pour \les livres indécents .
Certes, le Vatican ne peut s’applaudir de l’esprit dans lequel le Saint Office et ses familiers, les éditeurs de livres expurgés, exécutèrent les ordres du concile de Trente. Toutefois, si la faiblesse des Inquisiteurs et de leur entourage à l’encontre de la littérature licencieuse répond mal à leur sévérité envers les satires qui attaquaient l’Eglise, il faut songer que de longs siècles de grossièreté avaient dépouillé la pudeur de sa délicatesse. Sans rappeler quels livres les dames du plus haut rang, les personnages les plus graves lisaient en sûreté de conscience , nous renverrons à ces casuistes de mœurs fort régulières , qui s’enfonçaient si hardiment dans les plus scabreuses discussions. On n’apercevait pas alors en général , ou l’on ne vou-
lait pas apercevoir, le danger que présentaient tant dè libres récits ; les uns y voyaient un divertissement sans conséquence, les autres, plutôt que de s’en scandaliser, aimaient mieux y découvrir matière à édification; par une application ingénieuse du système d’interprétation symbolique qui datait des premiers docteurs de l’Eglise et dont le moyen âge avait tant usé, ils démêlaient des leçons de morale dans les récits licencieux. C’est ainsi que Centorio degli Ortensi innocentait, par une explication allégorique, chacune des Nouvelles de Bandello, et que les éditeurs du Roland Furieux sans se soucier de se mettre d’accord , élucidaient tour à tour les intentions paraboliques qu’ils prêtaient à l’Arioste (1). Un de ces derniers, enchérissant sur ses devanciers, alla jusqu’à trouver dans le Roland le conseil de fréquenter les prêtres et les sacrements (2), et les lecteurs ne sourcillèrent pas, puisqu’en 1735 on réimprimait encore, et pour la vingt-troisième fois, son commentaire allégorique.
(1) Outre les allégories composées pour le Roland par les, trois écrivains que cite M. Gius. Jac. Ferrazzi, op. cit . , à savoir : Gius. Horlogio, Clem. Valvassori, Tomaso Porcacchi, je mentionnerai celles qu'on lit dans les éditions du Roland de Venise, 1544, de Venise, 1556; l’édition de 1584 en contient même deux.
(2) V. l'explication allégorique des chants XXXIV et XLIV par Tom. Porcacchi. Ailleurs Porcacchi reprend indirectement les auteurs des précédentes allégories qui, meilleurs interprètes qu’apologistes, tiraient du poème la condamnation des femmes ingrates , c’està-dire sages ou indifférentes.
De fait, Rome a pu, en certains cas, admettre légitimement la droiture des intentions des écrivains licencieux; car, outre que plusieurs, Luigi Groto, Hieron. daCapugnano, par exemple, avaient aussi écrit sur des matières spirituelles (1), certains d’entre eux ouvrent leurs impudiques récits par d’excellentes déclarations. Je n’oserais pas jurer que Boccace lui-même, qui, dans le cours de ses Nouvelles, parodie le langage de la piété, ne le parle point sérieusement dans tel de ses préambules; et pour Bandello, après m’être étonné qu’en écrivant, dans son palais épiscopal d’Agen, la préface du troisième volume de ses contes, il ne s’v excuse que de ne pas l’avoir écrit dans le dialecte de Florence, j’ai dû reconnaître, non seulement que l’auteur, conformément à sa promesse, termine d’ordinaire par un dénouement sanglant les aventures galantes, mais encore qu’il se propose en maint endroit de répandre les préceptes d’une morale sinon héroïque du moins prudente (2).
(1) La valeur de ces témoignages de piété s’affaiblit toutefois quand on voit que l’Arétin lui-même en avait donné.
(2) Il condamne fortement, pour leur égoïsme de dangereuse conséquence , les vieillards qui épousent des jeunes filles ; il avertit de l’inconvénient d’élever dans un commerce familier des enfants de différents sexes que les convenances sociales empêcheront peut-être un jour de s’unir, etc. Quant aux Nouvelles où il retrace les désordres du clergé, les ecclésiastiques pouvaient bien approuver Centorio de les supprimer, mais non se méprendre sur la loyauté du sentiment qui les avait dictées. Voir les lettres d'envoi qui accompagnent
Mais quelques pieuses paroles perdues au milieu de contes indécents y de bonnes intentions qui inspirent le projet de faire rire des infortunes conjugales pour enseigner à les éviter, ne suffiraient pas à expliquer l’indulgence de l’Eglise. Il convient d’ajouter que Rome n’était pas absolument libre dans sa conduite à l’égard des écrivains populaires.
La correspondance échangée entre ses théologiens et les philologues chargés de commenter l’édition expurgée de Boccace prouve qu’elle avait d’abord réclamé une épuration sérieuse du Décaméron (1). Elle commit une faute grave en revêtant de son approbation une insignifiante retouche; mais sans l’excuser d’avoir par là, pour ainsi dire, tendu un piège à la pudeur des fidèles (2), il faut noter les raisons qui l’entraînèrent à cette coupable faiblesse.
Son projet d’expurger la littérature italienne
ces nouvelles, et qui sont généralement adressées à des ecclésiastiques ou à des abbés; v. aussi les réflexions mêlées aux récits, par exemple, IIIe livre, Nouvelles 14, 43.
(t) Y. la 88e note mise par M. Antona-Traversi , au 8e chap. du livre précité de M. Landau, dans la traduction italienne qu’il en a donnée (Naples, Stamperia del Vaglio, 1881-82).
(2) Deux notes écrites à la main sur un exemplaire de cette édition montrent l’embarras où elle mit les conservateurs des bibliothèques; voici la première : « Nonsidarà a tutti, massimamente alla gioventù ; » la deuxième, plus récente, porte : « Mà veramente non è proibito mà corretto corne alla pagina dopo la dedica. »
rencontrait un grave obstacle dans le patriotisme des Italiens.
Au temps où , suivant l’expression éloquente de M. le chevalier Nigra , les Italiens n’avaient d’autre patrie que leurs grands écrivains, la moindre atteinte portée à leurs chefs-d’œuvre ne les choquait pas seulement par la privation qu’elle leur imposait , par le contraste qu’elle offrait avec les efforts des érudits pour restituer les textes des auteurs de l’antique Rome : elle les blessait dans leurs sentiments les plus profonds. On a cité le mot de Boccalini (mort en 1613) qualifiant Lionardo Salviati de public et notoire assassin pour avoir défiguré Boccace d’un pieux couteau ; mais Boccalini était un satirique hardi et insoumis. Ecoutons des hommes de plus de poids : il paraît qu’au moment où allait s’imprimerle Décaméron expurgé par frère Manrique, le pape voulut un instant faire recommencer sur-le champ une épuration si étrangement conduite; de qui croit-on que partit la première protestation? D'un vieux savant de Florence , de Pier Yettori , alors âgé de soixante et quatorze ans et qui profitait de sa robuste santé pour travailler plus que jamais. 11 ne crut aucunement compromettre sa gravité en écrivant au cardinal Sirleto (1)
(t) Nous donnerons, à l’appendice H, cette lettre, qui est datée de Florence, 6 février 1573 (ms. Vat. 6191, II, p. 446).
contre le projet de mutiler de nouveau le Décamérori. Il trouvait bien suffisants les retranchements pratiqués: « Si l’on veut maintenant, » disait-il, « ôter du Décaméron tout ce qu’il y a de peu sérieux et de plaisant , il n’y restera rien parce qu’enfin ce sont des contes ; ou, comme on dit, des Nouvelles qui, d’ailleurs, ont ceci de bon qu’elles aident beaucoup de personnes à passer le temps; et l’homme a besoin de quelques divertissements pour se consoler de tant d’épreuves. » Mais, outre ce goût pour les contes qu’il avoue ingénument et dont Bart. Gamba a relevé un autre témoignage dans les annotations marginales dont il chargeait un exemplaire des Cento Novelle antiche (1), son respect pour la langue nationale lui dictait des paroles pressantes pour détourner de Boccace ce nouvel assaut : il la montre tronquée et estropiée , de florissante qu’elle est, si on lui ôte le Décaméron : « Il faut encore considérer, » ajoute-t-il, « la difficulté de venir à bout de cette entreprise , car je tiens pour impossible aujourd’hui de retirer cet ouvrage à ceux qui l’aiment, et ils sont innombrables... Beaucoup ne croient pas pécher en lisant un livre permis et toléré par tant de papes. » Enfin il s’excuse d’ennuyer !e cardinal, en déclarant qu’il
(1) Bart. Gamba : Delle novelle italiane in prosa, Bibliografia , 1835, p. 5.
s’y est senti forcé par ï amour de sa patrie et de sa langue . Cinq ans plus tard, presque octogénaire, ce même amour lui inspirait une autre lettre à Sirleto pour obtenir que l’Eglise laissât paraître l’expurgation de Machiavel dont nous avons parlé ci-dessus (1).
L’épuration même de frère Manrique, dont l’indulgence nous confond d’étonnement, n’avait été acceptée que grâce à la fermeté du Vatican ; les Florentins avaient intéressé à leurs réclamations un cardinal, Ferdinand de Médicis, qui, le 16 juillet 1573, écrivait à Monsignor Cirillo, pour le prier de protéger le Décaméron, l’assurant qu’il lui en serait fort obligé : « Cette grande mutilation de Boccace , » disait-il , « touche Florence si au vif, que moi, qui avais résolu de me taire, je suis contraint par beaucoup de personnes de parler (2). »
Ce ne sont là que des suppliques; mais, pour revenir à Boccace, Rome a vu ses desseins d’épuration critiqués publiquement par ceux mêmes qui y coopéraient, et dans l’ouvrage où ils lui prêtaient cette collaboration.
Vinc. Borghini, le savant dominicain qui avait accepté de commenter, de concert avec d’autres érudits, le texte revu par Manrique, donnait ses
(1) Nous donnerons aussi cette lettre à l’appendice H.
(2) Rolli a publié cette lettre dans l’édition qu’il a donnée du Décaméron, en 1726, à la p. xxv.
soins à la même époque à une édition des Cent Nouvelles Anciennes , où parmi de nombreux changements qui allaient jusqu’à substituer à certaines Nouvelles d’autres récits différents par le fond et par la forme, les trois contes les plus licencieux disparurent (1). J’ignore si ces substitutions, que les éditions postérieures reproduisirent jusqu’en 1825 (2), appartiennent à Borghini, comme quelques-uns le veulent, ou s’il rédigea seulement, comme d’autres le prétendent, le glossaire imprimé en tête de l’édition ; j’ignore même si les trois contes supprimés furent sacrifiés à la décence, car la préface signée des Giunti et qui annonce un texte corrigé d’après un manuscrit préférable, dit-elle, à ceux du précédent éditeur, ne prend aucun engagement en faveur de la morale. Du moins c’est, à ma connaissance, le seul cas où la morale ait alors réellement gagné à l’expurgation d’un texte : il serait piquant qu’elle n’en eût d’obligation qu’au caprice d’un éditeur ou aux interpolations d’un ma-
(1) Libro di Novelle e di bel parlar gentile nel quai si contengono cento Novelle altra volta mandate fuori da Messer Carlo Gualteruzzi da Fano, di nuovo ricorrette , con aggiunta di quattro altre nel fine e con una dichiaratione d’ alcune delle voci piû antiche. Con licentia e privilegio. In Firenze , nella Stamperia de’ i Giunti. 1572. Cet ancien ouvrage, généralement appelé les Cento novelle antiche , avait été imprimé pour la première fois en 1525. Les trois Nouvelles auxquelles nous faisons allusion étaient la 57e, la 86e, la 87e.
(2) V. la préface de l'édition de Milan, 1825, où l'on revient au texte original.
nuscrit. Quoi qu’il en soit, voici comment le pieux, le charitable Borghini s’explique au sujet de l’expurgation de Boccace. Il déclare dans les discours dont il l’accompagne que les retouches imposées par Rome ont beaucoup nui au charme des récits, que beaucoup de lecteurs seront mécontents des éditeurs et que ceux-ci leur donneront raison (edin questo havranno anchor noi medesimi per compagni ), et à deux reprises différentes il proteste que lui et ses associés de Florence ne sont pour rien dans l’épuration qui a été tout entière accomplie à Rome (1). Enfin il avertit, ô candeur 1 que , sauf oubli , dans tous les endroits où ils ont dû par obéissance laisser une lacune, ils ont mis un astérisque, que partout où ils ont dû changer un mot, ils ont employé des caractères d’imprimerie spéciaux : et5 de fait, ils ont tenu parole. Voilà la préface que Rome est obligée de laisser passer pour trouver des savants dont le nom accrédite l’édition expurgée sous ses yeux 1 Cette précaution naïve de prévenir le public à chaque déguisement qu’on est contraint d’imposer à l’auteur suspect répondait si bien aux sentiments du public que Salviati l’observa égale-
(1) Borghini ne dit point ici l'exacte vérité, puisque la correspondance des commentateurs de Florence avec les censeurs de Rome contient des propositions des premiers sur les moyens de remplacer la 6e Nouvelle de la lre journée dont Rome exigeait la suppression (v. M. Landau, loc. cit.). Mais la protestation publique de Borghini n’en est pas moins significative.
ment. Groto y renonça. Mais que gagna-t-il à prendre avec le Décaméron des libertés plus grandes que ses prédécesseurs? En marge d’un des récits substitués par lui au texte de Boccace, son propre parent, ce Giovanni Sega qui publia la recension préparée par lui, fit imprimer ce jugement médiocrement flatteur : « Le correcteur a très heureusement imité le style de Fauteur, et, par une fort belle métamorphose, a rendu cette Nouvelle (la première de la 1 ajournée) honnête et pieuse, de déshonnête et impie qu’elle était, bien qu’on ne puisse nier qu’elle ne soit devenue plutôt froide qu’autre chose (1). » Louis XIV disait d’un courtisan qui critiquait le palais de Versailles : « Il est étrange qu’il choisisse ma maison pour venir y dire le mal qu’il en pense. » Frère Manrique et Groto auraient pu dire: « Il est triste d’avoir préparé une épuration dont les éditeurs sont les premiers à se moquer. »
Cette malveillance à l’égard des correcteurs de Boccace s’explique par le fait que le Décaméron était presque le seul chef-d’œuvre de style en prose que l’Italie, si riche en beaux poèmes, eût encore produit. Dans la première moitié du seizième siècle,
(1) « Il Riformatore assai felicemente ha imitato lo stile delV autore , et ha resa questa Novella con bellissima metamorfosi d’ inhonesta ed impia, honesta e pia , se ben non si puo negare che non sia riuscita fredda anzi che no . »
on avait rédigé un index des locutions employées par Boccace, et on professait généralement l’opinion qu’on ne pouvait apprendre la langue ailleurs que chez lui (1). Nul n’ayant mieux exposé cette croyance commune que Panigarola, nous citerons ses paroles qui achèveront de faire connaître son style net et vif : « J’ai peur, » dit-il, « que certains en lisant cet ouvrage (son Predicatore où nous avons dit qu’il cite souvent le Décameron), ne soient tentés de dire que Boccace me plaît trop et que ce n’est point honnête de laisser paraître une connaissance si particulière d’un livre qui n’est pourtant pas le plus honnête ni le plus religieux du monde; je leur réponds qu’ils auraient grandement raison, s’ils m’en pouvaient enseigner un autre qui serait aussi bien à notre propos; je traite de l’élocution en prose italienne, et par conséquent il me faut tirer des exemples d’un prosateur italien qui soit classique et qui, placé au premier rang par tous les bons juges, possède une autorité souveraine que nul n’ose contredire; si l’on peut m’en montrer un autre que Boccace, je confesserai que je ne devais pas donner cette preuve éclatante que j’ai lu le Décameron ; mais si l’on ne peut m’offrir une prose comparable, je m’affligerai de n’avoir pas encore plus
(1) Le dictionnaire de la Crusca ne comprit, à l'origine, que des mots tirés de Boccace et d'un petit nombre d’écrivains contemporains (Ugo Foscolo, op. cit., p. 76).
studieusement étudié celle-ci, pour savoir en tirer parti. Si l’on insiste et qu’on dise que je ne devais . pas me mettre à faire une chose qui me rendait cet auteur indispensable, j’accorde, je confesse ouvertement que la raison serait considérable et décisive si elle n’était balancée par l’utilité que j’ai cru qu’on pouvait recueillir de ce livre pour le service de Dieu; d’où je conclus que si les fins de mon ouvrage sont très saintes et si on n’y pouvait arriver sans employer ce livre (en se conformant toutefois à ce que la censure ecclésiastique permet), on peut, par aventure, me pardonner une petite faute, et voir d’un œil favorable que je sache me servir des dépouilles de l’Egypte pour l’honneur de Dieu (1). ))
L’art de ce maître unique du langage éblouit tellement Panigarola que, tout en condamnant sa licence, il ne peut s’empêcher d’admirer le talent de Boccace pour exprimer, d’une manière toujours nouvelle et jamais grossière , les choses obscènes (2).
On voit que le clergé italien fournissait aux classiques nationaux quelques-uns de leurs admirateurs les plus respectueux, les plus reconnaissants ; il leur fournissait aussi quelques-uns de
(1) Commentaire sur la particella 103.
(2) Ibid., commentaire sur la particella 168.
leurs commentateurs ou biographes les plus dévoués ; Serassi, à propos des travaux de Mazzoni sur Dante, cite de nombreux ecclésiastiques qui ont écrit sur l’auteur de la Divine Comédie (1); le Bolonais Beccadelli, qui fut archevêque de Raguse et mourut en 15721, a écrit une biographie de Pétrarque plus exacte que les précédentes (2) ; le Père Vitale Zuccoîo, tout abbé des Camaldules, tout consulteur du Saint Office qu’il était, discourait sur cinquante conclusions amoureuses du Tasse (3). Enfin, Rome protégeait le Tasse, et l’on nous dit que le plus savant théologien du sacré Collège, Sirleto, savait par cœur de longs passages des bons écrivains italiens en prose et en vers (4). Ainsi le patriotisme du clergé italien qui,, dans les élections au trône pontifical, s’accuse depuis le mi-
(t) V. sa biographie de Jac. Mazzoni.
(2) Nouv. biog. gén ., au mot Beccadelli.
(3) Discorso del molto B. P. D. Vitale Zuccolo , sopra le cinquanta conclusioni del Sr Torq. Tasso... Bergamo, 1588. L’abbé s’en tire en prenant au sens platonique celles mômes des conclusions que le Tasse entendait autrement. — Sur le droit de Zuccolo au titre de consulteur du Saint Office, v. la liste des consulteurs qui figure dans Y Index librorum prohibitorum d’Alexandre VIL — On a quelques ouvrages scientifiques et religieux de Zuccolo ; le catalogue du fonds Urbinas , au Vatican, mentionne aussi de lui, sous le n° 766, une tragi-comédie pastorale et une églogue composées en l’honneur d’un illustre mariage.
(4) Orais. fun. de Sirleto, par Juan Vaz Motta, Portugais. Rome, chez Joannes Osmarinus Giliotus. 1585. D’ailleurs, Sirleto, d’après Motta, ne savait et ne lisait que des passages irréprochables.
lieu de ce siècle par l’exclusion de tout candidat étranger, se marquait aussi par un zèle actif pour la gloire littéraire de la nation. De là, pour le Vatican, dans la rédaction de ses Index, un réel embarras.
Une preuve décisive que le patriotisme des Italiens, tant ecclésiastiques que laïques, ne laissait pas à Rome toute liberté vis-à-vis des grands écrivains nationaux, c’est qu’elle ne prit jamais de mesures défensives contre les deux chefs d’œuvre par excellence de la poésie italienne, la Divine Comédie de Dante (dont elle prohibait le De monarchie!) et le Canzoniere de Pétrarque, qui la traitaient pourtantsi mal ; jamais elle n’interdit ces poèmes, où des apostrophes célèbres l’avaient dénoncée à Dieu et aux hommes; que dis-je? jamais elle n’ordonna de les expurger (1). En vain l’Inquisition d’Espagne sembla la convier à la sévérité en inscrivant ces terribles invectives dans ses Index expurgatoires de 1612! et de 1667 : Rome vit, sans doute, d’un bon œil quelques éditeurs supprimer subrepticement les passages qui l’attaquaient (2) ; mais elle ne témoigna nul ressentiment contre ceux qui les conservèrent (3). Elle n’interdit qu’en 1667 les
(1) V. notamment Divine Comédie, ch. XIX de l'Enfér, et IX du Paradis, et, dans Pétrarque, les sonnets : Fiamma del ciel, L’avara Babilonia , Fontana di dolore.
(2) V. le Manuel du libraire de Brunet.
(3) L'Index de 1632 interdit un livre intitulé : Alcuni importanti
Satires d’Arioste, qui ne ménageaient pas le clergé, et jamais les comédies du même poète, qui flétrissaient le commerce des indulgences et peignaient la capitale du monde chrétien trafiquant du sang des apôtres (1).
luoghi tradotti fuori delV epistole latine di M. Francesco Petrarca , etc. Mais si ces morceaux choisis, que je n'ai pas eus entre les mains, étaient ceux dont Rome pouvait se plaindre, elle frappait, en les interdisant, moins Pétrarque lui-même que l'éditeur qui en aggravait la portée en les isolant.
(1) Y., dans M. Gius. Jac. Ferrazzi, op. cil., le relevé des passages des comédies d'Arioste qui attaquent la cour de Rome (page 219).
En France, au seizième siècle et au dix-septième , on na, pour ainsi dire, point publié d'éditions expurgées ; ce sont les auteurs qui ont fini par épurer eux-mêmes leurs ouvrages.
Au seizième siècle, les Français, moins profondément corrompus que les Italiens, ne respectaient pourtant pas davantage la pudeur dans leurs propos et leurs écrits ; entre la verve obscène de leurs auteurs et la licence piquante des conteurs italiens, il n’y avait de différence que l’inégalité de politesse des deux nations; et, chez nous comme en Italie, si, par grand hasard, la pudeur s’alarmait un instant, elle se rassurait aussitôt sur l’affirmation que les ouvrages qui l’inquiétaient cachaient une leçon morale (1), Noire littérature
(l) V. la préface de la traduction de Boccace, par Laurent du Premierfait, 1485, et, à propos du même Boccace , le Séjour d'honneur d’Octavien de Saint-Gelais : textes cités par M. Francesco Torraca, dans un article publié par la Domenica letteraria du 16 j uillet 1882, sur Boccace et les conteurs français.
fournissait donc une riche matière au zèle vengeur de la morale que semblait devoir stimuler l’antagonisme de deux religions. Mais, protestants d’une part, catholiques de l’autre, tout occupés de flétrir les désordres imputables seulement à leurs adversaires, ne trouvaient pas le temps de relever des scandales communs aux deux partis. L’emploi, dans les controverses, de la langue nationale, inauguré par la Réforme, pratiqué à contre-cœur par les catholiques, favorisait l’indécence ; car, malgré la réputation d’effronterie qu’on a faite au latin, l’antiquité n’offrait pas, en matière d’obscénité, un vocabulaire comparable à celui qu’avaient joyeusement élaboré le moyen âge et la Renaissance (1), et, en écrivant pour la foule, les théologiens se laissaient aller à prendre le ton auquel les livres profanes l’avaient habituée; ils ne songeaient donc pas à effacer de ceux-ci des expressions admises dans leurs traités polémiques et leurs sermons. Enfin, comme la France ne reconnaissait pas la juridiction du Saint Office, le désir de faire ôter un auteur de l’Index ou d’empêcher qu’on ne l’y inscrivît n’inspirait pas ces expurgations, à la fois sévères et indulgentes, qui se multipliaient en Italie.
(1) V., dans l’édition de Rabelais publiée chez Ledentu, 1837, la partie du glossaire intitulée Erotica verba.
Ainsi, quoique Marot figurât sur les listes de proscription du Saint Office, aucun de ses éditeurs ne se soucia de donner satisfaction à l’Eglise et à la morale également maltraitées par le poète. De même pour Rabelais inscrit aussi dans les Index de Rome : les changements que l’auteur fit à son roman pour obtenir le privilège de le réimprimer, ne pouvaient contenter que des personnes déterminées par prudence à ménager un coupable trop accrédité auprès du public.
En effet, les plus considérables de ces retouches se rencontrent dans la réédition qu’il publia des deux premiers livres chez Franc. Juste, Lyon, 15421. Or , si l’on parcourt l’édition de Jannet où le texte emprunté à cette réimpression est accompagné des variantes tirées des éditions antérieures, on remarquera qu’il supprime à la vérité, en maint endroit, des mentions déplacées de l’Evangile, des Pères, des noms de saints, mais qu’il conserve ou parfois même, comme à la fin du onzième chapitre de Gargantua , qu’il développe les passages obscènes, qu’il maintient les railleries sur les pèlerinages entrepris pour recouvrer la santé , sur les pardons, qu’il reproduit la parodie de la généalogie du Christ (1), les malices contre les archidiacres, contre les décisions et les bibliothèques des théo-
(1) V. 1er vol. de rédit. Jannet, p. 135-136, 259, 282.
logiens, qu’il garde et embellit de quelques traits le personnage de frère Jean des Entommeures (1) qu’il persiste à encourager les gens réduictz à la créance évangélique que l’on persécute (2). Quant à la Sorbonne, qu’il importait surtout d’apaiser, la satisfaction qu’il lui offrit ressemble à celle dont une vieille anecdote rapporte que le président Goussaut dut se contenter. Un joueur, qui venait de commettre une maladresse, s’était écrié, ne le sachant pas près de lui : « Je suis un franc Goussaut! — Vous êtes un sot, » dit le président. — « C’est ce que je voulais dire, » repartit lejoueur. N’était-ce pas, en effet, établir une équivalence de même nature que de remplacer soigneusement les mots de théologien, de sorboniste par celui de sophiste, et l’expression de boire théologalement par celle de boire rustre ment (3)? La Faculté de théologie de Paris se borna pourtant à censurer le quatrième livre de Pantagruel et le Parlement à interdire la vente de cette portion d’une œuvre qui, d’un bout à l’autre, respire le même esprit.
Quant à Montaigne, que la congrégation de l’Index n’interdit que par un arrêt du 22 juin 1676(4),
(1) V. 1er vol. de l'édit. Jannet, p. 64, 205, 121, 86, 87.
(2) Ibid., p. 169.
(3) Ibid., p. 56, 62, 51, 57.
(4) On peut voir, dans le récit de voyage de Montaigne, à combien peu de chose se réduisaient les observations des théologiens
j’ignore en quoi consistaient les retranchements opérés par Simon Goulart et condamnés par Joseph Scaliger (1); pour l’édition publiée à Lyon chez Franç. Le Febvre en 1595, si elle ne contient pas tel chapitre particulièrement libre, le cinquième du troisième livre par exemple, elle conserve le vingtneuvième du premier livre qui n’est pas plus réservé et elle présente tant d’omissions inexplicables que les bibliographes, au lieu de la qualifier d’édition expurgée, titre que d’ailleurs elle ne réclame pas, l’appellent simplement la plus mauvaise édition des Essais.
On a tenu peu de compte à Jacques Amyot d’avoir, en publiant sa traduction de Longus, alors qu il était déjà abbé de Bellozaneet précepteur des fils de Henri II, adouci quelques détails d’un roman dont le fond demeure lascif, et l’on a eu raison. Il faut apprécier de même les scrupules tardifs de Ronsard ; car, si dans la dernière réimpression de ses Œuvres, il effaça plusieurs gaillardises, il en laissa d’autres non moins vives (2).
romains auxquels il avait soumis ses Essais, et comment, en s'excusant presque de les faire, ils le laissèrent libre d'en tenir le compte qu’il voudrait.
(1) Scaligerana, 2e partie, p. 354-355, édit, de 1740.
(2) V., par exemple, dans cette édition (1584, in-f°), ses conseils au peintre Janet sur Le portrait de sa maîtresse, et la « 4e Gayeté. » — Les passages supprimés dans cette réimpression furent rétablis en
Au siècle suivant, orateurs et éditeurs gardèrent longtemps la même indulgence pour les livres sortis de leurs mains : nul ne s’avisa d’épurer les œuvres de Régnier , de Scarron ; et si Pinchesne remplaça par des points quelques vers de Voiture, il eut soin de ne pas priver ses lecteurs des endroits les plus scabreux (1). Enfin, nos grands écrivains donnèrent l’exemple : Corneille, à partir d’une certaine époque, effaça de ses premiers ou vrages les singulières hardiesses qu’il s’y était permises, et Boileau , qui n’avait rien de semblable à se reprocher, changea le terme trop énergique par lequel il avait d’abord désigné les lieux où s’oubliait Régnier (2) .
Mais, en somme, si la France montra toujours peu de goût pour les indécentes épurations qui florissaient en Italie (3) , elle ne sut qu’assez tard
(1) V. son édition des œuvres de son oncle, 1650. Il n'était guère, disait Costar à ce propos, de dame qui ne chantât ou ne récitât, aux occasions, les vers de Voiture sur le coup de vent qui avait relevé les jupes d'une demoiselle ( Suite de la défense des œuvres de Voiture. Paris, Courbé, 1655 p. 189.
(2) Pour Corneille, voir les variantes de Mélite et de Clitandre dans la collection des grands écrivains de la France ; pour Boileau , voir Rœderer, Mémoire pour servir à l’histoire de la société polie en France, Paris, Didot, 1835, ch. VIII.
(3) Je ne pourrais citer qu’une seule expurgation faite en France dans le goût italien : celle de la Célestine, dans la traduction de Jacques de Lavardin , en 1578. Paris. Brunet a, en effet, noté dans son Manuel que l’éditeur remplace ici un moine par un officier, là un chanoine par un gros officier, et supprime les passages les plus
discerner dans ses écrivains célèbres les pages qui portaient un véritable préjudice à leur gloire et à la morale publique. Tout au plus peut-on la louer d’avoir produit durant cette période un ouvrage où Fauteur ne condamnait pas les livres licencieux par manière d’acquit et comme pour avoir le droit de se déchaîner contre les esprits mal pensants, le Theotimus de Gabriel Puits-Herbault, moine de Fontevrault (1). Au troisième et dernier livre seulement, Puits-Herbault y demande que les ouvrages des protestants soient condamnés au feu ; au deuxième, à la page 137, il émet l’assertion hardie pour le temps, que les écrits impudiques sont plus dangereux que les livres de magie. Ce traité, signalé par Philarète Chasles, et écrit en forme de dialogue dans un latin élégant, mériterait d’être plus connu; mais l’obscurité où il demeura nous avertit que
blasphématoires, mais conserve intégralement les morceaux les plus licencieux. J'ajoute seulement que, si l’on apprécie les intentions de Lavardin d’après le ton grave et l’accent sincère de sa préface, il dut croire réellement à l’innocuité, à l’utilité même des peintures hardies qu’il n'était pas d’ailleurs le premier à faire connaître à la France. Je citerai d'autre part deux traductions qui ne reproduisent pas toute l’indécence de l'original : celle du Candelajo de Giord. Bruno, qui parut chez Pierre Mesnard, Paris, 1633, et celle des Nouvelles de Bandello, Rouen, 1603 et 1604; sur cette dernière, je parle d’après Brunet.
(L) En latin, Putherbeus. Le titre de l’ouvrage est : Theotimus , sive de tollendis et expungendis malis libris, iis præcipue quos vix inco lumi fide ac pietate legere queant (1549, Paris.). Les derniers mots du titre donneraient une idée inexacte de l’ouvrage.
l’heure n’était pas venue où le public français appuierait de son suffrage décisif les amis de la littérature pudique. L’Espagne avait d’ailleurs produit un écrivain bien plus célèbre que Puits-Herbault , Luis Vivès, mort en 1540, qui, dans un traité latin sur l’Education de la femme chrétienne, avait incidemment flétri et tenté de discréditer les écrivains licencieux. On ne pouvait donc encore prévoir l’exquise délicatesse de nos écrivains du siècle de Louis XIV.