CHAPITRE III
Pour étudier le traitement que subissent en gascon les voyelles latines^ nous partons, comme on le fait d'habitude, de la voyelle qui a le son le plus aigu /, pour aboutir à celle qui a le son le plus grave, u, en passant par celles dont le son est intermédiaire, é, è, a, b, à.
Voyelle I {l en latin classique).
§ I. — / tonique.
1 tonique long subsiste, en gascon comme en français, qu'il soit libre ou entravé ou suivi d'un jod :
* Nous avons conservé à toutes les lettres la valeur qu'elles ont en français, sauf sur un point ; le groupe Ih représente / mouillé. Nous notons par w anglais le son u quand il est joint à la voyelle précédente, de manière à former une diphtongue. Cet u provient de la résolution de /^ v, o\xh.
VOCALISME. 53
filum^ hiw.
vivum, biw.
vitam, bita.
Mais il convient de remarquer que l tonique, suivi de îi, loin de se nasaliser comme en français, conserve sa valeur propre ; ainsi les Gascons disent : « bin » de « viginti », (( cin )) de « *cinque », en donnant à Vi le son français qu'il a dans « divinement ».
§ II. — / long protonique initial.
/ long protonique initial reste intact en gascon :
filare, hila,
ripariam, arribera.
En gascon, comme en français, î protonique initial « ne peut se changer en ï que quand la voyelle accentuée immédiatement suivante a elle-même pour voyelle un autre z' ». Dans ce cas, i devient é.
fmire, féni,
vicinum, bési.
Py-imarium, mirabilia, ne rentrent pas dans les conditions de la règle précédente ; nous disons cependant : prémé, mérbelhe. En français, ces deux mots constituent aussi une exception; peut-être Vl était-il devenu de bonne heure l bref dans le latin populaire.
* G. ï* divïs » Romania, VIII, p. 629.
Voyelle É {î, ê en latin classique).
É tonique.
§ I. — É tonique libre.
On sait que é tonique libre aboutit, en français, au son oi, en passant par une série de sons intermédiaires ; é latin n'a subi en gascon aucune de ces modifications ; le son é a subsisté :
pïlum, péw.
pïram, péra.
*fngidum, devenu sans doute *frïgidum sous rinfluence de rïgidum, hrét.
pïperem, pébe.
bïbere, béwé.
télam, téla.
habére, hawé.
*sapêre, sabé.
crëdere, crédé (créye, crési.) très, très.
mê[n]sem, mes. (Il en est de même dans tous les mots qui ont le suffixeensem.) extrêmum, estrém.
candêlam, candéla.
sérum, se.
mê, mé.
Ce dernier mot appelle une remarque. De même
VOCALISME. .55
qu'en français^ le latin me a donné deux formes, me et moi, selon que ce mot était ou non proclitique, de même en gascon il a deux formes : méy quand ce mot n'est pas proclitique ; ém (métathèse de mé) quand il est proclitique :
Grey-mé, crois-moi.
Em-créyes ? me crois- tu ?
La même remarque s'applique à te (té, et) et à se (se, es;.
§ II. — É tonique entravé.
A. — É tonique entravé, qui donne è en français, donne é en gascon :
ïUum, et.
ïllam, éra.
capïstrum, cabéste.
ïstum, este, sïlvam, séwba.
mïttere, méte sïccum, séc.
B. — Les nasales n'influent en rien sur é tonique entravé par une nasale et une consonne; il ne se nasalise point ; jamais il ne prend le son français an.
fïndere, héne.
vêndere, béne.
fêminam, hénna.
Dans le gascon de la Grande-Lande, au lieu de ce son é si persistant, on trouve le son eu; cet
assourdissement est la caractéristique principale du parler de la Grande- Lande.
§ III. — É tonique sous l'influence du jod.
Le jod n'exerce aucune influence sur é tonique dans la phonétique du gascon, placére, plazé.
pagénsem, pages; vieux mot remplacé
par le français paysa.
crëscere^ crèche, rëgem, arréy (/ représente le g, comme
dans le mot suivant), légem^ léy.
pïcam, péga.
Voyelle E (è en latin classique).
E tonique.
Le traitement de è tonique ne donne lieu qu'à peu de remarques.
A. — È tonique donne toujours en gascon è, qu'il soit libre ou entravé :
brévem, brèw.
lëporem^, lèbe.
pédem^ pè.
VOCALISME. bj
fébrem, hrèbc.
fél^ hèw.
fërrum, hèr.
tëstam^ testa.
novëllum^ navet.
vitéllum, bédèt.
capitëllum, capdèt.
pëllem^ pèt.
Cependant lorsque Tentrave est formée par une nasale et une autre consonne, è ne s^est point nasalisé en gascon; il ne sonne jamais an;m3i\s il a pris le son fermé é. Par suite, les participes présents en -entem ne se confondent jamais avec ceux de la première conjugaison -antem :
pëndere, pêne.
gëntem, yént.
B. — Lorsque è est suivi du groupe tr\ ce groupe dégage un i qui, joint à la voyelle précédente, forme une diphtongue (sonnant comme ei dans eia du latin) : pëtram, péyra.
E, È, atones.
A. — Protoniques initiaux, é, è donnent en gascon é : pïlare, pela, cïrcare, cérca.
mïnutum, ménut.
mïsculare, méscla.
' Voir plus loin a tonique suivi de tr, p Sg.
vïrtutem^ bértut.
vïcariuQi^ béguer.
vïtellum^ bédet.
dêbere^ déwé.
pë[n]sare;, pesa, lëvare, Ihéva.
B. — A la différence de ce qui a lieu en français^ le voisinage d^une nasale n'exerce aucune influence : ïmplere, empli.
Voyelle A (â ou à en latin classique).
A tonique.
§ I. — A tonique^ libre ou entravé, se maintient en gascon.
spatham, espada.
fabam, hawa.
natum, nat.
*capum, cap.
tabulam, tawla ; d'où les infinitifs de la première conjugaison en a :
cantare, canta.
secare, séga; ~ les participes passés at, ada, et tous les mots en ade (atam) :
VOCALISME.
cantatum, cantad.
cantatam, cantada.
tabulatam, tawlada.
petram-foratam, Peyrehorade (nom d^une localité dans les Landes) ; — les substantifs en at, ad, correspondant au latin -atem :
sanitateni;, santad.
bonitatem, bontad.
legatum, légat.
Lorsque a tonique est suivi du groupe tr, ce groupe dégage un / qui^ joint à Va tonique, forme une diphtongue (sonnant comme « aïe » en français); il en est de même de a atone :
patrem, pai ;
matrem, mai ;
fratrem^ frai ;
latronem^ lairou ;
latrare, laira.
§ IL — Suffixe -arius.
Le suffixe latin -arius, a, uni, devient -è, era;\\ est probable, comme le suppose M. P. Meyer^, que ce suffixe est devenu -eriiis dès l'époque préhistorique des langues romanes ; il est difficile, sans cette hypothèse, d'expliquer le changement gascon de a en è ;
' Romania, III, pp. 433 et suiv.
6o PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.
scalarium^ escale.
nugarium, noguè (nouguè).
prunarium^ pruè.
candelarium^ candelè.
vaccarium, baquè.
caprarium^ crabe.
semitarium^ sendè.
fimarium, hemè.
vicarium, beguè.
caldariam, cawtèra.
ripariam, arriwèra (arribère^ en béarnais*).
carb(/nariam, carboèra.
A côté de ces mois^, il y a toute une catégorie de mots en -ari, mots savants^ notari, contrari, pregari, etc.
A atone.
§ I. — A protonique subsiste en gascon :
sapere^ sabé.
valere^ balé.
panarium^, paè.
tabulatam^ tawlada.
granarium^ graè français grenier;,.
*granunculam^ graolha (français grenouille), gallinam^ garia (a. fr. geline).
maturum^ madu (a. fr. meiir).
' Cf. Lespy. Dict. béarnais.
VOCALISME. 6l
natalem, nadaw (français Noël), patellam, padèra (français poêle).
*damnaticum, damnageV
§ II. — A posttonique subsiste :
rosam^ arrosa.
tab[u]lam, tawla.
Il devient cependant o sur certains points du domaine gascon^ e sur d'autres points ; nous n'avons pas à tracer ici la ligne de démarcation qui sépare la région où Ton prononce « tawla » de celle où Ton prononce « tawlo » ; il nous suffit de savoir que les deux formes existent. Cette dernière forme, d'ailleurs, disparaît chaque jour de plus en plus, principalement parce qu'elle est considérée comme plus grossière ; ainsi, dans une même localité, — nous en avons souvent fait la remarque, — le peuple dira « tawlo » ; ceux au contraire qui ont reçu quelque nstruction diront « tawla » .
Voyelle Ô (p en latin classique).
d tonique.
§ I. — Ô tonique libre ou entravé reste intact en gascon, tandis qu'en français il est devenu successivement wo, z/e, œ, eu.
* Cf. Lespy. Dict. béarn. « Doumadge », qui est la forme la plus usitée, vient du français.
CÔF;, CO.
rôtam, arroda.
ôperam^ obra.
ôpus^ ob, op.
*pôtet^ po.
sôlum^, so (le sol), sôror, so.
*vôlit^ bo.
pôpulum^ poble.
Nuram^ devenu nôram^ sous Tinfluence de novium ou de socrum, a donné également nora.
§ II. — Devant les nasales^ ô s'est changé en d et a donné Ou.
bônum, bou.
sônat^ soua.
sônum, sou.
hôminem, houmi, forme qui se rencontre fréquemment dans les anciens textes.
pôntem^ pount.
frôntem, hrbunt^ frount.
respôndet, respoun.
tôndet;, toun.
§ III. — Sur le traitement de ô tonique soumis à rinfluence du jod , nous n'avons qu'une seule remarque à faire.
Oleum (mot savant) fait exception, comme en
* Cf. Lespy. Dict. béarnais.
VOCALISME. 63
français ; mais Texception est d'une autre nature ; de « ôleum » est venu en gascon « oli » au lieu de « uelh » (Cf. fôliam, huelha; sônium, suenh\
Voyelle Ô {ô, û du latin classique .
â tonique.
§ I. — â tonique libre et entravé devient ou en gascon .
honôrem, awnou.
flôrem^ hlou, eslou.
sapôrem^ sabou.
sudôrem, sudou.
seniôrem, senhou.
nôdum, nou'.
côdam, coua.
sôlum^ soûl.
nepôtem^ neboud.
rotûndum, arredoun.
bùccam, bouca.
On sait que ô tonique entravé devient ou en rançais^ mais avec des exceptions assez nombreuses; parmi ces exceptions ^ on signale « gorge » et
• On dit aujourd'hui plus fréquemment nu, mais les formes qu'on rencontre dans les anciens textes sont noud, nood.
« noce* », et, pour expliquer ces formes françaises, on a recours au latin vulgaire *gôrga, *nôptia. Mais ces mots n'expliquent pas les formes gasconnes gourg et nouça qui proviennent régulièrement de gùrges et de nùptia (gôrga et nôptia seraient devenus gorge et noça^j.
§ II. - Même sous l'influence du jod, ô donne en gascon ou :
côfeam, couha.
vôcem, bouts.
crùcem, crouts.
* Bourciez. Précis de phonétique française, p. Sg.
- Sur « Nuplias », en roman, Cf. un article de M. G. Paris {Romania, X, 397) qui admet noptias et combat M. Fœrster qui, lui, admet un radical « nup ». M . G Paris signale aussi comme exception le terme « mot » {Romania, X, 55). Mutto, dit il, a fait « mot » et non « moût » par une dérivation qui se retrouve dans le prov. mot et l'italien motto, et qui remonte par conséquent au latin vulgaire- Je serais porté à l'expliquer par un rapprochement d'étymologie populaire avec movito^ la parole étant comprise comme un mouvement. Au reste, on trouve aussi moût. Littré cite cette forme dans les Assises de Jérusalem, et, en ancien français, « mot » figure assez souvent à la rime avec des mots qui ont aujourd'hui out. » — A ces exemples de « moût j), on peut ajouter la forme gasconne, seule usitée, « moût » .
5 Cf. Lespy. Dict. béarn. Aujourd'hui on ne se sert plus que du mot « esquilhot » .
VOCALISME. 65
O et Ô atones.
§ I. — o et d protoniques initiaux deviennent ou en gascon.
0 libre : jocare, youga.
ô entravé : dormire, dourmi, et par métathèse, droumi.
ô devant une nasale : sonare, soua.
O sous rinfluence d'un jod : locarium, longue.
ô libre : plorare, ploura.
ô entravé : ornare, ourna.
subvenit^ soubié.
ô devant une nasale : mundanum, moundaa '
ô sous rinfluence d'un jod :potionem^ pousou.
Voyelle U {û en latin classique).
U tonique.
Libre ou entravé, û prend, en gascon comme en français, le son ii :
» Cf. Lespy. Dict.
mûruin, mur. i
matùrum^ madu, madut ' . •
mûlam, mula. î acûtum^ agut.
virtùtem^ bértut. j nûdum, nut.
pùlicem^ pus. .1
necûnum, negun. \
fûstem^ hust. l
Ce dernier terme^ aujourd'hui à peu près disparu, j
était d'un usage fréquent au xvi^ siècle. Cf. Lespy, \
Dict. béarnais: Presioos fust, Précieux bois (Le {
bois de la Croix). — Toustemps Testère que - s semble \
au hust. Toujours le copeau ressemble au bois (d'où i
il a été tiré). — a Tel père, tel fils. » ;
* Sur la forme maduf, voir ce que nous disons plus loin, \
CONSONNANTISME. 67