‹ De l'influence du dialecte gascon sur la langue français de la fin du 15e siecle á la seconde moitié du 17eChapitre 12 sur 38 · LE PARLER GASCON — CARACTÈRES GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

LE PARLER GASCON — CARACTÈRES GÉNÉRAUX

Nous venons de voir de quelle faveur étaient en tourés les dialectes au xvi^ siècle ; cette faveur explique qu'une influence du parler gascon ait pu se produire. Mais ce parler gascon, quel est-il? quels en sont les caractères ?

Il n'apparaît pas tout à fait avec les mêmes traits sur tous les points de ce domaine gascon, dont nous avons tracé les limites. « La langue parlée entre la Garonne, FOcéan et les Pyrénées se présente sous six formes principales : le béarnais, le landais, le bigourdan, Tarmagnac, le commingeois et le girondin'. )) Mais les caractères communs à ces variétés du gascon sont assez nombreux et assez importants pour qu'on ait pu les réunir sous la dénomination unique de langue gasconne.

Cette langue a été soigneusement étudiée par

• Luchaire. Étude sur les idiomes pyrénéens, p. 248.

M. Luchaire qui a résume ainsi, en ce qui concerne la phonétique'^ ces caractères communs.

l '^ Absence de v :

2*> Répugnance pour f;

3'^ Répugnance pour r initial ;

40 Suppression de ?i entre deux voyelles ;

5" Mutation de // médial en r ;

60 Mutation de // final en i ;

70 Résolution de / final en u'\ De plus, en publiant un Recueil de textes de l'ancien dialecte gascon, d'après des documents antérieurs au xiv^ siècle, il a permis à d'autres de pousser plus loin qu'il n'avait voulu le faire lui-même cette étude du langage gascon. Hemmann en a tiré son Histoire du consonnantisine en gascon jusqu'à lajin du xiii^ siècle ; ouvrage qui^ sans être complet, tant s'en faut, nous montre cependant d'une manière assez exacte quel est le traitement général des consonnes dans l'ancien gascon ^

* En ce qui concerne la syntaxe, les rapports sont encore plus étroits ; les tours, les constructions, les règles sont très sensiblement les mêmes.

- Luchaire, Ibid., p. 208.

^ Consonantismus des Gaschonischen bis i^um Ende des XIII Jahrunderts . . . von Fran:^ Hemmann. 1888. Leipzig, Fock, in-8^ de vii-55 p.

Les différences qui séparent le gascon actuel de celui qui était parlé au xiv^ siècle ou au xyi*-' sont peu nombreuses et sans grande importance. La démonstration en serait aisée ; qu'il nous suffise d'apporter ici l'opinion de deux maîtres en philologie gasconne, (s Son patois, dit M. Léonce

M. Lespy a fait du béarnais sa province particulière ; ce qu'il dit du béarnais peut s'appliquer^ à quelques exceptions près, au bigourdan. M. P. Meyer, dans la Roniania ; M. Léonce Couture, dans la Revue de Gascogne ; M. G. Chabanneau, M. A. Thomas, M. E. Bourciez ont apporté de précieuses contributions à Tétude du gascon. F. Diez parle peu du gascon dans sa Grammaire des langues

Couture en parlant du poète Garros dont il vient de citer quatre vers, n'a pas vieilli quant à la plupart des termes qu'il emploie. Tous les mots de ces quatre vers par exemple sont du langage courant à Lectoure, quoique les églogues de Garros aient paru en iSôy. L'orthographe seule a changé, mais non (je crois en être sûr) la prononciation. {Revue de Gascogne^ t. XII, p. 469.) M. Luchaire constate le même fait pour le gascon d'une période plus reculée. « L'étude des documents du moyen-âge prouve que la langue (gasconne) ancienne est bien peu différente de celle d'aujourd'hui. » (Étude sur les idiomes pyrénéens, p. 202.) Nous retrouvons en effet dans notre parler d'aujourd'hui le vocabulaire à peu près intact et toutes les constructions de la langue de Pey de Garros, de Bedout ou d'Astros. Les différences que l'on peut relever sont faciles à reconnaître; elles sont dues presque toutes à une seule cause : l'influence de la langue française. Tandis que le gascon altérait la langue française, au grand scandale de Malherbe, celle-ci à son tour altérait le gascon. Les termes français s'introduisaient dans le gascon ; chibaw, formé du français cheval, remplace déjà au commencement du xvu^ siècle la vieille forme gasconne, presque complètement abandonnée : cawat; ils l'envahissent de plus en plus, malgré les protestations des « patoisants »

romanes ; M. W. Meyer-Lûbke s'en occupe davantage, mais il s'en faut que ses informations soient toujours sûres. En voici une preuve. De nombreux traits linguistiques, avons-nous dit, se retrouvent dans toutes les parties du domaine gascon ; et c'est même l'ensemble de ces traits linguistiques communs qui a amené la plupart des philologues à admettre l'existence d'un dialecte g-ascon. Msiis il n'en est pas moins vrai que, à bien examiner le détail de la phonétique gasconne, quelques différences séparent le béarnais, par exemple, du bigourdan, ou du landais, ou du girondin. M. W. Meyer-Lûbke n'a tenu nul compte de ces différences. Telles formes qu'il signale simplement comme gasconnes sont tout à fait inconnues à Tarbes :

hu (fuit), t. I, 2® partie, p. 353.

hure (fuerat), t. I, 2^ partie, p. 353.

hola (folia), t. I, 2^ partie, p. 353.

habe (fabam), t I, 2^ partie, p. 397.

kobe (cubât), t. I, 2^ partie, p. 397.

naba (nova), t. I. 2^ partie, p. 397.

leba (levât), t. 1, 2^ partie, p. 397. Une étude méthodique exige que l'on étudie le traitement de chaque voyelle ou de chaque consonne ou groupe de consonnes, dans toutes les parties du domaine gascon, afin de bien marquer les différences et les ressemblances de ce traitement; M. Meyer- Lubke ne l'a pas fait'.

' On peut négliger V Essai sur les caractères de la langue

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En sommC;, il n'y a pas encore d'étude complète du parler gascon^ et nous n'avions pas à l'entreprendre ici. Certes, cette étude est des plus intéressantes pour un philologue ; pour notre compte, nous en avons rassemblé les éléments avec grand plaisir Mais le sujet de cette thèse ne comporte pas de si larges développements. Nous devons nous borner, ce semble, à signaler du dialecte gascon les divers traits phonétiques ou syntaxiques, qu'il est indispensable de connaître pour montrer en quoi et comment l'influence gasconne s'est manifestée.

N'est-il pas évident, par exemple, que si nous disons, après M. P. Meyer, que le français a emprunté au dialecte Gascon le mot « cadet », venu du latin capitellum, on est en droit d'exiger que nous ayons montré auparavant par un certain nombre d'exemples :

Que le groupe initial latin ca se maintient en gascon ;

Que p, dans le groupe pt, subsiste d'abord, d'où

gasconne, de M . l'abbé Daste, publié dans la Revue de Gascogne (t. XII, pp 3 10 et 19^ à moins qu'on n'y recherche les très judicieuses notes philologiques de M. L. Couture. Cf., pour une bibliographie plus complète, Zeitschrift fur neufranzœsische Sprache und Litteratur : band ix, 1887, pp. 92 et suiv.

capdet, puis s'adoucit en b (caMet), et finalement disparaît ;

Que t, dans ce même groupe^ se change en d ;

Enfin, que le groupe // devenu final se change en^?

De même, comment placer le mot a beguer » (de vicariiim), parmi ceux que les Gascons ont introduits, ou du moins qu'ils ont contribué à propager dans la langue française, si nous n'avons prouvé que V initial se transforme en b dans le gascon, l atone en e fermé, c intervocalique devant a tn g dur, et que le suffixe -arius devient régulièrement -er ?

En ce qui concerne la syntaxe, serions-nous autorisé à noter un gasconisme dans des phrases comme celle-ci : « Le parler que j'aime, c'est un parler . . non pédantesque . . . non pleideresque, mais plutôt soldatesque, comme Suétone appelle celui de Jules César, et si ne sais pas bien pourquoi il Ven appelle » \ si nous ne commencions par montrer dans le gascon des tournures absolument semblables ?

Il nous faut donc traiter du langage gascon, mais uniquement dans la mesure où cette étude peut servir à prouver l'influence gasconne. On ne trouvera par conséquent dans cet ouvrage que des parties isolées de la grammaire gasconne ; nous avons du omettre et les traits phonétiques étrangers à notre thèse , et les flexions , et chez les auteurs gascons qui ont écrit en français, les règles de syntaxe dont aucune trace ne se retrouve.

• Montaigne. Essais, liv. I, chap. xxvi (édit. i588).

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Ainsi nous ne traitons pas « de Taccord des noms et des personnes avec les verbes^ des adjectifs avec les substantifs, de la fonction exacte des temps et des modes, de Tordre des mots, de l'emploi des pronoms relatifs et des conjonctions, etc. . . », toutes questions des plus intéressantes, qu'un de nos maîtres recommandait, il y a quelque temps, à l'attention de ceux qui s'occupent des parlers de France. (G. Paris. Discours prononcé à la réunion des Sociétés savantes, 26 mai 1888.)

Dans les chapitres qui suivent, nous ne parlons que de la phonétique ; l'étude de la syntaxe, au lieu de faire suite à la phonétique, a été transportée au chapitre où il est question « de l'influence exercée par le gascon sur la syntaxe de la langue française » . Nous rapprochons ainsi de ces règles de la syntaxe gasconne les phrases françaises dont la construction est expliquée par ces règles mêmes (ce qu'il n'est pas permis de faire pour la phonétique, sous peine de tomber en des redites fastidieuses). Ce rapprochement immédiat montrera avec la dernière évidence que telles ou telles constructions rencontrées dans la langue française sont bien réellement dues à l'influence gasconne. Montaigne, du Bartas, Henri IV, Monluc, P. de Brach, d'Antras, Florimond de Remond les ont maintes fois entendues sur les lèvres de leurs compatriotes ; lors donc qu'ils les emploient à leur tour, ils transportent, pour ainsi dire^ dans la langue française un petit coin de leur pays natal : ils gasconisent.

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