‹ De l'influence du Concile de TrenteChapitre 9 sur 29 · INFLUENCE DE LA CONTRE-RÉFORMATION SUR LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE LA CONTRE-RÉFORMATION SUR LA LITTÉRATURE

Combien lentement l’indécence a disparu de toutes les littératures modernes. Changement de dispositions des critiques italiens à l’égard de leurs compatriotes des trois derniers siècles. Discussion des jugements de MM. Art. Grafet U. A. Canello sur la Mandragore de Machiavel et le Candelajo de Giordano Bruno. C’est dans le Tasse et dans Guarini qu’il faut chercher les preuves du retour à la pudeur .

Quel fut l’effet de ces nombreuses tentatives pour réconcilier la littérature et Part avec la morale et la religion?

A la vérité, tous ne s’y prêtèrent pas. La mythologie continua de fournir des thèmes aux poètes et aux artistes, et le haut clergé même encouragea

souvent cette infraction au rigorisme, puisque les cardinaux de la maison Farnèse firent retracer l’histoire des dieux dans leurs palais de Caprarola et de Rome. Bien plus, les soixante années qui suivirent le concile de Trente produisirent encore des oeuvres licencieuses. Pour n’en citer qu’un exemple , quoi de plus indécent que les poèmes de ce Napolitain dont l’Italie raffola, Giovanni Battista Marini? M. Philarète Chasles a fort bien caractérisé, à propos de VÂdone, ce style où une chasteté apprêtée voile une corruption raffinée , cette Muse qui distille lentement le plaisir sans emportement ni pudeur (1). On peut ajouter que si Marini ne désigne pas par les mots propres les actes impudiques , il les indique par des périphrases fort claires, et que, quand il qualifie les jeux qu’il décrit avec tant de complaisance de laids et d’obscènes, on peut quelquefois se demander si ce n’est pas pour prévenir une équivoque qui nous ferait interpréter innocemment son langage.

En même temps, le burin d’Augustin Carrache renouvelait le scandale donné par Jules Romain, de concert avec Marc Ant. Raimondi et l’Arétin ; l’Albane multipliait les tableaux lascifs.

Mais on ne pouvait détruire en un instant des

(1) Etudes sur l’Espagne et les influences de la littérature espagnole en France et en Italie. Paris, Amyot, 1847.

habitudes qui avaient pénétré si avant que le sens de la pudeur semblait détruit dans quelques provinces : Ottonelli nous apprend que des fidèles marquaient leur piété en suspendant des tableaux immodestes sur le passage des processions (1). D’ailleurs, les autres pays catholiques ne se corrigèrent pas beaucoup plus vite. En ce qui concerne l’invocation poétique ou la reproduction artistique des dieux païens , on continua partout de se les permettre, jusqu’à ce qu’une révolution du goût vint en aide au scrupule religieux. Quant à la pudeur , en Espagne la littérature picaresque la ménageait peu, et un carme fort célèbre par son talent de prédicateur , Tirso de Molina, l’outrageait encore, dans la première moitié du dix-septième siècle , par l’indécence insupportable et presque gratuite de quelques-unes de ses comédies (2). Au dix-huitième siècle, on laissait encore, dans une église espagnole , un tableau où la patronne de la contrée était représentée nue sur une croix de saint André (3). En Portugal, entre 1578 et 1580, on jouait , devant le cardinal-roi Henri et une assez nombreuse assemblée ecclésiastique, les pièces peu retenues de Sa y Miranda (4). En France, la morale

(t) Trattato délia pittura , p. 388, 390, 400.

(2) Ticknor, op. cit., trad. par Magnabal, II, p. 365.

(3) Ayala, op. cit.t liv. II, chap. iv.

(4) Ferd. Denis, Résumé de l’histoire littéraire du Portugal • Paris, 1826, p. 186 en note.

ne régna sur la littérature qu’après la Fronde , et encore combien de révoltes ! Chassée des grands ouvrages , la licence se réfugia dans les petits : inconsciente dans La Fontaine, érotique dans Montesquieu, narquoise dans Voltaire, grossière dans Jean-Jacques Rousseau, fougueuse dans Diderot, elle subsiste encore aujourd’hui , tantôt effrontée , tantôt pédante ; elle a ses journalistes et ses romanciers , et les mesures prises contre elle sans énergie ni suite ne servent qu’à montrer, comme dirait Tacite, de quels scandales nous ne pouvons venir à bout, « quibus flcigitiis impares simus. »

La Réforme n’avait pas plus épuré la littérature des pays protestants; car non seulement les dramaturges anglais de la Restauration parlent un langage grossier et présentent le vice comme un ornement indispensable aux gens de condition (1), mais les classiques anglais de l’époque puritaine n’avaient point été irréprochables; de même pour les classiques allemands (2).

Je n’oserais pas dire, au surplus, que le triomphe de la décence ait été définitif en Italie. En ce moment même, si de courageux critiques, MM. Chia-

(1) Demogeot, Histoire des littératures étrangères : Angleterre , p. 118.

(2) S’il faut en croire des notes de voyage imprimées dans le Parlement (nov. 1882) , la littérature obscène fleurit actuellement en Allemagne, et l’on y a publié une édition critique de la Justine du marquis de Sade.

rini, Panzacchi, Nencioni, qui n’ont pas craint naguère d’invoquer la vindicte publique, n’y sont pas appuyés par l’opinion, il est tel auteur d'intermezzo di Rime qui promet. Néanmoins, à parler en général, on peut dire que, depuis le milieu du dixseptième siècle, la littérature italienne est morale, et que le commencement de l’épuration date de la fin du seizième. La preuve en est déjà dans la réserve relative d’un Grazzini qui, en effet, abuse moins de l’obscénité que ses prédécesseurs, d’un Cintio Giraldi qui n’est pins immoral que par le fond de ses récits, ou de quelque autre conteur plus véritablement honnête. Toutefois, soyons prudents : ne nous piquons pas de trouver à toute force des preuves de cette épuration chez des auteurs qui auraient peine à réprimer un sourire s’ils étaient témoins de nos efforts ! Défions-nous de quelques aventureuses assertions émises par des critiques distingués de l’Italie contemporaine.

Jusqu’à ces dix dernières années , les critiques italiens de notrê temps se montraient fort sévères pour les générations des trois siècles précédents. Ils étaient les premiers à dénoncer leur corruption, leur pusillanimité, leur hypocrisie, leur servilité, qu’ils accusaient , non sans quelque apparence, de la décadence des arts et des lettres , de l’humiliation de leur patrie. Au nom des trecentisti comme au nom des apôtres modernes de l’indépendance ,

ils reniaient ces fils dégénérés de l’Italie, parmi lesquels ils n’apercevaient que deux ou trois hommes de cœur victimes du malheur des temps. Depuis que l’Ilalie a repris son rang dans le monde, ce sentiment se modifie : on souffre de laisser sous le coup d’une condamnation que l’étranger entend trois siècles de l'histoire nationale , et l’on commence à reviser le procès dans un esprit d’indulgence ingénieuse; le mot d’ordre du patriotisme a changé. Mais le plus piquant, c’est que les morts célèbres ne bénéficient pas tous de cette indulgence : quelques-uns de ceux que, dans les enquêtes antérieures, on avait favorablement écoutés comme témoins à décharge, le Tasse par exemple, pourraient bien aller s’asseoir sur le banc des prévenus et n’obtenir qu’un acquittement dédaigneux. C’est que l’esprit de parti se cache derrière le patriotisme : les hommes qui ont contribué à la délivrance de l’Italie sont portés à n’estimer les hommes d’autrefois qu’à proportion de la part que ceux-ci ont prise à cette œuvre ; de même , en effet, que beaucoup aujourd’hui ne cachent pas leur éloignement pour la résignation de Silvio Pellico, comme si elle n’avait point valu à leur patrie la sympathie de toute l’Europe, de même que beaucoup essaient de miner la gloire de Manzoni pour lui faire payer un silence de quarante années, tandis qu’ils étayent pieusement la renommée de

Niccolini , de même le Tasse , pour avoir porté trop légèrement les divers jougs qui pesaient sur les Italiens du seizième siècle, s’entend aujourd’hui taxer par quelques-uns d’égoïsme. Nous avons déjà fait allusion à ce changement relatif au Tasse, et, dans un sens opposé, à l’effort tenté pour innocenter l’auteur du Prince . Je crois bien ne pas me tromper en disant que deux monographies récentes ont essayé de rendre un peu de considération à l’Arétin même. Ce sont les écrivains du seizième siècle qui ont d’abord senti l’effet de ces dispositions nouvelles ; mais on peut prévoir que les hommes de l’époque suivante l’éprouveront bientôt : M. Enrico Panzacchi a presque promis de faire voir un grain de bon sens dans les folies de style de Marini (1).

Examinons, parmi ces diverses tentatives, celles qui intéressent notre sujet.

D’une manière générale, non seulement ces critiques obéissent à un sentiment honorabie, mais leur thèse est fondée; car, même pendant une période de décadence, un grand peuple compte toujours dans son sein plus de deux ou trois hommes de cœur; une si faible somme de vertu ne suffirait

(t) V. un judicieux article qu'ii a publié dans le numéro de la Domenica letleraria du 26 novembre 1882.

pas à maintenir la société, à faire vivre la nation. Comment d’ailleurs, en ce qui touche l’Italie, pourrions-nous soutenir le contraire, nous qui essayons de prouver que les contemporains du concile de Trente valent mieux que leur renommée? Nous acceptons donc avec reconnaissance les arguments que nous fournit M. U. A. Canello, quand il nous montre la sodomie cédant peu à peu la place, durant le seizième siècle, à l'amour pour la femme (d’abord pour la fille de joie , puis pour la courtisane au sens propre du mot, puis pour la concubine, enfin à l’amour consacré par le mariage), quand il prouve que l’âge précédent professait plus de répugnance, moins de fidélité à l’endroit de l’union légitime, quand il déclare que les décrets du concile favorisèrent le progrès des mœurs (I). Mais quand M. Arturo Graf et , après lui , le même M. U. A. Canello, citent, entre autres preuves de ce progrès, des comédies telles que la Mandragore de Machiavel et le Candelajo de Giordano Bruno (2), nous faisons de sérieuses réserves. Sans doute, quand ils disent qu’on n’y trouve plus cette raillerie universelle de la Calandria de Bibbiena, pleine

(1) Storia délia letteratura italiana nel secolo XVI, cap. II. Cet ou» vrage fait partie de la collection intitulée : Storia délia letteratura italiana , qui a paru chez Franc. Vallardi. Milan, 1880-1881, gr. in-8°.

(2) Art. Gra.£, Studj drammatici , Turin, 1878. Pour M. U. A. Canello, v. op. cit., chap. IX, § 3.

d’un profond mépris pour l’humanité et où tous les personnages ne songent qu’à se tromper les uns les autres , par amour de la plaisanterie, par sensualité, par cupidité; quand M. Graf lait observer que, dans Arioste lui-même, la raillerie demeurait superficielle , qu’il n’y a point de chose qu’Arioste trouve décidément ridicule, qu’il y en a beaucoup dont il rit accidentellement; quand il note que Bibbiena sème l’obscénité au hasard, tandis que Machiavel ne l’admet qu’aux scènes où le sujet l’appelle, — nous applaudissons à des remarques aussi justes que fines ; nous donnons aussi acte à Machiavel de quelques maximes honnêtes qu’on nous signale dans la Mandragore (1). Mais on veut que Machiavel n’ait fait mystifier Nicia , l’époux de Lucrèce, que parce qu’il était trop ridicule et trop peu soucieux de la pudeur de sa femme; que, par conséquent, l’auteur ne raille point en lui sa qualité de mari. Ici, nous répondons que prêter à Nicia une sottise si extravagante équivaut à prétendre que les maris ont reculé les limites naturelles de la sottise. Lorsque, par d’ha-

(i) Un parasite y dit, à la 2e scène du 5e acte, qu'il ne faut pas parler de choses indécentes (pourquoi Machiavel ne l'en a-t-il pas cru?) A la 2e scène du 4e acte, ce parasite dit qu'on a tort d'adresser à Dieu des prières déshonnêtes; et à la 6e scène du 2e acte, quand on lui demande qui déterminera le confesseur de Lucrèce à lui persuader de se prêter à la supercherie, il répond : « Toi, moi, notre perversité et la leur. »

biles déductions, on conclut que Machiavel a écrit sa pièce pour prouver que la superstition des moines et des femmes ruine la morale, nous demandons à distinguer : oui , Machiavel est un esprit trop perspicace pour ne pas apercevoir les causes des faits qu’il décrit, et le rôle de frère Timothée offre en effet matière à des réflexions profondes ; la morale peut toujours trouver son profit dans les œuvres répréhensibles d’un homme supérieur . Mais, à lire sans parti pris la Mandragore , on se convainc que Machiavel s’amuse de la corruption dont il aperçoit si bien la racine, et que sa pièce est immorale, non pas parce qu’elle se termine par la réussite d’un stratagème coupable, mais parce que rien ne nous y dispose à juger ce succès comme il le mérite. Je ne suis pas bien sûr que Molière eût pour le mariage tout le respect désirable; mais les souffrances, les plaintes de Sganarelle peuvent nous toucher, que l’auteur Fait voulu ou non. Au contraire, la Mandragore se termine à la satisfaction, non seulement de Callimaque, qui en vient à ses fins, mais de Lucrèce et de Nicia. Est-ce de quoi nous porter à blâmer Callimaque, d’autant plus que Machiavel donne ace dernier une ardeur de désir qui, en lui ôtant la réfiexiorî, atténue en apparence sa culpabilité ? Feu M. de Sanctis était plus près de la vérité que MM. Graf et Canello, quand il disait que, dans la

Mandragore , Machiavel décrit les vices avec le sangfroid effrayant qu'il apporte dans le por irait du Prince (1).

À pins forte raison, ne concéderons-nous pas qu’une intention morale ait dicté le Candelajo de Giord. Bruno. Ici, d’ailleurs, M. Graf insiste beaucoup moins sur la démonstration : il confesse qu’à première vue, on y trouve une obscénité gratuite; puis il ajoute, dans un style qu’il n’est malheureusement pas le seul à emprunter à l’Allemagne : « Aux yeux de qui s’élève à la suprême contemplation ontologique des choses, l’inconvenance des actions subsiste, mais celle des paroles disparaît; la catégorie du déshonnête demeure, la catégorie de l’obscène s’évanouit. » Il eut fallu appuyer cette déclaration en discutant les scènes grossières, la cinquième et la sixième du second acte, la neuvième et la douzième du quatrième, celle-ci surtout dont M. Graf se contente de dire qu’elle est traitée en style aristophanesque ; car ce n’est point justifier l’auteur que de constater qu’il raille les alchimistes, les pédants et les amoureux ridicules, ou qu’il fait rançonner, par manière de leçon, les trois personnages grotesques, attendu qu’on ne voit pas que pour arriver à cette conclusion , il fût néces-

(1) V. le deuxième vol. de sa Storia délia letteratura italiana. Naples, 1873.

saire de répandre à pleines mains l'obscénité. Le Candelajo , s’il n’est pas écrit avec l’inimitable force de style, efficacia impareggicibile, qu’on lui attribue, s’il est faiblement composé , présente des scènes d’un comique franc et original ; mais il n’y faut même pas chercher la très suspecte morale de la Mandragore .

bailleurs, après que des millions de lecteurs de toute opinion^ de tout pays , ont prononcé sur la moralité des ouvrages, la cause semble entendue. Il faut en prendre son parti : Machiavel fut un grand esprit et un patriote, Bruno un libre esprit et, si l’on veut, un martyr; mais tous deux portent la marque d’une époque licencieuse; et si l’aveu de nos propres misères peut adoucir cette vérité pour l’Italie, nous reconnaîtrons que notre Rabelais, notre Montaigne, qui ont pourtant, eux aussi, préparé l’avenir, laissent voir la même marque sur leur front. De presque tous les écrivains du seizième siècle, Italiens ou Français, on peut dire, en rappelant une expression spirituelle , qu’ils partagent le faible de Pantagruel pour Panurge ; ni leur gloire, ni celle de leur patrie ne gagnent aux paradoxes tardifs par où l’on veut les disculper.

La preuve du retour de la littérature italienne vers la morale, à la fin du seizième siècle, se doit chercher dans les écrivains qui , soucieux ou non des malheurs politiques de leur pays, ont respecté

leur plume : nous la demanderons au Tasse.

Certes, la Muse du Tasse n’est pas austère; elle ne fuit point les théories* les peintures voluptueuses ; elle se permet quelques expressions un peu vives (1). Mais un sentiment délicat la retient au moment où elle va s’émanciper. Dans son Rinaldo même, qu’il composa à l’âge de dix-huit ans, il garde une mesure dont alors personne peut être au monde n’était capable (2). La poésie du Tasse, quelquefois molle, n’est pas énervante, sauf en quelques endroits de YAminta, et c’est par là que, dans les passages voluptueux, il se distingue de Marini, qui, à certains égards, procède de lui: comparez, en effet, le chant de YAdone intitulé

(1) V. YAminla , et, dans la Jérusalem délivrée, la 31e octave du IVe chant, où il décrit les beautés visibles d’Armide et conjecture ses beautés invisibles ; dans les Rime amorose , v. les pièces 165 et 259 de l’édit, de Florence, 1724.

(2) Dans une scène entre Renaud et Clarisse, après avoir dit que le premier jette des regards pleins de désir

Or nel bel volto, or nell’ eburneo petto,

E, fatto audace e baldanzoso aspira Di pervenire ali’ ultimo diletto,

il ajoute :

Né maraviglia è, s’ei, per anni caldo,

Nel suo casto pensier non riman saldo.

(IVe chant, 51e octave).

Quel poète eût alors comme demandé pardon pour les faiblesses juvéniles de son héros? Voir encore le ton à la fois vif et retenu du récit des|amours de Floriane et de Renaud, ibid., IXe chant, oct. 78

et suiv.

I Irastulli, même dans les endroits qui n'offrent rien d’obscène, avec l’épisode d’Armide : vous entendrez dans Marini des soupirs d’une langueur érotique, dans le Tasse un chant d’amour; Renaud ne veut plus vivre que pour aimer. Adonis ne veut plus vivre que pour le plaisir. Ainsi donc, dans la poésie italienne, et précisément dans le genre dont la licence s’était emparée du droit de l’élégance et de l’esprit, le Tasse introduisit la pudeur parée des charmes de la passion. Dès lors, Arioste était, non pas vaincu, mais tenu en échec (1). Que ne parut-il un prosateur du même ordre pour disputer à Boccace sa pernicieuse suprématie!

Remarquons, de plus, que l’immense, l’inespéré service que le Tasse rendit à son pays ne pouvait alors être rendu à l’Italie ni par Dante ni par Pé-

(I) La Jérusalem délivrée eut, en effet, beaucoup plus de lecteurs que le Roland furieux, à en juger par ce tableau synoptique des éditions des quatre plus grands ouvrages poétiques de l’ Italie, inséré en 1865 par M. Ferrazzi dans son Manuale Dantesco (Ve vol., p. 700).

Canzoniere , de

Roland

Jérusalem délivrée, écrite dans le dernierquart du

Divine Comédie.

XVe siècle 15

Pétrarque.

furieux.

seizième siècle.

XVIe siècle 30

XVIIe siècle 3

XVIIIe siècle 31

XIXe siècle 216

trarque, dont l'âme était pourtant plus haute et le génie plus vaste (1) : certes, dans notre siècle, plus d'un patriote italien, aux heures douloureuses des tentatives avortées, a dû invoquer le vieil Alighieri et lui adresser les paroles de Gaddo à Ugolin : « Mon père, pourquoi ne nous aides-tu pas? » Plus d’un a dû se répéter la prédiction fameuse du Canzoniere : « Le courage prendra les armes contre la fureur , et le combat sera court , car l’antique valeur n’est pas encore morte dans les cœurs italiens. » Mais alors, bien que Dante eut encore beaucoup de lecteurs et de commentateurs, nul, depuis la mort de Michel-Ange , n'était plus capable de le comprendre, et bientôt on allait presque cesser de le lire (2). Quant à Pétrarque, il faisait école; mais sa poésie était trop souvent métaphysique pour agir sur la foule.

On peut aussi faire en partie honneur au Tasse de la réserve de son imitateur, Battista Guarini : le Pas if or fido , comme YAminta, ne franchit pas la limite qui sépare la volupté du libertinage (3). Je

(1) V. sur Pétrarque quelques pages remarquables de M. Luigi Ferri, sous ce titre : Pttrarca ed il suo influsso sul pensiero del Rinasiimento. Roma, Salviucci, 1881.

(2) V. au tableau synoptique de la page précédente le petit nombre des éditions qui furent faites de son poème au dix-septième siècle et au dix-huitième.

(3) Il y a pourtant quelques équivoques licencieuses dans la 7e scène du cinquième acte du Paslor fido.

ne dirai point, avec M. Canello, que l’ouvrage de Guarini prêche la réhabilitation de la femme par l’amour sincère et héroïque pratiqué dans les classes supérieures de la société, et que le poète a courageusement affronté et sagement résolu le problème de la lutte entre la loi et la nature; mais il faut reconnaître qu’en un endroit, Guarini, par un coup de vigueur inattendu, impose silence aux doléances langoureuses de ses héros pour gourmander éloquemment ses contemporains : <c Siècle coupable, » s’écrie-t-il, « qui as effacé dans les grossiers plaisirs la beauté de l’âme et enseigné à nourrir la soif des désirs par une feinte réserve, en déchaînant les impuretés secrètes, tu caches les pensées lascives sous des dehors saints et pudiques, comme on dissimule un piège sous des fleurs et des feuilles; pour toi, la vertu est dans l’apparence, la vertu est un art; peu t’importe (et tu t’en glorifies) qu’une passion soit criminelle pourvu qu’elle soit cachée! Mais, ô véritable Honneur, maître des grandes âmes , forme dans nos cœurs de nobles sentiments! O souverain des rois, reviens vers nos demeures, qui sans loi ne peuvent être heureuses! Que tes aiguillons puissants réveillent d’un mortel sommeil ceux que des inclinations indignes et basses détournent de te suivre et d’atteindre la gloire des hommes d’autrefois! Espérons que le mal fera trêve enfin, si notre confiance ne

se dissipe pas ! Espérons, car le soleil renaît après avoir disparu, et le ciel, quand il brille le moins, voit souvent le retour de la sérénité désirée (1)! » Surtout Guarini cède à une velléité heureuse, quand il essaye de peindre l’effort d’un cœur qui lutte contre lui-même ; Amarilli , fiancée à l’indifférent Sil vio ^ aime dans le fond de son cœur Mirtillo, éperdument épris d’elle; mais, pour ne point faiblir, quand, après une scène charmante, elle est tombée entre ses mains, et qu’il n’a pas abusé de l'avantage, elle le congédie dans un langage où la tendresse perce sous la pudeur : « Aime mon honneur, si tu es amoureux ; aime mon salut, aime ma vie. Tu es trop loin de ce que tu désires. Le ciel le défend, la terre l’épie, la mort le punit, mais, plus que tout et d’un bouclier plus solide, la chasteté le repousse; car une âme bien née ne daigne pas avoir de plus sûr gardien de son propre honneur Pars, et console-toi; car elle est

innombrable, la troupe des amants malheureux. Bien d’autres vivent aussi dans les larmes, comme toi, Mirtillo; toute plaie cause une douleur, et tu n'es pas seul à pleurer d’amour. » Un peu plus haut, elle lui a dit : « Désormais, le clair signe de ta sagesse sera pour moi que tu appliques tout ton

(1) Fin du chœur qui termine le 4e acte ; le début de ce chœur n'est guère moins beau ; on souhaiterait seulement, dans tout le morceau, plus d’originalité et de fermeté de style.

esprit à éviter de me rencontrer, » paroles dont Racine se souvenait peut-être, quand i! écrivait dans Mithridate :

Mais après ce moment, si ce cœur magnanime D’un véritable amour a brûlé pour Monime,

Je ne reconnais plus la foi de vos discours Qu’au soin que vous prendrez de m’éviter toujours.

Malheureusement, Guarini méconnaît la fécondité de cette source de pathétique qu’il a fait jaillir comme par hasard; elle tarit presque aussitôt entre ses mains ; et même les touchantes paroles d’Amarilli ne produisent tout leur effet qu’à une deuxième lecture, car, plus soucieux de nous surprendre que de nous émouvoir, le poète nous révèle seulement à la scène suivante, le secret que Mirtillo seul devrait ignorer.

Félicitons néanmoins le maître de Guarini , le Tasse, d’avoir remis en honneur le respect de la pudeur, et montrons qu’une vive piété s’unit dans son chef-d’œuvre à la délicatesse morale.

De la sincérité du sentiment religieux dans la Jérusalem délivrée; des conceptions heureuses que la foi inspire au Tasse. — Les penseurs et les publicistes italiens du dixseptième siècle. — De l’influence de la contre-réformation sur l’Espagne ( Luis de Léon , H errer a, Er cilla, Cervantes), sur le Portugal ( Camoens ). — Pourquoi cette influence, plus marquée à certain égard en Espagne quen Italie, y a été moins durable. — De la moralité de la littérature en France et chez les peuples protestants vers l’an 1600.

Le siècle le pins sceptique compte toujours trop d’âmes pieuses pour ne point produire quelques poèmes religieux , surtout quand la religion offre de brillantes récompenses aux talents qui la célèbrent.

Aussi, à l’époque où l’Italie ne songeait point encore à édifier les nations catholiques, Sannazar composait son De par tu Virginis, Vida sa Christiade. Mais le meilleur de ces deux poèmes, celui de Sannazar, suffirait à nous rappeler que les talents

secondaires étaient alors seuls en possession d’exprimer les idées religieuses ; on ajustement remarqué que la sincère affection de Sannazar pour la Vierge et saint Joseph ne sait pas faire honneur à ces saints personnages, qu’il lui arrive de les exposer au ridicule , comme quand il ne s’avise de réveiller le mari de la Vierge qu’après que le bœuf et l’âne ont déjà rendu leurs hommages au divin nouveau-né. Le goût du siècle inspirait plus heureusement les auteurs tout profanes qui exaltaient et raillaient tour à tour les cavaliers et les dames. Sans doute, quand une Vittoria Colonna, parée des prestiges multiples de la naissance, de la vertu, du talent, de la douleur et de la beauté, offrait à Dieu son irréparable infortune, le chœur des poètes s’inclinait tout entier devant elle, et les plus légers d’entre eux, en la qualifiant de Divine, attestaient la supériorité de son inspiration. Gomment n’eussent-ils pas senti un fugitif remords en lisant ces touchantes méditations : « Quand mon cœur souffre de sa torture au point que je désire ma fin, la crainte m’envahit et dit : Que te sert de mourir de bonne heure, si tu dois aller loin de ton beau soleil? De cette froide crainte naît un ardent désir qui met des ailes à l’âme et celle-ci dégage, autant qu’elle peut, mon être des aspirations terrestres. Ainsi, mon esprit se cache, se voile ioin des plaisirs humains, non par amour de la renommée, par

estime excessive de lui-même; mais sa lumière l’appelle, et partout il voit imprimé le visage chéri qui compte mes pas et contemple mes œuvres. » (( Père éternel du ciel, avec combien d’amour, de bonté, de clarté, de douceur, tu détaches, par divers moyens, l’homme du monde et de lui-même, pour que, libre, il tourne son cœur vers toi ! Puis tu l’enflammes d’un pur amour intérieur et tu le lies de nœuds plus solides; ensuite, tu le fixes par des clous si forts, que la mort la plus cruelle lui paraît un honneur éclatant. De la pensée ferme naît en lui la foi; de la foi, la lumière, et de la lumière, l’espérance; et de l’espérance véritable, des feux plus ardents ; aussi, le désir, qui n’est plus rebelle, cède à l’esprit; ou plutôt tous deux volent au ciel ensemble, pleins, pour les soucis terrestres, de mépris et de dédain. » Mais, sauf Pâme de Michel- Ange , seule digne de communier avec la sienne, Yittoria Colonna ne réunit, dans une égale admiration, que des sceptiques

dévots à son génie Devant le Dieu que sa voix célébra.

(C’est Béranger qui caractérise ainsi les néophytes de Châleaubriand). Dans Francesco Maria Molza, dans Annibal Caro, on rencontre quelques vers qui expriment, non sans bonheur, des sentiments

de piété (1 ), mais les mœurs déréglées du premier, l'obscénité de plusieurs des écrits du deuxième prêtaient peu d’efficacité à leurs velléités d’édification. Settembrini exagère un peu, quand il s’écrie :

« Annibal Caro est un courtisan qui ne montre jamais une grande pensée, un sentiment généreux, mais qui se concentre toujours en lui-même; ou, si parfois il se découvre, il me laisse voir l’auteur grossier de la Fichea , de la Nasea et de la venimeuse et lâche Apologie; » et quand il répond aux critiques qui appellent Caro l’homme le plus sympathique de son temps : « De la sympathie pour les livrées, en aura qui voudra (8)i » Mais, sans

(1) V., par exemple, le sonnet d’Annibal Caro qui commence par ces mots : Egro già d’anni, e più di colpa grave , et où il demande le temps d’obtenir le pardon de ses fautes avant de mourir.

(2) Lezioni di lelteratura italiana , 2e vol., p. 179. Settembrini, critique distingué, mais prévenu, rappelle, avec plus de fougue et moins d’esprit, feu M. Paul Albert. On trouverait peut-être dans son livre la transition entre les critiques qui condamnaient , au nom de la morale, la plupart des écrivains du seizième siècle et l’école dont nous avons signalé plus haut la partiale indulgence. Un exemple montrera jusqu’à quel point ses opinions philosophiques égarent son jugement en littérature : parce que la parole de Luther a entraîné la moitié de l’Europe dans la Réforme, il lui attribue une éloquence supérieure à celle de Bossuet, comme si le génie oratoire se mesurait uniquement aux effets produits sur les foules. — Settembrini était Napolitain : de là le zèle qui lui fait consacrer presque autant de pages aux peintres napolitains qu’aux florentins. Il dit vrai, d’ailleurs , quand il déclare qu’à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième le royaume de Naples fournit les écrivains et les penseurs les plus marquants de l’Italie : le Tasse , Marini, Campanella, Giord. Bruno.

se piquer de rigorisme, ou peut trouver Annibal Caro mieux à sa place dans le rôle de docte numismate ou d’élégant épistolier. D’ailleurs, tous les critiques reconnaissent aujourd’hui que Vittoria Colon na, non plus que Michel-Ange, n’a pu arriver à l’originalité du style. I! fallait, pour émouvoir les cœurs, le génie du dernier des poètes classiques de l’Italie.

La biographie du Tasse prouve qu’au milieu de l’existence des cours les sentiments religieux vivaient en lui, et la mélancolie qui remplit tant de ses pages en explique la raison. Or, dans les sonnets ou canzoni qu’il a composés sur des pensées religieuses, il succombe souvent à l’épreuve où ces petites pièces dont l’expression doit faire le principal mérite mettaient un esprit plus brillant que sûr; là surtout il se laisse séduire aux fausses beautés; mais la Jérusalem Délivrée, sinon dans toutes ses parties, du moins partout où l’auteur l’a voulu, marque une piété sincère. On a quelquefois douté qu’un poète qui égarait sur les pas d’Armide les compagnons de Godefroy de Bouillon eût pu comprendre l ame des croisés ; et le scrupule avec lequel il fait pratiquer par ceux ci toutes les cérémonies qui formaient litige entre les protestants et les catholiques, a mis en défiance sur la profondeur de sa foi. Certes, la piété du Tasse n’étouffe pas en lui tout sentiment profane ; elle ne se nour-

rit point de la méditation des Ecritures. Elle ne lui donne pas, tort plus grave, le courage de refuser franchement aux rigoristes ce qu'il ne se croit pas tenu de leur accorder; car, si ce n’est pas pour eux qu’il refit sa Jérusalem Délivrée, il écrivit en J 576 sur son poème, pour leur donner le change, une allégorie morale dont il plaisantait avec ses amis intimes (1). Malgré cette espièglerie, que l’ingénuité des rédacteurs d’allégories (2) semblait autoriser, il est sincère quand il fait profession de christianisme.

Sa foi est ardente et féconde. Il lui a dû d’abord d’avoir conçu le plus beau type peut-être de ces héros sans défaut ni faiblesse, dont la peinture offre à i art tant de difficulté; car si la Jérusalem Délivrée ne vaut pas l’Enéide, Godefroy de Bouillon est supérieur à Enée, dont la fortune plu lot que la personne nous intéresse. En général, Godefroy se montre digne de commander les libérateurs du Saint Sépulcre, d’interpréter leurs sentiments; il répond pour eux avec une fière courtoisie à l’artificieux ambassadeur du Soudan (3); et il est vraiment imposant, en face de la calomnie et de la ré-

(1) V. une lettre du Tasse publiée pour la première fois par Serassi {Vitu di Torq , Tasso, édit. Guasti, p. 309).

(2) V. ci-dessus, chap. III, § 2, les naïves allégories composées sur les Nouvelles de Bandello et sur le Boland furieux.

(3) Chant II ; v. aussi au chant I, octave 21 et suiv.

volte, quand on lui impute la prétendue mort de Renaud : « Godefroy, qui entend l’accusation, lève les yeux au ciel et recourt à Dieu, suivant son habitude : « Seigneur, toi qui sais combien mon bras » a horreur de verser le sang de mes frères, arra- » che le voile qui couvre l’esprit de ces hommes; » réprime leur fureur débordée, et que mon inno- » cence, qui est connue là-haut, apparaisse au » monde aveuglé! » Il se tut, et sentit une chaleur inusitée descendre du ciel dans ses veines. Plein d’une noble vigueur, d’une espérance hardie qui se répand sur son visage et accroît son audace, entouré des siens, il s’avance vers ceux qui croient venger Renaud, et bien que tout alentour il entende le frémissement des armes et les menaces, il ne ralentit point le pas; il porte sa cuirasse; un habit plus riche que de coutume le pare somptueusement; ses mains, sa tête sont découvertes, et une nouvelle lumière de douce majesté resplendit sur ses traits. Il agite son sceptre' doré, et, avec cette seule arme, compte arrêter cette fureur. Tel il se montre à eux, tel il parle, et sa voix n’a pas les accents d'une bouche mortelle :

« Que sont ces folles menaces, ce vain bruit d’ar- » mes? Qui les soulève? Est-ce ainsi que je suis » respecté et connu de vous, après une si longue » épreuve? Il y en a donc encore qui suspectent,

» qui accusent Godefroy de perfidie, et d’autres qui

» croient à l’accusation? Vous attendez peut-être » que je m’abaisse devant vous, que je vous donne » des raisons , que je vous adresse des prières ! » Ah ! l’on ne dira pas que la terre , pleine de mon » nom, aura entendu pareille indignité. Que ce scep- » tre, que le souvenir de mes actions honorables , » que la vérité me défendent! Et maintenant, » ma justice va céder à la pitié, et la peine ne des- » cendra pas sur les coupables : j’accorde à vos » actes passés le pardon de cette faute, et je l’ac- » corde aussi à votre Renaud. Qu’Argillano seul )> lave de son sang le crime commun, lui, l’auteur » de tant de fautes, qui, sur un soupçon futile, a » entraîné les autres dans son erreur ! » Les éclairs, la foudre de la majesté et de l’honneur brillaient, pendant qu’il parlait, dans son aspect royal , tellement qu’Argillano , étonné et subjugué, trembla (qui le croirait?) devant la colère d’un visage (1). » D’autre part, quel admirateur de Polyeucte restera froid quand Suénon exhale l’enthousiasme pour le martyre : « Oh! la voici sous notre main, cette couronne de martyre ou de victoire ! J’espère bien plus l’une, mais je ne souhaite pas moins l’autre, qui promet plus de mérite devant Dieu avec une renommée pareille. Ce champ où nous sommes maintenant, ô mes frères, sera un temple consacré

(l) Chant VIII, oct. 76 et suiv.

à noire immortelle mémoire; l’âge futur y montrera nos lombes ou nos trophées (1) », ou, quand on le dépeint déjà en possession de la mort qu’il souhaitait : « Il gisait couché non point sur le visage; mais, ainsi que son désir se tournait toujours vers le ciel, sa tôle regardait le firmament, comme d’un homme qui alors encore aspire en haut; sa main droite était fermée, son poing serrait le fer dans l’attitude de frapper; l’autre main, d’un geste humble et pieux, se posait sur sa poitrine, et il semblait demander pardon à Dieu (2). »

Même dans les épisodes d’amour, quand le sentiment religieux y apparaît, dira-l-on qu’il s’y affaiblit, parce que l’énergie s’en dissimule sous une ravissante douceur? L’enthousiasme pieux qui, d’ordinaire, ferme les yeux aux martyrs sur la beauté du monde visible, les ouvre à Sophronie sur la splendeur de l’azur au sein duquel règne le Tout-Puissant: « Vois, » dit-elle à Olinde, qui vient de mériter son cœur en se faisant attacher au même poteau fatal, « vois comme le ciel est beau, vois le soleil qui semble nous appeler et nous consoler (3)! » Clorinde tombe frappée à mort par Tancrède, qui n’a point reconnu en elle celle qu’il aime éperduement; quelle résignation dans cette

(1) Chant VIII, oct. là.

(2) Ibid., oct. 33.

(3) Chant II, oct. 3G.

mourante que la grâce touche enfin : « Ami, tu as vaincu; je te pardonne; pardonne aussi, non au corps qui ne redoute rien, mais à l’âme! Ah! prie pour elle, et donne-moi le baptême qui lavera toutes mes fautes ! » Quand le Tasse n’aurait pas prêté d’amour à Tancrède , il aurait encore le droit de dire que, dans ces paroles languissantes , résonne je ne sais quoi de plaintif et de suave qui pénètre dans son cœur , y éteint toute colère , invite et force ses yeux a pleurer (1). Jamais philosophe chrétien a-t-il rêvé pour l’autre monde une plus adorable transfiguration de l’amour que celle qui console Tancrède quand le sommeil s’est enfin glissé parmi ses pleurs : « Voici qu’en songe, ceinte d’une robe étoilée, lui apparaît l’amie après laquelle il soupire, bien plus belle, mais d’une beauté céleste, qui la pare sans effacer les traits qu’il a connus; et il lui semble qu’elle lui essuie les yeux par un doux geste de compassion et lui dit : « Vois comme je suis belle et joyeuse, ô mon fidèle chéri; apaise la douleur que je te cause. Je te dois l’état où je suis ; c’est toi qui, par méprise, m’as ôtée du nombre des vivants, du monde mortel; c’est toi qui, par pitié, m’as rendue digne de monter dans le sein de Dieu parmi les immortels et les saints. Ici, je jouis du bonheur de l’amour, et j’espère qu’une place s’ap-

(t) Chant XII, oct. 66.

prête aussi pour toi, là où, devant le vrai soleil d’un jour éternel , tu contempleras ses beautés et les miennes. Si tu ne te refuses pas toi-même au ciel, et que tu ne t’égares point dans les folies des sens , vis et sache que je t’aime , et je ne te le cache pas , autant qu’il est permis d’aimer une créature (1). » Mais alors, dira-t-on, comment le Tasse a-t-il pu se complaire dans la peinture des folles amours de Renaud? — Prenons garde qu’il manque d’ordinaire au critique de nos jours la pratique d’un grand nombre d’âmes chrétiennes, et que, par suite, il est exposé à se faire de la piété une idée préconçue, un type unique, ou à ne la reconnaître que sous deux ou trois formes : l’extase, l’ascétisme, la gravité soutenue; comme il sent que, pour rentrer dans son âme, la foi devrait d’abord la dompter, il croit que la religion ne soumet les autres qu’au prix d’nne pareille violence. Au contraire, il y a des hommes naturellement chrétiens, qui n’ont pas besoin de contraindre leurs facultés pour demeurer dans l’obéissance ; chez ceux-là, l’imagination garde la liberté de s’ébattre, le cœur le droit de s’épancher. De plus , rappelons-nous que le Tasse n’appartient ni à la race germanique, ni à la race anglosaxonne, ni à la nôtre, et si nous admettons qu’il peigne les diverses passions à la mode de son

(I) Chant Xlt, oct. 91, 92, 93.

pays, permeüons-lui de ne pas concevoir la piété à notre manière. Le protestantisme a quelquefois inspiré des hymnes où l’auteur s’est interdit, comme une parure profane, toute hgure de style, toute expression frappante, tout mouvement oratoire et dont la force du sentiment forme toute la réelle beauté , comme dans ce dialogue de l’âme et de Dieu, par Will. Cowper, que M. Gladstone s’est amusé dernièrement à traduire en vers italiens. Condamnera t-on, au nom de cette poésie, les vers non moins religieux, mais éloquents, de Corneille, de Racine, de Lamartine? Les esprits exclusifs dénient à tel peuple la puissance de méditer sur les choses divines, enferment tel autre dans l’hypocrisie et le formalisme; ne les imitons pas! Le formalisme et l’hypocrisie, formes distinctes de la fausse dévotion, se rencontrent dans tous les pays et dans tous les siècles , et , de ce qu’elles s’accusent davantage à certaines époques ou dans certaines nations, l’on ne doit pas conclure qu’un peuple entier manque d’un sentiment aussi universel, sous ses formes multiples, que le sentiment religieux.

Malheureusement , l’Italie entrait dans une période de décadence : on ne pouvait donc plus espérer que les grands sentiments y fussent dignement exprimés par de nombreux poètes. Les accents religieux de Chiabrera (mort en 1637) ne partent

pas du fond de lame; ceux de Filicaja (mort en 1707) peuvent nous toucher encore aujourd’hui; mais, en somme, les littérateurs italiens du dixseptième siècle, fort respectueux envers la croyance établie, ne l’honorent pourtant ni par l’élévation des idées, ni par la chaleur des sentiments. L’esprit chrétien ne se reconnaît point dans les écoles poétiques, dans les académies qui donnaient alors le ton ; on ne le retrouve pas plus dans les fadeurs de l’Arcadie, ou dans la mièvrerie des poètes jésuites que dans l’enflure des disciples de Marini ; mais, avant de conclure qu’il avait perdu toute efficacité sur ce monde harmonieusement frivole, rappelonsnous qu’alors même il y achevait la défaite de l’immodestie. En second lieu , l’on sait que les sciences positives et les sciences morales reçurent alors en Italie des développements considérables ; je n’entends pas dire que ce fut par l’effet d’un retour à la gravité des pensées religieuses que les plus robustes esprits y préférèrent dans ce siècle l’étude des mathématiques ou de l’histoire à la poésie ; mais, d’une part, depuis la contre -réformation catholique, les esprits indépendants que l’Italie enfanta, Telesio, le premier des modernes , Campanella, Galilée, le plus grand de tous, n’éprouvèrent plus ce besoin de rompre, sinon toujours avec le catholicisme, du moins avec la cour de Rome, qui travaillait presque tous les penseurs des généra-

lions précédentes (1). On nous dit bien que la doctrine de Campanella confinait au panthéisme, mais l’on ajoute que, pour le constater, il y faut regarder d’assez près, de plus près, j’imagine, qu’il ne le faisait lui-même ; et Rome, qui travailla avec persistance et réussit enfin à l’arracher aux bourreaux napolitains, ne doutait pas plus que lui delà pureté de sa foi (2). Galilée, que l’Inquisition persécuta pour sa fermeté à repousser l’empiètement de la religion sur le domaine de la science, ne paraît pas avoir senti un instant la tentation d’user de représailles. Or, si l’orthodoxie de rimeurs superficiels ne rend qu’un médiocre hommage à la foi dominante, celle d’esprits si vigoureux ne s’expliquerait point si le catholicisme n’eût plus été capable d’inspirer aux Italiens qu’une prudente déférence.

D’autre part, le retour au respect de la morale publique ne se marqua point seulement par les réfutations expresses du machiavélisme que nous avons mentionnées; car, à partir du concile' de Trente les plus éminents des publicistes italiens s’efforcèrent visiblement de réconcilier la science

(1) Il est vrai que Giordano Bruno embrassa le protestantisme; mais il a moins de titres, ce me semble, que les trois hommes que je citev pour représenter les penseurs italiens de son temps. Quant à Vanini, il ne vaut pas l'honneur d'être cité.

(2) Il proposa pourtant la communauté des biens et des femmes, mais pour un pays ou l'expérience offrait peu de dangers : la Cité du Soleil.

de la politique avec la justice. Laissons le célèbre Paolo Sarpi qui, en 1615, renchérissait, dans un ouvrage secret, sur l’immoralité de Machiavel; il ne saurait engager le catholicisme dont, malgré sa robe, il fut le détracteur. Mais M. Mézières a montré que le Vénitien Paruta , dans son traité Délia perfezione délia vita politica , publié en 1579, après quatorze ans de préparation, expose des doctrines toutes différentes de celles de Machiavel ; et il a émis la conjecture que Fauteur prit Fidée de ce dialogue, où il fait converser notamment trois prélats vénitiens, dans ses entretiens avec les politiques du concile de Trente (1). Quoique Boléro, mort en 1617, ait eu tort de permettre, dans sa Ragione di Stato , d’employer, pour le service de l’Eglise, les expédients ténébreux dont Machiavel attendait l’émancipation de la patrie, la ligne de conduite qu’il trace aux hommes d’Etat se conforme en général aux préceptes de l’équité. Donc, malgré la frivolité des mœurs littéraires et sociales, il se formait en Italie une tradition de respect pour la justice, qui dut préparer la nation à fournir aux philosophes français les disciples auxquels nous faisions allusion dans un chapitre antérieur. Peutêtre u’a-t-on pas assez remarqué, tout en admirant comme il convient ces nobles élèves de nos pen-

(1) h 'tude sur les œuvres politiques de P. Paruta , 1853.

seurs, que seule l’Italie, au dix-huitième siècle, a produit d’éloquents propagateurs de nos principes philanthropiques; en effet, dans d’autres contrées de l'Europe, aussi bien qu’à Florence ou à Naples, les souverains ou les ministres surent éluder, par d’utiles réformes, la concession de la liberté politique, mais les théoriciens de l’Italie seuls proposèrent d’originales applications de l’esprit philosophique aux lois criminelles ou civiles. Ce fut l’honneur de la race latine, la plus généreuse de toutes, d’avoir uni, pour cette tâche glorieuse, le génie français et le génie italien.

Sur trois points seulement, qui sont, par malheur, de la plus grande importance, les publicistes qui se piquaient de représenter le catholicisme dans toute sa pureté ne surent pas échapper aux erreurs qu’ils trouvèrent accréditées ou qui se répandirent de leur vivant : les conditions de l’institution monarchique, les limites de la puissance ecclésiastique, la punition des mauvais rois. Ces trois questions, en Italie et en Espagne, troublèrent la logique et égarèrent la conscience, non pas seulement, comme en France durant la Ligue, des hommes de partis , mais des hommes de cabinet. Bellarmiuo , dans le De summo pontifice , condamnait la monarchie pureau nom de la monarchie mixte; mais, par la première, il entendait un gouvernement impraticable où le roi eût tout réglé par lui-même, et par

la deuxième, il offrait l’illusoire garantie d’intermédiaires tirés des rangs du peuple, investis par le prince d’une autorité absolue et responsables envers lui seul. De même, il refusait au pape l’administration directe de tous les Etats, que le pape ne réclamait pas, puis demandait pour lui le droit d’y intervenir à son gré. L’Espagnol Suarez, à la même époque , après avoir fortement établi la souveraineté du peuple, la confisquait au profit du roi, sur le prétexte d’une aliénation spontanée, sauf à permettre la révolte plutôt que d’autoriser la discussion. Son compatriote Mariana s’évertuait à rassurer les consciences les plus timorées sur la légitimité du régicide (1). Mais combien peu traitaient alors de sang-froid ces questions brûlantes ! On avait vu en France les catholiques abandonner par esprit de parti la cause de l’absolutisme pour celle de la démagogie, elles protestants, pour un motif analogue, opérer la volte-face contraire. Les réformés, malgré leur palinodie, ont les premiers, dans les temps modernes, relevé le culte de la liberté; mais l’on comptait autant d’amis de la tolérance chez leurs adversaires que parmi eux; et, peut-être parce que la persécution leur ôtait le calme d’esprit nécessaire, les protestants n’ont alors produit aucun

(1) Je résume ici un passage de l 'Histoire de la science politique dans ses rapports avec la morale, par M. P. Janet (2e édit. Paris, Ladrange, 1872, 2e vol.), relatif à ces trois jésuites.

traité politique comparable, pour l’ampleur et ia justesse des vues, à celui du catholique français, Bodin.

La contre-réformation inspirait en même temps, dans toute l’Europe, des poètes de distinction. A la vérité, l’affectation est si naturelle aux poèmes de courte haleine, qu’on la surprend jusque chez le saint religieux espagnol, fray Luis de Léon, qui, dans sa Caution a Jesucristo crucificado , nous dit espérer d’arriver jusqu’au Christ, parce que les clous du Golgotha empêchent le Sauveur de fuir, et qui déclare que, par les fenêtres de ce corps entr’ouvert, il voit le cœur de Jésus qu’un larron a ravi avec deux paroles. Mais , en général, les petites pièces religieuses de Luis de Léon sont écrites avec plus de simplicité, plus de gravité, que celles du Tasse et avec moins de diffusion. L’imitation d’Horace, à qui d’ailleurs il ne prend que la pensée générale d’un morceau ou quelques idées de détail, l’aide sans doute à éviter l’abondance stérile, mais enfin il l’évite. Quant à la sérénité avec laquelle il traduit du latin des textes peu austères, je ne ia relève que pour prouver une fois de plus que la piété se permettait alors des distractions qu’elle s’interdit aujourd’hui (1). Un autre ecclésiastique

(l) V. les poésies de Luis de Léon dans le 33e vol. de la Biblioteca

espagnol, Fernando de Herrera, composa aussi quelques belles odes d’un souffle lyrique et d’une inspiration religieuse à laquelle on souhaiterait seulement un peu de générosité, sinon à l’égard des vaincus de Lépante, dont tout chrétien souhaitait alors comme lui l’extermination, du moins envers les malheureux compagnons de Sébastien de Portugal, qu’on sent bien que son patriotisme espagnol ne plaint qu’à demi. Ni Herrera, ni Luis de Léon ne se risquèrent à disputer au Tasse le prix de l’épopée catholique; Lope de Yega fut plus hardi, mais sa Jérusalem conquistada n’a que le mérite d’une versification facile. Ses autres poésies religieuses offrent d’étranges contrastes de gravité et de licence (1).

On retrouve l’influence de la contre-réformation dans deux poèmes, l’un espagnol, l’autre portugais,

de autores espanoles desde la formation del lenguaje hasta nuestros dias. Madrid, 1868. Le Ie* livre comprend ses poésies originales, consacrées pour la plupart à des sujets religieux ; le 2e des traductions de poésies profanes, des Eglogues de Virgile, y compris la 2e, de certaines odes d’Horace, entre autres des odes Quis multa gracilis te puer in rosa , Donec gratus eram , des fragments de Tibulle, de Pétrarque, de Bembo, des Géorgiques. Le 3e livre se compose de traductions de poésies bibliques. Luis de Léon avait écrit ces vers dans sa jeuuesse, et ne les publia que pour dégager la responsabilité d'un ami à qui on les attribuait.

(I) V. la préface mise en tête de ses œuvres non dramatiques dans la Bibliothèque espagnole précitée , et Ticknor, traduit par Magnabal. 2e vol., p. 225-226.

qui célèbrent pourtant non point la religion , mais la pairie. Il ne faut pas dire, comme on la fait quelquefois, que c’est par scrupule que dans le pre* mier, V Araucaria, publiée de 1569 à 1590, Ercilla s’interdit les fictions amoureuses; il obéit plutôt, et non sans en plaindre ses lecteurs, au désir de respecter la vérité et de ne pas empiéter sur le récit des exploits militaires. Mais il convient de noter, comme un signe du temps , la prédilection avec laquelle il développe tous les traits d’amour conjugal qu’il rencontre sur son chemin ; frappé de la vaillance des Araucans, il n’est pas moins touché de l’affection que vivants, morts ou disparus, ils inspirent à leurs épouses; il aide Tegualda à retrouver le cadavre de son mari , après avoir accordé la vie à un guerrier ennemi, il lui accorde la liberté pour le rendre à sa femme Giaura, qui le croyait mort; il devine que Lauca, la pauvre veuve de quinze ans, souffre plus du coup qui lui a ravi son bien-aimé que de la blessure qui l’a frappée à son tour; et au moment où il ne peut se défendre de jeter les yeux sur les beautés de toute l’Espagne, qu’une vision lui montre , la seule sur laquelle il arrête ses regards est celle qui porte son nom (1).

(I) V. sur Tegualda, chant XXI ; sur Giaura, les chants XXVII* XXVIII ; sur Lauca , le chant XXXII. J’ai mis à profit l’introduction qui précède la traduction de Y Araucaria , par M. Alex. Nicolas. Paris, Delagrave, 1869.

Dans le poème portugais, les Lusiades, publiées en 1 572, Camoëns ne s’interdit pas les épisodes d’amour mais il les écrit d’un style encore plus retenu que celui du Tasse; et l’on a fait remarquer que la foi, la morale lui dictent de nobles passages et que la piété et le patriotisme s’unissent si sincèrement chez lui, qu’au moment où les jésuites s’emparent de l’esprit du roi don Sébastien, il ose demander que les ministres du culte ne s’occupent pas de gouverner les Etats (1). Notons toutefois que la volupté n’est point bannie de ce poème. Que Gamoëns y fasse intervenir les divinités païennes, cela est de peu de conséquence ; que Vasco de Gama doive la protection de Vénus à une prédiction d’après laquelle l’empire de la beauté s’étendra aussi loin que celui des Portugais, passe encore en un sujet profane! Mais quand la déesse, pour délasser un instant ses favoris , envoie au-devant d eux des nymphes qui ne fuient à leur approche que pour leur donner le plaisir de s’emparer d’elles, ces amours de passage, malgré la grâce et la pudeur exquises du style, laissent une impression

(i) V. l'étude sur Camoëns, dont M. Clovis Lamarre a fait précéder sa traduction des Lusiades. Paris, Didier, 1878. V. les passages du poème auxquels nous faisons allusion, savoir : la déclaration de Vasco de Gama, au chant Ier ; l'apostrophe aux peuples de l’Europe, au chant VII ; les exhortations aux Portugais à la fin du chant V ; v. aussi les chants VI et Vil passirn. Sur l’immixtion du clergé dans les affaires de l'Etat, v. le VIIIe chant et la fin du Xe.

fâcheuse. Voltaire et Deliüe ont trop sévèrement jugé cet épisode ; néanmoins, on ne peut se contenter de la précaution de Camoëns, qui insinue à la fin du récit qu’il y a là une peinture allégorique de la gloire promise aux héros (1). Avant de quitter la péninsule ibérique, n’oublions pas que ni les tentations de la misère, ni les mauvais exemples ne purent déterminer Cervantes à mettre dans son chef-d’œuvre l’appât de la licence : ses Nouvelles aussi sont, en général, pudiques; et pourtant, que n’eut-ii pu se permettre à une époque où lui-même semble compter parmi les ridicules précautions d’un jaloux la défense faite aux chambrières de tenir des propos lascifs (2). Toutefois, sa Fausse Tante est licencieuse, et le Don Quichotte contient en somme plus d’une plaisanterie un peu vive (3). Néanmoins, tous ces écrivains surveillent leur plume.

Mais, eux morts, il fat clair que la contre-réformation n’avait point modifié la littérature de l’Espagne. Sans doute, on n’y rencontre plus, au dix-septième siècle, les railleurs malveillants, du genre de Torres

(1) V. ce passage à la fin du IXe chant. Le jugement de Voltaire est dans son Essai sur le poème épique ; celui de Delille dans la 7e note de sa traduction de l'Enéide.

(ï) Dans sa Nouvelle intitulée : lé Jaloux d’Estramadure.

(3) Dans la Ie partie, au chap. IX, don Quichotte est appelé protecteur des demoiselles , que andàban con toda su virginidad a

cuestas ; au chap. XVI, v. l’épisode de Maritorne ; au ch, XXII, v. l’estime singulière de don Quichotte pour les messagers d’amour.

Naharro, dont i’Eglise avait eu à se plaindre cent ans plus tôt; la terreur avait étouffé la raillerie. Mais on continuait de se permettre tous les écarts qui ne choquaient directement ni le dogme ni le clergé. On ne s’en tenait point à outrager le bon sens par l'affectation de l’esprit : l’imitation de Yestilo culto de Gongora n’eût pas été plus coupable que celle des concetti de Marini ; mais on laissa l’indécence s’ébattre dans les genres les plus florissants : le roman et la comédie. On eut encore des historiens émi nents parce qu’un beau style et une exposition dramatique gardent leur prix, même là où manque le sens critique; mais on n’eut point de publicistes, parce que, pour trouver des remèdes aux misères de l’humanité, il faut avoir un esprit libre et une âme sensible à toutes les infortunes. Or, à qui veut comprendre combien le fanatisme et le despotisme avaient alors desséché le cœur de cette noble nation , il suffit d’opposer la dureté avec laquelle le brillant narrateur de la conquête de Mexico, Ant. de Solis, traite les infidèles, à la sympathie que Las Casas, Hurtado de Mendoza et Ercilla leur témoignaient au siècle précédent. Les théologiens mêmes, abandonnant les grands travaux d’érudition, s’enfoncèrent dans la discussion scabreuse des cas de conscience. Pourtant, nous l’avons vu, au temps du concile de Trente, les plus célèbres de leurs prédécesseurs avaient prêché le renouvellement de

la science et des lettres par l’esprit chrétien (1) ; l’Espagne avait même fourni alors à l’Eglise des écrivains bien supérieurs à ceux que le clergé italien comptait; nul, en effet, ne comparera le mérite littéraire de saint Charles Borromée, de saint Philippe de Néri à celui de Luis de Grenade, de sainte Thérèse, de Luis de Léon. Pourquoi donc la littérature espagnole garda-t-elle tous les défauts que la contre-réformation avait ailleurs corrigés ou atténués?

Il ne suffît pas de répondre ici, comme nous l’avons fait quand nons expliquions pourquoi l’essai de correction n’avait que partiellement réussi en Italie, que la faute en était à la décadence de la nation; car si la littérature de l’Espagne allait, au dix-huitième siècle, subir une éclipse plus complète et plus durable que celle de l'Italie, elle brillait au dix-septième d’un éclat supérieur : nul auteur italien n’avait alors l’esprit de Quevedo, le génie de Laideron. La véritable raison me paraît être un fait déjà signalé dans 1 histoire purement littéraire de l'Espagne et qui n’est pas moins vrai dans son histoire sociale : on a fait remarquer que, chez ce peuple jaloux de son indépendance, les écrivains n'empruntèrent jamais à ceux des autres pays que ce qui s'accordait naturellement avec le caractère

(l) V. ce qui a été dit plus haut des œuvres d’érudition des théologiens espagnols, de leurs traités sur la prédication, etc.

national ; même au temps de Boscan et de Garcilaso, ils ne se livrèrent point à l’engouement pour l’étranger que la littérature française a tour à tour ressenti ou inspiré à d’autres nations. Or , dirai-je à mon tour, l’Espagnol tient à sa conception de la piété comme à sa conception de la poésie; pour lui, le sentiment religieux, comme tout sentiment profond d’ailleurs, se traduit de deux manières : au jour le jour, par quelques démonstrations traditionnelles ; à l’occasion, par des actes héroïques. Une fois les premières accomplies et quand les circonstances ne lui semblent pas exiger les seconds, il reprend sa liberté et vit comme si ce sentiment n’existait pas en lui. C’est ainsi qu’en temps ordinaire, son patriotisme se réduit à la fidélité au costume national : vienne une invasion et son énergie réveillée tiendra en échec les soldats incomparables de Napoléon ; puis elle se rendormira. Exact à s’acquitter des pratiques de la dévotion, prêt à mourir pour sa foi, l’Espagnol, du temps de la contre-réformalion, n’entendit sacrifier à l’opinion des catholiques de France ou d'Italie ni ses longues heures de paresse, ni ses accès de pétulante gaieté, ni son fanatisme. Rome avait accordé quelque chose aux critiques que la Réforme avait adressées à sa manière de comprendre la religion : l'Espagne ne fit aucune concession. Voilà pourquoi , après comme avant le concile de Trente, sa littérature témoigna

d’une foi profonde, ardente, mais compatible avec l’idolâtrie de l’amour, du point d’honneur et avec les échappées de la licence.

La France s’ouvrait plus volontiers à l’influence de l’étranger; mais le meilleur des poètes sacrés qu’elle produisit alors, le protestant Du Bartas (1), maniait une langue trop imparfaite et donnait trop souvent dans la bizarrerie pour soutenir longtemps la comparaison avec l’auteur de la Jérusalem Délivrée; au surplus, chose étrange, parmi les morceaux de sa main qu’on cite d’ordinaire comme les plus heureux, on trouve des réflexions élevées présentées avec éloquence, bien plutôt que de véritables effusions de piété : ce poète si profondément religieux réussit mieux dans l’expression des idées philosophiques que dans celle des sentiments religieux. Ronsard et d’Aubigné exhalaient en beaux vers des passions de sectaires plus que des sentiments de foi. L’Angleterre, qui possédait déjà Shakespeare, devait attendre encore un demi-siècle Milton; en Allemagne, où Luther et ses premiers disciples avaient fait entendre des psaumes pleins de ferveur, la poésie religieuse commençait à perdre de sa sincérité (2); et cent cinquante ans

(1) Sur les nombreux poèmes sacrés publiés en France au seizième siècle et au commencement du dix-septième, v. Pellissier» La vie et les œuvres de Du Bartas. Paris, Hachette, 1882.

(2) V, G. -A. Heinrich, Histoire de la littérature allemande. Paris, 1870-73. Vol. 1er, liv. II, chap. v, § 4.

s’écoulèrent avant que Klopstock s’arrogeât la mission de donner à sa patrie une épopée chrétienne, lâche difficile à remplir pour un contemporain de Voltaire et de Lessing.

Ainsi, vers l’an 1600, la contre-réformation avait exercé une influence sensible et durable sur la littérature des Italiens, une influence plus notable à certains égards, mais moins durable sur celle des Espagnols , et les nations protestantes n’avaient produit rien d’égal aux ouvrages inspirés chez ces deux peuples par le sentiment religieux. Quant à notre pays, on ne pouvait guère se douter que le christianisme en marquerait, au siècle suivant, la littérature d’une empreinte si profonde.

Page 1