‹ De l'influence du dialecte gascon sur la langue français de la fin du 15e siecle á la seconde moitié du 17eChapitre 15 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE JUSQU'eN i539

I. — L'histoire littéraire de la Gascogne ne se confond pas avec Thistoire de la langue française en Gascogne. Quoique celle-ci seule doive nous occuper', il n'est pas sans intérêt de rappeler que, pendant les xn^ et xni^ siècles, la Gascogne se rattache, au point de vue littéraire, à la littérature provençale. C'est en limousin que les troubadours gascons de cette époque ont écrit leurs poésies, et cela, dit M. Chabanneau, s'explique facilement, a Les troubadours dont le gascon était la langue maternelle, comme Cercamon, Marcabru, Peire de Corbiac, Aimeric de Belenoy et beaucoup d'autres, étaient soucieux avant tout de plaire là où ils attendaient honneur et profit ; aussi, imitant leurs voisins de la Saintonge et du Poitou^ composaient-ils dans le dialecte qui était alors la langue littéraire, et plus spécialement la langue poé-

' M. L. Couture a tracé une brillante esquisse de l'histoire littéraire de la Gascogne jusqu'au xvip siècle (Cf. Rey. de Gasc.j t. I, pp. 5o et sufv.)

tique de tout le Midi^ c'est-à-dire en limousine» La littérature gasconne ne commença guère qu'au xiv^ siècle^, et longtemps elle végéta sans grand éclat.

En vérité^ n'est-il pas bien étrange de voir, pendant deux cents ans, si infertile en œuvres littéraires, cette même province qui, tout à l'heure, va produire une si riche moisson d'écrivains? Alors seulement, dans ce xvi^ siècle qui vit les Monluc, les du Bartas, les Montaigne, les Henri IV, les d'Ossat, la Muse gasconne s'éveille parmi les enthousiasmes de la Renaissance, et de vrais poètes font gronder ou gracieusement murmurer dans leurs satires et leurs églogues cette langue gasconne, déjà altérée, en même temps qu'humiliée et amoindrie, par les progrès incessants de la langue française.

Depuis longtemps les deux langues étaient en présence. Or, deux langues qui se mêlent et se pénètrent doivent nécessairement perdre l'une et l'autre de leur personnalité ; le gascon ne fut plus tout à fait le même, du jour où quelques hommes venus (c d'au delà » firent entendre en Gascogne le langage français; celui-ci à son tour, en passant par les lèvres des Gascons, s'altéra et prit une couleur nouvelle. Nous n'avons pas à étudier l'action du français sur le gascon. Les modifications subies par le français seront étudiées en détail; mais, tout d'abord, il importe de savoir comment la langue française a pénétré en Gascogne, sous l'action de quelles influences

* Paraphrase des Psaumes de la pénitence, p. xii.

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elle s'y est développée et acclimatée, quels centres littéraires se sont formés, quels écrivains ont paru, quelle est la nature de leur génie et, pour ainsi dire, la marque particulière qui les distingue des autres écrivains ; en un mot, avant de montrer le gascon dans la langue française, traçons à grands traits rhistoire du français en pays de Gascogne.

Un fait nous frappe d'abord : la langue d'oïl n'a pas fait en Gascogne une irruption brusque et victorieuse; elle n'a pas été imposée par des ennemis triomphants, comme le fut par exemple le latin dans les Gaules ; elle a pénétré peu à peu dans ce pays, elle a mis des siècles à le conquérir, tant ses progrès furent lents, jusqu'au jour où François P'" la proclama langue d'État, et en prescrivit l'emploi dans les actes officiels .

Les éléments d'une histoire de la langue française en Gascogne se trouvent épars çà et là dans l'histoire politique de ce pays ; rechercher quels événements mirent en rapport les rois de France et les peuplades gasconnes, mêlèrent les Gascons aux Français, c'est expliquer comment la langue française traversa la Loire et vint s'établir aux bords de la Garonne et de l'Adour.

Laissons de côté les rois de la première et de la seconde race ; qu'importe que Clovis se soit rendu à Auch, qu'il ait, dit-on, comblé de présents l'église métropolitaine, qu'il ait fait partie du chapitre d'honneur et laissé à ses successeurs le titre de « chanoine d' Auch ? » A quoi bon rappeler les noms de Charle-

magne, de Roland et de Roncevaux ? ou raconter les luttes que soutinrent longtemps contre les rois de France les ducs de Gascogne domptés^, non soumis ?

La langue dVil naissait à peine : Gascons et Français parlaient à peu près le même langage^ avec les différences que devaient apporter la diversité d'accent et le nombre plus ou moins considérable de termes germains ou celtiques. Ce n'est guère qu'au x® siècle que la langue française sort de ses premiers balbutiements ; dès le x^ siècle aussi^ les rapports de la Gascogne et de la France sont de plus en plus fréquents.

Nous ne pouvons songer à énumérer ici tous les incidents qu'une heureuse fortune offrit aux rois de France^ ou qu'une habile politique suscita^ et dont ils profitèrent pour implanter leur autorité sur le sol gascon.

En ce qui concerne les premiers Capétiens^ les chroniques sont à peu près muettes. Sans doute, les relations de France à Gascogne étaient rares ; la royauté^ d'ailleurs^ occupée à établir^, à défendre, à consolider son pouvoir sans cesse contesté, n'avait ni les loisirs, ni peut-être encore l'ambition de conquérir le Midi. Le jour où elle fut réellement forte, ses désirs de conquête s'éveillèrent ou du moins se manifestèrent; l'histoire alors est pleine de documents qui nous montrent Louis VII, Philippe-Auguste, saint Louis, Philippe-le-B.el, attentifs « aux choses de Gascogne » .

Tous ces rois ont, peu ou prou, maille à partir avec

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les grandes familles féodales de la Gascogne. Quand, pour un temps plus ou moins long, ces démêlés sont apaisés, alors éclatent entre les seigneurs gascons des guerres privées : belle aubaine pour les rois qui ne manquent jamais d'intervenir dans ces rivalités. S'ils ne viennent pas eux-mêmes en Gascogne ou dans le Languedoc, n'ont-ils pas de bonne heure un représentant tout naturel qui, en leur nom, évoque à son tribunal le procès pendant, nous voulons dire le sénéchal de Toulouse? Ainsi, en 1267, Louis IX essaie de réconcilier les habitants de Condom et Géraud, comte d'Armagnac ^ .

Mais c'est surtout sous Philippe-le-Bel que l'autorité royale est partout présente en Gascogne; il diminue le pouvoir presque absolu dont Roger Bernard, comte de Foix, prétendait jouir dans ses domaines ; il tranche les procès qui divisent Bernard VI, comte d'Armagnac, et Roger-Bernard. Ce même comte de Foix, qui était en même temps vicomte de Béarn, s'avise un jour de déposséder l'évêque de Lescar de sa ville épiscopale ; l'évêque se plaint au roi, et le roi profite de cette occasion pour ordonner au sénéchal de Toulouse de s'emparer du pays de Nébouzan qui appartenait au comte de Foix , de par sa femme.

La longue lutte entre le comte d'Armagnac et le comte de Foix , un instant suspendue par suite de la guerre contre les Anglais, menace de renaître

* Cf. Hist. générale du Languedoc, t. VI, p. 900, note.

pendant la trêve conclue avec ces derniers ; le comte de Foix se prépare à attaquer de nouveau son ennemi^ mais le sénéchal de Toulouse lui rappelle Tordonnance royale qui interdit, durant la guerre et un an encore après qu'elle aura pris fin, toutes rivalités et tous combats entre seigneurs. Un peu plus tard, c'est à Gaston, successeur de Roger- Bernard, que Philippe-le-Bel ordonne d'arrêter les préparatifs qu'il fait contre les comtes d'Armagnac et de Comminges; en fin de compte, le roi vint luimême dans le Languedoc, et l'un des motifs de ce voyage, ce fut le désir de pacifier sur les lieux cette querelle interminable (i3o4)\

Les grandes maisons féodales ne sont pas seules à connaitre le roi : religieux et bourgeois font volontiers appel à son autorité.

Le ig février iSig, est signé à Rabastens de Bigorre un contrat de paréage, par lequel Guillaume- Arnaud, abbé du monastère de Saint-Pé^, cède au roi de France une partie de ses droits, et s'assuçe, en retour de cet abandon, la protection du pouvoir royaP.

En i320, Philippe V se fait juge du différend qui sépare les bourgeois de Saint-Sever (Landes) et l'abbé de Souprosse. Les bourgeois de Saint-Sever inten-

* Sur tous ces points, Cf. Hist. gén. du Lang., t. VII, 462-571 ; t. IX, 149-161 ; t. X, cc-42 1-422.

- Hautes -Pyrénées, arr. d'Argelès.

^ Cf. Annuuire du Petit Séminaire de Saint-Pé, i8S5, p. 347.

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tèrent un procès aux gens de Tabbé de Souprosse qui avaient tué à la pêche un de leurs concitoyens ; les coupables refusèrent de comparaître devant le sénéchal d'Agenais^ auxquels les Saint-Severins avaient adressé leur requête ; alors, par lettres patentes, Philippe V évoqua cette affaire en son conseil'. Le XI*' et le xn*' siècle avaient vu les Croisades ; le xn^ et le xui^ virent la guerre des. Albigeois ; le xiv^ et le xv •, la guerre de Cent ans ; ces mots n'évoquentils pas le souvenir de nombreux champs de bataille, où Français et Gascons luttaient, parfois sous les mêmes bannières, parfois, hélas ! sous des bannières ennemies\ Ces luttes fratricides entre Gascons et Français continuent sous Louis XI ; alors nous assistons aux derniers soubresauts de l'indépendance

• Arch. de Saint- Sever, FF. i. Cf. Revue de Gascogne, t. XXXII, p. i58. .

- Les Chroniques de F'roissart nous donnent les noms d'un grand nombre de capitaines gascons, le Petit Meschin,

— le bour Camus (bour, bâtard. Cf. Lespy, Dzc^ béarnais),

— le bour de Lesparre, — le bour de Breteuil, — Naudon de Bageran, — Amanieu d'Ortigues, — Garciot du Castel,

— Guyonnet de Pau, qui, dit Froissart, « emmena tout son pillage et son grand trésor et se retraist en Gascogne dont il estoit issus, — Diex li pardoinst tous ses mefï'ais », — le Bascot de Mauléon, commensal de Froissart à l'hôtel de la Lune, à Orthez ; — les chevaliers enrôlés sous la bannière du captai de Buch, le sire de Sault, le bascle de Mareuil ; -tandis que dans le camp français se trouvent « le seigneur de Labreth, messires Petiton de Courton et messires Perducas de Labreth, messires li soudis de Lestrades ». Chroniques, édit Siméon Luce, liv. i, § 498-5 [4.

gasconne. Tout le monde connaît la guerre acharnée que Louis XI fit à Jean V^ comte d'Armagnac, et ce drame de Lectoure qui, en dépit de toutes les circonstances atténuantes invoquées par certains historiens, pèsera toujours sur sa mémoire^ C'est parmi ces rapprochements amenés par les procès ou par les guerres, que la langue française pénétra et se répandit peu à peu en Gascogne.

II. - Elle était déjà connue, au xni^ siècle, des notaires gascons ; les textes de cette époque nous en fournissent la preuve ; ils présentent des formes qui ne sont plus les pures formes gasconnes : le gascon s'est altéré au contact de sa puissante voisine, la langue française. Mais, si le français est quelque peu connu des notaires, des seigneurs et des lettrés, le peuple l'ignore complètement : Philippe le Bel fait promulguer à Tarbes, traduites en gascon, les Ordonnances somptuaires où il confirme aux gentilshommes le privilège de certains habits et de certaines fourrures.

Au commencement du xiyc siècle, nous trouvons les premiers monuments de langue française qui aient été écrits par des Gascons. Vers i3o3, des pétitions furent adressées à Edward I^i" :

— par l'exécuteur testamentaire de Raimon de Laferrière ;

* Sur les relations de Louis XI avec la Gascogne, on lira avec intérêt la thèse de M. Luchaire sur Allain-le-Grand, et deux études de M. B. de Mandrct, parues dans la Revue historique (1888 -1890).

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— par un seigneur gascon « en guarnyzoun a

Edenebourg )> ;

— par un bourgeois de Bordeaux qui demande

(( congye et grâce de porter armes )> ;

— par un prêtre qui se plaint que « mestres Pierres

Aymeri^ conestable de Bordeus^ nele vut paer

por rayson de sa dita chapelania, du tans que

vostra vila de Bordeus vint a vostre main » ;

et bien d^autres pièces publiées en grande

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