partie dans les Archives de la Gironde
La phrase est relativement correcte et pure de
gasconismes ; à peine peut-on relever quelques termes
ou quelques tournures qui trahissent la patrie de
récrivain.
Il semble donc que le français soit déjà en quelque sorte la langue officielle ; c'est en français que les Gascons parlent et écrivent le plus souvent au roi d'Angleterre- et au roi de France. Froissart se montre
• Aixhives de la Gironde, t. I, pp. 27 et suiv.
— Parfois cependant les réclamations sont écrites, soit en gascon, soit en latin. En 1252, Raimond-Guillaume , vicomte de Soûle, se plaint — en gascon — de Simon, comte de Leicester. Ce document a été étudié par M. P. Meyer {Romania, V, 367 sq.), qui ajoute : « Les plaintes ont dû être rédigées tout d'abord en langue vulgaire, mais, pour que l'intelligence en fût plus facile, elles furent, sans doute en Angleterre même, remises en latin. Nous avons aussi la réponse de Simon de Montfort aux plaintes du vicomte de Soûle (en latin et en français), publiée par Balasque et Dulaurens : Études sur Bay^onne , II , appendice i. Sur l'usage du français en Angleterre, Cf. Histoire littéraire de
très surpris de voir avec quelle facilité Gaston Phébus s'exprime en français : « Toutes les nuits après son souper je lui enlisois {Recueil de poésies françaises). Mais en lisant nul n'osoit parler ni mot dire^, car il vouloit que je fusse bien entendu, et aussi il prenoit grand solas au bien entendre... Et quand il chéoit aucune chose où il vouloit mettre débat ou argument, trop volontiers en parloit à moi, non pas en son gascon, mais en beau et bon françois\ » Ce passage semble indiquer qu'à Orthez, la connaissance du français était assez répandue ; comprendrait-on sans cela que Gaston Phébus tienne tant à ce que Froissart soit religieusement écouté de tous ? Mais Gaston Phébus, grand seigneur, ami des lettres, auteur des Dédufs, n'est-il pas, à ce point de vue, une illustre exception? En réalité, le français est encore peu familier aux Gascons ; non seulement ils se servent de leur dialecte dans les circonstances ordinaires de la vie, mais, dans ces rares occasions où ils doivent employer la langue française, il leur arrive parfois, sous l'influence d'un sentiment violent, d'abandonner brusquement le français, et d'exprimer en gascon leur colère ou leur indignation. Ainsi fit, vers i363, Jean II, comte d'Armagnac. Il s'était rendu à Bordeaux, lisons-nous dans un Mémoire conservé dans les Archives des Basses-Pyrénées (E. 261), auprès du prince de Galles, « pour luy faire foy et
la France au XIV^ siècle, 1^ édit., t II. p. 6, et le travail de M. Behrens {Fran^. Studien, V, 2, 1886). * Chroniques, éd. Buchon, t II, p, 399
jusqu'en iSSg. 117
hommaige » ; mais cet hommage était un hommage forcé ; malgré lui et pour obéir aux ordres formels du roi de France, Jean prêtait obéissance à l'Anglais abhorré. Or, il lui fut impossible de cacher ses vrais sentiments ; il déclara donc « qu'il était venu audit lieu pour obéir au Roy, son souverain seigneur, qui l'en avoit prié, pressé et requis ». A ce langage, empreint d'une trop grande franchise, le prince de Galles répond par des menaces. Le comte d'Armagnac s'emporte à son tour, et c'est en gascon — le texte le dit en propres termes*, — qu'il donne libre cours à sa colère : « Per lo cap de Diu ! je vous feray ung tau pastis, que vous ne saberatz rompre la croste. » Pourquoi, ayant commencé son discours en français, le termine-t-il en gascon ? On le comprend : il n'aurait point su trouver, en français, une tournure assez expressive, une image assez vive pour traduire cette colère qui bouillonnait en lui.
Mais il est possible de suivre de plus près encore les progrès de la langue française.
Les soldats de César furent les principaux initiateurs du latin dans les Gaules ; de même, en Gascogne, on peut affirmer que les soldats gascons contribuèrent puissamment à propager la langue française.
• « Ce que ne peut endurer ledit comte Jehan et luy dist en son langaige gascon telles paroles ou semblables. » Le chroniqueur a raison d'ajouter: « ou semblables >, la moitié des termes n'appartient pas au pur dialecte gascon. Ce récita été publié par M. Lespy, Gram. béarnaise, 2^ édit., p. 437.
1 l8 LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE
Les d'Armagnac^ les de Foix^ les d'Albret avaient toujours entretenu, amicales ou hostiles, des relations suivies avec les rois de France ; ces grands seigneurs, dont le nom se trouve de bonne heure inscrit dans les pages de notre histoire, connaissaient assurément le français \
En dehors de ces grands seigneurs, d'autres, de moindre importance, se mirent au service de la royauté. Tous ces cadets qui n'avaient pour fortune que leur épée et leur courage prêt à tous les hasards, vinrent grossir les armées royales. Leur premier soin ne dut-il pas être de bien apprendre la langue française ; ou, du moins, sensibles comme ils Tétaient à toute raillerie, comment ne pas admettre qu'ils eurent l'ambition de la connaître assez pour ne jamais commettre de fautes qui les rendissent ridicules?
*■ Parmi eux, plus d'un aima et protégea les lettres. Sans parler de Gaston Phébus, qui fut l'un des écrivains les plus remarquables de son temps, un autre comte de Foix, Jean de Grailli (mort en i436), dont on connaît en partie du moins la « librairie % portait un vif intérêt à la poésie contemporaine (Cf. P. Meyer, Romania, XV, 229). Le débat du Gras et du Maigre, d'Alain Chartier, est un hymne à la gloire du
, . . Sage et entier Noble Jehan, de Phébus héritier.
Ce Jean de Grailli, dit le poète, possède « sens et science » « Et en amours très grant expérience,
... Et grand sçavoir, Valeur, bonté, hault cueur et bon devoir Et bon advis pour cognoistre le voir. » (Romania, XV, 6i2).
jusqu'en 1539. I 19
Ces aventuriers furent nombreux. Nous connaissons, au xni*' et au xiv^ siècle, Jourdain IV, seigneur de L'Isle- Jourdain ; — Bernardin de la Salle et Bernardin de Serres, dont M. Durrieu a raconté les hauts faits dans son livre a les Gascons en Italie »; Hugues IV, seigneur de Cardaillac et de Brioule, Tun de nos premiers artilleurs, comme Ta montré son biographe, M. Edouard Forestier Au xv^ siècle, voici trois vaillants compagnons de Jeanne d'Arc, Guilhem de Barbazan, à qui Charles VII accorda le beau titre de « Restaurateur du royaume de France » et rhonneur d'être enseveli à Saint-Denis ; — Poton de Xaintrailles et La Hire, le brave et légendaire valet de cœur. Les héros gascons forment une légion au xvi« siècle. Dans les Commentaires de Biaise de Monluc, ce livre d'or de la Gascogne militaire ; dans les écrits d'André Thévet, de Lurbe, de Brantôme, partout les capitaines gascons brillent au premier rang.
Ces capitaines étaient entourés eux-mêmes de vaillants soldats, leurs compatriotes. Mêlés aux hommes du Nord, si ces milliers de Gascons' altéraient
* (Cf. Congrès des Sociétés savantes de Paris et des départements. Séance du 2 3 mai 1891.)
- Sire, nous sommes de cinq à six mil Gascons comptés, car vous sçavez que jamais les compagnies ne sont du tout complectes, ni aussi ne se pourroinct ilz tous trouver à la bataille; mais j'estime que nous serons de quatre mil et cinq ou six cens hommes comptés, et de cella je vous en respons sur mon honneur. {Commentaires de Biaise de iMonluc, I, 246.)
par leurs locutions et leurs tournures vicieuses la pure langue française^ n'est-il pas également vrai de dire que, de retour dans leurs foyers^ ils répandaient autour d'eux quelque connaissance de cette langue ? A une époque encore peu éloignée de nous^ lorsque nos conscrits^ peu lettrés pour la plupart^ revenaient en Gascogne après une absence de sept ans^ ils rapportaient dans leur bagage des termes inconnus au pays ; ils parlaient français, avec quelle maladresse et quelle inexpérience, il est à peine besoin de le faire remarquer; naïvement fiers de leur science nouvelle, ils s'empressaient de l'étaler à tout propos. Aussi la verve gasconne s'égayait- elle à leurs dépens : que de fois n'avons-nous pas entendu des contes modernes, où la malice campagnarde raillait ces faux savants et tournait en ridicule leur innocente vanité. Mais^ en dépit de toutes les railleries, les mots français introduits par ces soldats se propageaient peu à peu et faisaient leur trouée dans le langage populaire. Il' n'est pas téméraire d'affirmer que le même phénomène dut se produire aux xiyf^, xv^ et xvi^ siècles, et que de nombreux termes furent apportés en Gascogne par ces « soudars » revenus de leurs expéditions lointaines \.
D'un autre côté, les Français étaient souvent appelés par leurs fonctions et leur devoir au pied des
* H. Estienne explique à peu près de la même façon comment la plupart des mots italiens entrèrent dans la langue française.
Or le Piedmont donna conimancement
A ce vilain et povre changement.
jusqu'en 1539. 121
Pyrénées; religieux, évêques et représentants de l'autorité royale aidèrent, eux aussi, à l'extension de la langue française.
Les moines gascons allèrent, en mainte circonstance, chercher leurs prieurs dans les couvents des autres provinces'; les ordres religieux et militaires
Jeunes François qui alloyent là combatre Vouloyent aux mots italiens s'esbatre .
Puis quand quelcun en France retournoit, Tous ces beaux mots à ses amis donnoit. Car il scavoit ne pouvoir présent faire Lequel deust plus à tels curieux plaire. Ces mots estoyent en France bien -venus, Ils estoyent chers etpretieux tenus ; Ces mots sembloyent à toute la jeunesse (Par nouveauté; tous pleins de gentilesse.
(Dialogues du nouveau lang. Epistre de Monsieur Celtophile aux Ausoniens )
Deux siècles plus tard, répondant à cette question de l'abbé Grégoire : L'usage de la langue française est-il universel dans votre contrée ? lex-capucin Chabot répond :
... à l'exception de quelques soldats retirés qui écorchent quelque peu la langue nationale. . . tout le reste parle généralement le patois le plus grossier. (Cf. Lettres à Grégoire publiées par M. Gazier. Paris, 1880, p. 53.)
Cette réponse ne concerne pas la Gascogne proprement dite, mais elle confirme notre opinion sur le rôle que durent jouer les soldats gascons dans l'histoire de la langue française en Gascogne.
* En i33i, Jean 1er succède à Bernard de Mata, comme prieur du monastère de Saint- Pé de Bigorre. a Le suffrage des moines de Saint-Pé l'avait retiré de l'abbaye de La Canourge (Canonica) au diocèse de Mende. Ce renseignement nous est fourni par les archives de Sorèse. » Cf.
amenèrent dans cette région des chevaliers venus de tous les points de la France*; enfin^ il n'était pas rare que des abbés, bien en cour^ reçussent en com mende les riches abbayes gasconnes ^ L'archevêché d'Auch^ appointé de i5o^ooo livres de revenu^ fut bien souvent accordé à des princes du sang ou à de très hauts seigneurs. Parmi ces abbés commendataires et ces évêques^, il en est sans doute qui ne vinrent jamais en Gascogne; mais ceux qui «résidèrent»^ ne contribuèrent- ils pas^ par leur séjour même^ aux progrès du français? Le latin^ dira-t-on^ était la langue ecclésiastique : cela est vrai ; mais le latin n'excluait ni le français en France^ ni le gascon en Gascogne. On a conservé le récit officiel de a L'entrada de Mossen Frances de Clarmont, cardinal et arcevesque d'Aux » (i 5 1 2). Aux discours qui lui sont adressés en gascon et en latin^ il répond d'abord en
Annuaire du Petit-Séminaire de Saint-Pé, 1887, p. 3o5. La liste des abbés nous montre que ce ne fut pas là un fait isolé. — De plus, il faut signaler parmi les causes qui ont aidé à l'extension de la langue française, les rapports qui unissaient les couvents de Gascogne aux « maisons mères », par exemple, les communautés bénédictines (Saint-Orens d'Auch, Saint-Pé de Bigorre, Sordes dans les Landes) à l'abbaye de Cluny.
* Sur les ordres religieux et militaires en Gascogne. Cf., Revue de Gascogne, t. XVI II, pp. 345 sq.
- Rien que pour le prieuré de Saint Orens d'Auch, on trouve, au xv*' siècle, Jean de Bourbon, abbé de Cluny, et, au xvic, Louis de Lorraine, fils de Claude de Lorraine, premier duc de Guise.
jusqu'en 1539. 123
gascon et en latin ; puis^ il ajoute^ en terminant, une bonne phrase française, comme pour rappeler qu'à côté de la petite patrie, il y a la grande patrie : « Messieurs, Dieu me doint la puissance de vous pouvoir rendre tant de biens et honneur que vous me faites* ».
Plus encore que ces religieux, ces chevaliers, ces abbés ou ces évêques, les commissaires royaux furent intimement mêlés à la vie des Gascons. Ils préparaient l'unité territoriale, protégeant les vassaux contre les abus d'autorité si fréquents, et recherchant toutes les occasions d'étendre l'influence du roi. Ces occasions, nous l'avons déjà dit, ne manquaient pas ; de tant de procès, de tant de rivalités, de tant de spoliations violentes, que d'enquêtes devaient naître, et combien longues et compliquées ! L'histoire a conservé le souvenir des plus importantes; nous rappellerons seulement celle qui fut instituée en 1 3oo, dans tout le comté de Bigorre, quelques années après la mort de la comtesse Pétronilla et d'Esquivat de Chabanais, son petit -fils, décédé sans héritiers directs'.
• Revue de Gascogne, t. XIII, pp. 37 et suiv.
^ Parmi les prétendants à la succession du pays de Bigorre figurait la reine de France, Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel. Cette enquête a été publiée dans le Souvenir de Bigorre, I, p. 49 (Tarbes). Voir, pour l'histoire de la succession du pays de Bigorre, la bibliographie établie par M. A. Molinier dans une note de VHist. gén. du Languedoc, t. IX, p. 171.
Nous devinons, à certains détails qui nous ont été transmis, quelle fut l'importance du rôle joué par les commissaires royaux , de quelque nom d'ailleurs qu'on les appelle, enquêteurs, procureurs ou réformateurs. Ainsi, en mai i358, Charles, régent du royaume, accorde des lettres qui confirment les privilèges et les droits accordés par Philippe de Valois aux consuls et aux habitants de la ville de Gondom^
Dans ces lettres, le roi s'engage à ne plus envoyer dans la ville des réformateurs, si ce n'est pour faire le procès aux officiers municipaux. Heureuse ville de Condom ! Mais dans les autres bourgs moins favorisés, on était donc exposé aux mille vexations que pouvaient susciter d'inquiets réformateurs!
D'une habileté et d'une ténacité extraordinaire, rien ne pouvait déconcerter ou décourager les commissaires royaux. L'histoire de la ville d'Auch nous en présente un exemple remarquable. Cette ville reconnaissait trois pouvoirs distincts ; ses habitants relevaient, soit du comte d'Armagnac, soit de l'archevêque, soit du prieur de Saint-Orens ; l'autorité royale n'était admise d'aucune façon, elle n'avait ni grandes ni petites entrées au gouvernement de la cité. Il en était encore ainsi quand Philippe le Bel monta sur le trône. Que font les représentants du roi ? Ils cherchent à séduire le prieur de Saint-Orens, ils le pressent d'associer le roi à cette autorité qu'il
* Ordonnances des rois de France de la '3e race, t. TII, p. 233.
jusqu'en 1639. 125
exerce^ et lui promettent^ en retour^ des avantages précieux. Le premier prieur à qui furent faites de telles ouvertures, Raymond Ie«" de Baurès, les repousse; mais les agents de Philippe le Bel ne se tiennent pas pour battus.
Raymond I*^'" meurt en 1 289 ; ils reviennent à la charge auprès de son successeur, Etienne d'Arc; ils lui montrent l'autorité royale partout grandissante en Gascogne, toutes ces bastides nouvelles où, en vertu de paréages passés avec les fondateurs, il est permis au roi de sauvegarder et de protéger tous les droits comme toutes les libertés, Pavie, Fleurance, Mirande, Beaumarchès ; enfin, pourquoi ne pas suivre l'exemple de l'abbé de Saint-Jean-de-Sordcs, au diocèse de Dax, un bénédictin, lui aussi, et un saint abbé ? Circonvenu par les influences multiples que l'habileté du roi a su mettre en œuvre, pressé de tous côtés, le prieur cède, et, le dernier jour de mars i Soy, à Toulouse, le paréage est signé. L'autorité royale a pénétré dans la ville d'Auch ; elle ne va pas tarder à s'y développer et à y prédominer. En i33i, sous le règne de Philippe de Valois, l'archevêque suit l'exemple du prieur, et quelques années plus tard est signé le paréage du parsan comtal ' .
A l'historien de rechercher le rôle politique de ces commissaires ; nous, qui voulons seulement faire connaître les progrès de la langue française en Gas-
' Cf. Étude sur le prieuré de Saint-Orens d'Auch. Revue de Gascogne, t. VIII, pp. 346 et suiv.
cogne, contentons-nous de signaler la part qui leur revient dans ces progrès incessants\
III . - L'ordonnance de Villers-Cotterets (août 1 5 Sg) vient enfin assurer le triomphe définitif de la langue française. La langue française fut alors « mise hors de page » selon la belle expression de Henri Estienne (Précellence du lang. fr. Épistre au Roy). Jusqu'en 1 5 Sg^ les actes ofîiciels^ délibérations des consuls^ procès-verbaux^ etc.^ étaient rédigés presque toujours en latin ou en gascon ; sans doute, ce gascon était déjà altéré plus ou moins sous l'action de la langue française, que les demi-lettrés du pays connaissaient peu ou prou ; il serait facile de relever dans les Comptes de Riscle, par exemple, plus d'un terme gascon à moitié francisé, comme celui-ci « alleya^) employé pour désigner un chemin de ronde, une « allée ». (t. II, p. 1 1). Mais enfin, le français n'apparaît dans tous ces actes qu'habillé en gascon; à partir de oSg, le gascon disparaît et fait place au français, sauf en Béarn . L'édit de Villers-Cotterets n'atteignait pas, en effet, le libre royaume du Béarn ; le français n'y devint
' Un témoignage intéressant de ces progrès nous est fourni par le Livre de raison de la famille Dudrot de Capdebosq (1522-1675), publié et annoté par M. Ph. Tamizey de Larroque (Paris, Picard, 1891 ; in-8", 42 pages). « Il est curieux, remarque le savant éditeur, que, dès l'origine, les Dudrot écrivent en français et non en gascon. Voilà un trait à retenir pour l'histoire, encore à faire, de la culture française en Gascogne. »
jusqu'en 1539. 127
langue officielle qu'en octobre 1620, le jour où Louis XIII, rendant enfin cet arrêt qu'Henri IV avait refusé aux instances du Parlement de Paris, déclara le Béarn réuni à la couronne de France, créa le Parlement de Pau et ordonna l'emploi de la langue française dans tous les actes, plaidoiries et arrêts. Quelle sourde irritation, ce jour-là, chez tous les Béarnais, jaloux de leur indépendance et justement fiers de leur langage, de ce gascon si fin, si sonore, si éloquent sur les lèvres de leurs orateurs. Également habiles à construire de longues et harmonieuses périodes, et à aiguiser d'une pénétrante ironie des phrases courtes et rapides, ces avocats béarnais, ces magistrats composaient, dit M. L. Couture, a des pièces d'éloquence du genre le plus étudié ». Qu'on lise les « Trois remontrances de Jacques de Gassion », prononcées au Parlement de Pau vers la fin du xvje siècle, plus tard traduites du gascon en français \ On sera surpris de rencontrer une telle vigueur de style, en même temps qu'une harmonie si pleine et un art si délicat dans des discours écrits en patois. Nous connaissons par le menu les incidents de la première séance tenue par le nouveau Parlement; le chancelier Séguier préside en personne ; l'un des plus diserts d'entre les magistrats, Arnaud de Bordenave,
' Cf. Plaidoyers et actions de M. Arnaud de Bordenave. Paris, Targa, 1641. On lira avec intérêt la remarquable étude que M. L Couture a consacrée à cet orateur, dans le Bulletin d'Auch, t. III, pp 65 et suiv : Arnaud de Bordenave et l'éloquence française au Parlement de Pau.
porte la parole. Sans récriminer ouvertement contre redit royal^ — le pouvait-il? — Bordenave célèbre les qualités littéraires du gascon^ et proteste de Taffection qu'ils gardent tous a à la langue du pays » . « La souveraineté de Béarn, dit-il, était d'une lèvre ou d'un langage et d'une même parole, lorsqu'il a plu au Roy ériger et établir à Pau la Cour de Parlement, .... par l'union du conseil souverain de Pau en Béarn et de la chancellerie de Saint-Palais en Basse-Navarre. Car avant ces unions, le Béarn ne cognoissoit autre langue que celle du pays. C'étoit en cette langue que tous actes étoient conçus dans ces compagnies souveraines, et c'étoit en cette langue que l'on rendoit et demandoit justice. L'usage au reste qui en estoit si universel l'avoit tellement polie et cultivée qu'après la langue purement françoise, il îi'ja pas aucun d'entre tous les autres idiomes du Royaume qui lui fut comparable en la propriété de ses termes très significatifs, en la brièveté de la phrase, en la bonté de Taccent et en plusieurs autres agrémens qui peuvent donner de l'estime à un langage. Nous l'estimions donc fort religieusement ; nous y étions même si fort attachés par affection, que la seule pensée de l'abolir ou changer en estoit odieuse ^ » .
* Voir l'article de M. Couture, cité plus haut. Arnaud de Bordenave était plus correct en gascon qu'en français. Comme Martine des « Femmes savantes o, de pas mis avec rien (ou aucun), il fait la récidive.
jusqu'en lôSg. 129
La langue française ne rencontra pas^, dans les autres régions de la Gascogne, cette résistance que lui opposèrent, au siècle suivant, les fiers Béarnais . Nulle part, on ne surprend trace d'opposition.
Les Archives d'Auch, que nous avons consultées, présentent {Livre vertAa)un^ lacune d'autant plus regrettable qu'elle correspond précisément à la première moitié du xvi*^ siècle ; mais en examinant les documents qui nous restent, nous constatons qu'avant l'édit, ces documents sont écrits en gascon, et qu'au contraire le premier acte postérieur qui ait été conservé (1544) est en français. Les Archives de Condom offrent des renseignements plus précis ; le secrétaire fait remarquer, l'année même oij l'édit est proclamé, que le français prend officiellement la place du gascon*; il signale ce fait comme un événement extraordinaire. Est-ce à dire que ce changement fut radical et complet, qu'il s'opéra partout du jour au lendemain ? Loin de là. Même à Condom, s'agit-il de traduire un sentiment plus vif, de dépeindre par exemple l'enthousiasme que fit éclater la population en faveur du Dauphin et du duc d'Orléans, à leur retour en France, le secrétaire revient au dialecte gascon qui lui est plus familier.
Nos consuls durent donc recourir à la langue française, mais, hélas! si leur bonne volonté est évidente, leur ignorance ne l'est pas moins. Des constructions embarrassées, des termes impropres, nul respect
* Revue de Gascogne, t. 'XI II, p. 474
l3o LA LANGUE FRANÇAISE EN GASCOGNE.
des règles^ un vocabulaire où une large place est faite aux mots gascons^ plus ou moins heureusement francisés, voilà ce que nous trouvons partout. Ici, on convoque a tout chef d'ostau » (de famille) ; là on fait défense « de ne laisser vaguer aucunes aucas (oies) ne guyts (canards) devant soi (devant la maison)*. )) On transforme les noms propres, en leur donnant une forme française, au grand risque de n'être plus compris des paysans. En plein xvn^ siècle, les procès- verbaux de la jurade d'Auch sont émaillés de termes gascons; le 4 juin 1649, comme on craignait des troubles, défense fut faite de sortir en armes « à peine de cingleus livres^ » .
Mais l'élan est donné; protégée par Tautorité royale, encouragée par les largesses des princes et
* Règlement de police, 8 déc. i584, publié par M. J. Maumus, dans le Bulletin de la Société Ramond, 1888, 3e trimestre, pp. 1 35 et suiv.
* Revue de Gascogne, t. XI, p. 134. Ce terme, encore usité de nos jours, signifie chacun un (lat. singulos.)
Les notaires se montrèrent plus rebelles à l'emploi de la langue française, non par ignorance ou mauvais vouloir, mais par nécessité : comment lire à des paysans les articles d'un contrat où ils n'auraient rien compris ? Souvent le préambule et les articles sans importance sont en français, les clauses principales en gascon.
Au commencement du xvui^ siècle, les termes gascons abondent encore dans les actes notariés : « un lict complet de nouguier (noyer) », lit-on dans un acte du 24 janv. 1645, passé à Lectoure : — douti^e chemises , doutée linceuls (28 juin 1704), à Condom.Cf. jRevwe de Gascogne, t. XXXI, p. 258.
jusqu'en 1539. i3i
des évêques, aussi bien que par Tambition des consuls, favorisée d'ailleurs par le double mouvement qui emporte les esprits vers la Réforme et la Renaissance, rétude de la langue française se propage rapidement; les écoles et les collèges s'ouvrent de tous côtés ; la Gascogne est enfin née à la vie littéraire et aux lettres françaises.
l32 LA RENAISSANCE EN GASCOGNE.