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CHAPITRE IV

l’eglise et le théâtre.

Mollesse des mesures prises en France au seizième siècle à Vendroit des représentations dramatiques. Energie du clergé espagnol, et, en Espagne , de saint Charles Borromée contre le théâtre , qui finit pourtant par être toléré . Supériorité des traités composés en France au dix-septième siècle contre , la comédie sur tous les traités publiés dans les autres nations .

Il est un genre littéraire où la licence , qu’elle s’attaque aux institutions ou aux mœurs, est particulièrement redoutable , parce qu’elle s’y présente armée de séductions particulières : c’est le genre dramatique. Mais aussi nulle part il n’est aussi facile de la prévenir ou de la réprimer , car là elle se produit publiquement et à heure fixe.

Or, en France, l’Eglise, au seizième siècle, ne se montra point hostile au théâtre. Il est vrai qu’un célèbre arrêt de 1548 avait, pour protéger la reli-

gion contre d’indignes hommages , ordonné aux confrères de la Passion de s’en tenir aux sujets profanes , honnêtes et licites ; mais cette interdiction émanait du Parlement de Paris, et non de l’Eglise qui, dans ses conciles provinciaux, ne s’attaquait en général qu'aux représentations données dans les temples mêmes (1). On peut remarquer à ce propos que, dans le discrédit où la Sorbonne était tombée, les intérêts du catholicisme furent alors défendus en France (on sait de quelle manière) plutôt par les traditions des grands corps laïques , par l’ambition des princes lorrains et par le fana» tisme populaire que par le clergé. D’ailleurs les provinces continuèrent de chercher dans les Mystères une douteuse édification ; et quant à la licence que semblaient menacer aussi les termes de l’arrêt précité , elle continua de s’épanouir dans la comédie tant régulière qu’irrégulière. Quelques-uns en murmurèrent, puisque Larivey essaya de leur répondre (2) , mais la question ne fut pas sérieuse-

(1) V., dans le Dictionn. des mystères du comte de Douhet (43e vol. de la Nouvelle encyclopédie théologique de Migne), ces obscurs arrêtés des conciles provinciaux.

(2) V. MM. Hatzfeld et Darmsteter (Le seizième siècle en France. Paris, Delagrave, 1878). M. Petit de Julleville ne mentionne, dans son

• savant ouvrage sur les Mystères, qu’un seul écrit de la seconde moitié du seizième siècle où l'on attaque les représentations dramatiques au nom de la décence : ce sont les Remontrances très humbles au roy de France et de Pologne, 1588. Encore l’auteur, dont on ne peut dire

ment agitée. Les hommes que le scandale indignait s*en prirent plutôt à la dissolution des fêtes de la noblesse, à ses danses effrontées (1), surtout aux orgies de Henri III.

Au contraire, en Espagne et en Italie, où le clergé possédait une autorité plus grande, il travailla sérieusement à réprimer la licence du théâtre; et, en Espagne du moins, aucun autre intérêt ne l’y conviait; car là il n’avait personnellement à se plaindre que d’un bien petit nombre de dramaturges. En effet, dans un pays où sept siècles de luttes contre les Arabes avaient indissolublement uni la foi avec le patriotisme, avec le sentiment de l’honneur, avec la vie quotidienne de la nation , l’indécence du théâtre se conciliait avec un profond respect pour l’Eglise et une ardente dévotion. Dans cette contrée, où l’Inquisition n’était point détestée comme en France, redoutée comme en Italie, mais populaire, Lope de Vega, devenu prêtre peu de temps après la naissance des deux enfants naturels qu’il avait eus dans son deuxième veuvage, étalait son titre de familier du Saint Office (2) en tête de

s'il appartenait au clergé ou à la magistrature, dénonce-t-il plutôt les scandales commis dans la salle que l'indécence du répertoire.

(1) V., par exemple, le Traité des danses de Franç. Estienne, 1579, in-8° ; la dédicace, composée par des pasteurs protestants, s’adresse à Henri de Navarre.

(2) Ce titre désignait ceux qui, sans avoir de fonctions spéciales auprès du Saint Office, pouvaient être appelés, à tout instant, au ser-

comédies dont un assez grand nombre renferme des scènes immorales, et composait tour à tour des poésies empreintes d’une réelle piété et des vers obscènes ; le même public éclatait de rire aux plaisanteries grossières et s’agenouillait quand il entendait résonner la clochette qui annonçait dans la rue le passage du saint sacrement. Pourtant Tick™ nor a raconté comment le clergé espagnol, d’accord avec l’opinion des classes éclairées qui s’était exprimée dès 1548 par une pétition des Cortès à Charles-Quint, demanda et obtint d’énergiques mesures contre les pièces malhonnêtes : en 1587, en 1600, des commissaires furent chargés de surveiller rigoureusement les ouvrages destinés à la scène, et même durant deux ans, de 1598 à 1600, les représentations furent entièrement interdites (1); d’une collection de pièces qui formait au moins quarante-trois volumes , il ne reste plus aujourd’hui qu’une dizaine de volumes, tant l’Eglise s’employa à les faire disparaître (2) !

En Italie, comme en France, bon nombre de pièces de théâtre affichaient sans aucun correctif une licence comparable à celle des contes, et les Mys-

vice de l’Inquisition. Nous empruntons cette définition et ces détails sur Lope et le théâtre espagnol à Y Histoire de la litt. espagnole de Ticknor, traduite par M. Magnabal, 2° vol.

(1) Ibid.

(2) Ibid., Appendice 1 du 2e vol.

tères tombaient en discrédit. L’éminent critique italien qui a exposé l’histoire des Rappresentazioni sacre, M. Alessandro d’Ancona (1), estime toutefois que les Mystères italiens n’avaient pas mérité cette défaveur, que la partie comique y était subordonnée à l’exposition des dogmes et des préceptes, et qu’ils restèrent toujours pieux et moraux; il explique leur décadence par le goût pour le théâtre imité des anciens, par la défiance des princes pour l’exaltation que pouvaient produire, pour les allusions satiriques que pouvaient renfermer ces pièces destinées à la foule, enfin par la malveillance de l’Eglise qui voulait, en cessant de les protéger, ôter un grief à l’austérité des protestants et empêcher l’immixtion des laïques dans la liturgie. Pour ce qui concerne l’Eglise, je ne crois point qu’on doive imputer uniquement à des motifs intéressés, l’hostilité qu’elle témoigna en Italie aux représentations sacrées : si bonnes que fussent les intentions des auteurs de Mystères, on ne pouvait plus guère se promettre que leurs œuvres inspireraient autre chose à la foule que le fanatisme sanguinaire qui fit supprimer par Paul III la représentation nocturne de la Passion dans le Colysée : au sortir de ce spectacle, la population attaquait à coup de pier-

(1) Origini del teatro in Italia , studj suite sacre rappresentazioni, Firenze, successori Le Monnier, 1877, 2 vol.

res les juifs et les sbires, et très souvent en tuait quelques-uns (1 ). Il ne fallait point compter qu’elles éveilleraient le pur enthousiasme excité un instant à Florence par Savonarole, et dont la mort du grand prophète avait marqué pour longtemps la disparition. Mais, à parler en général, il est clair qu’un double grief indisposait le clergé italien contre le genre dramatique : il confondit dans une même antipathie le théâtre profane où on ne le ménageait pas plus que dans les Nouvelles (témoin la Mandragora de Machiavel) et les Mystères; ou plutôt un des princes de l’Eglise italienne, défendit contre tous deux la discipline : ce fut saint Charles Borromée. Nous insisterons sur ce point, à l’aide des documents réunis par M. d’Ancona et de quelques autres (2), parce que, de nos jours, on s’est

(1) Ibid., ch. XIX. En 1561, les gardiens de la Compagnie du Gonfalon de la Rédemption essayèrent en vain de faire révoquer cette sentence.

(2) M. Al. d'Ancona s'appuie sur un ouvrage que je n'ai pu avoir entre les mains : Sentimenti di San Carlo Borromeo intorno agli spet tacoli. Bergamo, 1759. Je joindrai surtout aux documents qu’il en a tirés ceux que fournit l’ouvrage suivant : S' C. Borromei , archiep . Mediolanensis opusculum de choreis et spectaculis in festis diebus non exhibendis. Accedit collectio selectarum sententiarum ejusdem adversus choreas et spectacula ex ejus Statutis , Edictis, institutionibus, homiliis . Romæ, 1753. Le traité de S. Charles avait été publié pour la première fois par un évéque de Montpellier, Bosquet, sous les auspices du prince de Conti. V., à l'appendice I, quelques détails sur les écrits ou instructions de saint Charles sur cette matière.

quelquefois mépris eu France sur les sentiments do l’illustre cardinal (1).

A la vérité, dans son opuscule latin sur les danses et les spectacles, saint Charles n’interdit les représentations théâtrales que durant les jours de fêtes religieuses, et même les synodes diocésains réunis sous sa présidence se contentent de les prohiber pour le temps des offices. Mais, dès 1565, il avait obtenu la suppression de toute une partie du répertoire par l’interdiction du drame de la Passion; quant aux pièces profanes, s’il se contentait d’exiger qu’elles fussent préalablement soumises à deux censeurs de son choix, c’est qu’il savait ne pouvoir obtenir davantage; et si, pour quelques comédies, il signa de sa propre main l’autorisation de les jouer, c’est qu’il avait voulu les examiner de ses propres yeux, faisant acte, ce jour-là, non de condescendance, mais de vigilance. La preuve en est dans ces instructions d’un synode de Milan (1573), qui ordonnaient aux prédicateurs de détester et maudire sans relâche les spectacles, jeux et divertissements analogues qui tirent leur origine des mœurs païennes et que la discipline chrétienne réprouvera preuve en est dans

(1) M. Louis Moland, dans son intéressant ouvrage sur Molière et la comédie italienne, rapporte comme une preuve des bonnes dispositions de saint Charles à l'endroit du théâtre, qu'il signait de sa main l’autorisation de jouer les scenarii examinés par le prévôt de Saint-Barnabé. Nous verrons ce qu’il faut en penser.

les diverses mesures prises pour rendre la place intenable aux comédiens; en 1570 saint Charles essaie de faire expulser une troupe comique ; en 1582, il fait défendre aux hôteliers, par le concile provincial, de laisser séjourner chez eux les gens de mauvaise vie, c’est-à-dire en particulier les acteurs : « Caupo ne lenones , meretrices , histriones , mimos et ceteros malœ conditionis hommes nugatoresve apud sediutius hospitari patiatur ! »Son aversion pour les spectacles était même si profonde que son secrétaire osait lui proposer de les empêcher par des moyens perfides : on aurait doucement demandé aux comédiens leurs manuscrits au moment où ils faisaient leurs annonces; puis sous couleur de les examiner, on les aurait gardés assez longtemps pour laisser la troupe mourir de faim.

Si dans l’entourage de saint Charles on songeait à tuer les comédiens, c’est qu’on ne réussissait point à tuer la comédie. Les magistrats municipaux de Milan protestaient hautement contre des mesures qui leur semblaient empiéter sur leurs attributions et dénonçaient son rigorisme au souverain pontife. Par un mémoire qu’on peut lire aux pages 302-308 du ms. 6210 du fonds Vatican, ils affirmaient qu’en fulminant avec une déplorable sévérité des peines spirituelles ou temporelles contre les transgresseurs de ses règlements sur les spectacles, tournois, danses, paroles ou actes lascifs commis dans la rue et

à l’église, il scandalisait ou révoltait les innocents et ne laissait aux coupables que l’alternative de l’hypocrisie ou du désespoir (1). On trouvera dans le livre de M. d’Ancona d’intéressants détails sur les conflits que les arrêts de saint Charles, relativement au théâtre, soulevèrent entre lui et l’autorité laïque; on y verra même que le cardinal-archevêque rencontrait sur ce point de la résistance, des contradictions déclarées parmi le clergé de son diocèse, qu’il fallut que le concile provincial interdît les représentations dramatiques dans les maisons des prêtres, et qu’un ecclésiastique de Brescia fut enfermé pour avoir publié une apologie du théâtre. Jusque parmi ses suffragants, l’indulgence-comptait des partisans : j’ai lu dans le manuscrit LXI1, 55, de la bibliothèque Barberine à Rome, une lettre de Franc. Bossi, pieux évêque de Novare dont saint

(l) Ils lui reprochaient de calomnier, de déshonorer Milan : « Ne pub dissimular la ditta città il fastidio ch' ella sente vedendosi in tanta sorte di parole infamata et ingiuriata in tanti ordini et editti sin qui publicati , perche non essendo in quella città nato maggior scandalo o peccato di quello che nell’ altre soglia nascere, non crede di meritare che egli la metta in cosï mala opinione presso di tutti che païa che ella sia la più empia , la più irreligiosa e la meno catolica di tutte i'altre. » La terreur, à les entendre, était au comble parmi les membres du clergé : « Molli di loro si sono dispersi che non si sa ove siano molli fuggiti, et altri con varie strade si hanno per se stessi data la morte , a tal che quasi se n’è distrutto il seme. » Aussi, £ij o a tai en t-i 1 s , beaucoup de paroisses manquaient de pasteurs.

Charles en personne célébra bientôt après les funérailles, où il expose (26 juillet 1583) qu’il se ferait très volontiers remettre le texte complet des pièces avant d’en autoriser la représentation, mais que les comédiens ne rédigent que des canevas, et improvisent le reste, qu’ils l’ont prié en conséquence de supplier chaudement, comme il le fait en ce moment, le cardinal-archevêque, d’exiger seulement qu’on s’assure par la lecture des canevas que le sujet est catholique et honnête, qu’on fasse surveiller les représentations et qu’on punisse les écarts.

Toutefois, l’ardeur du cardinal enflamma un instant quelques-uns de ses collègues, le pape et la république de Venise. Si la pluralité des commissaires nommés pour entendre les doléances des magistrats de Milan leur donna raison, la minorité, qui qualifiait ces magistrats d’avocate des Bacchanales , eut pour elle Grégoire XIII, qui, après avoir lu l’opuscule latin de saint Charles , interdit de jouer à Rome les jours de fêtes. Déjà il avait interdit de donner la comédie dans les maisons particulières ou dans les collèges (1). Le cardinal Giberti à Vérone, le cardinal Paleotti à Bologne se-

(1) Al. d’Ancona, loc. cit. Sur les représentations dans les collèges et les désordres qu’elles entraînaient, voir aussi Collegii germanici et hungarici historia libris IV comprehensa , auctore Jul. Cordara , Soc. Jesu. Rome, 1770.

condèrent les intentions de saint Charles, et, en 1577, Venise chassait les comédiens (1).

Mais l’Eglise évita de s’engager à fond sur cette question ; elle n’interdit positivement que deux choses : le port du costume ecclésiastique sur la scène (2) et l’emploi des femmes dans les représentations. Cette dernière prohibition ne fut même observée que pour les pièces sacrées; du moins, hors des Etats de l'Eglise où Goldoni la trouva encore respectée , les femmes commencèrent , dès la fin du seizième siècle, à jouer dans les pièces profanes les rôles de leur sexe (3). Le premier successeur de Grégoire XIII, Sixte-Quint, permit, en 1588, aux comédiens ambulants de jouer dans les maisons particulières, leva l’interdiction des masques

(1) V. AI. d’Ancona, loc. cit. — Je dois toutefois dire que je n'ai rien trouvé sur les spectacles dans l'Index du recueil des arrêts de Gab. Paleotti publié à Rome, en 1594, sous le titre de Archiépiscopale Bononiense, ni dans celui des Actes de son parent Ridolfo Paleotti. évêque d'Imola, publié à Bologne, en 1616, sous le titre d’ Episcopale délia città e diocese d’Imola. — Un des successeurs de l'indulgent Franc. Bossi sur le siège de Novare , Carlo Bascape , qui a écrit une biographie de saint Charles , entra dans les intentions de son métropolitain en écrivant contre les danses.

(2) V. par exemple à la Vaticane , dans le ms. 2532, p. 146, du fonds Ottoboni , un arrêt de l’Inquisition daté de 1611 : Habitus per sonarum Ecclesiasticarum non possunt adhiberi in recitandis comœdiis.

(3) Sur la lente admission des femmes sur la scène, voir un court article de M. Ach. Neri ( Fanfulla délia Domenica , 16 juill. 1882). M. d'Ancona, op. cit., compte parmi les causes de défaveur du théâtre religieux l'exclusion absolue des actrices, qui en rendait l’interprétation inférieure à celle des pièces profanes.

et autorisa la troupe des Desiosi, la plus célèbre alors de l’Italie, à donner des représentations publiques, pourvu qu’elles eussent lieu en plein jour et que les rôles de femmes fussent occupés par des hommes; les Desiosi donnèrent aussi des représentations privées auxquelles assistèrent des cardinaux (1). Bien que peu de comédiens se recommandassent par la vertu et la piété d’unGiov. Batt. Andreani et que le répertoire fût très licencieux , elle se contenta d’opposer à leurs écrits apologétiques des réfutations dépourvues de sanction effective, comme celle du Somasque Fr. Maria del Monaco (2). A la guerre déclarée par saint Charles avait succédé une controverse pacifique.

Bientôt même, surtout parmi les jésuites, les théologiens, les prédicateurs s’en tinrent à chercher les règles dont l’exacte observation permettrait de tolérer le théâtre : ainsi le jésuite Domenico Ottonelli, après avoir condamné les spectacles impudiques dans son Memoriale agli spetlatori delle teatrali oscenità (1640), publia un traité Délia christiana moderatione del teatro (Florence, 1652!). Il est

(1) V. Sixte-Quint , par M. de Hubner, 2e vol., liv. YI, ch. ni.

(2) Sur les comédiens pieux, voir M. Louis Moland, op. cit., p. 134, 141, 142, et M. Adolfo Bartoli, Scenarii inediti délia commedia delV arte , introduction. Florence, 1880. — Les comédiens célèbres, Pier Maria Cecchini et Nie. Barbiéri dit Beltrame composèrent, dans la première moitié du dix-septième siècle, des apologies de la comédie et des comédiens.

vrai qu’il se couvrit du voile de l’anagramme pour présenter ce plan de réforme (1); mais il y cita comme autorités plusieurs jésuites, parmi lesquels Giulio Mazzarini, docte et célèbre prédicateur sicilien. Son traité offre un intérêt particulier , parce qu’il marque à la fois un goût vif pour le théâtre et un sévère esprit de réforme. Ottonelli reconnaît que, parmi les ennemis du théâtre, on compte les teneurs de tripots et les courtisanes, qui se plaignent de la concurrence; il est même en relation avec des comédiens, avec Aurelio, le chef des Comici Uniti , et Carlo Siveîli dit Polpetta (2!) ; mais il ne se borne pas à demander l’interdiction des pièces indécentes, la censure préalable, la suppression de la comédie improvisée qui échappe à ce contrôle, l’interruption des représentations pendant l Avent et le Carême : il ne veut pas des scènes d’amour entre un homme et une femme seuls; tout ce qu’il accorde, c’est que le père de l’amoureux fasse connaître les sentiments de son fils au père de la jeune fille et présente la demande en mariage. 11 y avait, sans doute, des théologiens plus accommodants (3) ; mais Ottonelli me

(1) Cet anagramme estüdomenico Lelonotti. L'ouvrage est dédié à saint Genest. Nous en retrouverons l’auteur parmi les théologiens réformateurs de la peinture.

(2) V. p. 180, 296 du traité d’Ottonelli.

(3) Par exemple l’auteur anonyme d’une consultation non datée

paraît exprimer l’opinion moyenne des docteurs italiens.

Toutefois, l’Eglise d’Italie n'essaya pas, au dixseptième siècle , d’imposer l’observation des règles qu’elle posait en théorie. Deux papes seuls osèrent troubler la nation italienne dans ses plaisirs. Il est vrai que cette fois la licence ne régnait plus seulement sur "la scène : elle avait envahi la salle même. C’était alors l’âge d’or du népotisme (1). Remise de ses alarmes, la cour de Rome avait abjuré l’austérité, et ses dignitaires les plus éminents étalaient la pourpre sacrée à l’opéra et à la comédie. Or, ils n’y jouaient point le rôle de trouble-fête, car l’aristocratie se considérait là comme chez elle, et pendant les visites qu’on s’y faisait d’une loge à une autre, peudant les collations qu’on s’y offrait, les intrigues allaient leur train sous les yeux des princes de l’Eglise, même quand ils se bornaient à les regarder. Le scandale devint si grand qu’innocent XI , qui régna de 1676 à 1689, et Inno-

qui figure à la Vaticane dans le ms. 8623 du fonds Vatican aux pages 445-450 ; ce théologien, au risque de « dare nel naso di una gran caterva di scrupolizanti , » déclare que les raisons par lesquelles les Pères condamnaient la comédie n’existent plus , et que si le théâtre n’est pas une porte du Paradis , ce n’est pas non plus une bouche de l’Enfer.

(1) Sur le népotisme à la cour de Rome au dix-septième siècle, voir les articles publiés en août et en septembre 1877 dans la Revue des Deux Mondes, par M. Chatelauze, sur Retz et l'affaire du chapeau.

cent XII, qui régna de 1691 à 1700, tentèrent d’y remédier malgré l’opposition de leur entourage. Le deuxième alla jusqu’à faire démolir le théâtre de Tor di Nona. Mais ces mesures, visant les spectateurs et non les auteurs, ne rentrent point dans notre sujet : nous renvoyons donc à deux articles fort intéressants, publiés dans les numéros du 20 janvier et du 5 février 1882 du journal l'Opinione , par M. Ademollo, l’homme le plus versé dans l’histoire anecdotique de Rome durant les deux derniers siècles ; nous nous permettrons seulement de regretter que l’auteur y raille l’effort de deux pontifes pour prévenir des scandales publics que, dans tous les Etats , la police se fait un honneur de punir.

Quant aux autres papes du dix-septième siècle et du dix-huitième, ils ne se montrèrent guère plus rigoureux à l’endroit du théâtre que les gouvernements laïques.

En France, l’exemple des théologiens d’Italie avait fini par provoquer la controverse sur la moralité de l'art dramatique. Sans analyser les nombreux traités dont on trouvera la mention dans la Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques d’Elie Dupin , dans les Lettres sur le spectacle et 1 "Histoire des ouvrages pour ou contre le théâtre de Desprez de Boissy et dans la préface de l édition que M. Aug. Gazier a donnée récemment des Maximes et Réflexions , de

Bossuet, sur la Comédie , nous présenterons deux observations : la première, c’est que, parmi les autorités modernes que se disputent les controversistes, c’est la décision de saint Charles Borromée dont on fait le plus grand bruit, et que même, comme nous l’avons dit, un évêque français fut le premier à publier la dissertation susmentionnée du cardinaj ; la seconde, c’est que la polémique commencée en Italie se poursuit chez nous, sinon avec plus d’efficacité, au moirffe avec plus d’intérêt. En effet, au sud des Alpes, le sujet ne fut point approfondi, et cela non seulement parce que saint Charles n’était point un Bossuet, mais parce que la question s’y présentait trop simplement ; l’effronterie qui débordait alors sur la scène italienne ôtait la pensée de rechercher si le principe même du théâtre, c’est-à-dire la peinture parlante des passions , fortifie ou ébranle notre conscience , problème bien autrement délicat que les Italiens effleurèrent à peine et dont nos auteurs dramatiques, en cessant d’offrir, par la grossièreté du dialogue, une prise aussi aisée, suggérèrent l’examen aux moralistes sévères. Voilà pourquoi on trouve autre chose, dans les traités sur la matière, de Nicole, du prince de Conti, que l’interprétation des Pères et que les réflexions d’une morale vulgaire, d’une piété banale. Voilà comment Bossuet a dû à ses compatriotes l’occasion de composer l’écrit le plus

remarquable qui ait jamais paru sur ce sujet (1).

‘ Pourtant, de nos jours, tout en admirant le beau style des Maximes et Réflexions sur la Comédie , on ne les lit pas sans quelque impatience ; elles nous froissent dans notre admiration pour Corneille et Racine, nous blessent dans notre affection pour Molière, nous contrarient dans notre préférence pour le plus séduisant des genres littéraires. Nous nous empressons donc d’en noter la date tardive dont nous inférons tdut haut ou tout bas que, par cet éclat qui succède à un long silence, Bossuet fait sa cour au mari de Mme de Maintenon après Pavoir faite à l’amant de-Mlle de Lavallière, et, pour nous rassurer, nous nous répétons les beaux vers où nos tragiques célèbrent la défaite de l’Amour vaincu par le Devoir. Enfin, par un effort d’indulgence, nous excusons Bossuet sur les préjugés de sa robe.

Est-il donc vrai qu’il ait besoin d’excuse? Sans prononcer, comme lui, que la morale nous interdit l’accès du théâtre, j’estime qu’il a raison, non seulement quand il condamne les équivoques ou les crudités de Molière ou la peinture railleuse de certaines infortunes , mais encore quand il affirme que la chasteté de la plume qui décrit un ardent

(l) Bossuet ne fait qu’une allusion au traité de Nicole ; mais il se rencontre avec lui presque sur tous les points. Pour les citations des Pères, le prince de Conti les met à part ; Nicole les supprime absolument afin , dit-il, de ne pas répéter ce qu'on peut lire ailleurs.

amour n’en garantit pas l’innocuité, que la représentation des passions agréables , non par les traits morts et les couleurs sèches des peintres, mais par des personnages vivants , de vrais yeux ou ardents ou tendres ou plongés dans la passion , alors qu’elle met en feu tout le parterre et toutes les loges , flatte et nourrit de dangereuses dispositions , et que l’effet des impressions qu’on en retire, pour ne point se faire sentir sur l’heure, pour échapper à un œil peu vigilant, n’en prépare pas toujours de moindres conséquences. Si Bossuet est éloquent sans le vouloir et spirituel malgré lui , quand il analyse la cause du plaisir que nous donne la peinture de ces passions, il est également profond. Le critique de profession qui n’a point charge d’âmes et ne se pique point d’avoir conservé cette innocence de l’esprit et du cœur, prompte à s’effaroucher, et, qui pis est, à rêver, par laquelle on débute dans la vie, ce critique qui , d’ailleurs , ne s’est jamais interrogé avec anxiété sur les causes prochaines ou éloignées des fautes qu’il se reproche ou qu’il se pardonne, ne se demande pas, en admirant de belles scènes, où la raison finit par triompher de la passion, si la sympathie de bien des spectateurs ne serait pas pour le vaincu : Bossuet me semble plus clairvoyant dans sa sollicitude chrétienne. Il est un autre point où sa charité embarrasse encore davantage notre philanthropie : qu’au théâtre le plaisir

de nos yeux et de nos oreilles coûte souvent cher à la vertu de celles qui font métier de nous le procurer, nous le savons, mais, disons-nous, c’est leur affaire ; libre à elle de défendre leur vertu ; Bossuet ne se résignait pas ainsi et plaignait, avec une émotion qui rachète les dures paroles sur Molière , ces victimes immolées à l’incontinence publique comme des esclaves exposées en qui la pudeur est éteinte y quand ce ne serait que par tant de regards qu’elles attirent : « Et voilà qu’elles s’étalent ellesmêmes en plein théâtre avec tout l’attirail de la vanité, comme ces sirènes dont parle Isaïe, qui font leurs demeures dans les temples de la volupté, dont les regards sont mortels et qui reçoivent de tous côtés , par les applaudissements qu’on leur renvoie, le poison qu’elles répandent par leur chant. Mais n’est-ce rien, aux spectateurs, de payer leur luxe, d’entretenir leur corruption, de leur exposer leur cœur en proie et d’aller apprendre d’elles tout ce qu’il ne faudrait jamais savoir? » Bossuet ne conclut pas de là, non plus que Nicole, qu’il faille demander aux magistrats de fermer les théâtres; ni l’un ni l’autre ne les invitent même, comme Ottonelli , à régler l’usage que les auteurs pourront y faire des passions. Tous deux savent trop qu’il ne faut qu’avec la plus grande réserve entreprendre sur les divertissements d’un peuple ; ils se bornent à éloigner du spectacle les hommes

uniquement jaloux de la pureté de leur conscience.

A vrai dire, je ne vois pas trop ce qu’on pourrait leur répondre. Sans doute, les maîtres de la scène offrent, dans la hardiesse même de leurs peintures, de grandes leçons à qui sait les comprendre (1)^ sans doute, la seule contemplation d’une œuvre d’art, — l’auteur n’eût-il pas songé à nous édifier, — peut épurer les âmes; mais un enseignement de cette nature, donné avec l’appareil d’une fête et dissimulé comme à plaisir sous l’attrait d’une fiction, ne produit son effet que sur les cœurs libres de passions; il accroîtra peut-être notre aversion pour les vices qui nous répugnaient déjà, mais ne nous dégoûtera pas de ceux où nous nous complaisons; de sorte qu’il est surtout utile à ceux qui n’en ont pas besoin. On pourrait même le comparer à ces exercices dangereux qui fortifient les tempéraments robustes et compromettent les autres. Que dire donc, si l’élite qui tire ce profit du spectacle amène au théâtre, par son exemple, une foule qui en emportera, à son insu, des dispositions tout autres? Que dire si les interprètes des graves in-

(1) Bossuet le savait bien, quand il commentait Térence au Dauphin. — Dans la lettre à Innocent XI sur l'éducation du Dauphin (1679), Bossuet traite bien plus favorablement Térence que dans les Maximes et réflexions sur la Comédie ( 1694) : c’est que la moralité d'une pièce change suivant qu’on l’étudie dans le cabinet ou qu’on la voit représentée, suivant qu’elle est commentée par les paroles d’un Bossuet ou par les regards d’une Champmeslé.

tentions du poète, font presque nécessairement pour leur propre compte et avec une efficacité plus générale une propagande fort différente? Répondra-t-on que la vraie morale consiste, non pas à purifier le cœur, mais à développer harmonieusement toutes les facultés de l’homme , que partant nos besoins moraux n’ont pas le droit d’exiger le sacrifice de nos besoins intellectuels? Rien de mieux; mais ceux-ci ne peuvent non plus exiger raisonnablement le sacrifice de ceux-là; parmi les nombreux moyens propres à développer notre être, une conscience scrupuleuse n’emploiera donc pas sans inquiétude celui dont la mise en œuvre expose au moins la moralité d’autrui.

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